A. HiEGL, Stilfragen, p
occuper, dans la nature, un rang supérieur. Les grands quadrupèdes intéressent Tartisle, aussi bien les animaux domestiques que les fauves des bois; il tire aussi parti de Foiseau, qu'il figure marchant, Yolant ou nageant; mais ce qui a surtout piqué sa curiosité, c'est tout un ordre de formes auquel beaucoup d'écoles d'art n'ont accordé qu'une très faible attention ; c'est, outre l'insecte aux larges ailes et aux fines anteitnes, tel que la libellule et le papillon, la faune des mers, le poisson et le coquillage.
On sait quel plaisir tout particulier il a pris à semer sur ses bijoux et sur ses vases l'image du poulpe, de la seiche et de l'argonaute ; les lignes que décrivaient les membranes et les bras de ces mollusques avaient les mêmes rondeurs et les mêmes sinuosités que celles qui caractérisaient les éléments de son dessin linéaire, il avait commencé par copier ces types dans un esprit d'exactitude réaliste ; il finit par y trouver prétexte à des motifs qui ne rappellent plus que de loin les formes du modèle. Ainsi s'explique ce que l'on a appelé le japonisme de l'art mycénien ; il y a là toute une veine de fantaisie qui paraît tarie pour toujours, alors que le style géométrique a prévalu ; pourtant elle aura plus tard, dans Tart classique, de brusques rejaillissements, mais sans jamais y couler à nouveau avec autant d'abondance et de franche singularité.
Que si, du choix et de la nature des types, on passe à l'étude de l'interprétation qui en a été donnée par la plastique, la comparaison aboutit à un résultat analogue. L'artiste mycénien est encore très inexpérimenté. Quand il s'attaque à la figure humaine, il rencontre, dans la complexité de son contour et dans la variété de ses attitudes, des difficultés dont il ne triomphe que très imparfaitement. Là même pourtant il rend parfois avec une vive justesse l'ensemble de la pose ; mais c'est surtout dans la représentation de l'animal qu'il donne toute sa mesure : il y porte un rare sentiment des particularités de la forme et des caractères qui distinguent les espèces. Il a le goût et le don du mouvement ; il s'applique à saisir, chez le cerf, le lion et le taureau, le jeu des muscles bandés pour la course ou le saut. Malgré les fautes de dessin qui lui échappent presque toujours quand l'image n'est pas ramassée, comm^ sur les pierres gravées, dans un étroit espace, on devine dans son œuvre quelle joie intelligente et sincère lui a donnée le spectacle du déploiement de la force. Chez le graveur des fibules et chez le peintre du Dipylon, rien de pareil ; alors même qu'ils se sont enhardis à insérer des figures dans leurs cadres rectilignes, leur main
garde les habitudes qu'elle a contractées à l'école du dessin géométrique. Dans leurs tableaux, les figures restent anguleuses et sèches, figées dans un petit nombre d'attitudes toujours les mêmes. L'animal n'y a pas été plus étudié sur nature que l'homme; il n'est pas moins conventionnel, moins schématique. Les images sont là plutôt des signes d'idées que des copies de la réalité ; elles rappellent certains personnages et certaines actions plutôt qu'elles ne prétendent les représenter.
Nous voici arrivé au terme de la comparaison ; il semble que la question soit tranchée. L'art mycénien est très supérieur à celui qui lui a succédé. Son domaine est bien plus ample ; il a de plus hautes ambitions, qu'il réussit à réaliser dans une large mesure. Par l'esprit qui l'anime et par les aptitudes qu'il révèle, par sa manière de comprendre la forme et la vie, par ses qualités de chaleur et de verve, l'art de ces tribus auxquelles nous n'osons assigner un nom que par conjecture est certainement plus voisin du grand art de la Grèce que l'arl du x® et du ix* siècle; à travers cette longue suite d'années, il donne en quelque sorte la main à l'art classique par- dessus la tête des ciseleurs et des peintres de l'école du style géométrique.
L'artiste de cette dernière école laisse cependant apercevoir, jusque dans des œuvres qui surprennent et qui choquent notre goût, le germe tout au moins de qualités supérieures ou originales, analogues à celles dont a fait preuve le poète son contemporain, le créateur de l'épopée ; . en dépit des apparences, il n'a pas perdu son temps.
Parla force des choses, la marche en avant s'était continuée; la société avait amélioré son outillage. Certaines inventions s'étaient produites, dont le bénéfice s'était étendu de proche en proche. C'est ainsi que, pendant ces deux ou trois siècles, l'usage du fer s'était répandu chez les tribus riveraines de la mer Egée et que l'emploi de ce nouveau métal avait permis de perfectionner l'appareil des armes offensives et défensives. La civilisation matérielle n'avait pas été seule à se développer.
Vers le début de cette période, les arts du dessin» paraissaient être tombés très bas, avec ce froid décor d'où est absente toute image de la vie. Quand ilscommencent à vouloir se relever, quand ils s'essayent à reproduire la figure de l'animal et celle de l'homme, ils semblent tout d'abord incapables de réussir dans cette entreprise. C'est presque une
impression de barbarie que laissent, à première vue, les tableaux des vases du Dipylon, ces personnages dont les têtes, les corps et les membres sont Bgurés par des triangles, des losanges et des bâtons. On dirait que Toeil du peintre ne perçoit pas et que ses doigts se refusent à tracer les courbes qui définissent le contour de la forme chez Têtre vivant.
Pourtant, dans ces œuvres mêmes, nous avons découvert un caractère que nous n'avions pas trouvé au même degré dans celles de Tâge antérieur, Tart de la composition, d'une composition réfléchie, où il Y a déjà presque de la science. Cette même tendance, nous l'avons signalée dans un ouvrage d'un autre genre, dans ce Bouclier d* Achille où le poète a disposé ses thèmes et ses groupes comme l'aurait fait un orfèvre contemporain qui aurait eu le même programme. Dans la création du potier comme dans celle du poète, on sent déjà s'annoncer une des qualités maîtresses de l'esprit grec, son amour de l'ordre et de la clarté. Le génie de la race a donc tiré un bénéfice de l'intrusion des nouveaux éléments ethniques qui sont venus s'y incorporer avec les Doriens. Si, par la violence avec laquelle ils se sont imposés, ces éléments ont jeté le désarroi dans la vie nationale ou même ont paru suspendre, pour un temps, le jeu de certaines facultés, ils n'en ont pas moins concouru à former la substance du génie complexe de la grande nation. A l'alliage qui bouillonnait dans le creuset, ils ont mêlé des atomes d'un métal plus solide et plus résistant ; ils ont eu, dans le domaine de l'art, les effets que l'histoire a constatés sur un autre terrain, sur celui de la poésie et de la pensée, de l'organisation sociale et politique.
De même aussi, dans ce dessin, d'une si dure sécheresse, nous avons cru pouvoir saisir comme un faible indice du sens dans lequel s'orientera, lorsqu'il disposera de toutes ses ressources, l'art de la Grèce adulte. Dans la nudité de ces fîgureâ raides et minces où les muscles seuls, ceux des bras et surtout ceux des jambes, sont marqués avec une exagération voulue, on devine, déjà sensible quoique encore très enveloppée et impuissante à s'exprimer, l'idée que se fera de la beauté, que commence même à s'en faire dès lors une race qui travaille avec passion à développer chez elle-même, par la pratique assidue des exercices gymnastiques, la force et l'agilité. Regardez, sur un vase du Dipylon, tel danseur qui bondit, tel coureur dont le corps s'allonge et se porte en avant : c'est la caricature d' « Achille aux pieds légers », tel que le poète se le représentait, ou, si l'on aime mieux
prendre UQ point de comparaison dans la sculpture classique, de T Apollon du Belvédère,
Intrépide coureur à la taille élancée,
Qui suit sa sœur Diane à travers les forêts '.
Derrière Timage maladroite et grotesque, on entrevoit le type dont Tarlisle a dès ce moment la conception très nette, qu'il contemple et qu'il modèle en pensée, mais qu'il ne sait pas encore réaliser sous forme concrète.
Nous voudrions avoir réussi à définir, avec une précision suffisante, le caractère de la période qui se terminerait vers Tan 750 ; mais la tâche était malaisée. Pour nous faire quelque idée de la marche qu'ont alors suivie les arts du dessin, nous avons dû utiliser tout à la fois les données que nous empruntions à des poèmes qui ont reçu leur dernière forme dans la Grèce asiatique et celles que fournissaient des monuments qui proviennent presque tous de la Grèce européenne, ou, pour mieux dire, de l'Attique. Il ne reste plus, pour compléter cette analyse, qu'à appeler l'attention sur la part considérable que prit alors Athènes à l'élaboration des éléments du style géométrique et au mouvement qui conduisit à le remplacer par un autre style, plus riche de promesses et auquel appartenait l'avenir..
Nous avons cru pouvoir reconnaître, dans le style géométrique, un apport des tribus dites doriennes et, si ce style est bien, comme nous avons cherché à l'établir, le développement d'un système d'ornementation qui a ses racines dans la civilisation primitive de l'Europe centrale, nous devions nous attendre à constater que son évolution s'est accomplie par le ministère des peuplades qui en possédaient la tradition héréditaire et directe, qui en avaient répandu, au sud des Balkans, dans le bassin de la mer Egée, les méthodes et les motifs caractéristiques. Or ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées.
C'est à Athènes que ce style a fait tous les progrès que comportait son principe, et qu'il a fini par appliquer à la représentation du corps vivant les procédés de dessin auxquels l'avait habitué l'exécution du décor purement linéaire; pourtant l'Attique, dont les habitants se prétendaient autochtones, n'a jamais été occupée par les Doriens. N'y a-t-il pas là, dans cette initiative ainsi prise par l'industrie des cé-
i. Brizeux, Les deux Sculpteurs.
ramistes athéniens, quelque chose d'étrange, d'inattendu et comme de paradoxal ?
Voici qui ajoute encore à la surprise que cause cette découverte : L'Athènes des siècles reculés, celle qui est antérieure à Solon et à Pisistrate, est à peine mentionnée par l'histoire. A en juger par les témoignages des auteurs, Athènes n'aurait joué en Grèce, jusque vers le milieu du vi® siècle, qu'un rôle très effacé. Loin de pouvoir rivaliser avec les grandes cités ioniennes, telles qu'Éphèse ou Milet, elle n'aurait même pas eu, dans la Grèce continentale, l'importance d'Argos et de Sparte, de Corinthe et de Chalcis. C'est une impression assez différente que laisse à l'archéologue l'examen des monuments. On a vu quelle place nous avons dû faire à Athènes dans cette étude de l'art grec le plus ancien et des industries qui s'y rattachent. Au ix® et au viii^ siècle, c'est à Athènes que la céramique a les plus hautes aspirations et qu'elle est le plus inventive. Il y a là, entre les données de la tradition écrite et celles que recueille l'archéologue, tout au moins l'apparence d'une contradiction. Ce désaccord, l'historien ne saurait le méconnaître; il est tenu de cherchera l'expliquer.
Dans leurs jours de puissance et de gloire, les Athéniens, comme éblouis par la splendeur du présent, ont un peu perdu la mémoire de leur propre passé. Tout ce qu'ils en ont retenu, c'est certains mythes, comme ceux des exploits de Thésée et de sa victoire sur les Amazones, qui flattaient leur amour-propre ; c'est aussi quelques noms de héros et de princes plus ou moins légendaires. Cette ardente et mobile démocratie n'ignorait pas que ses pères avaient vécu, pendant plusieurs siècles, sous un régime tout aristocratique * ; mais elle n'avait qu'une assez vague idée de ces institutions depuis longtemps abolies, et surtout elle ne se rendait pas un compte exact du degré de bien-être et d'aisance que de nombreuses générations avaient pu leur devoir. Peut-être, grâce à la variété des moyens de recherche dont nous disposons, sommes-nous aujourd'hui mieux en mesure de deviner, sans trop de chances d'erreur, ce qu'a pu être cette Athènes préhistorique et de quelles ressources elle disposait.
Pendant les deux ou trois siècles qui ont suivi l'invasion dorienne, l'Attique était gouvernée par ces Eupatrides dont les descendants, avant et après les guerres médiques, devaient encore prendre une part si brillante à la création de la grandeur d'Athènes. L'État qui avait dès
1. II 8i naaa ^75 81* oX^^wv ^v. Aristote, 'AOTjvaîtov IIoXiTêia, § 2.