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ETÏÎDE ANALYTIQUE DU TEMPLE DE PIERRE. — LE TEMPLE DORIQUE

La pierre n'entrait que pour une faible part dans la construction de l'Héraeon; le rôle principal y était dévolu à la terre et au bois. Or ce

\. Histoire de VArt, t. VI, p. :i02, :iO:j. :i!2.

n'est pas avec de pareils matériaux que l'architecte pouvait assurer la durée du temple et le rendre ainsi digne de Fhôte auquel il le destinait. Une pareille architecture ne pouvait être qu'une architecture de transition ; tant qu'elle n'userait pas d'autres ressources, jamais elle n'arriverait h traduire, par l'ensemble des formes qu'elle s'essayait à créer, l'idée dont elle cherchait l'expression sensible, celle de la majesté divine et de sa permanence. Faits surtout de moellons, de brique crue et de bois, les temples n'avaient qu'une existence limitée et précaire. Malgré les crépis que l'on s'appliquait à renouveler, la pluie entamait la brique crue; elle pourrissait le bois, que fendillait, dans une autre saison, l'extrême chaleur. Dans de telles conditions, il était aussi difficile d'atteindre à la beauté des lignes qu'à la solidité de l'ouvrage. Ni le moellon ni le pisé ne se prêtaient bien à l'exécution des moulures. Celles-ci pouvaient naître dans le bois sous le ciseau ou la gouge, mais elles y garderaient toujours quelque maigreur, quelque sécheresse ; leurs profils seraient bientôt rongés par l'humidité. Seule la pierre, avec son grain serré, était à même de donner au contour de la modénature une ampleur qui satisfit le regard et de lui conserver indéfiniment le caractère de noblesse et de fermeté que leur aurait imprimé l'outil. C'est ce qu'avait déjà compris l'artiste mycénien. Si, dans le palais, édifice viager, il ne s'était guère servi que du bois, dans les tombes à coupole, qui devaient être des demeures éternelles, il avait employé la pierre et il y avait ciselé un riche décor. Les avantages de la pierre, on ne pouvait tarder à les saisir, dès que, pour donner satisfaction à quelque besoin social, on recommencerait à bâtir des édifices importants qui couvrissent un grand espace de terrain. Audessus de ces vaisseaux, il y aurait à étendre de larges toitures; la pierre ne fournirait-elle pas des supports qui seraient plus aptes que des troncs d'arbre à ne jamais fléchir sous ces lourds fardeaux? Ces simples réflexions devaient suffire à suggérer au construcleur l'idée de modifier ses habitudes ; mais il est possible que l'exemple de l'Egypte ait contribué à le pousser dans une voie nouvelle. Les plus anciens temples à colonne et à entablement lapidaires qui nous soient connus ne remontent pas au delà du vu® siècle ; la plupart sont du vi®. C'est le moment où les Grecs commencent à fréquenter l'Egypte ; ils établissent des comptoirs dans le Delta ; à titre de marchands, de mercenaires, de curieux, ils remontent la vallée du Nil; ils contemplent les pylônes énormes, la longue suite des portiques, les hautes salles hypostyles. L'admiration qu'ils éprouvent à cette vue ne les rend pas

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iafidèles à leurs traditions nationales ; mais, devant ces monuments grandioses, tous bâtis en beau calcaire et en granit, ils ont senti, plus tôt peut-être et plus vivement qu'ils ne l'auraient fait sans ce regard jeté sur les merveilles de TÉgypte, quelles étaient les vertus spéciales de la pierre, comment seule elle donne aux ensembles cet air de puissante solidité qui paraît leur promettre une durée sans fin et comment elle assure à tous les profils cette fermeté du trait sans laquelle il n'est point de proportions harmonieuses et de beauté expressive.

Quelles qu'aient été les raisons qui provoquèrent le rapide abandon des méthodes d'autrefois, l'architecte se trouvait, par là même, placé dans des conditions qui dififéraient fort de celles où son activité s'était exercée jusqu'à ce moment; le changement de matière impliquait un changement de formes. Ces formes, telles qu'elles apparaissent dans les plus vieux temples doriques et telles qu'elles se sont maintenues jusqu'à la fin, avec de très légères variations, s'expliquent par le passage du bois à la pierre, par les propriétés de la pierre, par ses exigences et par ses mérites*.

L'emploi de la pierre appareillée permet d'asseoir l'édifice sur un ample et puissant soubassement (xpYixiç) dont une partie, celle qui est enfouie dans le sol, constitue les fondations, tandis que l'autre, celle qui le dépasse, forme le stylobate ((jTu>.o€àTr,ç, « ce sur quoi posent les colonnes »). Le stylobate est un massif de maçonnerie qui s'interpose entre la terre et le pied des murs ainsi que de la colonnade. Ce massif, mesuré à sa base, couvre une surface dont les dimensions dépassent en tout sens celles de l'aire occupée par les constructions du temple. Il est ainsi limité, en hauteur, par deux plans horizontaux, d'inégale étendue, que relient l'un à l'autre de larges degrés. L'ensemble du socle a donc le caractère d'une pyramide tronquée, mais d'une pyramide dont le talus se dissimule sous les ressauts de ces marches. Ces substructions isolent et exhaussent le temple ; elles jouent le rôle d'un majestueux piédestal qui l'élève au-dessus des têtes de la foule et le désigne de loin aux regards.

Nous avons dit ailleurs de quel besoin était née la base de la colonne mycénienne ^ Il fallait empêcher que l'extrémité inférieure du fût de bois fût jamais baignée par l'humidité du sol ; c'est à quoi servait la rondelle de pierre qui s'est retrouvée en place, dans les édifices de l'âge achéen, là où il y a eu des colonnes. Avec le stylobate,

i. Cf. Ch. Chipiez, Histoire critique des ordres grecs, p. 239-240. 2. Histoire de l'Art, t. Vï, p. 521.

cette nécessité disparaît. Assis lui-même sur Tépaisseur des fondations, le stylobate suffît à préserver de tout contact avec les terres détrempées les constructions qu'il porte ; il joue ainsi le rôle d'une base qui est commune à tous les supports. Si désormais Tarchitecte donne une base à sa colonne, ce sera pour des raisons de sentiment et de goût ; aucune nécessité de construction ne Ty oblige.

Les créateurs de Tordre dorique ne compliquèrent pas ainsi la forme de leur support ; ils n'y étaient d'ailleurs pas conviés par les modèles qu'ils avaient sous les yeux. La base mycénienne n'a jamais été qu'une plinthe insignifiante qui ne dépassait que de quelques centimètres le niveau du sol ; seul, dans celte colonne, le chapiteau avait de l'importance. L'architecte a donc négligé ce mince plateau, qui lui était devenu inutile; il s'est contenté de prendre en main, si l'on peut ainsi parler, le fût mycénien, et de le renverser, de le retourner. Celui-ci avait en bas son plus faible diamètre ; son sommet s'élargissait pour offrir sous l'architrave sa plus large section. C'est le phénomène inverse qui se produit quand la colonne est taillée dans la pierre : elle est alors plus grosse près de terre que là où elle rencontre le chapiteau. Pourquoi Ton a pris ce parti, c'est ce qu'il est aisé de comprendre. Si l'on remplace le bois par la pierre dans la colonne, c'est pour que celle-ci soit plus apte à porter un poids plus lourd ; il faut que la forme à donner au fût soit calculée de façon à le rendre aussi stable que possible. Or, c'est la forme conique qui assure au montant la stabilité la plus parfaite; comme l'œil le devine et comme le démontre la statique, le cône a une assiette plus ferme que le cylindre qui lui serait comparable. La première colonne dorique fut donc un tronc de cône, que l'on coupa loin du sommet; on lui donnait ainsi une stature courte et trapue qui en augmentait la force de résistance (fîg. 197). Dans la colonne du vieux temple de Corinthe, la proportion de la hauteur au plus grand diamètre du fût est, à peu de chose près, comme quatre est à un ; la colonne n'a guère, comme on dit, plus de quatre diamètres^. Cette colonne est monolithe, comme le tronc d'arbre auquel elle succède. Il en est de même à Syracuse, dans le temple dit d'Artémis, qui, lui aussi, est fort ancien (pi. XIII).

Étant données la rigidité de la pierre et la forme que prend la colonne, il n'était plus nécessaire qu'il y eût, sous le chapiteau, autant

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