Histoire de l'Art, t. VI, p. 693-694, pi. XI
Cette infériorité du plus jeune des deux types tient encore à d'autres causes. Chefs de bandes qui avaient écume les mers, pillé TÉgypte et pris Troie, délenteurs d'une énorme quantité de métaux précieux, possesseurs de vastes terres, que des serfs cultivaient pour eux, les souverains d'Orchomène et de Mycènes mettaient à la disposition de l'architecte et de ses auxiliaires de bien autres ressources que n'ont pu le faire les nobles les plus riches, dans ces cités de l'Ionie où l'autorité royale allait s'affaiblissant et où s'éveillait déjà l'esprit républicain. Aussi devine-t-on, dans les demeures des princes achéens, une recherche de l'effet et du luxe que n'ont plus connue les contemporains du poète. Il ne paraît pas y avoir eu, ni chez Alkinoos ni chez Ulysse, rien qui ressemblât soit à ces doubles propylées que le visiteur rencontrait devant lui quand il entrait dans le palais de Tirynlhe, soit à cette large rampe par laquelle on accédait à celui de Mycènes. Tout, dans ces deux palais, les cours, le méyaron et les pièces principales de l'appartement des femmes, devait être plus spacieux et plus orné que dans la maison d'Ithaque, où, avec les tourbillons de fumée qui remplissaient la salle, on n'aurait même pas pu songer à l'emploi de ces fresques qui étaient la parure de la maison mycénienne. Aussi n'est-il fait nulle part la moindre mention d'un décor apposé au moyen du pinceau sur les champs de l'édifice. Il n'en est pas plus question à propos de la demeure d 'Alkinoos, ce palais de féerie, qu*à propos de celle d'Ulysse, qui est l'exacte copie de ces habitations seigneuriales où plus d'une fois s'étaient assis, hôtes chers et désirés, les aèdes par lesquels a été tracée la première esquisse de l'épopée.
Si, dans les salles où ils célébraient les exploits des ancêtres, ces chanteurs avaient eu sous les yeux des tableaux de guerre et de chasse tels que ceux qui s'offraient au regard sur les murs des palais de Tirynthe et de Mycènes, des formes factices du genre de celles qui, sur les parois intérieures de ces bâtiments, s'encadraient dans les enroulements capricieux des spirales et parmi les feuillages des plantes marines, il y aurait toute chance pour que nous en eussions été avertis par quelque épilhète significative ou par quelque trait jeté dans une comparaison. Est-il, par exemple, motif mieux fait pour frapper l'imagination et qui se fût prêté davantage à l'allusion ou à la description que celui des grandes figures empennées, de ces sphinx à la tête mitrée et au flottant panache, dont les larges ailes, teintes de rouge et de bleu, tapissaient de leur plumage bariolé les murs d'une des salles de
Tîrynthe* ? Pour s'expliquer le silence que le poète garde à ce sujet, il faut admettre qu'entre le temps où fleurit Mycènes et celui où s'acheva l'épopée, l'art de la peinture décorative était tombé en pleine désuétude. C'est ce que paraissent confirmer les épithètes par lesquelles le poète définit l'aspect des pièces de la maison ; ce qu'elles rappellent, c'est toujours le poli de la paroi brillante ^ Il ne dit pas si celle-ci est faite de bois, ou d'un crépi appliqué sur le mur. Dans ce dernier cas, le seul résultat que l'ouvrier aurait cherché à atteindre, quand il posait son enduit, c'était d'en bien lisser la surface. Jamais Homère n'emploie, à cette occasion, le mot ttoixiXo;, bigarré, dont il fait un si fréquent usage à propos des étoffes^ Peut-être aussi, et cette supposition est très vraisemblable, de minces plaques de pierre, bien dressées et à parement poli, couvraient-elles, par endroits, le mur, occupant la surface comprise entre les longrines qui séparaient les rangs de briques. C'est un arrangement de ce genre que nous avons adopté pour le mur du prothyron du palais et qu'y montre la vue perspective ^
En revanche, latradilion ne s'est pas perdue d'un autre art qui était très cultivé au cours de la période mycénienne; nous voulons parler des procédés par lesquels on applique, sur la pierre ou le bois, le métal découpé en feuilles très minces, ou bien on y incruste des matières précieuses, telles que l'ivoire et la faïence émaillée. Il est dit, dans \ Iliade, que la maison de Poséidon est d'or, et celle d'Héphaestos de bronze*. Ce qu'il faut entendre par ces mots xp^<yeo?et yàV^eoç, on le sait : il s'agit là d'un revêtement fait de plaques d'or ou de bronze; mais les habitations ainsi qualifiées ne sont pas des maisons princières; ce sont les palais imaginaires de dieux immortels. Tout ce que le poète sait du palais de Priam, c'est qu'il est bâti en pierres bien ravalées. Il serait donc permis de croire que le poète, pour donner une plus haute idée de l'éclat dont resplendissent ces demeures divines, leur a prêté un genre de décor dont l'emploi avait laissé des souvenirs et dont il subsistait peut-être encore des débris dans de vieux monuments; la grande coupole funéraire de Mycènes ne devait pas avoir perdu dès lors toutes ses étoiles d'airain. Il semblerait pourtant, d'après V Odyssée, que le goût de ces applications eût persisté, qu'il y eût encore des