CHAPITRE PREMIER
A. partir des premières Olympiades, la Grèce commence à avoir enfin une histoire, qui comporte encore bien des lacunes, mais dont la trame présente déjà quelque consistance. Cette trame, les fils en ont été tissés par les auteurs grecs, par un Hérodote, par un Thucydide, par bien d'autres écrivains dont Foeuvre est aujourd'hui perdue, mais dont les récits étaient à la disposition des annalistes et des compilateurs du dernier âge de l'antiquité. Les plus anciens même de ces historiens n'étaient pas, il est vrai, pour la période qui a précédé les guerres médiques, contemporains des faits qu'ils racontent ; mais l'usage de l'écriture s'était répandu en Grèce depuis le viii® siècle, et ces curieux, lorsqu'ils ont ouvert leur enquête, ont pu consulter des textes authentiques, gravés sur le bois, le bronze ou la pierre. Pour tout ce que ne leur donnaient pas les inscriptions, qui étaient alors, sinon rares, au moins, en général, brèves et concises, ils ont eu recours au témoignage oral ; ils ont recueilli des traditions encore vives et fraîches que conservaient l'orgueil des familles, celui des corporations et des cités. Ces créateurs de l'histoire ont senti tout d'abord que celle-ci ne se distinguerait de la fable qu'à une seule condition : il fallait qu'elle eût pour base une chronologie méthodiquement établie. Cette chronologie, ils en ont cherché les éléments dans le calcul des générations, et sur-
tout dans des documents officiels^ tels que listes de vainqueurs aux grands jeux, de prêtres et de prêtresses, de magistrats éponymes. Ils n'ont pu la faire ni complète, ni certaine de tout point ; ils en ont pourtant assez fermement agencé la charpente pour que Tesprit de leurs lecteurs saisit Tordre dans lequel se succédaient les événements qui lui étaient racontés.
La science moderne a rapproché, comparé, critiqué toutes ces données ; elle les a contrôlées par le témoignage des monuments épigraphiques qui ont échappé à la destruction; elle les a groupées de manière à constituer des séries de faits dont Tejichatnement mérite toute confiance, quoique bien des détails se dérobent à nos prises. Le sens et la marche du développement social et politique se laissent suivre sans peine. Les dates fondamentales sont fixées. Les grandes lignes, les masses se dégagent nettement ; les figures des principaux acteurs, hommes ou peuples, se dessinent sous une lumière qui, sans être toujours aussi vive que nous le voudrions, permet pourtant d'en définir la physionomie particulière.
Ce qui a concouru à faciliter cette coordination rétrospective, c'est que, depuis l'invasion dorienne et les migrations transmarines dont elle avait donné le signal, le monde grec a pris de l'assiette et s'est comme solidifié. Sans doute, Téquilibre qui s'y est établi comporte bien des oscillations. Les cités qui le composent sont passionnément attachées à leur indépendance, à leur autonomie, comme disaient les Grecs; aucune d'elles n'y renonce volontairement. Celles qui sont les plus ambitieuses etles plus puissantes réussisseot à imposer, pour un temps, leur suprématie, leur A^^^/wonêe (c'était l'expression consacrée), à un certain nombre de villes plus faibles ; mais ces groupements n'ont qu'une médiocre stabilité. Menacés par la jalousie de ceux qu'ils inquiètent, ils renferment en eux-mêmes des causes internes de dissolution, et c'est ainsi que l'on voit s'affaiblir et déchoir rapidement tel État qui avait joué un rôle très brillant, pendant que tel autre, jusqu'alors obscur, aspire au premier rang; des conflits sanglants s'engagent, qui changent les situations respectives. Cependant l'un et l'autre peuple, celui qui perd ses dépendances extérieures comme celui qui commence à faire sentir au loin son ascendant, se maintiennent et durent dans le territoire où ils ont bàli les temples de leurs dieux et où ils ont, génération après génération, déposé les restes de leurs morts. Victimes de haines séculaires, quelques villes disparaissent, comme Pise détruite par les Éléens et Orchomène par les Thébains ; mais pas un peuple ne périt.
Réduits par les Spartiates à la condition de serfs ou jetés en proie aux misères de Texil, les Messéniens eux-mêmes ressusciteront un jour et feront payer à leurs vainqueurs d'autrefois les violences commises.
Pour s'être ainsi liées à une portion déterminée du sol où elles ont comme gravé leur nom et mis leur empreinte ineffaçable, les tribus grecques ne se sont pas condamnées à Timmobilité. Chacune d'elles a désormais son point d'attache, son Prytanée où le feu sacré brûlait sur l'autel d'Hestia, la déesse qui préside à l'indissoluble union de l'homme et de la terre; mais toutes ou presque toutes ont tenu à honneur de ne pas s'enclore dans leur étroit domaine, de prendre une part plus ou moins active à l'occupation et au peuplement des pays riverains de la Méditerranée. Jamais les Hellènes ne se sont autant remués que pendant les trois siècles qui ont précédé les guerres médiques; jamais leurs ports n'ont équipé et livré au vent autant de navires, montés par de hardis compagnons que n'effrayaient pas les périls des mers et des terres inconnues, des concurrences acharnées et meurtrières, des relations à nouer, par l'adresse ou par la force, en pays barbare, des chocs imprévus, de ces rencontres où les bandes qui cherchaient fortune se heurtaient à un ennemi presque toujours supérieur en nombre. C'est le moment de la grande expansion coloniale. 11 est telles cités de première importance, comme Milet, Chalcis et Corinthe, qui sèment alors par dizaines les villes naissantes sur les rivages du Pont-Euxin, de la mer Egée et de l'Adriatique. D'autres, comme Mégare et Théra, qui ne sont que de second ou de troisième ordre, fondent des colonies qui les surpasseront bientôt en richesse et en puissance. C'est donc partout, des colonnes d'Hercule au pied du Caucase et surtout dans le bassin qui s'étend des côtes de l'Ionie à celles de la Sicile, une rapide succession de pointes aventureuses poussées en tous sens, l'élan prodigieux d'une force qui ne compte pas avec l'obstacle et le danger, d'une âme curieuse et vaillante qui se projette dans l'espace, de quelque côté que devant elle paraisse s'ouvrir la voie ; c'est le bouillonnement d'une vie qui surabonde et qui déborde.
Malgré l'extrême diversité de ces entreprises et des épisodes qui les distinguent les unes des autres, l'impression que laisse l'étude de cette époque n'est pas celle du désordre et de la confusion. L'historien n'éprouve plus ici le même embarras que devant les mouvements inexpliqués de l'âge antérieur, devant ces sortes de marées et ces remous du flot humain qui ont précipité sur la Grèce achéenne les tribus septentrionales et fait refluer sur les îles et sur l'Asie Mineure les anciens
habitants de THellade. Pour s'orienter parmi toutes ces expéditions et ces fondations^ ii a un fîl conducteur. Il sait d'où vient chaque troupe de colons ; toute colonie a sa métropole. D'autre part, les colonies issues d'une même métropole sont, en général, presque toutes rapprochées les unes des autres dans une même région. L'œil suit donc sur la carte tous les chemins par lesquels ont passé ces émigrants et l'esprit n'a point d'effort à faire pour relier ces différents groupes à leur point de départ et d'attache. Chacun d'eux se présente à lui comme le prolongement d'une des maîtresses branches du tronc hellénique, comme la postérité de l'une des cités principales de la Grèce d'Europe ou de la Grèce d'Asie, comme l'extension d'un de ces États, petits par l'aire de leur territoire, mais grands par l'énergie déployée et par l'ambition, où le génie grec a pris conscience de lui-même et a commencé de se préparer à ses hautes destinées.
Ce fut d'abord par la parole seulement que ce génie se manifesta, par la parole assujettie aux lois du rythme, par la poésie. Tandis que celle-ci produisait des œuvres telles que V Iliade et VOdyssée, la plastique en était encore à ébaucher de grossières images, du genre de ces statuettes en ivoire que nous ont livrées les tombes du Dipylon et des figures qui décorent les vases peints que fournit cette même nécropole. Lorsque, d'essai en essai, l'art en vint à user plus librement et avec plus de succès des moyens d'expression qui lui sont propres, c'était le temps où se faisait sentir la vive impulsion de cette force centrifuge qui projetait dans toutes les directions, vers des plages lointaines et encore inconnues, la semence de l'Hellénisme et ses germes féconds. On ne saurait imaginer circonstances qui fussent plus favorables au progrès de l'art, qui lui promissent un plus bel essor. D'année en année, la jeune nation voyait s'élargir son domaine et les centres organiques s'y multiplier. Or plus ceux-ci sont nombreux chez un peuple, plus il y a de chances pour que l'unité n'étouffe pas la variété. C'est là une loi de l'histoire, loi qui s'est vérifiée aussi bien pour la Grèce ancienne que pour l'Italie des xv« et xvi® siècles de notre ère- Tous les fils de la race grecque avaient même sang et, dans une certaine mesure, mêmes aptitudes naturelles, mêmes traditions et même religion, tout un fonds d'éducation et d'habitudes communes ; mais beaucoup d'entre eux, ceux qui par l'émigration s'étaient détachés de la mère patrie, avaient été implantés dans des milieux très divers, où ils avaient été soumis à l'influence de climats et de contacts fort dissemblables. Ainsi dispersés, ils ne pouvaient pas rester aussi pareils
les uns aux autres qu'ils Tétaient à Tinstant où s'était opérée la sépa* ration. Celle-ci, à la longue, avec les distances qui en perpétuaient les effets, devait nécessairement modifier le caractère des différents groupes ; il était inévitable qu'ici se développât telle qualité qui ailleurs serait moins brillante, que là s'accusât telle tendance qui, dans une autre partie de ce vaste ensemble, serait à peine indiquée. L'arbre serait partout le même ; mais ses fleurs n'auraient pas partout les mêmes nuances et ses fruits la même saveur.
Voici, par exemple, des Grecs qui vivent sur les côtes de l'Asie Mineure et à l'embouchure de ses grands fleuves, qui entretiennent des rapports de tous les jours avec les Lydiens et les Phrygiens, par l'intermédiaire desquels ils sont en communication avec les empires du bassin del'Euphrate. En voici d'autres qui se sont établis en Egypte, parmi les monuments grandioses de la plus vieille civilisation du monde antique, et d'autres enfin qui se sont fixés dans les lies et au fond des golfes de l'Occident, parmi les tribus des Sikèles, des Italiotes et des Celtes. Or c'est la Grèce asiatique qui a créé les formes élégantes et riches de cet ordre ionique dont elle avait emprunté les éléments à l'art des peuples de l'Asie et elle a toujours gardé pour ce type une préférence très marquée. Au contraire, les villes grecques de la Sicile et de l'Italie étaient filles des cités de la Grèce continentale où, par la substitution de la pierre au^bois, l'architecture dite dorique était née des traditions et des pratiques de la construction mycénienne, où le temple n'avait été qu'un agrandissement et un embellissement de l'ample salle du palais homérique. Lors donc qu'elles se mettent à bâtir les demeures des dieux qui avaient présidé à leur fondation, elles ne peuvent s'inspirer que des exemples qui leur ont été donnés par leurs métropoles ; le mode dorique est longtemps le seul qu'elles connaissent et dont elles usent; mais, vivant, par delà les mers, d'une vie indépendante, disposant de matériaux qui ne sont pas ceux qu'avaient employés les ouvriers.de la mère patrie, animées de cet orgueil que provoquent les croissances rapides, elles aspirent à ériger des édifices qui soient plus vastes et plus beaux que tout ce qui avait été fait antérieurement. Alors même qu'elles ne manifestent pas cette ambition, elles introduisent dans le style qu'elles ont reçu et adopté de curieuses variantes, qur le renouvellent et le diversifient à l'infini. Que si, tournant nos regards d'un autre côté, nous allons, aux bouches du Nil, étudier les ruines de cette Naucratis qui a été le plus important des comptoirs que les Grées ont établis sur les plages du Delta, c'est
un autre phénomène qui attire notre attention. Là, l'architecture est celle même de l'Ionie, d'où étaient originaires la plupart des habitants de Naucratis; mais, parmi les objets qui sont sortis des tranchées, on recueille, en très grande quantité, des terres cuites vernissées, semblables à celles que produisaient, de toute antiquité, TEgypte et la Phénicie. Les artisans de Naucratis, après s'être initiés aux procédés que l'on appliquait dans les ateliers du pays, ont fait un effort, qui n'a d'ailleurs eu qu'un médiocre succès, pour répandre dans le monde grec le goût de ces émaux dont les tons jaunes et rouges, verts et bleus, charmaient l'œil des Orientaux et des barbares qu'ils avaient pour jclienls. Ces exemples, nous pourrions les multiplier; à prendre successivement les colonies les plus excentriques et les groupes qu'elles constituent, il serait facile de montrer que chacun de ceux-ci a son originalité qui s'explique par des causes locales. Il semble même, à première vue, que l'action de ces causes eût dû s'exercer, sur certains de ces groupes, plus fortement encore qu'elle ne l'a fait ; ce qui surprend, c'est que l'extrême éloignement et l'isolement apparent, c'est que la différence d'habitat n'aient pas eu des effets plus sensibles. Les Grecs qui occupaient ces postes d'avant-garde sont restés Grecs, sous quelque ciel que les eût jetés l'esprit d'aventure, quels que fussent les voisins qui leur avaient été donnés par le sort. Nulle part, au moins pendant les premiers siècles qui ont suivi l'établissement des colonies, ils ne se sont laissé entamer par les populations d'autre race et de culture inférieure qui les enveloppaient et qui parfois les serraient de près; nulle part ils n'ont désappris leur langue, oublié leurs poètes et leurs dieux. Jamais ils n'ont cessé de se sentir membres d'un même corps. Ces États autonomes étaient loin d'avoir tous le même régime social et politique ; le génie créateur n'avait pas partout la même sève et la même force; en tout cas, il ne s'engageait pas partout dans les mêmes voies; mais toutes ces cités, chacune à sa manière et dans la mesure de ses ressources, s'intéressaient à l'œuvre commune de l'Hellénisme; d'un pas plus ou moins assuré, elles en suivaient le mouvement et travaillaient à s'y associer. On sait quelle part prépondérante ont prise aux premières démarches de k pensée grecque les sages de rionie, de l'Italie méridionale et de la Sicile. Dans un autre ordre d'idées, on verra, presque à chaque page de ce livre, avec quelle ardeur et quelle hardiesse inventive les architectes, les peintres et les sculpteurs ont, dans ces mêmes contrées, contribué aux progrès des arts du dessin.
Ce qui conserve et perpétue l'unité de la nation, malgré le jeu des forces qui tendraient à la rompre, c'est la continuité des relations qu'entretiennent entre eux, malgré l'étendue des espaces interposés, tous ces frères épars, tous ceux qui se réclament du nom d'Hellènes ; ils en sont trop fiers pour laisser prescrire leur droit. Sans doute les colonies grecques sont toutes en rapport avec l'étranger, ici avec ces antiques royaumes de l'Asie et de l'Afrique où elles trouvaient beaucoup à apprendre, là avec des tribus barbares qui se civilisent à leur contact, un peu partout avec ces négociants sémites qu'elles rencontrent dans toutes les mers et sur tous les marchés qu'elles fréquentent. Cependant c'était toujours entre elles et avec leurs métropoles que les cités grecques avaient le commerce le plus actif. Ces matières brutes qu'elles recevaient des indigènes, elles les expédiaient aux artisans de la mère patrie qui auraient à les transformer. C'était des ateliers de Milet et d'Éphèse, de Chalcis, de Corinthe et d'Athènes qu'elles tiraient les plus précieux des objets de luxe dont elles faisaient usage et qu'elles plaçaient aussi chez leurs clients du dehors, ces étoffes, ces bijoux, ces vaisseaux de métal, ces armes que recherchaient les barbares, ces vases peints que les Campaniens et les Étrusques aimaient à enfouir dans leurs tombeaux. Corinthe, au vu* siècle, et Athènes, au vi* siècle, exportent par milliers les poteries que façonnent et décorent leurs habiles ouvriers, et c'est par l'intermédiaire des Grecs établis dans le voisinage de la clientèle à desservir que se distribuent les produits de leurs fabriques. Là où, pour augmenter son gain, on imitait ces produits, tout au moins empruntait-on ses modèles aux capitales de l'industrie et de l'art.
Il y avait ainsi, entre l'Hellade et ses colonies les plus lointaines, une suite sans fin d'allées et de venues, un échange ininterrompu de denrées. Les nefs qui voguaient sur l'Euxin, la mer Egée et l'Adriatique transportaient, avec les cargaisons qui en remplissaient les flancs, des hommes à l'esprit curieux et avisé, toujours prêts à répéter ce qu'ils avaient entendu, à raconter ce qu'ils avaient vu, qui, par leur conversation et leurs récits, remplissaient à peu près l'office du journaliste moderne ; elles transportaient des rhapsodes qui répandaient partout la connaissance et l'amour de l'épopée nationale, des poètes qui réveillaient et nourrissaient dans les âmes le souvenir des mythes où chacune des fractions de la race grecque se plaisait à chercher le secret de ses origines et ses titres d'honneur.
Les Grecs des colonies ne se bornaient d'ailleurs pas à recueillir
le bénéfice des rapprochements que ménage le commerce ; en dehors même de toute pensée de lucre, leur volonté intervenait pour multiplier les occasions de rencontre. Ils avaient le ferme propos de se tenir en communion d'idées et de sentiments avec les habitants de la mère patrie ; ils voulaient aller, le plus souvent possible, se retremper à la source même d'où avait jailli le fleuve qui s'était divisé en tant de bras et y prendre comme un bain d'hellénisme. Ce qui les servit merveilleusement dans ce dessein, ce fut une institution, celle des grands jeux gymniques, qui, née d'anciens usages dont témoignent Tépopée et les monuments de la plastique, se développe dans le cours des vil® et VI® siècles, de manière à prendre alors sa forme définitive et à tenir désormais une grande place dans la vie du peuple grec. Ces jeux revenaient à intervalles périodiques, les uns tous les cinq et les autres tous les trois ans. Les plus augustes et les plus fréquentés de tous étaient les jeux Olympiques, qui se célébraient dans la vallée de l'Alphée. On sait quelles précautions étaient prises pour que rien, même les guerres intestines qui déchiraient la Grèce, n'en vînt troubler la solennité. Une trêve sacrée, que les délégués des Éléens notifiaient aux intéressés en même temps qu'ils leur annonçaient la' date de la fête prochaine, assurait le libre accès de la sainte vallée à tous ceux qui se proposaient de concourir ou d'assister au concours. Les jeux Pythiques avaient pour théâtre la plaine de Crissa, dans le voisinage de Delphes, au pied du Parnasse. On y affluait avec presque autant d'empressement qu'à Olympie ; les victoires que l'on y remportait n'étaient guère moins estimées. Les jeux Néméens et Isthmiques n'arrivèrent jamais à avoir le même prestige. Pourtant ceux de Tlsthme, en raison de l'opportunité du site, entre les deux moitiés de la Grèce continentale, aux portes de la riche et voluptueuse Corinthe, attiraient aussi de très grandes foules. Enfln, quand Athènes, avec Pisistrate et ses fils, commença de jouer en Grèce un rôle important, ses Grandes Panathénées, qui étaient restées jusqu'alors une fête toute locale, prirent peu à peu, elles aussi, un caractère panhellénique.
Combien étaient recherchés les triomphes que l'on y obtenait, c'est ce qu'attestent des amphores d'argile auxquelles les archéologues ont donné le nom de vases panât héndiques. On y voit, à côté d'une effigie de Pallas, une inscription, toujours la même : Tôv 'AÔtîvtjOsv àô>.«v. Ces amphores étaient données comme prix aux vainqueurs de ces jeux ; on les leur remettait remplies d'une huile qui provenait d'oliviers appartenant à la déesse. Ces vases ont été recueillis dans les tombes.
sur des points du monde grec qui sont très éloignés les uns des autres, aussi bien en Cyrénaïque, en Sicile et en Italie que dans la Grèce propre, ce qui laisse deviner que Ton accourait, de toutes parts, se disputer à Athènes les couronnes que la Cité décernait au nom de la fille de Zeus, sa céleste et immortelle protectrice.
Pendant longtemps, il n'y eut, pour prendre part à ces panégyries, comme disaient et comme disent encore aujourd'hui les Grecs, que les habitants des cantons limitrophes ; puis, à mesure que des besoins nouveaux s'éveillèrent chez le peuple grec, à mesure qu'il eut une conception plus claire du noble idéal que ses écrivains et ses artistes devaient s'employer à réaliser, l'attrait de ces fêtes se fit sentir dans un rayon déplus en plus étendu. Les yeux des spectateurs y jouissaient de la vigueur et de l'agilité que développaient devant eux, longuement assouplis par les exercices de la palestre, les muscles des athlètes ; mais l'intelligence y trouvait aussi son compte. Partout des concours de musique et de poésie s'étaient adjoints aux luttes de force et de vitesse, aux courses à pied, aux courses de chars. Il n'était point de maîtrise du corps ou de l'esprit, point de forme du talent qui n'eût là l'occasion de se manifester, et, chez une race aussi sensible à la louange, aussi éprise de la gloire que l'était la race grecque, c'était un honneur passionnément désiré que celui de s'entendre, aux applaudissements de la foule, proclamer vainqueur dans un de ces jeux.
De génération en génération, il se présente, pour chaque concours, plus de concurrents, et des concurrents venus de plus loin. Ce qui surexcite encore leur ambition, c'est que, dans l'annonce officielle des résultats, le héraut ajoute au nom du gagnant celui de la ville qui lui a donné le jour. Celle-ci, quand un de ses fils était entré en lice, était donc personnellement intéressée à l'issue du combat. Aussi, quel accueil enthousiaste elle réservait à celui de ses champions qui lui rapportait, conquise dans un de ces grands jeux, la couronne de feuilles d'ache ou de chêne ! Tout un peuple se précipitait au-devant de lui, et parfois, pour donner à cet illustre compatriote un témoignage plus éclatant de la reconnaissance publique, on ne voulait pas qu'il entrât par la porte banale : pour lui livrer passage, on ouvrait une brèche dans le mur d'enceinte. C'étaient ensuite des réjouissances sans fin, des festins où retentissaient ces odes dans lesquelles les poètes mêlaient à l'éloge de l'homme celui de sa patrie, dont ils rappelaient les origines et les prouesses guerrières. En même temps, pour perpétuer la mémoire de ce succès, dans le bois sacré qui entoure le sanctuaire du dieu, une
slatue se dressait qui était censée reproduire les traits du vainqueur, dont le nom se lisait gravé sur le bronze, avec celui de sa cité natale.
On comprend que la perspective de si hautes récompenses ait suscité d'ardentes émulations. Il en est ainsi dès le vi' siècle. Dans toutes les villes grecques de quelque importance, les rois, là où, par exception, cette dignité a été maintenue, les tyrans, qui ont besoin de se faire pardonner leur usurpation, les nobles, héritiers du prestige et de la richesse des vieilles aristocraties, tous ceux enfin qui recherchent la popularité, aspirent à ces couronnes. Or ces concurrents ou les mandataires qui les représentent, les cochers qui conduiront leurs chars dans l'arène, ne se rendent pas seuls sur le terrain. Un athlète en renom entraîne sur ses pas nombre de ses concitoyens, et il n'y a pas moindre affluence quand un prince envoie ses chevaux dans le stade. Amis et sujets veulent être là, prêter à leur champion Tappui de leurs encouragements, puis, s'il arrive à battre ses rivaux, prendre leur part du succès. C'était ainsi que se trouvait composée des éléments les plus divers la multitude, qui, pendant les quelques jours que duraient les fêtes, se pressait autour des sanctuaires. Dans cette foule où se parlaient tous les dialectes du grec, que de rencontres inattendues devaient se produire ! On se reconnaissait, entre hôtes qui ne s'étaient pas vus depuis bien des années, entre membres d'une même famille que les hasards de l'émigration avaient divisée en plusieurs branches. Que de questions et de réponses devaient provoquer ces retours sur le passé, toutes ces enquêtes que l'on ouvrait pour rétablir les degrés de parenté, pour se rendre mutuellement compte de ce que Ton était devenu de part et d'autre, depuis que l'on s'était dispersé aux quatre vents du ciel !
Ce n'était d'ailleurs pas là le seul plaisir de ce genre que ces assemblées eussent à offrir, ni la seule forme de l'action qu'elles exerçassent sur les esprits pour les ramener aux mêmes modes de sentiment et de pensée. Tous les assistants étaient sans cesse appelés, par les conditions mêmes de la fête, à donner, si l'on peut ainsi parler, la même note, comme autant d'instruments qui auraient joué à Funisson. Us suivaient les mêmes processions et s'associaient aux mêmes sacrifices; ils chantaient les louanges des mêmes dieux, dont la sagesse et la volonté s'exprimaient pour eux par les mêmes oracles. Enfin, dès lors ils avaient le privilège d'entrer là en rapport avec les interprètes des plus hautes conceptions où se fût élevé le génie de leur race. Entourés d'un cercle d'auditeurs dont la curiosité ne se lassait jamais,
les rhapsodes récitaient Fépopée homérique et ces poèmes cycliques qui en étaient la suite ; ainsi se gravaient et se conservaient dans toutes les mémoires ces longues séries de personnages mystiques et d'aventures variées où, dès ce temps, les artistes, dans quelque cité qu'ils travaillent, ont commencé de chercher les thèmes qu'ils développent. Lorsque s'était tarie la veine de l'invention épique, c'était à la poésie lyrique et à la riche diversité de ses mètres que l'âme grecque avait demandé les moyens de traduire ses idées et de manifester ses émotions. Idées et émotions ne s'expriment, chez le poète, que pour se répandre, portées sur l'aile du rythme, pour aller s'imposer aux intelligences et remuer les cœurs. Des élégiaques tels que Callinos, Tyrtée ou Théognis devaient aimer à faire entendre, dans ces réunions, les pièces dans lesquelles s'étaient exhalés leur patriotisme ou leurs colères, les exhortations enflammées qu'ils avaient adressées à leurs concitoyens, les invectives qu'ils avaient lancées contre leurs ennemis politiques. Quant aux maîtres de ce que Ton a appelé le lyrisme choral, aux Ibycos et aux Stésichore, aux Simonide et aux Pindare, n'était-ce pas en vue même de ces fêtes qu'ils avaient composé leurs épinicies, ces grandes odes triomphales dont l'exécution exigeait une mise en scène, une collaboration des voix et des instruments pour lesquelles ils ne pouvaient compter que sur la vanité satisfaite et la munificence intéressée des vainqueurs de l'arène? La poésie contribuait ainsi, de diverses manières, à créer, chez ce public intelligent et sensible, une âme collective qui survivait à la dispersion, qui résistait obstinément aux effets de toutes les influences dissolvantes et qui constituait l'unité morale de la nation.
Pour que fussent réduites au minimum les dépenses et les fatigues du voyage qu'imposait aux habitants des colonies la fréquentation de ces assemblées, il fallait que celles-ci se tinssent dans une contrée qui fût placée à mi-chemin entre la Grèce orientale et la Grèce occidentale, entre les plages de l'Afrique et celles de l'IUyrie, de la Thrace et de la Scythie. C'est donc vers le sud de la péninsule hellénique;^ entre la longue chaîne du Parnasse et la mer qui baigne les côtes du Péloponnèse, que se dressaient les temples vers lesquels se tournaient, à époques fixes, les regards^ et les pas de tant de milliers d'hommes ; à peine quelqiies journées de marche ou de hateau séparaient-elles les uns des autres ces lieux de rendez-vous.
C'est que cette région si étroitement limitée était celle où les héros achéens avaient bâti leurs châteaux forts, où ils avaient régné sur ces
30i LA GRÈCE ARCHAÏQUE.
vieilles villes qui ont projeté jusque dans les tableaux de Tépopée homérique le reflet de leur richesse et de leur puissance. C'était aussi dans ce territoire ou sur ses frontières que s'étaient fondés les sanctuaires les plus anciens, auxquels se rattachaient les mythes qui, comme ceux de Delphes et d'Athènes, de Corinthe et d'Olympie, avaient le plus occupé l'imagination grecque et donné naissance aux plus nobles divinités qu'elle adora et aux cultes les plus populaires. Enfin c'était là que l'invasion dite dorienne était venue superposer aux habitants primitifs du pays une nouvelle couche de population et que ces éléments, comme enfermés et pressés dans un vase clos, s'étaient mêlés, mais sans se confondre, qu'ils avaient exercé les uns sur les autres des réactions assez fortes et assez prolongées pour que tous acquissent des propriétés communes et qu'ainsi se créât la race, tout ensemble une et composite, qui, sous le nom d'Hellènes, a fait si grande figure dans le monde.
Le Péloponnèse, avec les terres qui font face à ses côtes septentrionales, le long du golfe Saronique et du golfe de Corinthe, fut ainsi, au début des temps historiques, le cœur même de la Grèce et, dans un certain sens, il garda toujours ce caractère et ce privilège. Ce ne fut pourtant pas là que se firent, au cours de cette période, le travail le plus utile et les progrès les plus décisifs, que le génie grec produisit les œuvres les plus originales, celles qui contribuèrent le plus efficacement à préparer ce plein essor des lettres et des arts dont le signal sera donné par les émotions de la lutte engagée contre les Perses et par les victoires inespérées qui la terminent. Jusqu'aux approches du v" siècle, les Grecs d'Asie sont en avance sur ceux d'Europe. Pourquoi et comment en fut-il ainsi ?
Ce phénomène eut certainement des causes multiples, dont plusieurs échappent à Thistorien. Il est trop loin de cet âge reculé; il ne sait rien des prédispositions acquises que put apporter en Asie Mineure telle ou telle tribu, ni du mérite des chefs qui présidèrent à son établissement. Ce qu'il entrevoit, c'est que le milieu dans lequel étaient tombés les colons éoliens et ioniens était particulièrement favorable au développement de leurs qualités natives. Le cadre y avait plus d'ampleur^ les traits en étaient dessinés à plus grande échelle que dans l'Hellade. En Asie, de quelque côté que Ton se tournât, on avait devant soi plus d'air et d'espace, une mer plus dégagée, des terres qui s'étalent et s'ouvrent plus largement, où la charrue, mordant un épais limon, pouvait, dans les deltas des estuaires, prendre un tout autre élan que dans les
courtes plaines, dans les ravins étroits et pierreux de TAttique, de TArgolide et de TAchaïe. L'Hermos, le Caystre et le Méandre ne sont pas, comme le Céphise, Tlnachos et le Crathis, des torrents qui n'ont d'eau qu'en hiver ou après les pluies d'orage; ce sont de vrais fleuves, qui pouvaient porter bateau dans leur cours inférieur et dont le débit est, en tout cas, assez abondant pour suffire, en toute saison, à l'arrosage des campagnes qu'ils traversent. Ces fleuves s'étaient frayé, entre les montagnes qui les bordent, des passages assez larges pour que, le long de leurs rives, on trouvât la place de chemins que suivraient les hommes et les bêtes de charge.
Les chemins qui, partant du littoral, s'élèvent avec le lit de ces fleuves conduisaient à des plaines intérieures, très fertiles, et, plus loin, à de hauts plateaux, faciles à parcourir dans tous les sens; ils menaient à la contrée qu'habitaient les Lydiens, les Phrygiens et, derrière ceux-ci, les Cappadociens, peuples qui tous étaient en rapport, à travers les défilés du Taurus, avec les Assyriens et les Chaldéens. Par ces routes que la nature elle-même semble avoir tracées sur le terrain, les marchandises de toute espèce descendaient vers le littoral de la mer Egée, où s'étaient fondées les principales cités éoliennes et ioniennes. Celles-ci vendaient à la fois les produits de sols variés et ceux de l'élevage des troupeaux ou de la chasse des fauves ; mais ce qui surtout faisait prime sur leurs marchés, c'étaient ces objets de luxe, métaux et ivoires ouvrés, bijoux d'un travail savant, étoffes tissées et brodées aux dessins multicolores, que créaient et qu'exportaient, de temps immémorial, les centres industriels des bassins de l'Euphrate et du Tigre.
Les villes eii question devinrent ainsi rapidement les entrepôts d'un commerce qui mettait en relation, par leur entremise, l'Europe occidentale et toute l'Asie Antérieure. Avec les denrées de toute espèce qui venaient ainsi remplir les magasins des négociants de Smyrne, d'Éphèse et de Milet, les idées exotiques affluaient, mythes et symboles originaires de la Phrygie, de la Cappadoce et même de la Chaldée, ébauches de théories scientifiques, renseignements recueillis de toute bouche complaisante sur les nations étrangères et sur les pays qu'elles habitaient. Par les mêmes voies se transmettaient aussi, de proche en proche, avec l'emploi de maints types plastiques et de maints motifs, d'ornement, le secret de certains procédés techniques et de certains tours de main. Des jours s'ouvraient ainsi sur le monde et sur ses profondeurs où l'on entrevoyait à la fois le fourmillement confus des tribus sauvages et la silhouette imposante des grands empires militaires, de
leurs capitales populeuses, au-dessus desquelles s'élevaient des édifices somptueux et richement décorés. Comme portées par le vent, des paroles prononcées sous d'autres cieux et dans des langues inconnues arrivaient jusqu'aux oreilles des riverains de la Méditerranée; ceux-ci les comprenaient; elles avaient, en traversant l'espace, trouvé sur leur chemin des traducteurs officieux. Il y avait là, dans le mouvement des caravanes qui se dirigeaient vers ces ports, comme des courants de vie, de vie matérielle et de vie morale, qui, issus de sources lointaines, convergaient vers quelques réservoirs communs et y mêlaient leur flot. Ces révélations, d'autant plus suggestives qu'eUes restaient incomplètes, ces retentissements de voix étrangères que n'étouffait pas la distance, ces rencontres et leurs surprises, ces apports de l'ouvrier asiatique destinés au consommateur européen, c'étaient autant d'appels adressés à la curiosité, à l'instinct de la découverte, à l'esprit d'entreprise. Rien n'était mieux fait pour fouetter et surexciter les âmes, pour éveiller en elles le désir passionné de se manifester et de s'étendre en tous sens, dans le domaine de la pensée par la création littéraire et artistique, dans celui des corps par l'exploration hardie, par la fondation de comptoirs partout semés avec profusion, comptoirs dont chacun assurerait au commerce maritime des débouchés nouveaux et lui livrerait des matières qui n'avaient pas été jusqu'alors versées dans la circulation.
Dans ces conditions, plusieurs des villes de cette Grèce d'Asie ont eu une croissance dont la rapidité tient du prodige. A Éphèse, les Grecs avaient trouvé un ancien sanctuaire lydien oa carien, autour duquel se donnaient rendez-vous les tribus d'alentour ; ils s'en étaient approprié le culte, après des luttes dont nous ne savons guère que le résultat, et la réputation de leur Artémis, la déesse aux cent mamelles qui représentait l'éternelle fécondité de la nature, fut pour beaucoup dans l'importance que prit très vite la cité. Les navires se pressaient dans ses ports, que devaient combler, en quelques siècles, les alluvions du Caystre. Ils amenaient en foule les pèlerins qui venaient faire leurs dévotions dans le temple de la déesse; celui-ci, par les dispositions originales que présentaient ses vastes dépendances et ses colonnades, était, dès le milieu du vu® siècle, un des édifices les plus imposants et les plus somptueux qu'eussent bâtis les architectes grecs.
Éphèse fut donc surtout un centre religieux; mais trop d'étrangers la visitaient pour qu'elle n'ait pas été aussi le siège d'un trafic international qui donnait de gros bénéfices. La route qui descendait la vallée
du Caystre était une des plus fréquentées parmi celles qui , des hautes terres de la péninsule, aboutissaient à la mer. Cependant, c*est plutôt Milet qui a été la grande place de commerce, celle dont les négociants ont le plus entrepris et le plus osé, pour reculer les bornes du champ où ils opéraient. Ce n'était pas dans le sens de l'épaisseur du continent qu'ils pouvaient s'étendre : ils se seraient heurtés, dès leurs premiers pas, aux Lydiens et aux Cariens, populations belliqueuses et bien armées.
Sur ce terrain, leur intérêt, c'était de se ménager des correspondants qui eussent profit à leur expédier des marchandises ; il n'y fallait que de la politique et de l'esprit de suite. La mer, en revanche, ouvrait à leurs ambitions un champ qui paraissait n'avoir pas de limites. Y avait-il une fin à ces côtes dont ils voyaient se prolonger et fuir devant eux, au nord comme au sud, la ligne irrégulière et brisée? C'était surtout lorsqu'ils se tournaient vers le nord qu'ils se sentaient attirés par toutes les promesses, par toutes les possibilités de l'inconnu. Après être arrivés, d'escale en escale, au cap Sigée, les marins de Milet poursuivirent leur route en longeant le littoral de l'Asie, et, derrière les deux détroits que séparait toute une mer, celle qu'ils appelèrent la Propontide, ils trouvèrent une autre mer, qui semblait aussi vaste que la mer Egée, mais qui n'offrait pas les mêmes abris aux barques battues par le vent. Là, pas d'îles toujours en vue, comme pour jalonner le chemin; plus de golfes profonds ni d'anses et de criques tutélaires. Ce que l'on avait devant soi, au sortir du Bosphore, c'était, entre des rivages abrupts et droits, tout noirs de forêts, une mer souvent orageuse et voilée de brumes, qui, vers l'est et vers le nord, s'étendait à l'infini, sans que Ton pût soupçonner à quelle distance étaient les plages qui devaient la borner dans cette direction.
Ni les courants des détroits, ni l'immensité de cette nappe d'eau encore inexplorée n'arrêtèrent les Milésiens. Serrant les plages, allant, d'année en année, un peu plus loin, ils finirent par arriver jusqu'au fond de cette mer, jusqu'au pied même des monts neigeux du Caucase. Du côté de la Scythie, ils pénétrèrent dans les replis de ces lagunes audessus desquelles se dressent les collines et les plateaux de la presqu'île qu'ils nommèrent la Chersonèse Taurique, et partout ils réussirent à entrer en relations avec les peuplades barbares qui habitaient ici les clairières des bois, là les ravins de la montagne, ailleurs les grasses plaines où jaunissaient les céréales. Au bout d'un siècle, sur cette longue ligne de côtes, de l'Hellespont aux bouches du Phase, ils avaient
308 La GRÈCE ARCHAÏQUE.
fondé environ quatre-vingts comptoirs, dont beaucoup devaient devenir des villes importantes. Dès lors ils étaient si bien accoutumés à cette mer, où ils savaient partout rencontrer des points de relâche chez des amis, chez des compatriotes, qu'ils en changèrent le nom. Au premier moment, lorsqu'ils s'étaient arrêtés, hésitants, en face de cette immense nappe d'eau, ils l'avaient appelée Y Axemos^V inhospitalière; plus tard, rhabitude une fois prise de fréquenter ces parages, ce fut le Pont- Euxin, la mer hospitalière.
Les Phocéens suivirent l'exemple des Milésiens ; mais ils se lancèrent dans une autre direction : ce fut vers l'ouest que cinglèrent leurs hardis matelots. Ils ne s'arrêtèrent pas dans les ports de la Sicile et de l'Italie, comme le faisaient d'ordinaire, quand ils avaient mislecap sur l'occident, les navigateurs grecs. Ils poussèrent plus loin, et, à travers le large bassin qui sépare les deux péninsules italique et ibérique, ils allèrent reconnaître des terres où jamais Grec, avant eux, n'avait mis le pied, la Sardaigne et la Corse, la Gaule et TEspagne; ils y nouèrent des relations commerciales, ils y établirent des colonies. On sait comment l'une de celles-ci, Massilia, a survécu à sa métropole et est aujourd'hui, sous le nom de Marseille, une des cités les plus populeuses et les plus commerçantes du midi de TEurope.
Ces mêmes Phocéens ont pris une part active à une autre série de campagnes navales, à une autre entreprise de colonisation. Lorsque, vers 630, les princes saïtes ouvrirent l'Egypte aux Grecs qui avaient fourni à leur armée de vaillants soldats et qui avaient ainsi concouru à consolider le pouvoir de la nouvelle dynastie, les Phocéens furent des premiers, avec les habitants de Chios, de Clazomène et de Téos, à profiter de la permission ; ils eurent leur place marquée parmi les fondateurs de Naucratis, cette factorerie, située sur la bouche canopique du Nil, où se concentra tout le commerce que la Grèce d'Asie commença de faire avec l'Egypte*. Un peu plus tôt, vers le milieu du siècle, les Doriens de Théra, auxquels la Pythie de Delphes ordonnait d'envoyer des colons en Libye, avaient peine, s'il faut en croire Hérodote, à trouver dans tout l'archipel un pilote qui sût le chemin de cette contrée et qui entreprît d'y conduire leurs bateaux^. On avait pourtant fini par en toucher le rivage et, dès le commencement du vi® siècle, la colonie des Théréens, Cyrène, s'était entourée d'autres cités grecques presque aussi prospères; elle était devenue la capitale d'une petite Grèce africaine.