CHAPITRE V
Dans cette histoire de Tarchitecture grecque, c'est au temple dorique que nous avons assigné la première place. Nous l'avons considéré sous tous ses aspects; nous Tavons suivi, dans son mouvement ascensionnel, depuis les fondations sur lesquelles il est assis jusqu'au sommet du fronton, jusqu'à la longue ligne des tuiles faîtières. Nous nous sommes attaché à retrouver bien plus dans les monuments mêmes, qui sont nombreux, que dans les textes, qui sont rares et souvent obscurs ou contradictoires, tout le système des règles qui, avec le temps, se sont dégagées de la pratique des anciens constructeurs. Le mode ionique n'est venu qu'en second lieu, et l'étude des méthodes qui lui sont propres a été loin de [comporter le même développement. Dans l'antiquité, ce mode n'a pourtant pas joui d'une moindre faveur que son rival ; il a même fini par le détrôner. Deux édifices de style ionique, le mausolée d'Halicarnasse et le temple d'Artémis à Éphèse, étaient rangés parmi ce que Ion appelait les Sept Merveilles du monde.
L'ordre que nous avons suivi et la différence que nous avons faite ne s'expliquent pas seulement par le hasard des destructions qui, pour la période archaïque, a plus épargné les temples doriques que les ioniques ; il y a, de cette préséance et de cette importance plus grande accordées au mode dorique, des raisons plus sérieuses et plus profondes.
Comme toutes les créations du génie littéraire ou du génie plastique, l'art dorique a eu, de toute nécessité, ses antécédents. Il n'est pas né en un jour, par une sorte de miracle. Il plonge, par ses racines.
dans le passé; mais c'est dans le passé même du peuple auquel il a dû sa floraison et son épanouissement. On sait quelle idée nous nous sommes faite des tribus dont l'œuvre est représentée par les monuments de la civilisation dite mycénienne; elles ont fourni, croyonsnous, certains des éléments qui sont entrés dans la composition de la race hellénique, ceux peut-être qui ont joué dans la formation de ce type ethnique le rôle le plus utile et le plus décisif. Les constructeurs des murs, des palais et des tombes de Mycènes et de Tirynthe devraient être comptés parmi les ancêtres directs des Grecs de l'histoire. C'est l'imagination de ces Proto-Hellènes qui a tracé la première esquisse de l'épopée, et c'est le palais de leurs princes, le mégaroriy qui a été comme le patron sur lequel fut taillée la forme du temple dorique ^ Si celui-ci est plus ample et plus beau que le mégaron^ cette supériorité du temple s'explique par le progrès des croyances religieuses et par la substitution de la pierre au bois ; mais, sous toutes les additions qu'il a reçues, derrière ces flles de colonnes qui sont venues l'envelop* per, le type primitif se laisse toujours reconnaître ; il persistera jusqu'à la dernière heure. Comme héritier et continuateur de l'art mycénien, l'art dorique est donc, par excellence, dans le domaine de l'architecture, l'art national.
Ce titre, il le mérite encore d'une autre façon. Le berceau de l'art dorique, c'est une contrée située à égale distance des cités grecques excentriques, de celles de l'Asie et de celles de l'Italie ou de la Sicile. Sans doute, les tribus établies dans cette péninsule n'étaient pas sans entretenir des relations avec l'étranger; mais il n'y avait pas de contact immédiat. Les suggestions qu'elles recevaient par cette voie pouvaient les aider à s'outiller et favoriser les progrès de leur industrie ; elles ne pesaient pas assez fortement sur les esprits pour en gêner la spontanéité. Il y avait toute chance que l'art qui se développerait dans ce milieu fût l'expression la plus libre et la plus sincère du génie grec; aussi en est-on encore à se demander si les arts de l'Orient, par les modèles qu'ils offraient, ont influé, même dans une faible mesure, sur le choix et le caractère des formes dont le rapprochement a constitué le mode dorique. Si l'on a cru parfois pouvoir saisir quelques traces de
1. C'est ce qu'a très bien vu aussi Noack (Sixndien zut griechischen ArefUtecktury dans Jahrbuch Arch, InstitutSy 1896, p. 211-247). Nous avons reçu ce mémoire lorsque notre théorie du temple dorique était déjà rédigée et imprimée; mais nous l'avons lue avec un vif intéri^t. Il y a, sur bien des points, une concordance singulière entre les idées qu'expose M. Noack et celles que, dans le même temps, l'étude des monuments nous suggérait.
celte influence, ces traces sont bien légères. C'est en Egypte, dans la seule des civilisations antérieures dont le temple nous soit connu par des exemplaires d'une belle conservation, que Ton a songé tout d'abord à chercher les types dont les Grecs se seraient inspirés ; or, par tout l'esprit de ses dispositions générales, le temple égyptien diffère profondément du temple grec ; c'est du moins le cas pour les plus imposants des édifices qui le représentent, pour ceux qui, à Sais, à Memphis et à Thèbes, ont dû tout aussitôt attirer, en Egypte, l'attention des visiteurs étrangers *. On a, il est vrai, relevé dans cette contrée quelques exemples de la disposition qui, entre toutes, caractérise le temple grec, de la disposition périptère ; mais, comme nous l'avons fait remarquer, ces exemples sont en nombre très restreint. Ils n'ont d'ailleurs été fournis que par des édifices de petite dimension. Enfin, jusqu'à présent, on ne les a rencontrés, sur les rives du Nil, que dans la Haute Egypte et dans la Nubie. Pour toutes ces raisons, ils ont dû, dans l'antiquité, passer presque inaperçus ^. Ils se distinguent d'ailleurs du temple grec par un trait qui a son importance. C'est des piliers carrés, et non des colonnes, qui y enveloppent la cella, et ces piliers reposent sur un stéréobate qui forme, tout autour du promenoir, un mur à hauteur d'appui. Tout autre est le principe du ptéromay dans le temple grec. Là, jamais de piliers, toujours des colonnes, et cellesci posent par leur pied sur le sol même du portique. L'aspect est très différent.
On en peut dire autant du caractère des formes principales, de celles qui font vraiment l'originalité de la physionomie du bâtiment. Mieux informés que Champollion, nous ne prétendons plus reconnaître dans le prétendu proto-dorique des tombes de Beni-Hassan le prototype de la colonne et du chapiteau dorique^. L'influence de l'art égyptien, si tant est qu'il y ait lieu d'en tenir compte à propos du mode dorique, ne se trahirait que dans des formes accessoires. Il en est ainsi des oves et des baguettes de perles. L'ove des temples d'Athènes, avec ses courbes élégantes, son fort relief et le cadre dans lequel il se détache, paraît sans doute appartenir en propre à l'art
i. Histoire de l'Art, t. I, p. 440-450.