L'architrave ionique en bois
diffère sensiblement de celui que nous a offert rentablement dorique. Comme lui, sans doute, il dérive de la construction en bois; c'est par celle-ci que s'expliquent les formes qui le caractérisent dans la construction en pierre; mais il suppose dans les édifices du premier âge qui ont servi de modèles, des types de charpente qui se distinguent très nettement de ceux que nous avons restitués à Mycènes. Il suffît d'un coup d'œil jeté sur une de ces façades pour reconnaître qu'il en était des pièces de l'entablement comme des supports du portique; dans les entablements de bois dont nous avons là une transcription lapidaire, les poutres dont étaient formées les architraves étaient d'un bien plus faible équarrissage que celles qui jouaient le même rôle dans les charpentes dont la disposition a été reproduite par l'entablement dorique. La charpente mycénienne était composée de poutres solides et robustes, dont chacune avait sa fonction spéciale, constituait à elle
seule un des membres de l'architecture. Ces charpentes d'Asie ne se composaient, au contraire, que de bois d'une médiocre épaisseur qui pouvaient jouer indifféremment tous les rôles. Les croquis théoriques ci -joints feront comprendre les dispositions auxquelles conduisit l'emploi de ces bois, dispositions qui étaient celles que donne le mode de construction dit par empilage (fig. 286-289). Plusieurs cours de solives y composent l'architrave. Il y en a deux, certainement, dans le sens de la profondeur, et deux ou trois dans le sens de la hauteur. En élévation, chacune de ces solives, quel qu'en soit le nombre, fait sur celle qui la supporte une légère saillie (fig. 286). Sur ces architraves, ainsi composées de quatre ou de six pièces, repose, sans autre intermédiaire que la large planche qui sert de
287. — L'architrave ionique en bois supportant les solives ou la corniche élémentaire.
couvre-joint, un plancher qui est fait à peu près des mêmes solives (fig. 287). Il y a là nécessairement, comme dans le mégaron mycénien, une rangée de solives perpendiculaires au grand axe du bâtiment; mais ce qui est particulier au plafond ionien, c'est qu'il y entre aussi des solives placées en sens opposé^ dans le sens longitud inal (fig. 288). Ainsi se trouve constitué un treillis à jour qui présente, dans toutes les directions, une sorte de vides
carrés. Partout les extrémités des solives débordent les architraves où elles viennent s'appuyer, en sorte qu'elles sont apparentes sur les quatre côtés de l'édifice. Cette disposition n'a pu être obtenue que par un mode d'assemblage tout spécial, qui semble avoir été employé surtout en Asie Mineure et que l'on appelle V assemblage à mi-bois (fig. 289).
Recouvertes de planches épaisses, des solives posées dans le sens transversal auraient largement suffi à porter le fardeau de la terrasse.
288. — La corniche élémentaire ionique avec ses solives entre-croisées.
289. — La corniche élémentaire ionique. Assemblage à mi-bois des solives entre-croisées.
Tout compte fait, on peut même affirmer qu'elles auraient tout aussi bien assuré la solidité du plafond que cet entre-croisement des deux cours de poutres. Les entailles que nécessite ce procédé d'assemblage affaiblissent ces solives. Il y a donc
là un parti pris qui ne s'explique que par la recherche d'un efifet décoratif; on a trouvé de l'agrément à voir saillir ainsi sur les quatre façades, au-dessus du nu des murs ou des jours d'un portique, ces bouts égaux des solives, symétriquement disposés; il est probable que, le plus souvent, la tranche était peinte d'un ton vif et voyant, qui achevait de donner à cette suite de reliefs le caractère d'un motif d'ornement.
Dans cette restitution de la charpente primitive du bâtiment ionique, il n'y a rien de conjectural. A considérer les chapiteaux
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ioniques les plus anciens, tels que ceux de Néandria et de Lesbos, on devinait déjà combien étaient minces les bois qu'ils portaient. Il n'y a pas place là, sur le tout petit plateau qui a été ménagé entre les volutes, pour une poutre d'un fort équarrissage. Mais cette indication n'aurait pas suffi. Ce qui nous a permis de rétablir tout le système de la charpente ionique, c'est une étude attentive du monument de Telmissos (pi. X, 3); on y retrouve, sensiblement grossis^tous les éléments qui figurent dans nos croquis. L'architrave y est divisée en deux plates-bandes, qui répondent aux deux solives superposées de notre dessin; le bandeau inférieur est légèrement en retrait par rapport au bandeau supérieur; au-dessus de celui-ci, un étroit listel représente la planche de couverture. Le contraste est marqué entre ce fractionnement de l'architrave ionique et l'unité que conserve toujours l'architrave dorique.
Au-dessus de l'architrave, on voit ressortir ici l'ornement quadrangulaire qui est connu sous le nom de modillon. Il représente, au naturel, les extrémités des solives et la présence ne s'en explique, sur les deux façades contiguës, que par ce système d'entre-croisement des solives dont toutes les tombes lyciennes témoignent par la saillie que font sur les quatre faces les extrémités de ces solives. On appelle ce même ornement rf^n/eVî/fe, quand il est d'un moindre volume; le denticule ne diffère du modillon que par ses dimensions ; il suppose un plafond de même disposition, mais fait de bois beaucoup plus minces.
Ces modillons sont surmontés, dans la tombe de Telmissos, par un larmier d'un faible relief. Celui-ci répond au revêtement, au rebord qui servait à maintenir en place la terre pilonnée des terrasses.
Dans l'entablement ionique primitif, tel qu'il se laisse entrevoir derrière ces copies de dates plus ou moins récentes, il n'y a donc pas de place pour la frise. L'entablement est, à Telmissos, ce que les architectes nomment un entablement architrave^ c'est-à-dire celui où la corniche repose immédiatement sur l'architrave. Il n'en est plus ainsi dans les monuments ioniques de l'âge classique. L'entablement, lui aussi, y a subi l'influence du mode dorique. On n'a pas pris au dorique le rythme solennel de ses triglyphes, qui n'auraient pas été en rapport avec la disposition plus irrégulière et l'élégance plus riche et plus libre de l'édifice ionique; on se contenta d'une plate-bande continue, que le sculpteur pouvait être appelé à décorer soit de figures, soit d'ornements variés et qui, lors même qu'elle restait lisse, avait l'avantage de donner à l'entablement plus de hauteur et une proportion
plus heureuse, analogue à celle de Tordre dorique. Ce parti fut le plus généralement adopté; on a pourtant dérogé parfois à cette règle. Tandis qu'il n'y a pas et qu'il ne saurait y avoir d'exemple d'un monument dorique avec entablement architrave, celui-ci se rencontre à Athènes même, dans cette tribune des Cariatides qui fait partie de l'Érechthéion*. On le retrouve encore dans le Léonidaeon d'Olympie et dans le portique du grand autel de Pergame. Bien que peu nombreuses, ces exceptions évoquent le souvenir du type originel ; elles suffisent à attester que la frise n'est pas, dans le mode ionique, indispensable à l'entablement; elles font comprendre dans quelles conditions et sous l'empire de quelles préoccupations l'architecte a jugé bon de l'y insérer.
Des traits qui caractérisaient le prototype auquel nous avons cru pouvoir remonter, celui qui s'est le plus fidèlement conservé dans les monuments postérieurs, c'est le sectionnement de l'architrave. Celle-ci est divisée en trois fasces dans l'entablement du temple de la Victoire sans ailes (pl.X, 1), dans celui de l'Érechthéion (pl.X, 5) et dans celui du temple d'Athéna Polias à Priène (pi. X, 4). Au contraire, les modiUons et les denticules n'ont pas été du goût des architectes qui ont introduit à Athènes le mode ionique, et leur exemple a été suivi par les maîtres qui ont pratiqué ce même art dans d'autres parties de la Grèce continentale; il n'y a de modillons ni dans le temple de rilissos, ni à l'Érechthéion (pi. X, 5), ni dans le temple de la Victoire (pi. X, 1). C'est seulement en Asie Mineure que l'on a conservé l'habitude d'employer ce motif; tout autour du temple de Priène, une rangée de modillons semble supporter la corniche (pi. X, 4). On peut donc distinguer ainsi, dans l'ionique de l'âge classique, deux modes différents : le mode attique et le mode asiatique.
Dans les plus anciens édifices, les plafonds, ceux du portique et ceux de la cella, ne pouvaient être qu'en bois. La forme du caisson s'imposait, pour remplir les vides que laissaient entre elles les solives, et le procédé par lequel le charpentier l'obtenait ne pouvait être autre que celui qui a été décrit à propos des plafonds du temple dorique. Comme pour ceux-ci, le caissonnement de bois des anciennes constructions de style ionique est représenté seulement par les transcriptions
1. Gomme exemple, peut-êlre unique, d'un entablement architrave dans nu édifice dorique, on peut citer celui qui couronne le soubassement du second portique daus VAbaton d'Épi daure (Gavvadias, Fouilles d'Êpidaure, t. I, pi. VII, fig. 3). Ce second portique est d'ailleurs postérieur, en partie tout au moins, à la conquête romaine.
que la pierre en a données dans des édifices de date assez récente ; c'est à ce titre que nous avons figuré les caissons du temple de la Victoire sans ailes (pi. X, 2) et que nous montrons ceux de rÉrechthéion sous Taspect opposé (fig. 290). Toute la différence, c'est que, dans le bâtiment ionique, les caissons paraissent avoir correspondu d'ordinaire, avec une symétrie plus rigoureuse, aux axes des colonnes et des enlrecolonnements. Comme type de celte régularité toute géométrique, il suffira de citer l'élégant édifice connu sous le nom de Tombeau des N&éidesy qui, apporté de Lycie, a été reconstruit tout entier dans une des salles du Musée Britannique. De plus, les caissons ne sont pas,
dans les deux modes, en rapport avec les mêmes parties du bâtiment. Dans le dorique, ils reposaient sur les assises de la frise ; ils étaient, par conséquent, au niveau de la corniche (pi. VIII, 3-6) ; au contraire, dans le temple de la Victoire, c'est sur l'architrave qu'ils portent (pl.X,2).
Dans les grands temples, tels que ceux d'Éphèse et de Samos, le principe de la charpente du comble devait être le même que dans les temples doriques où la cella avait un ordre intérieur; mais, ni l'entablement ni le mur du fronton n'étant conservés dans aucun de ces édifices, il ne subsiste nulle trace des dispositions qu'avaient adoptées à ce sujet les architectes ioniens. Des monuments de cette période, il n'en est qu'un qui, à ce point de vue, fournisse à l'historien quelques utiles indices : c'est justement le plus ancien de tous, le temple de Néandria. Étant donnée la position des colonnes qui le partageaient en deux nefs, la charpente devait y offrir un arrangement des plus simples*; on en a retrouvé les tuiles, et celles-ci présentent des formes variées, d'après lesquelles on rétablit une couverture qui ne différait pas sensiblement de celle dont nous avons étudié la disposition dans des édifices d'un autre style et d'un âge plus avancé; c'est ce que fait comprendre la vue perspective d'une partie de cette toiture (pi. X, 6). On y distingue des tuiles plates d'assez grande dimension (elles ont 0",53 de large sur 0",84 de long) et des tuiles de recouvrement ; celles-ci sont de forme semi-circulaire
290. — Les caissons de rÉrechthéion, vus en dessus. Durm, Handbuchy fig. 185.