TOME vu
lors Athènes pour capitale n'aspirait pas à la gloire des conquêtes ; il ne s'associa pas à ce mouvement d'expansion coloniale où se signalèrent deux des cités voisines, Corinthe et Chalcis; mais, abrité derrière les montagnes qui lui serviront toujours de frontières, il avait atteint déjà cette unité politique à laquelle^ dans le monde grec, d'autres groupes n'arrivèrent que beaucoup plus tard ou même ne sont jamais arrivés. Il avait été ainsi presque entièrement préservé de ces luttes meurtrières qui ailleurs, en Béotie par exemple, mettaient sans cesse aux prises les villes dont les territoires se touchaient. Sous l'autorité respectée de familles qui passaient pour tirer leur orgine des héros chantés par Homère, il avait prospéré. La terre y était cultivée avec d'autant plus de soin, que, dans beaucoup de cantons de FAttique, elle était plus stérile. Ce que, malgré ce labeur opiniâtre, elle se refusait à donner, on le lirait aisément de l'étranger, grâce à des ports dont les uns étaient tournés vers l'Asie et les autres vers les Cyclades et le Péloponnèse. Ces ports étaient surveillés et tout le littoral était efficacement défendu contre les pirates, grâce à cette institution des wawcraWe^ dont nous avons cru trouver la trace dans les peintures des vases funéraires. A la faveur de la sécurité ainsi garantie, l'habileté professionnelle s'était développée chez les artisans qui, dans l'agglomération urbaine, dont le centre était l'antique château des Érechtéides, travaillaient pour le roi et pour les nobles. Les figurines d'ivoire et les diadèmes d'or estampés nous ont donné une idée avantageuse de l'adresse du ciseleur et de l'orfèvre; mais, le sous-sol de la plaine du Céphise fournissant une argile de qualité supérieure, c'était surtout l'industrie du céramiste qui avait pris un rapide essor. Ce qui en stimulait l'activité, c'est que, pour l'excédent de sa production, elle trouvait des débouchés assurés dans les pays limitrophes, et même dans des contrées fort éloignées. Avant de copier les vases du Dipylon, les Béotiens avaient commencé par les acheter sur le marché d'Athènes; on les retire aujourd'hui des nécropoles qui avoisinent Thèbes. Ces vases aisément reconnaissables, on en a même recueilli des échantillons jusque dans les cimetières desSikèles, chez qui le commerce les portait avant qu'aucune colonie grecque eût été fondée sur les rivages de la Sicile*. Dès lors, on devait à Athènes tirer de cette exportation un notable profit.
Les choses étant ainsi, quand le style géométrique fut venu se
i . C'est dans la nécropole sicule de Finocchito que Paolo Orsi a trouvé des poteries de style géométrique, dans le décor desquelles entre le méandre, qui est le motif préféré
substituer, en Grèce, au style mycénien qui avait épuisé sa veine, où ce style nouveau trouvait-il, pour fleurir et s*épanouir, des conditions plus favorables que dans cette Attique qui avait échappé aux maux de rinvasion et où le potier, mis, par un régime bien réglé, à Tabri des troubles intérieurs, disposait de Fargile la plus fine que le céramiste ait jamais employée? Sans doute, c'est par l'intermédiaire des tribus du Nord que s'est opéré le renouvellement du répertoire de l'ornemaniste, et il paraît prouvé que ces tribus, dans leur marche vers le sud, n'ont pas franchi le Cilhéron et le Parnès, qu'elles n'ont pas fourni d'éléments de quelque importance à la population de l'Attique, où le sang ionien a toujours dominé; mais il semble aussi que, dès le temps où les Doriens habitaient encore autour du Parnasse, Athènes ait déjà entretenu avec eux certaines relations et, dans ce que l'on racontait des expéditions que les Héraclides auraient dirigées contre la barrière de l'isthme, il y a4el trait qui témoigne de ces mêmes rapports amicaux. D'ailleurs des États doriens s'étaient constitués dans le voisinage d'Athènes, en Argolide, à Corinthe et en Mégaride ; de plus, il y avait un continuel mouvement d'échanges entre Athènes et les îles où, comme à Théra, s'étaient ouverts des ateliers qui produisaient de beaux spécimens du style à la mode. De manière ou d'autre, le potier d'Athènes avait donc été bientôt initié à la pratique des méthodes de décoration qui tendaient alors à prévaloir. Par un heureux concours de circonstances, il se trouva mieux placé qu'aucun autre pour tirer du système de formes qu'il adoptait tout ce que celui-ci pouvait donner et pour y introduire des thèmes qui, par leur nature, ne paraissaient pas destinés à entrer dans ses cadres; aussi sera-ce lui qui présidera, par l'efiTet de ce travail incessant et sous l'influence des types orientaux, à un dernier et décisif changement du style de la peinture sur vases. Dans l'étude que nous faisons de son œuvre, nous nous sommes arrêté au moment où sa main va modeler et son pinceau décorer les vases que Ton appelle proto-attiques. Or ceux-ci, tout en trahissant encore beaucoup d'inexpérience, annoncent déjà, par le caractère des sujets que le peintre a choisis et par les allures qu'y prend son dessin, les ouvrages que produiront les maîtres du vi® et du v® siècle.
Ainsi, dans cette Grèce en formation que, faute de trouver un terme qui la définisse plus exactement, nous avons nommée la Grèce de l'épo-
des potiers du Dipylon et comme leur marque de fabrique [BuUett, di paleontologia italica, 1894, p. 23-37; 1895, p. 182-183). Il me les a montrés au Musée de Syracuse, et, selon toute vraisemblance, ces vases proviennent d'Athènes.
pée, Athènes, cette Athènes qui semble vivre d'une vie si obscure et si isolée, est déjà, par certains endroits, en avance sur les cités mêmes qui, parla puissance qu'elles déploient comme exploratrices des mers inconnues et comme colonisatrices des terres barbares, paraissent marcher en tête de la race hellénique et en personnifier le génie avec le plus d'éclat. Athènes est sans doute loin encore du temps où elle élèvera sur son acropole ses temples de marbre blanc et où, dans les frontons de ces édifices, elle dressera des statues que nous admirons, toutes mutilées qu'elles soient, comme les ouvrages les plus parfaits de la sculpture grecque ; mais ces hautes formes de l'art ne sont nulle part représentées, au cours de cette période, pas plus dans l'entreprenante et riche lonie que dans la Grèce insulaire ou sur le continent européen. Il n'y a guère alors en Grèce d'autre art que l'art industriel, et, dans une branche tout au moins de cet art, Athènes a sur toutes les autres villes grecques une supériorité marquée; aucune de celles-ci ne possédait d'ateliers où l'on fabriquât des pièces qui, par leur dimension, par la noblesse de leur décor et par l'intérêt des thèmes figurés sur l'argile, fussent comparables aux grands vases funéraires qui surmontaient les tombes des Codrides et des Mélanthides. Nous étions habitués à vénérer et à chérir Athènes comme l'incomparable éducatrice de l'esprit et du goût, à chercher nos modèles dans les écrits de ses poètes, de ses historiens, de ses philosophes et de ses orateurs, de ses architectes, de ses sculpteurs et de ses peintres céramistes derrière lesquels nous devinons les Polygnote et les Zeuxis. Sous l'empire de ces sentiments, ce n'est pas sans un plaisir mêlé de quelque surprise que nous avons travaillé à mettre en lumière les mérites précoces des potiers du Dipylon ; nous avons été heureux de rendre justice à leur effort patient et sincère, de les voir, avec toute leur gaucherie, être déjà en avance sur leurs contemporains des autres villes grecques et, par la belle ordonnance de leur décor ainsi que par la généreuse ambition qui s'y révèle, préluder laborieusement aux chefs-d'œuvre futurs.