Iliade, XXIII
3. Gomme Patrocle, Elpénor n'a pu pénétrer dans l'Hadès, parce que, quand il s'offre aux regards d'Ulysse, il n'a pas encore été brûlé {Odyssée, XI, 50-79). Ainsi que le fait remarquer Rohde {Psyché, p. 25), s'il est dit parfois que l'âme, aussitôt reçu le coup mortel, est allée ou descetidue vers l'Hadès ("AyÔcJçÔe pi6r)X£v, ''AïSoçBs xaTTjXôev), ce n'est là qu'une manière abrégée de parler, qui ne prétend pas à une pleine exactitude. Le poète s'exprime autrement lorsqu'il tient à bien marquer que le mort a pénétré dans les profondeurs de l'Hadès. Après avoir causé avec Ulysse sur cette sorte de frontière où le héros a convoqué les ombres, l'âme de Tirésias rentre dans l'intérieur de l'Hadès (Wuyji \dv 86ti 8d{xov *'Ay8o; tïaw, Odyssée, XI, 150). De même Andromaque, quand elle parle de son père et de ses sept frères qu'Achille a tués, mais auxquels il a accordé les honneurs du bûcher; elle dit d'eux : oî \t.h itivrc; l& xîov ^[^aii "Arôoç sr^w (Iliade, VI, 422).
entré dans THadès, grâce à la flamme du bûcher, je ne reviendrai plus sur la terre. » Peut-être y a-t-il lieu de chercher là Técho d'inquiétudes qui ont pu contribuer à suggérer aux Grecs Tidée de la crémation. On sait combien a été répandue au moyen âge, dans toute l'Europe, la crainte des vampires^ comme on les appelait, de ces morts qui étaient censés sortir la nuit de leur tombe pour surprendre les vivants endormis et pour sucer leur sang. Ces croyances, qui paraissent avoir disparu de rOccident, existent encore chez les Slaves de l'Autriche et chez ceux de la péninsule balkanique, ainsi que chez les Grecs des îles et du continent. Partout, pour mettre fin aux incursions du mort soupçonné d'être un vampire, on déterre son corps et on le brûle jusqu'à la dernière parcelle; cela fait, dans le village que désolaient ses attaques, on dormira en paix^ Si les Grecs d'aujourd'hui ne sont pas à l'abri de ces folles terreurs, pourquoi leurs ancêtres, il y a trois mille ans, n'y auraient-ils pas été sensibles? On a relevé chez les auteurs anciens maintes traces de superstitions analogues à celles qui se rapportent aux vampireset à leur activité meurtrière*; si ces superstitions continuaient à troubler les âmes dans la Grèce civilisée, c'est qu'elles avaient leurs racines dans un passé très reculé. Les générations qui ont cru le plus fermement à la présence, dans le tombeau, du mort toujours vivant, ne devaient pas laisser de trembler quand elles sentaient si près d'elles ce voisin redoutable, dont il leur était impossible de prévoir tous les caprices, alors qu'elles n'avaient sur lui, par le sacrifice propitiatoire, qu'une prise faible et intermittente. La destruction du corps par le feu, celle de ses dents qui pouvaient mordre, de ses ongles qui pouvaient déchirer la chair, mettait à l'abri de ce péril. Qu'aurait-on à redouter d'un fantôme, d'un fantôme d'ailleurs rélégué dans l'Hadès lointain, qui refermait ses portes sur ceux auxquels il les avait ouvertes?
4. Voir Pashlby, Travels in CrelCy 1837, t. Il, ch. xxvi. L'auteur y raconte de curieuses histoires de vampires, qu'il a recueillies chez les Sfakiotes et autres montagnards de la Crète.
2. Ce sont les fils de Médée qui, injustement mis à mort par les Corinthiens, punissaient ceux-ci de ce crime en faisant périr leurs enfants (Pausanias, II, m, 6); c'est un des compagnons d'Ulysse qui, lapidé dans une ville d'Italie, à Témésa, se vengeait en y massacrant des gens de tout âge (Pausanias, VI, vi, 3); ce sont surtout ces spectres féminins que l'on appelait, suivant les lieux, Empouses, Lamies ou Mormolykies. Elles se nourrissaient, croyait-on, de chair humaine; mais elles s'attaquaient de préférence aux corps jeunes et beaux, parce que le sang y est plus pur (Philostratb^ Vie d*Apollonios, IV, 25). Platon parle aussi de certaines âmes impures qui, n'ayant pu s'affranchir complètement des liens de la chair, demeurent errantes, fantômes ténébreux, autour des tombeaux (Phédoriy § 69).
Que de telles appréhensions aient ou non concouru à accréditer la nouvelle conception et le nouveau rite, celui-ci, là où il aurait prévalu, devait amener la décadence de Farchitecture funéraire et Tappauvrissement de la tombe. Si la tombe n'était pas la demeure éternelle du mort, il n'était plus nécessaire de lui donner ces proportions spacieuses que nous avons admirées dans les tombes à coupole. Si elle était vide, Tàme s'étant envolée vers THadès, pourquoi aurait-on continué d'y entasser des trésors tels que ceux qui ont été retrouvés dans les fosses de l'acropole mycénienne? Des cendres renfermées dans un vase tiennent d'ailleurs bien moins de place qu'un cadavre, et, pour mettre ce vase à l'abri de toute insulte, il n'était besoin que d'un trou creusé enterre*. Si l'homme n'avait pas partout le désir que sa mémoire lui survive, ce trou étroit eût été toute la tombe; mais on souhaitait qu'une marque visible indiquât aux générations futures le lieu où reposait la dépouille du prince ou du chef de guerre; à défaut d'inscription, on avait le tumulus qui, pointant au-dessus de la surface du sol, appellerait l'attention du passant, le provoquerait à demander quel était le héros auquel avait été élevé le monument*. Ce tumulus, c'était ce que Ton appelait le signe \<s7,\j.%). Ce terme finit même, dans l'usage courant, par désigner, lorsqu'il s'agissait d'obsèques, le tertre funéraire. On disait dresser le signe, ou plutôt le verser ((nifjLa x^s^v), parce qu'il était fait de terre meuble et de cailloux que Ton répandait sur un soubassement formé de grosses pierres et entouré, à la périphérie, de grands blocs qui devaient empêcher le glissement des matériaux '.
1. Les os de Patrocle sont recueillis dans une phialé d'or [Iliade, XXIII, 253), et ceux d'Hector dans une cassette d'or (XXIV, 795); on dépose ensuite ceux-ci dans une fosse (eç xoîXtjv xaTîCTov, ibidem, 797).
2. Cette préoccupation d'éterniser le souvehir se laisse deviner dans les paroles qu'Agamemnon adresse à Achille, en lui racontant comment on a célébré ses funérailles sous les murs de Troie : « Autour de tes os, nous, la sainte armée des Argiens, habiles à manier la lance, nous amoncelâmes un grand et louable tombeau sur une saillie des rivages du large Hellespont, afin qu'il fût visible au loin en mer pour les hommes qui sont nés et pour ceux qui viendront ensuite [Odyssée, XXIV, 80-84). »
3. Nulle part la méthode suivie n'est plus nettement indiquée que dans ces deux vers du xxni» chant de VUiade (255-256) :
TopvdSaavTo 8à arj^ia 6c[i.eiXtfl^ ti 7:po6âXovTo à[ji.o\ 7cûpr)v" cîOap 8c )(UTf|V iizX yaîav e/^cuav.
La matière de ce soubassement (OejAsCXia) est spécifiée au xxiv« chant (797-799) :
aotàp o;:sp6iv (au-dessus de la fosse) nuxvotvt Xac69(Jt xaTETrdpevav {xe^iXoiaiv-
Ces tumulus, a\ec leurs pentes arrondiesqui se revêtaient de gazon, ne différaient guère les uns des autres que par leur plus ou moins d'ampleur et par la dimension de la stèle que Ton plantait sur le sommet du tertre. Quand il décrit les obsèques de Patrocle ou celles d'Hector, le poète ne mentionne pas ces stèles ; mais c'est qu'il n'entre pas là dans tous les détails de la cérémonie : il lui suffisait d'en rappeler les circonstances principales. La plantation de la stèle parait avoir été de rigueur; c'est ce que l'on peut inférer d*une formule qui est deux fois répétée dans V Iliade. Quand Zeus se décide à laisser son fils chéri, Sarpédon, succomber sous les coups de Patrocle, il annonce que la Mort et le doux Sommeil l'emporteront jusqu'en Lycie, « où ses frères et ses amis l'honoreront d'un tumulus et d'une stèle; car c'est là l'hommage dû aux morts » \ L'usage de marquer par une stèle la place où un mort a été enseveli remonte à l'âge précédent. La stèle, nous l'avons trouvée, à Mycènes, dans l'enclos funéraire de l'Acropole et dans les tombes rupestres * ; nous avons même relevé quelques indices qui feraient supposer qu'elle surmontait aussi le dôme des grandes tombes bâties dans la ville basse*. La stèle est alors une pierre brute ou une pierre taillée à faces lisses ; mais parfois une de ces faces est décorée ou de motifs d'ornement ou de figures qui rappellent les occupations favorites du défunt \ Aurait-on encore trouvé, du temps d'Homère, sur les stèles, des dessins et des représentations de cette espèce? Rien ne le donne à penser. Quand Elpénor exprime à Ulysse le désir qu'un signe distinctif signale son tombeau aux yeux des hommes, ce qu'il souhaite, c'est qu'on dresse sur son tombeau la rame qu'il a si longtemps tenue en main^
L'érection du tertre est alors si bien entrée dans les usages, que l'on n'y renonce pas alors même que l'on n'a pu brûler le défunt sur le bûcher. Dans ce cas, on croit encore s'acquitter d'un devoir en construisant le tumulus; celui-ci, quoique vide, prolongera la mémoire du mort; les honneurs qui seront rendus à cette tombe fictive, s'ils n'ont pas la même efficacité que la crémation et que l'ensevelissement, seront, en attendant mieux, une satisfaction accordée à l'âme errante. C'est ce que Télémaque se propose de faire le jour où il aurait
\, Iliade, XVl, 450, 674.