TOME VU
terre du cadavre (iîg. 7). Le prix de la course aurait été un de ces trépieds qui sont parfois figurés sur le col des amphores et dont un exemplaire a été retrouvé dans une des tombes du Dipylon (fig. 2 et 8). Ces joutes équestres, avec les trépieds que l'on s'y disputait, ce serait encore là un trait qui rapprocherait Tâge du Dipylon de Tâge homérique, où étaient rendus aux princes des honneurs dont l'habitude se perdra chez les Grecs de l'histoire. L'appareil des obsèques, à Athènes, ne cessera pas de se simplifier. Cette différence des anciens et des nouveaux usages, les Athéniens s'en rendaient compte; elle est rappelée par l'auteur du dialogue intitulé Minos, qui nous est arrivé sous le nom de Platon : « Tu sais, dit un des interlocuteurs, pour l'avoir entendu raconter, quels étaient jadis chez nous les rites observés au sujet des morts; avant le convoi, nous égorgions des victimes; puis nous mettions en marche des femmes chargées de vases destinés aux libations et au bain... Rien de tout cela ne se fait plus*. » Quand Solon édicta une loi qui réglait l'ordre des funérailles, qui en limitait la dépense et qui défendait d'y étaler une douleur trop bruyante, il n'eut qu'à codifier l'usage, qu'à enregistrer les changements qui avaient commencé de s'introduire dans les mœurs*. Les esprits s'étaient cultivés et raffinés; on se demandait s'il n'y avait pas quelque chose d'un peu barbare dans cette profusion de richesses jetées à la tombe, dans ces cris perçants poussés en public, dans ces gestes immodérés et presque immodestes dont la violence faisait oublier à la femme jusqu'à la pudeur ; on sentait que plus de discrétion et de recueillement iraient mieux à la tristesse des derniers adieux.
Avant que fussent nés ces scrupules, c'était un vrai spectacle que l'enterrement des morts de haut rang, tel qu'on le devine d'après les énormes vases que nous avons décrits. Ceux-ci, qui devaient coûter fort cher, n'ont pu être exécutés que pour les premiers personnages de la cité, pour les chefs des naucraries; dans les scènes navales figurées au registre inférieur du décor, on reconnaît une allusion au titre qu'avaient porté pendant leur vie et aux manœuvres qu'avaient dirigées les hommes de noble race en mémoire de qui ont été érigés ces monuments ^ La ville courait tout entière aux convois des Eupatrides comme à une fête.
4. Minos, p. 315. Sur le sens du mot lY/^utiaipa'., qu'emploie ici l'auteur pour désigner des femmes, mot à mot des répandeuseSy voir VEtymologicum magmim, s. y.
2. Plutarque, Solon f XXI. Démosthène, Contre Macartatos, 62.
3. Ein attischer Friedhofy p. 152-153. Les exercices auxquels présidaient les vauxpopoi
Les vases qui nous fournissent ces renseignements précieux avaient encore une autre destination, que révèle une particularité curieuse: ils n'ont pas de fond ou le fond est percé*. Ce fond, Taurait-on supprimé seulement pour faire une économie de travail? Ce n'est pas vraisemblable, étant donnée la maîtrise des ouvriers qui façonnaient des pièces de cette taille. S'ils ont pris ce parti, c'est pour des motifs d'un autre ordre. La disposition de la tombe du Dipylon implique le culte des morts, culte dont l'un des rites les plus importants était celui de la libation nourricière. On se souvient de ces fosses, à parois murées, dans lesquelles nous avons reconnu, à Tirynthe et à Mycènes, des puisards où ont jadis été versés le sang des victimes, le vin et le lait*; au fond, rien quede la terre, une terre meuble, que traversaient, pour arriver à leur adresse, les liquides destinés à l'alimentation de l'habitant* du sépulcre ^ Les premiers vases qui furent plantés audessus des caveaux mortuaires ont dû l'être pour remplacer ces cuvettes maçonnées. Au lieu de répandre au hasard la libation sur le sol, on la faisait ainsi couler dans un récipient placé au-dessus même du cadavre et qui pouvait passer pour l'orifice par lequel les vivants communiquaient avec leurs morts. La jarre la plus commune suffisait à remplir cet office; mais, une fois que le vase fut là, planté dans le cimetière, on l'agrandit et on le décora, pour en faire, en même temps, l'enseigne du tombeau, le témoin qui attestait l'hommage suprême que la famille et la cité avaient rendu au défunt.
Si l'on avait, au sujet des nécropoles du reste de la Grèce, des renseignements aussi précis que ceux qui nous ont été donnés sur les sépultures qui contenaient les vases du Dipylon, peut-être serait-il possible de signaler d'autres tombes contemporaines de celles d'Athènes et d'Eleusis; mais il est très probable que, pour cette époque, les cimetières de la Grèce continentale et des îles ne se distingueraient
sont ici représentés, comme sur les stèles attiques du vi« siècle : un cheval, tenu par le palefrenier, vers le bas du cippe, indique que le mort faisait partie de la classe des chevaliers.
1. Ce fait avait déjà frappé Hirschfeld, Koummoudis et Philios, qui n'en avaient pas proposé d'explication {Annali, 1872, p. 164. Ilpaxtixi, 1873-74, p. 18, *Eçiî{x6ptç, i889, p. 175, 177). Celle-ci a été donnée par Brueckner et Pernice, p. 155.
2. Nous avons oublié de dire, dans le volume précédent, que ces autels creux, ces puisards portaient chez les Grecs le nom d'l<Jx*P«- Scholiaste d'Euripide, ad Phœnissas, v. 274 : t<ïX.*P*» xupio); {jiv ô Itti ttJ; y^is ?tîOpoç, evOa âvay^î^oyaiv to?; xitco îp/^ofiévoiç (Cf. Hesychius, s. V.). Porphyre dit que VEschara servait aux sacrifices que Ton offrait aux dieux chboniens et aux héros {De antro nympharum, c. 6, p. 7).
3. Histoire de VArt, t. VI, p. 283-284, fig. 81 et 82; p. 323, fig, 102 et 103; p. 343, fig. 114, A; p. 571, etc.
de ceux qui ont fait le sujet de cette élude que par des traits d'une importance très secondaire. C'est ainsi qu'en Béotie on n'a pas trouvé
". —Le défilé des chars. Fragment d'un cratère. Musée d'Xlhènes. Monu7nenii,i. IX, pL 39, 1»
». — Les trépieds. Fragment d'un cratère. Musée d'Athènes. Monumenti, pi. 39, 2.
trace de vases d'une dimension exceptionnelle qui auraient été dressés sur les tombes. Cet usage paraît être resté particulier à Athènes. A
Thèbes et dans les autres villes de la même région, on en était resté à l'emploi de la dalle plantée sur la sépulture. C'est ainsi que, sur un vase qui est certainement sorti d'un atelier béotien, on voit, au-dessous de la représentation des cérémonies funéraires, la tombe
indiquée par un cippe dont la forme rappelle celle des stèles mycéniennes et plus encore celle des stèles de Bologne. A droite et à gauche de cette stèle se tiennent, affrontés, les deux chevaux du mort (fig. 9).
En Béotie, à Cypre, ailleurs encore, on a ouvert beaucoup de sépultures dont un certain nombre peuvent remonter à la période qui nous occupe, et cependant, pas plus là qu'en Attique, la tombe n'a ni la forme apparente, ni la disposition intérieure de celle que décrit Homère. iMalgré l'apparition du dogme nouveau et du nouveau mode d'ensevelissement, la tombe grecque a donc gardé, pendant la période même où changeaient ainsi les idées, le caractère que lui avaient imprimé les croyances primitives et la pratique de l'inhumation.
Si la tombe n'a pourtant pas, au Céramique d'Athènes, la même ampleur qu'à Orchomène ou à Mycènes, si elle ne comporte plus ni façades richement décorées ni dômes majestueux, ni même grottes profondes découpées dans l'épaisseur du tuf, on peut indiquer deux raisons de cette différence. La première, c'est que l'état social de la Grèce, après la chute des dynasties achéennes, n'est plus ce qu'il avait
9. -- Hydrie béotienne. Hauteur, 0'»,45. Musée du Louvre. Catalogue, n" 575.
été pendaûl que celles-ci régnaient dans leurs châteaux imprenables. Autant que Ton peut entrevoir ce que fut la condition du monde hellénique pendant les deux ou trois siècles qui suivirent Tinvasion dorienne, ce fut là un temps d'atK)rd de troubles et de guerres, puis, lorsque se fut achevée la conquête et que se fut fait le tassement, de vie médiocre et rustique. Ces princes opulents, acharnés à bâtir, patrons prodigues des architectes et des orfèvres, tels qu'ont dû être les rois achéens, la Grèce n'en reverra, sous un autre nom, que beaucoup plus tard, dans les tyrans du vii® et du vi® siècle, les Périandre et les Clisthène, les Polycrale et les Pisistrate. Jusqu'à ce moment, morcelée en petits groupes qui, au sortir des secousses récentes, cherchent leur équilibre, elle n'aura ni chefs puissants, illustrés par les aventures lointaines et enrichis par la guerre, ni oligarchies patiemment ambitieuses, ni fières et ardentes démocraties. Les royautés d'autrefois, avec le prestige de leur antiquité séculaire, somt mortes pour ne plus renaître, et la cité, association d'égaux, ne fait encore que préparer ses cadres. Partout, chez les Ioniens comme chez les Doriens, la fortune et l'autorité sont aux mains de ces nobles que l'on appelait à Athènes les Eupatrides ou « fils de bons pères ». Ce sont les tombes de ces nobles que l'on a retrouvées dans le Céramique, avec le vase monumental qui les surmonte, avec les poteries et les cassettes, les armes et les bijoux qui y avaient été déposés. Il n'en fallait pas plus pour les distinguer de celles des gens du bas peuple; mais ces sépultures aristocratiques devaient être toutes à peu près pareilles ; en donnant à l'une d'elles des dimensions inusitées, on aurait risqué de blesser le sentiment public. Les choses durent se passer dans le reste delà Grèce comme à Athènes. S'il était de règle, dans la classe privilégiée, d'orner et de meubler la tombe du chef de famille, il eût paru mal à propos de mettre hors de pair, dans la mort, un de ceux qui, pendant leur vie, avaient eu leur part, mais leur part seulement, des charges et des honneurs dont disposait la cité. Quelque désir que la piété des survivants eût de se signaler par le luxe déployé dans l'aménagement de la tombe, elle était contrainte à tenir compte de cette situation; une certaine égalité, une certaine uniformité s'imposaient.
Il y a aussi à calculer l'efifet du changement qui s'est produit dans les idées au sujet de la vie posthume. Malgré les résistances que rencontra le rite de l'incinération, les croyances dont il était issu ne purent manquer de s'insinuer partout dans les esprits. Elles n'abolirent pas, il est vrai, les conceptions antérieures, qui s'étaient profondément
imprimées, si Ton peut ainsi parler, dans la moelle même de la pensée; elles s'y ajoutèrent. Le parent ou Tami que Ton avait perdu, on se le figurait successivement ou même tout ensemble domicilié dans la tombe et mêlé, dans THadès, à la troupe innombrable des morts. Que Tune de ces hypothèses fût la négation de l'autre, on ne s'en souciait guère. L'imagination, quand elle s'engage dans ce domaine du mystère et du rêve, où aucune conjecture ne peut subir l'épreuve de l'expérience, ne s'embarrasse pas des contradictions. Cependant, du jour où, par moments tout au moins, on se représenta le mort comme errant sur les rives des fleuves de l'Érèbe, ou bien, plus tard, comme goûtant dans ce séjour les joies réservées aux bienheureux, l'attitude de l'intelligence, devant ce problème qui ne cessait pas de la tourmenter, ne fut plus ce qu'elle avait été jusqu'alors. Sans doute on n'agit pas comme si la tombe n'eût renfermé qu'une muette et insensible poussière ; on continua de la garnir du même mobilier et d'y payer le tribut des mêmes offrandes; mais on ne voyait plus aussi nettement le défunt y poursuivant dans les ténèbres, par la vertu de la libation, l'existence qu'il avait jadis menée sous le soleil. De là quelque incertitude, une sorte d'hésitation que l'on ne s'avouait pas, mais qui n'en dut pas moins avoir son influence suri'architecture funéraire. Ne sentant plus le mort aussi près de soi, on était tenté de ne plus s'astreindre à d'aussi pénibles efforts pour faire la tombe spacieuse et riche; surtout on se déshabituait d'y jeter à pleines mains ces métaux précieux auxquels il était facile de trouver un meilleur emploi. Les caveaux que nous rencontrerons désormais sur notre chemin ne nous offriront plus les dimensions imposantes et le somptueux décor que nous avons admirés dans les coupoles funéraires; les bijoux que nous en verrons sortir nous paraîtront bien légers en comparaison de ceux que nous avons soupesés à Mycènes.
§ 4. — l'architecture religieuse
C'est vainement que nous avons cherché le temple, sur l'emplacement des forteresses de Tirynthe et de Mycènes, parmi les restes des bâtiments qui se pressaient dans ces étroites enceintes, et ce que ne nous apprenait pas l'inspection des ruines, nous n'avions pas la ressource de le demander aux documents écrits : il n'en existe pas qui remontent à cette époque. En revanche, les monuments figurés nous
ont fourni quelques renseignements. Nous y avons rencontré des autels, devant qui se tiennent des personnages qui font le geste de l'adoration ^ Seules quelques appliques de métal, ramassées à Mycènes, paraissent offrir l'image d'un édifice consacré au culte*; mais, d'une part, ces plaquettes sont du nombre des ouvrages auxquels on est le plus tenté d'attribuer une origine orientale et, d'autre part, en admettant qu'elles soient de fabrication indigène, elles ne sauraient représenter qu'un bâtiment d'assez faible dimension, une grande cabane faite d'un assemblage de poutres. D'après ces données, nous avons cru pouvoir conjecturer qu'il y avait peut-être alors des chapelles où l'on conservait soit certains objets auxquels s'attachait une vénération particulière, soit un bétyle, soit l'image plus ou moins grossière de quelque dieu, mais que les cérémonies du culte se célébraient en plein air, dans des enceintes consacrées, analogues aux baamoth ou hauts-lieux des Sémites. On se réunissait, à cet effet, autour de l'autel ; les sacrifices s'accomplissaient sur un massif saillant de gazon ou de pierre, le bomos. Il ne semble pas que les choses aient beaucoup changé à cet égard pendant la période suivante, quoique, par la création de ces types divins que nous voyons déjà, chez Homère, si nettement définis, la pensée religieuse se soit singulièrement développée. Le temple porte le nom de vy)6; ou vao; : mais il n'a encore qu'une médiocre importance. Dans toute YOdyssée, il n'en est pas question une seule fois. Dans ï Iliade j au contraire, il est fait plusieurs fois allusion au temple d'Athéna ; mais le poète, qui décrit le palais de Priam, sa construction très soignée et ses nombreuses chambres, ne donne aucune indication qui permette de se faire une idée des dimensions et de l'aspect du temple. Tout ce qu'il spécifie, c'est que cet édifice était situé au sommet de l'acropole' et que d'ordinaire on le tenait clos ; quand Hécube vient y déposer ses présents, la prêtresse l'ouvre avec une clef dont elle a la garde. Ce sanctuaire renferme une statue, sans doute un xoanon de bois*; les femmes troyennes étendent sur ses genoux le peplos qu'elles ont brodé en son honneur '^. Apollon a aussi un temple dans la citadelle ; c'est là qu'il emporte et qu'il remet aux soins d'Artémis et de Léto son favori Énée qu'il vient d'enlever du champ de bataille et d'arracher aux mains de Diomède ; le temple est qualifié de grand
i. Histoire de VAH, t. VI, fig. 428^3, 429.