Helbig, L'épopée homérique, p
déposer, près de leurs ancêtres, dans un caveau de famille. Les enterrer dans un canton que Ton quitterait demain, c'était condamner leur dépouille à demeurer pour toujours privée de ces hommages qui étaient la consolation du mort ; c'était même Texposer, dans cette tombe sur laquelle personne ne veillerait, à se sentir un jour rejetée à la surface du sol par le fer de la bêche. Le moyen de défendre contre toute profanation les restes des êtres chéris, on l'aurait trouvé dans la crémation. Un vase où seraient renfermés les ossements calcinés, on pourrait toujours, de campement en campement, l'emporter avec soi, jusqu'à rheure où, parvenue au terme de ses pérégrinations, la tribu confierai! enfin ce dépôt à une terre qui lui appartiendrait en propre. C'est de ce sentiment que se serait inspiré Homère, quand il fait proposer par Nestor de brûler sur un même bûcher les corps de tous les guerriers qui venaient de succomber dans la première bataille et de réunir ensuite leurs cendres sous un même tertre, « afin, dit-il, que, lorsque nous retournerons dans notre patrie, nous rapportions aux enfants, chacun pour notre part, les os des pères * » .
Par malheur, ces deux ver^ paraissent n'être qu'une interpolation, due à un rhapsode qui aura eu souci d'expliquer pourquoi les Grecs auraient entrepris un si grand travail ; la raison qu'il en donne est des plus gauches. Tous ces ossements se mêleront dans le bûcher et dans le tombeau : comment ensuite, au moment du départ, reconnaître ceux de tel ou de tel mort? Nulle part, d'ailleurs, il n'y a trace de cette préoccupation, dans aucun autre endroit des poèmes homériques. C'est sous des tertres élevés sur le rivage de l'Hellespont que continueront à reposer, après la victoire et le départ des Grecs, les cendres des héros qui auront succombé devant Troie.
On ne saurait donc expliquer le changement de rite que par la marche même de la pensée grecque. La conception primitive, c'était celle d'une vie très analogue à celle que nous menons sous le soleil, d'une vie incomplète et sans cesse défaillante qui se continuait dans le tombeau, tant que la piété des vivants s'appliquait à la soutenir par le sacrifice. Cette conception avait déterminé le caractère du tombeau mycénien; elle l'avait fait, comme le tombeau égyptien, la copie réduite de la demeure du vivant. Cependant l'esprit, tout disposé qu'il fût à se contenter, en pareille matière, d'idées vagues et d'images confuses, finit par s'inquiéter des démentis que l'expérience ne cessait
i. Iliade, VII, 33o-336.
L'ARCHITECTURE FUNÉRAIRE. 4f
d'infliger à celte hypothèse naïve de la survie dans la tombe. A la place de ce mort que Ton avait cru nourrir et désaltérer dans son sépulcre, on ne trouvait plus, lorsque Qelui-cî se rouvrait au bout de quelques années, que des ossements rongés par Thumidité. Devant ce néant, il devenait difficile d'affirmer la persistance de Fêtre, et cependant on ne pouvait se résoudre à admettre que rien ne subsistât plus de celui que^ la veille encore, on avait vu plein de vie, de force et de sagesse.
On en vint alors à se demander s'il ne fallait pas chercher ailleurs ce que l'on ne trouvait plus dans la tombe, ce qui durait encore lorsque les organes avaient achevé de se dissoudre. Ce je ne sais quoi d'indéfinissable auquel on ne pouvait se décider à renoncer, on se le figura comme une sorte de reflet et de simulacre du corps, que celui-ci ,^ avant de disparaître, projette dans l'espace; on le compara à une fumée, aux apparitions du rêve, à l'ombre que le soleil dessine sur un mur^ Le terme que l'on finit par employer de préférence pour le désigner^ ce (al celui d'image [sx^iùlo^). Si cette image n'avait pas d'épaisseur, si, quand les yeux la voyaient, le doigt ne pouvait pas la toucher, elle n'en gardait pas moins les traits de celui qu'elle représentait. Elle gardait aussi, avec le souvenir du passé, les sentiments qui avaient fait battre le cœur de l'homme dont elle perpétuait la forme. Presque immatérielle^ légère et insaisissable, comment se serait-elle laissé enfermer dans la prison delà tombe? Il fallait pourtant qu'elle fût quelque part, qu'elle eût sa demeure. Celle demeure, ce fut un pays myslérieux pays de silence et de ténèbres, THadès ou Érèbe.
Où plaçait-on l'Hadès? Personne n'aurait su le dire; c'était bien loin, vers le nord, sur le rivage de l'Océan; mais l'ombre, dès qu'elle était dégagée de la chair, trouvait d'elle-même le chemin, ce chemin par lequel tant d'autres ombres avaient déjà passée Ces ombres sœurs^ ces « images de ceux qui avaient cessé de peiner » (eïSwXa xaaovTwv)^ elle allait les rejoindre dans la morne étendue de la lande inculte, où fleurissait la pâle asphodèle. Avec le temps, de cette conception sortira celle du bonheur réservé aux justes dans l'Hadès et de la punition qui y frappe les méchants. Cette dernière conception correspond à un nouveau progrès de la pensée ; elle apparaît déjà dans un vers de V Iliade et