‹ Histoire de l'art dans l'antiquitéChapitre 179 sur 349 · Wem, IV · texte numérisé non relu

Wem, IV

Si les capitaines ioniens de Phocée avaient poussé leurs voyages de découverte jusque dans les parages reculés de la Corse, de la Gaule et de ribérie, c'était pourtant aux cités de la Grèce européenne qu'était échu le soin de répandre la civilisation grecque sur celles des côtes de ce continent qu'elle n'avait pas encore atteintes. Les deux États qui prirent à ce mouvement la part la plus active furent Chalcis et Corinthe : Chalcis, la Sidon grecque, qui s'était enrichie de bonne heure par l'exploitation des mines de cuivre de l'Eubée et par la mise en œuvre du métal; Corinthe, que sa situation entre deux mers prédestinait à être un des principaux marchés de la Grèce. D'autres groupes moins importants, tels que les Mégariens, les Achéens de l'i^gialée, les Locriens et même les Laconiens, s'associèrent à ces entreprises.

Chalcis commença par rayonner vers le nord; elle bâtit jusqu'à trente-deux villes dans cette triple presqu'île que laThrace projette vers le sud, entre le golfe Thermaïque et le golfe du Strymon, ce qui valut à cette péninsule le nom de Chalcidique, qu'elle a gardé jusqu'à ce jour. Vers le même temps, Corinthe fondait Potidée, à l'embouchure du Strymon. Quant à Chalcédoine et à Byzance, c'était à Mégare qu'elles devaient de naître, en face l'une de l'autre, sur les deux rives du Bosphore.

Corinthe avait surtout les yeux tournés vers cette mer Adriatique sur laquelle s'ouvrait son golfe ; elle trouvait de ce côté la place libre. Sa première colonie fut Corcyre [Cor fou) y qui, postée au seuil de l'inconnu, à peu de distance de l'Italie, grandit assez vite pour prétendre bientôt à l'indépendance. La métropole et sa puissante colonie ne s'en concertèrent pas moins pour semer sur les côtes del'Épireet de l'IUyrie des comptoirs dont plusieurs, comme Épidamne et Apollonie, étaient appelés à un brillant avenir. En naviguant ainsi dans l'Adriatique, les marins grecs apercevaient souvent, au coucher du soleil, les terres de l'Italie, soit la haute masse du Garganos, soit surtout le long promontoire lapygien, qui termine la Calabre et se développe au nord du golfe de Tarente. La mer est là assez resserrée pour que, dès l'âge le plus lointain, certains rapports se soient établis entre les rivages des deux péninsules, l'Hellénique et l'Italique, rapports dont la trace paraît s'être conservée dans \ Odyssée et dont témoignent, outre des indices, de diverse nature, les résultats des fouilles qui ont été faites par Orsi dans les nécropoles sikèles * ; on y a trouvé des vases mycéniens et des

i. G. Pkrrot, Un peuple oublié. Les Sikèles (Revue des Deux Mondes du !«' juin 1897).

vases à décor géométrique, de fabrique grecque ; mais ces relations devinrent bien autrement actives au vin® siècle. Les Grecs avaient perdu jusqu'au souvenir de la date reculée à laquelle remontait la fondation de Cume, en Campanie; tout ce qu'ils savaient, c'est que Cume avait été longtemps la seule ville qui représentât, en pays italique, la langue et la civilisation de la Grèce. Cume commerçait déjà avec la Sicile et y avait pris pied, à Zanclé (ilif^^^m^), lorsque des émigrés chalcidiens, en 736, débarquèrent au pied de l'Etna ; la ville de Naxos fut, à proprement parler, la première colonie que les Grecs de l'Hellade établirent en Sicile. Dès Tannée suivante, les Corinthiens, mieux inspirés, se saisissaient du port le plus vaste et le mieux protégé que possède la Sicile. Sur rile d'Ortygie, entre les deux bassins qu'elle sépare, ils posaient les fondements de cette Syracuse qui était appelée à devenir une des plus grandes villes du monde ancien. C'est alors à qui se taillera un domaine dans les terres fertiles que forme, sur les flancs du volcan, la lente décomposition de ses laves, de ses pierres ponces et de ses cendres. Catane et Léontini sont peuplées par les Chalcidiens ; Mégara Hyblaea est une création de la cité dorienne dont elle porte le nom. A la fin du siècle, toute la côte orientale de Ttle est hellénisée; c'est alors vers les côtes méridionale et septentrionale que se tournent les ambitions. Gela et Sélinonte naissent sous les auspices des Rhodiens, et bientôt après Gela devient fondatrice à son tour : elle a pour fille Agrigente, qui ne devait pas tarder à dépasser en richesse et en puissance sa métropole. De même façon, Syracuse construit, au cœur des monts qui dominent ses campagnes, les remparts d'Acrae, pour s'en couvrir comme d'un poste avancé, tandis que, sur la côte septentrionale, des colons partis de Zanclé s'installaient à l'embouchure du fleuve Himera. 11 ne reste plus alors aux SikèlesetauxSicanes, qui avaient précédé les Grecs en Sicile, que les plateaux montueux de l'intérieur, dont les habitants n'adopteront la langue et les mœurs grecques que deux siècles plus tard. Mêlés à des tribus d'origine inconnue que l'on appelait Ëiyméennes, les Phéniciens conservent la possession des ports, dans l'ouest et le nord-ouest, de Lilybée à Panormos, aujourd'hui Palerme; ils en demeureront maîtres jusqu'à la conquête romaine, non cependant sans que l'influence des cultes et des arts de la Grèce se fasse aussi sentir même dans cette région. Ségeste était la principale cité du pays des Élyméens ; or, dans le cours du v« siècle, on y élevait un temple dorique qui est une des plus belles ruines que l'antiquité nous ail laissées.

Pendant que s'enroulait autour de la Sicile cette ceinture de villes

grecques, comment l'Italie, moins éloignée, aurait-elle échappé à cette sorte d'invasion ? Avant même d'aborder la grande île voisine, les Eubéens, pour se rendre maîtres du détroit que nous nommons le Phare de Messine, Y avaient fondé Rhégion en face de Zanclé. Les établissements du même genre se multiplièrent dans le cours de peu d'années. C'étaient, sur la côte orientale, en remontant vers le nord, Locres, dont le nom même indique l'origine, les cités achéennes de Crotone, de Sybaris et de Métaponte, qui étaient bientôt devenues les capitales de petits empires où les tribus œnotriennes et osques vivaient sous la suzeraineté de républiques grecques, Tarente enfin, qui, bien que des émigrés laconiens eussent été ses premiers habitants, dut à ses pêcheries, à son industrie et à son commerce une opulence et un luxe qui passèrent en proverbe. La côte occidentale de la péninsule attira moins les Grecs ; on ne saurait pourtant oublier des villes qui, comme Éiée, prirent par leurs sages une part active au travail de la pensée, ou, comme Posidonie, c'est-à-dire Paestum, pour employer le nom que lui donnaient les Romains, ont élevé des monuments qui comptent parmi les chefsd'œuvre de l'architecture dorique.

Les villes que nous venons d'énumérer, on en retrouvera les noms dans plus d'une page de cette histoire ; la plupart d'entre elles y seront citées, pour tel ou tel édifice qu'elles ont élevé, pour telle ou telle œuvre célèbre qui décorait leurs places ou leurs temples. Afin que ces mentions ne prissent pas le lecteur au dépourvu, il importait de l'avertir, de lui rendre sensible le lien qui rattachait à leurs métropoles, toutes situées en Asie Mineure ou dans la Grèce propre, ces cités éparses sur tant de rivages différents. Si, malgré les distances interposées, toutes ces cités restaient les membres d'un même corps de nation, elles n'en formaient pas moins des groupes distincts, dont chacun a eu ses destinées particulières et sa physionomie originale. Surtout pendant le cours de l'âge archaïque, quand se créaient les types, avant que certaines règles se fussent imposées par l'ascendant de génies supérieurs et d'œuvres hors ligne, l'art a ses écoles régionales et, comme la langue, ce que l'on pourrait appeler ses dialectes provinciaux. C'est ce qui nous a conduit à offrir ici une rapide esquisse du mouvement général de la colonisation grecque; mais nous ne saurions songer, pour cette période, à résumer, même d'une manière sommaire, l'histoire des principaux États de la Grèce propre, Sparte, Argos, Corinthe, Sicyone, Athènes, Thèbes, etc. Cette histoire est connue et partout exposée avec les détails qu'elle comporte ; nous n'en rappellerons ici que quelques traits, ceux

qu'il convient d'avoir présents à l'esprit pour comprendre comment et pourquoi telle cité a contribué plus que telle autre à l'élaboration des types de la plastique et aux progrès de la facture, dans quel sens son action s'est exercée et quel caractère spécial ont imprimé à leurs ouvrages ses architectes, ses sculpteurs et ses peintres, ses potiers et ses orfèvres.

S'il est une opinion généralement accréditée, c'est celle qui dépeint Sparte comme uniquement occupée de guerre et de politique, pendant tout le cours de sa longue vie, et qui lui dénie toute culture, toute curiosité des choses de l'esprit. On l'oppose à Athènes ; il y aurait eu, entre les deux cités, un absolu contraste. Comme toutes les antithèses que l'on prétend introduire dans l'histoire, celle-ci n'est juste qu'à demi. Les Spartiates, après tout, étaient des Grecs. L'élément achéen était entré, pour une forte part, dans la constitution du peuple et de l'État qui eurent leur centre tout près de l'ancienne capitale du pays, dans la vallée moyenne de l'Eurotas. Sparte paraît avoir été une des premières cités del'Hellade qui se soient ouvertes à la poésie homérique ; Lycurgue, racontait-on, y avait appelé les rhapsodes ioniens. Au commencement du vu® siècle, la poésie lyrique éolienne, avec Terpandre, y trouve la même faveur ; dans la plus grande fête nationale, celle d'Apollon Carneios, une place est assignée à un concours de musique ; c'est là que la cithare à sept cordes, invention de ce maître, charma pour la première fois, par ses nomes^ les oreilles des Grecs du Péloponnèse. Bientôt après, le Cretois Thalétas, mandé à Sparte, que troublaient des dissensions intérieures, pour y rétablir l'ordre, fait concourir à son œuvre de pacification la musique et la poésie. Un peu plus tard, vers 620, c'est pour les vierges laconiennes que le Lydien Alcman, devenu citoyen de Sparte, compose ses Parthéniesy et les anciens citaient encore les noms de sept autres poètes Spartiates qui, vers ce temps, auraient cultivé la poésie chorale. Endn, c'est à Sparte que YElégiSf avecTyrtée, avait inauguré son rôle social, qu'elle était intervenue dans les luttes du champ de bataille et dans celles des partis, pour exciter et pour calmer les âmes. Un peuple aussi sensible à la poésie ne pouvait être indifférent à l'art, et, de fait, nous voyons, à la même époque, des sculpteurs indigènes, comme Gitiadas, ou des sculpteurs étrangers, comme Bathyclès de Magnésie, s'employer à décorer de leurs ouvrages les sanctuaires de la Laconie. Cette sculpture laconienne est encore représentée aujourd'hui par toute une série de stèles funéraires ou votives, dont une a déjà été ici reproduite (fig. 143 ).

Les Doriens, fortement établis, sous la dynastie des Téménides, dans la ville d'Argos, au pied de son imprenable citadelle, avaient fondé là^ avec le concours des anciens habitants, Achéens et Ioniens, demeurés dans le pays, un puissant État, dont Thistoire est surtout celle de l'effort qu'il ne cessa de s'imposer pour disputer à Sparte la primauté. Cette hégémonie^ comme disaient les Grecs, il la conquit dans le premier tiers du vii^ siècle, sous un prince ambitieux et hardi, Phidon. Argos s'était alors subordonné toutes les villes de l'Argolide et les îles voisines, notamment Égine ; elle était devenue comme la capitale du Péloponnèse. Cette suprématie, elle la perdit à la mort de Phidon ; mais il en resta, avec l'éternel désir de la restaurer, le système de poids et de mesures que ce souverain avait introduit dans la péninsule, système auquel se rattachait la création d'une monnaie d'argent, la première qui ait été frappée dans la Grèce d'Europe (fig. 147).

A Corinthe comme à Argos, les Doriens s'étaient fait, du droit de l'épée, une place prépondérante dans l'État; mais leurs rois avaient eu intérêt à y garder et à y protéger les artisans et les trafiquants, qui, grâce à

1» i .., j «i X* • 1 li 1 A in. — La plus ancienne nion-

1 opportunité du site, continuaient là les tra- ^l^^ dÉgine.

ditions de l'ancien comptoir phénicien. Sous

la dynastie des Bacchiades, du ix® au viii® siècle, puis, pendant un siècle encore, sous l'intelligente direction de l'oligarchie qui avait succédé à la royauté abolie, la prospérité de Corinthe ne cessa pas de se développer, et elle atteignit son comble, de 657 à 585, avec Kypsélos et son fils Périandre, deux tyrans; les Grecs appelaient ainsi, sans attacher toujours à ce terme une idée défavorable, des chefs de parti que la faveur populaire avait investis d'un pouvoir qui, ne reposant pas sur des privilèges héréditaires, n'étant pas défini par les lois, ne se maintenait que par le prestige personnel de celui qui s'en était saisi, et, quand ce prestige venait à pâlir, par la terreur. Glissant sur des rouleaux, les navires qui venaient faire escale à Corinthe passaient de l'une à l'autre mer, par le chemin que Ton appelait le diolcos. Les marchandises qu'ils y apportaient et celles qu'ils y chargeaient étaient une source de richesses. Corinthe n'était d'ailleurs pas seulement un entrepôt ; comme Tyr et Sidon, c'était aussi un centre de production. On y fabriquait des étoffes de laine fine que la navette et l'aiguille paraient de dessins variés ; on y sculptait l'ivoire et le métal ; les bronzes que l'on y coulait et que l'on y

ciselait étaient partout recherchés. La poterie est une des denrées qu*apprécient le plus les peuples qui ne savent pas encore façonner et cuire l'argile ; c'est peut-être celle qu'ils demandent avec le plus d'insistance aux civilisés qui se sont faits leurs fournisseurs. Le potier corinthien avait des débouchés assurés sur les côtes de la Thrace et de l'IUyrie, de l'Italie et de la Sicile. C'est pour cette clientèle barbare ou à demi barbare qu'il commença de travailler. On lui attribuait même l'invention du tour. L'erreur est manifeste, ^îar les céramistes mycéniens étaient déjà des tourneurs habiles ; mais elle n'en atteste pas moins l'activité de ces ouvriers et la réputation dont ils jouissaient. Ils ne se contentèrent pas longtemps de fabriquer des poteries communes ; ce doit être vers les premières années du vu® siècle que commencèrent à sortir de leurs ateliers ces vases peints, au décor d'un rouge violet, qui paraissent avoir joui, pendant de longues années, d'une vogue extraordinaire dans le monde grec et en dehors même de ses limites. Les navires les emportaient par pleines cargaisons et on les retrouve aujourd'hui, non seulement dans les nécropoles de Rhodes et des autres îles de la mer Egée, mais encore, en plus grand nombre, dans celles de la Campanie et de l'Étrurie ; on les retrouve jusqu'à Carthage. Pour protéger sa marine marchande, dans ces parages de l'Adriatique où régna toujours la piraterie, Corinthe s'était donné une marine de guerre ; c'est elle qui construisit les premières trirèmes. Les édifices publics de la cité étaient en rapport avec son opulence ; c'était, racontait-on, à Corinthe que, pour la première fois, le fronton aurait couronné la façade du temple. Après la mort de Périandre, quand fut abolie la tyrannie (582), les colonies de Corinthe échappèrent à la domination de leur métropole ; mais elles n'en conservèrent pas moins avec elle des relations de trafic, et, malgré cette atteinte portée à sa puissance, Corinthe continua d'être en Grèce un des premiers États de second rang, grâce à sa situation exceptionnelle^ grâce à son commerce et à son industrie.

Sicyone, la voisine de Corinthe, ne possédait pas les mêmes avantages ; mais cette ville, malgré l'étroitesse de son territoire, n'en fit pas moins très grande figure sous la dynastie des Orthagorides. Aucun prince n'avait frappé plus vivement l'imagination de ses contemporains que le dernier de ces tyrans, Clisthène, qui régna pendant le premier quart du VI® siècle ; il les avait éblouis par son immense fortune et par l'usage libéral qu'il en faisait, ainsi que par ses victoires dans les grands jeux de la Grèce. Le Trésor de Sicyone^ à Olympie, témoignait de la

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munificeûce des Orthagorides ; nous aurons Toccasion de mentionner • ce monument.

A Mégare, c'était l'élément dorien qui dominait. Si ce petit État prouva sa vitalité en se chargeant de peupler les rivages de la Propontide, il ne semble pas avoir beaucoup contribué aux progrès de la plastique. Il avait pourtant, à Olympie, son trésor, qui présente des particularités curieuses.

Tout autre est, à cette époque, importance d'Athènes, que nous avons déjà vue, dans la période antérieure, préluder, par l'originalité de sa céramique^ au grand rôle qu'elle jouera dans l'évolution de l'art grec. Si, en 683, les magistratures étaient devenues annuelles, les Eupatrides étaient encore les seuls qui eussent accès aux charges; mais, dès lors, l'Attique renfermait tout un peuple de cultivateurs laborieux et d'habiles artisans qui réclamait une justice moins partiale, qui s'indignait de voir presque toute la terre aux mains des nobles et qui pliait sous le faix de dettes contractées envers ces riches propriétaires. Là comme ailleurs, dans ce malaise et ces plaintes de la foule, il y avait une tentation pour les ambitieux qui voudraient aspirer à la tyrannie. Cylon échoua, et la législation de Soloiv^parut devoir résoudre sans violence la question sociale (594) ; mais elle avait laissé subsister trop de convoitises et de rancunes pour qu'un nouvel ordre légal pût aussitôt s'établir et, si elle continua de régir la vie civile, elle n'empêcha pas Pisistrate, un descendant des rois Nélides, de s'emparer du pouvoir. Avec des interruptions, il gouverna Athènes de 560 à 527; ses fils Hipparque et Hippias lui succédèrent : ils furent chassés en 510.

Dans l'histoire de l'art et particulièrement de l'art attique, il n'y a pas de période plus mémorable que ces cinquante années de règne; il n'y en a pas où se soient mieux fait sentir, sur ce terrain, les effets de la volonté intelligente et réfléchie d'un chef d'État; peut-être, en toute justice, serait-on mieux fondé à parler du siècle de Pisistrate que (lu siècle de Périclès. Sous Pisistrate et ses héritiers, Athènes subit une transformation profonde. Jusqu'alors elle avait vécu repliée sur ellemême et un peu isolée ; elle s'était moins ouverte que Sparte aux souffles du dehors, à l'influence des idées et des arts de la Grèce asiatique. Pisistrate, pendant ses deux exils, avait vécu à l'étranger; il avait noué des relations avec les cités de l'Éolie et de l'Ionie, avec les tyrans des Cyclades. Une fois maître incontesté d'Athènes, il y appelle, en même temps que les rhapsodes dépositaires de la poésie épique et les maîtres contemporains du chant lyrique, les sculpteurs ioniens et les ouvriers

habitués à tailler le marbre blanc que fournissent les lies où commandait son lieutenant et ami, Lygdamis de Naxos. Par ses ordres, une * sorte de commission scientifique recueille les vieilles épopées et en confie pour la première fois le texte à récriture. Des récitations, des concours de musique et de poésie sinsèrent dans la fête nationale des Panathénées, à laquelle Pisistrate donne une splendeur jusqu'alors inusitée. Il élargit aussi le programme des fêtes rustiques de Dionysos, d'où vont bientôt sortir le drame tragique et le drame comique. En même temps il change Taspect de la ville, qui n'avait été jusqu'alors qu'une grande bourgade. Il y amène en abondance l'eau des montagnes voisines; il commence l'érection d'édifices de tous genres, fontaines monumentales, gymnases, portiques, autels et temples. Dans la plaine, il jette les fondations du temple colossal de Zeus Olympien, qui ne devait être achevé que six cents ans plus tard. Sur le rocher de l'Acropole, où il a établi sa demeure, il bâtit d'autres sanctuaires, décorés de basreliefs et de statues. Le temple d'Athéna, dont les dispositions nous ont été révélées par des fouilles récentes, est comme une première ébauche du Parthénon futur. Quelque part que des artistes étrangers aient pu prendre à ces entreprises, les Athéniens mettent à profit, avec ardeur et succès, les leçons qui leur sont données. C'est alors que naît cette école attique de sculpture qui était promise à de si hautes destinées.

L'essor de ces facultés créatrices fut encore favorisé par le mouvement démocratique qui suivit l'expulsion des tyrans et par l'énergie imprévue avec laquelle la cité affranchie défendit son indépendance contre la coalition des Spartiates, des Chalcidiens et des Thébains. La plastique trouva dans ces joies de la liberté reconquise de nobles thèmes et des inspirations heureuses. C'est ainsi qu'elle dressa, au seuil de l'acropole, les statues des deux tyrannicides, et, sur une terrasse du plateau, celles qui figuraient les héros éponymes des dix tribus nouvelles. Un quadrige de bronze perpétua le souvenir de la victoire remportée sur les Béotiens et les Chalcidiens.

Ce déploiement de force et de vie féconde n'est pas alors, dans le monde grec, un phénomène isolé; de petits États offrent un spectacle aussi intéressant. L'Ile d'Égine, dans le golfe Saronique, n'a qu'une très faible surface, elle est dépourvue d'eau et stérile. Ses habitants, depuis qu'ils avaient cessé de dépendre d'Argos et d'Épidaure, ne s'en étaient pas moins enrichis par le commerce et par l'industrie. Ils avaient de légères trirèmes qui, montées par des équipages de choix, convoyaient leurs navires marchands. Ils façonnaient l'argile et expor-

taient des poteries. Leurs sculpteurs étaient célèbres par leur habileté à doser les éléments du bronze, à le couler dans le moule et à le ciseler; ils savaient aussi tailler le marbre. Épargné par le temps, le temple qu'ils avaient consacré à Athéna est un des monuments dont il sera le plus souvent fait mention dans ces pages. Il présente, jusque dans sa ruine, un des types les mieux conservés que Ton ait de Tarehitecture dorique, et les figures qui en décoraient les frontons forment le plus bel ensemble que nous ait légué la statuaire archaïque. Égine, « cette taie sur Fœil du Pirée», était trop voisine des côtes de TAttique pour qu'il n'y eût pas entre les deux États une rivalité jalouse qui éclatait souvent en hostilités déclarées. Égine devait finir par succomber dans ce duel inégal (455); mais c'est un honneur pour elle d'avoir tenu Athènes en échec pendant plus d'un siècle et surtout de s'être montrée son émule non seulement comme puissance navale, en face des Perses, dans la journée de Salamine, mais aussi dans le domaine de l'art, comme patrie de Kallon et d'Onatas.

Les Béotiens, bien que leur vaste et fertile territoire nourrît une population très supérieure en nombre à celle d'un îlot tel qu' Égine, comptent moins, à cette époque, dans l'histoire de la Grèce. La principale cité de ce pays, Thèbes, préoccupée surtout d'assurer sa suprématie sur les autres cités béotiennes, n'a pas de très hautes ambitions. Nous n'aurons guère à parler d elle, pour cette période tout au moins, qu'à propos d'une des branches secondaires de l'art. Comme l'Attique, la Béotie fournissait une excellente argile plastique; ses potiers ont produit des vases qui ne manquent ni d'élégance ni d'originalité : mais il ne reste pour ainsi dire rien de ses édifices et l'on ne voit d'ailleurs pas qu'elle en ait construit qui aient été fort admirés dans l'antiquité, ni qu'elle ait eu une école de sculpture ^qui lui appartînt en propre ; elle s'est contentée d'attirer et d'employer les maîtres ioniens et athéniens.

Ce ne saurait être ici le lieu de rappeler, même très brièvement, pourquoi et comment s'est engagée, entre la Perse et la Grèce, cette longue lutte qui commença, au moment où finissait le vi® siècle, par la révolte de l'Ion ie et qui ne se termina que près de deux siècles plus tard, avec Alexandre et la conquête de l'Asie; mais nous devons indiquer les raisons qui nous ont décidé à fixer comme limite de la période archaïque la date de la bataille de Platées (479). Cette victoire de l'Hellénisme a rejeté pour toujours les Perses hors de l'Europe. L'allégresse de cette délivrance presque inespérée a comme enivré l'âme grecque; elle lui a donné un ressort prodigieux, une confiance sans

bornes en elle-même, la pleine assurance de sa supériorité native et acquise.

C'est surtout Athènes qui a pris, dans cette crise, conscience de son génie. Entre Marathon et Salamine, Athènes, docile aux conseils de Thémistocle, est devenue la première puissance navale de la Grèce; elle avait deux cents galères à flot, quand Xerxès franchit THellespont. Au lendemain du triomphe, elle s'élancera hors de ses étroites frontières, elle créera son empire maritime ; les ressources que lui fournira le tribut des alliés, elle va les mettre à la disposition des artistes de génie qu'elle chargera de décorer la cité qui est devenue la vraie capitale de l'Hellénisme, « la Grèce de la Grèce », 'EXXaSo; 'EXXàç 'AO^vai, comme disait le poète. Les architectes emploieront le marbre blanc du Pentélique, qu'ils appareilleront avec un soin merveilleux, à construire des édifices qui demeureront les exemplaires les plus achevés de l'ordre dorique et de l'ordre ionique; les sculpteurs et les peintres donneront aux traits de la figure humaine une noblesse et une pureté jusqu'alors inconnues. L'art sera pleinement émancipé ; toute trace des conventions naïves et des anciennes gênes s'étant effacée, il usera de la matière avec une pleine liberté pour traduire ses idées par des formes qui en seront la claire et parfaite expression.

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