TOME VM
qu'il traduit, c'est sa sensation visuelle, c'est l'impression qu'il a reçue. La plupart des meubles ci-dessus énumérés sont de ceux que jamais, dans la vie réelle, lors même que le goût du luxe a été le plus répandu, on n'a fabriqués en or ou en argent massif, mais que l'on a volontiers dorés ou argentés : tels les sceptres et les sièges, les tables et les coffres. Ce qui suffirait d'ailleurs à lever tous les doutes, c'est que le poète emploie ces mêmes expressions, ^^puaeoç, âpyupeoç, à propos d'autres objets où le métal n'a pu jouer qu'un rôle, celui de revêtement. Il parle de rênes d'or'; mais des rênes ne peuvent avoir été faites que d'une matière élastique et souple, telle que le cuir. Même observation pour les sandales, les pendants d'épée, les baudriers, auxquels sont attachées les mêmes épithètes. Ce qui se comprend, c'est que, dans certains cas, on ait, au moyen d'une colle ou par un procédé analogue à celui de la damasquinure , appliqué sur ces courroies de minces feuilles d'or ou d'argent. Quant aux coffres, aux tables, à la caisse des chars, on y fixait, par de petits clous, des bandes de métal sous lesquelles se cachait le bois. Des fragments très nombreux de ces garnitures ont été retrouvés dans les fouilles du Dipylon et surtout dans celles de Dodone et d'Olympie (fîg. 84, 85).
Une matière que l'orfèvre et le joaillier faisaient entrer dans la composition des plus soignés de leurs ouvrages, c'est ce qu'Homère appelle le xxotj^Tepo;. Ce mot, on le traduit d'ordinaire par étain; mais on n'a jamais retrouvé en Grèce aucun objet datant soit de Tâge primitif, soit de l'âge classique, où l'étain soit employé pur^ D'où que la Grèce le tirât, l'étain lui venait de trop loin et en quantités trop faibles pour que l'on y ait songé à en user comme des autres métaux, de ceux dont les gisements étaient à la portée de la main; on paraît ne s'en être servi que pour le mélanger au cuivre, afin d'obtenir ainsi un alliage précieux entre tous, le bronze.
11 a d'ailleurs été démontré, par le plus autorisé des historiens de la métallurgie, que le mot grec x,oL(jamfoç et le mot latin stamnum n'ont pris que très tard, le premier sous les Ptolémées et le second dans les derniers temps de l'empire romain, le sens spécial et nettement défini que nous attribuons aujourd'hui au mot ^/am, dérivé destam?ium^. La
1. Xpuorjvto;, épithète d'Artémis et d'Ares, Iliade, VI, 205; Odyssée, VIII, 285.
2. Tout ce que trouve à citer Helbig, c'est une ceinture en bronze, découverte dans la nécropole d'Alifœ (Samnium), sur laquelle on croit apercevoir des traces d'étamage (CÉpopée, p. 363, n« 1).
3. Bbrthelot, Introdtiction à Vétude de la Chimie des anciens et du moyen âge, p. 250- 251. La Chimie au moyen âge, 1. 1, p. 367-368.
pratique des ateliers devait savoir distinguer l'étain des autres métaux; mais, dans Tusàge courant de la langue, il était traité comme une simple variété du plomb : c'était le plomb blanc, par opposition au plomb noir y le plomb proprement dit. Quant au terme stamnum, Pline l'applique tantôt à Fétain véritable, tantôt à un minerai de plomb argentifère qui ne renferme pas une parcelle d'étain*.
Ce qui est donc vraisemblable, c'est que, pour les contemporains d'Homère, ce mot xaddiTepo; désignait un alliage d'argent et de plomb, qui contenait peut-être aussi quelques parties^ d'é tain. La teinte que donnait cet alliage était autre que celle de l'argent; l'artiste variait ainsi les tons.
S'il résulte de ces descriptions que les ouvriers du métal étaient les continuateurs de leurs devanciers mycéniens, il n'en ressort pas moins que, comme ceux-ci, ces ouvriers étaient en relation avec les ateliers phéniciens, d'où ils tiraient des ouvrages qui leur servaient de modèles. C'est Tboas, roi des Thraces de Lemnos, qui reçoit comme présent, des marins de Sidon, un cratère d'argent, « le plus beau qu'il y eût sur la terre »'. C'est Ménélas, auquel Phaedimos^ roi des Sidoniens, a donné un autre vase de même matière et de même forme, dont les lèvres sont bordées d'un cercle d'or^ La cuirasse d'Agamemnon vient de Cypre, terre à demi phénicienne. Il y a aussi le collier d'or et d'ambre que montrent aux femmes, pour s'introduire dans la maison du roi, les marchands phéniciens qui dérobent Eumée tout enfant*. C'est un de ces amples colliers à plusieurs rangs qui, ornés de bulles, tombaient jusque sur la poitrine, entre les seins, et que Ton appelait hormoi; nous en avons trouvé à Cypre plus d'un exemple^ On voit, dans l'épopée, les Phéniciens visiter l'Egypte ^ et en même temps la Crète^ Lemnos^ Ithaque^ et les Cyclades*^. Leurs navires sont partout; dans le bassin oriental de la Méditerranée. Ces données s'accordent avec les traditions qui, chez les Grecs, rattachaient la naissance et les progrès de la métallurgie à l'intervention d'ouvriers plus qu'humains,