Histoire de VArt, t. I, p
nique; elles le transportaient au cœur de ce sixième siècle qui a tant inventé, tant créé, qui a réuni tous les éléments des chefs-d'œuvre que verra éclore le siècle suivant. C'était une révélation due aux fouilles d'Olympie, de Sélinonte et d'autres champs de ruines siciliens, celle des services que le décorateur avait demandés à la terre cuite coloriée ; c'était surtout l'exhumation, pièce par pièce, des débris de la parure, déjà très riche, dont l'Acropole d'Athènes avait été dotée par les générations antérieures aux guerres médiques, des temples, des statues, des monuments de tout genre qui la composaient. De 1885 à 1888, on y a retrouvé par centaines les membres d'architecture, morceaux d'architrave, de frise et de corniche, rampants de fronton, les stèles et les piédestaux (fig. 259), les bas-reliefs et les statues. Tous ces fragments sont sortis les uns après les autres de l'épais remblai qui s'était formé sur le plateau à la suite de l'incendie allumé par les Perses et des destructions destinées à faire place aux nouveaux édifices que construisirent Cimon et Périclès.
Sur tous ces débris, qui s'étaient conservés intacts dans la couche de décombres où ils étaient ensevelis, brillaient des couleurs qui avaient parfois encore beaucoup d'éclat, au moment même de l'invention. Depuis lors, les tons incorporés à l'argile se sont maintenus, presque sans altération. Quant à ceux qui étaient appliqués sur le tuf calcaire ou le marbre, on a essayé d'en assurer la durée en les recouvrant d'une couche de vernis et en mettant sous verre les monuments les plus importants. Ils n'en ont pas moins pâli et peut-être finiront-ils par s'effacer; mais des copies fidèles, prises au lendemain de la fouille, en ont noté les valeurs et en donnent toute la gammée 11 demeure ainsi établi, tout
259. — Chapiteau d'une colonne votive. Musée de l'Acropole d'Athènes. Représenté en perspective d'après le géométral des Antike Denkmœler, 1. 1, pi. 19.
1. On trouvera nombre de ces monuments reproduits, en couleur, dans le tome I, des Antike Denkmxkr, que l'Institut archéologique allemand a commencé de publier en 1886 (pi. 18, 19, 29, 30, 38, 39, 50). Nous en donnons quelques échantillons dans ce volume (pi. XLVI); nous en donnerons encore dans le volume suivant.
au moins pour la période archaïque, que les architectes et les sculpteurs, ceux-là dans leurs édifices et ceux-ci dans leurs figures, faisaient de la décoration polychrome un très large et très constant usage.
Ce que les monuments nous ont appris ainsi de leur ancien état, on aurait pu déjà le deviner, d'après les indications des textes littéraires et épigraphiques. Au dire de Vitruve, dans le temple de bois où il cherche le prototype du tetnple dorique, une couche de cire bleue aurait été posée sur les planchettes clouées à l'extrémité des poutres qui auraient servi de modèles aux triglyphes du temple de pierre *; cette conjecture a dû être suggérée aux auteurs dont il est l'interprète par les triglyphes peints en bleu qu'ils avaient sous les yeux. Il est souvent question, chez les écrivains grecs et romains, de peintures murales, ouvrages d'artistes célèbres, qui décoraient soit des portiques, soit des temples ^ A ces tableaux, où entraient toutes les couleurs que le peintre groupait alors sur sa palette, il fallait un entourage qui fût en rapport avec eux, celui de bordures plates ou saillantes, d'un ton plus foncé, sur lequelles se détachât en clair le champ où se déployaient ces suites d'images. L'intervention du peintre d'histoire, comme nous dirions, supposait celle du peintre en bâtiments; celui-ci avait à mettre son décor en harmonie avec l'œuvre des maîtres auxquels l'avait associé la volonté de l'architecte, par laquelle était réglée toute l'ordonnance de ce complexe et bel ensemble.
Les anciens étaient d'ailleurs tellement accoutumés à voir tout l'édifice habillé de ces couleurs, que ni Vitruve, ni Pline, ni Pausanias ni aucun autre théoricien ou historien del'art n'a songé à prendre acte de cette pratique : on ne note et on ne signale guère que ce qui est exceptionnel et insolite. Nous ne saurions donc nous étonner du silence apparent que gardent les auteurs classiques au sujet du principe de la polychromie. Ce principe, plus d'un texte l'implique; aucun ne l'énonce en termes formels. Par bonheur, les inscriptions sont plus explicites; dans les comptes de la restauration de TÉrechtéion qui a été entreprise en 385, on trouve l'indication du salaire payé à l'ouvrier « qui a peint à l'encaustique la cymaise qui est sur l'architrave de l'intérieur » ; il y est fait mention aussi des feuilles de métal qui ont été achetées « pour dorer les œils (de volute) de la colonne »'.
i. Vitruve, IV, ii, 2.
2. C'est ainsi qu'Euripide parle des « frises dormes des temples aux belles colonnes»», euaijXwv vaûv /puarlpEi; Opt^xQu; (Iphigénie en Tauride, v. 128, 129).
3. C. L A., I, 324. Voir la traduction de cette inscription qui a été donnée par M. Choisy dans ses Études épigraphiques sur l* architecture grecque, III, p. 119 et 133.
Depuis que rattention a été appelée sur ces particularités, il n'y a pour ainsi dire pas eu une seule fouille de quelque importance qui n'ait apporté de nouveaux arguments à l'appui de la doctrine qui s'était tout d'abord heurtée à des négations si passionnées. Aujourd'hui, on ne rencontrerait plus personne qui conteste le principe de la polychromie des édifices antiques. Ceux qui l'ont soutenu les premiers hésiteraient peut-être, s'ils vivaient encore, à suivre jusqti'au bout ceux qui se présentent comme leurs disciples et leurs continuateurs. Les nouveaux convertis, c'est ce qui arrive souvent, ont dépassé la mesure. On connaît ce personnage de Boileau qui se vante d'avoir, pour honorer ses convives, fait mettre de la muscade dans tous les plats. Plus d'un architecte aujourd'hui agit à la façon de l'amphitryon du Repas ridicule.
Aimez-vous la couleur? On en a mis partout,
écrirait-il volontiers en dessous de ses châssis, quand il entreprend de montrer, par une série de dessins, ce qu'a pu être, dans sa splendeur première, quelqu'un des plus beaux édifices de l'antiquité. Aux objections que lui présente l'archéologue, l'artiste se contente parfois de répondre que l'effet ainsi obtenu est des plus heureux et qu'il n'en faut pas davantage*.
L'historien de l'art ne saurait se placer à ce point de vue. Ce qui lui importe, à lui, ce n'est pas de chercher quelle est la plus riche et la plus somptueuse parure que l'imagination du décorateur puisse inventer pour un édifice tel que le Parthénon ; c'est de savoir, par l'étude des monuments et par elle seule, quelle a été, en celte matière, pendant le cours de Tàge classique, la pratique des Grecs, quelles couleurs ils ont employées pour orner leurs bâtiments et sur quelles parties de ceux-ci ils les ont étendues, dans quel esprit et sous quelles réserves ils ont usé de cette ressource. C'est là une question de fait, où les considérations esthétiques n'ont rien à voir. Les seules données qui comptent, pour la solution du problème, c'est celles qui se tirent des témoignages d'observateurs attentifs et compétents.
Ces témoignages, nous les avons recueillis ; nous avons consulté les dépositions des architectes et des archéologues qui, dans de récentes campagnes, ont examiné, au moment où ils sortaient de terre,
i. « Je n'ai qu'une seule raison que je tiens à faire valoir. A mes yeux, elle est supérieure à toutes les autres : la polychromie fait bien; elle est belle. » (E. Loviot, U Architecture, 1889, p. 85.)