Iliade, XXÏII
n'oublie jamais de rappeler, à ce propos, Texistence d'un autel d'où monte la fumée des sacrifices, ^cop; ôu-nei;; il ne dit motd'un simulacre.
La divinité ne devait être, à cette époque, représentée, dans la plupart des sanctuaires, que par des bétyles, par des pierres levées. Celles-ci, à Torigine, n'étaient que des éclats ou des quartiers de roc, non touchés par Toulil. L'instinct de la symétrie avait peu à peu conduit à les tailler, à leur donner des formes définies, celles de la dalle, du fût cylindrique ou du fût rectangulaire; puis, quand sous l'influence de la poésie, les esprits s'habituèrent à concevoir les dieux comme des hommes semblables à ceux qui vivent sur la terre, mais plus beaux et plus grands qu'eux, la main de l'ouvrier s'appliqua, plus ou moins gauchement, à traduire cette conception. Sans prétendre tout d'abord à imiter la nature, elle esquissa, sur la pierre, la tête et les membres de l'homme, indications sommaires qui devaient, avec le temps, aboutir à la création de la statue. Celle-ci, dans ses types les plus anciens, garde encore un aspect qui laisse deviner les formes primitives; en étudiant l'art archaïque, nous rencontrerons la statuestèle, la statue-pilier, la statue-colonne.
On n'en était pas encore là dans l'âge où fleurit l'épopée ; le patient travail qui, du bétyle, dégagea la statue était à peine commencé. La statue ne se rencontrait encore, très grossièrement ébauchée, que, par exception, dans quelques villes où l'on était en avance, peut-être pour avoir vu des simulacres de provenance asiatique et avoir cherché à les imiter. L'épopée n'ignore pas d'une manière absolue l'existence des idoles hôtesses et maîtresses d'un temple; mais, d'autre part, elle ne les mentionne, en tout, qu'une seule et unique fois.
Si alors l'art n'était pas encore en mesure de multiplier les statues que leur taille et leur poids immobilisaient dans les sanctuaires, il eût été plus facile de façonner des figurines portatives, faites, par leur dimension réduite, pour accompagner la famille dans ses déplacements, le guerrier à la bataille et le mort dans la tombe. Les sépultures de la période primitive ont fourni beaucoup de ces statuettes, les unes en terre cuite, les autres en pierre, quelques-unes en or ou en bronze; dans la plupart d'entre elles, la forme est à peine indiquée. Il paraît difficile de croire que les Éoliens et les Ioniens pour qui chantaient les aèdes n'aient pas été capables de modeler des idoles d'une exécution aussi sommaire. Cependant il n'y a pas chez Homère un seul mot qui se rapporte à des images de cette sorte. Celles-ci n'apparaissent ni dans les récits de voyage, ni dans les scènes de combat
ni dans la description des funérailles. Il n'est pourtant pas vraisemblable que, pendant deux ou trois siècles, il y ait eu abandon et interruption d'un usage que nous avions trouvé partout établi au cours de Tâge précédent et que nous verrons reparaître pendant toute la durée de TAge classique. Ce qui trompe, c'est que Ton est toujours enclin à s'imaginer la poésie homérique comme un miroir où sont venus se réfléchir, sans qu'il en manque un seul, tous les traits de la réalité contemporaine. Or il est loin d'en être ainsi ; c'est ce que nous avons déjà eu l'occasion de constater à propos des rites funéraires. Même remarque à propos de la religion : si l'on n'en jugeait que par l'épopée, la Grèce n'aurait pas eu alors d'autres dieux que les grands dieux de l'Olympe. Il n'y a, dans \ Iliade et dans VOdyssée^ que bien peu d'allusions à ce culte des dieux inférieurs, dieux des pâturages et des grottes, des sources et des bois, démons innomés et obscurs, qui est un reste du fétichisme primitif et qui n'a jamais perdu sa prise sur les âmes. C'est, d'une part, que 1 épopée représente un idéal, celui qui a été conçu par les poètes. Les poètes sont, à ce moment, ce que seront plus tard les philosophes : ils se distinguent de la foule par une plus grande force de réflexion, par une puissance supérieure d'abstraction ; leur pensée est en avance sur celle des hommes parmi lesquels ils vivent. C'est, d'autre part, que la postérité n'a conservé qu'une très faible partie des chants qui ont charmé l'enfance de la Grèce. Les poèmes que nous possédons en supposent, en visent bien d'autres dont la plupart n'ont jamais été recueillis par l'écriture, tandis que ceux qui l'avaient été avant que les eût oubliés la mémoire ont tous, à deux exceptions près, disparu dans le naufrage de l'antiquité. Seules, V Iliade eiï Odyssée subsistent. Ces poèmes sont nés dans la Grèce d'Asie, dont les idées et les mœurs n'étaient pas de tout point celles des habitants delà Grèce européenne; on aurait donc tort de prétendre y chercher un tableau complet de la vie du peuple grec, pris dans son ensemble. D'ailleurs, même pour le groupe des tribus auxquelles on doit l'achèvement de l'épopée, celle-ci ne donne pas ce que l'on a prétendu parfois y trouver, une représentation de leur état moral et social qui ne comporterait ni déformation ni lacune. Les poètes avaient le sentiment très net de la distance qui séparait la société où ils vivaient de ce monde merveilleux et lointain où leur imagination avait élu domicile; ils faisaient, à leur manière, ce que ferait aujourd'hui un poète savant. Un secret instinct les avertissait que ce monde des dieux et des héros ne pouvait être l'exacle copie de celui où, pour eux et pour leurs auditeurs, se
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déroulait la trame uniforme de Texistence quotidienne; pour meubler la scène où ils plaçaient leurs personnages, ils se sont servis de ce qu'ils avaient sous les yeux, mais en ne prenant, de ce présent dont ils s'inspiraient, que les éléments qui n'étaient pas en désaccord avec l'idée qu'ils se faisaient dupasse. C'était le seul moyen qu'ils eussent de donner à leurs récits un cadre qui fût en rapport avec l'étrangeté des aventures d'un Ulysse, avec le caractère presque surhumain des prouesses d'un Hector, d'un Ajax et d'un Achille, avec l'intervention perpétuelle de la divinité dans les querelles des hommes.
Enfin, s'il n'est pas question dans Homère de tel ou tel usage que l'on a lieu de croire très ancien, on peut encore s'expliquer ce silence par une autre considération. Comment, dans deux poèmes dont le sujet est très défini et l'étendue très limitée, Homère aurait-il trouvé matière à saisir et à rendre tous les aspects de la vie de son peuple, d'une vie déjà très compliquée? L'action de V Iliade se développe tout entière dans une ville assiégée, dans un camp et sur un champ de bataille. Celle Aç^V Odyssée est plus variée; elle n'épuise pourtant pas la diversité des situations où un Grec de ce temps pouvait se trouver jeté par les accidents de sa destinée. On comprend donc que certaines formes de la religion et de l'art, certains procédés de l'industrie, certaines particularités de mœurs n'aient pas laissé de traces dans l'épopée; Homère n'en a pas parlé, parce qu'il n'a pas eu l'occasion de le faire. C^est peut-être pour cette raison que l'épopée est muette au sujet de ces figurines d'argile qui sont sorties en si grand nombre des tombes mycéniennes et dont la fabrication a dû se continuer, là tout au moins où persistait le rite de l'inhumation. On croit deviner comment le poète a été conduit à paraître ignorer jusqu'à l'existence de ces grossiers simulacres. Si les obsèques de ses héros s'étaient célébrées suivant le même rite que jadis à Mycènes celles des rois achéens, il aurait décrit le mobilier funéraire; ces idoles auraient pu se trouver ainsi comprises dans l'énumération des objets que la tombe aurait reçus ; mais, dans le rite de l'incinération tel qu'il le présente, tout ce que les survivants confient à la terre, c'est une poignée d'ossements calcinés que contient un vase de métal; il n'y a pas place pour les images des divinités tutélaires dans cet étroit récipient et dans le trou qui le renferme, au bas du tumulus. De même aussi, il n'y a pas lieu de s'étonner si, dans le péril de la mêlée ou dans celui de la mer, c'est à Zeus ou à Apollon, à Poséidon ou à Athéna que les héros adressent leur prière désespérée ou reconnaissante. Les dieux répondent à
cet appel en quittant TOlympe pour venir arracher leurs protégés au fer de l'ennemi ou à la fureur des vagues, elle dialogue passionné qui s'engage ainsi entre les dieux et leurs enfants de prédilection a une bien autre grandeur que quelques paroles murmurées à voix basse devant une chétive amulette. Le poète épique ne voit d'ailleurs les dieux que sous les traits nobles et purs que leur prête sa pensée. Des statues presque informes, les seules que l'on sût alors produire, ne répondaient pas à l'idéal qu'il concevait. Ses yeux ne s'y sont pas arrêtés; il les a volontairement oubliées et comme dédaignées.
Le vrai, le seul statuaire, c'est donc alors le poète; la matière dans laquelle il modèle les types qu'il lègue à la plastique de l'avenir, c'est la langue, cette langue à la fois naïve et savante qui, tout en conservant la fraîcheur des vives émotions de la jeunesse, se compose d'éléments empruntés à divers dialectes et est déjà, dans toute la force du terme, une œuvre d'art. Imprimer à la forme humaine un tel caractère de beauté qu'elle éveille dans l'âme le sentiment du divin, c'est une entreprise que le sculpteur n'est pas encore en état de tenter; il se contente du rôle de décorateur; la forme vivante, celle de l'homme et celle de l'animal, lui fournit, pour orner la maison et les meubles qui la garnissent, des motifs heureux et variés. C'était là un parti qu'avait déjà pris l'artisan mycénien, et les émigrants n'avaient pu manquer d'emmener avec eux, en Asie Mineure, quelques ouvriers habiles, rompus à l'emploi des procédés et des motifs dont s'était servie l'industrie de l'âge achéen. Les contemporains d'Homère s'inspiraient-ils surtout des anciens modèles de l'art national, ou bien demandaient-ils de préférence des leçons aux objets de luxe, fabriqués en Egypte et en Phénicie, qui leur arrivaient par Cypre et par Rhodes? Les monuments ayant disparu, il est difficile de dire ce qu'était au juste le style des artistes dont les œuvres ont attiré l'attention du poète. Il est probable que, s'ils venaient à être retrouvés, on y saisirait la trace de cette double influence. Plus d un passage de l'épopée témoigne des relations que les Grecs entretenaient avec les Phéniciens ; l'ouvrier ionien n'a pu rester indifférent aux exemples que lui donnaient les gens de Tyr et de Sidon, ces industrieux élèves de l'Egypte.
Les ouvrages dont il est fait mention dans l'épopée ne devaient donc pas avoir tous le même caractère. Les uns se rattachaient, par leur facture, aux traditions de l'art mycénien; ce qui dominait, dans les autres, c'était l'imitation plus ou moins directe des types fournis par l'industrie phénicienne. Parmi les objets rares que le poète signale à
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ses auditeurs comme dignes d'être admirés, il en est à propos desquels on ne saurait vraiment deviner duquel des deux styles, le style national ou le style asiatique, ils portaient plus particulièrement la marque.
La question ne se pose mêmS pas pour ces suivantes d'Héphaestos qui prêtent au divin boiteux le secours de leur épaule, lorsqu'il traverse sa forge, pour ces statues d'or, « qui ressemblent à des jeunes filles vivantes qui ont l'intelligence et la pensée, la voix et la force, qui connaissent les travaux des dieux immortels* ». On est ici dans l'empire de la fantaisie. Le poète n'a rien vu de semblable à ces vierges d'or qui marchent et qui parlent : elles sont les filles de son imagination. Tout est prodige autour d'Héphaestos. D'eux-mêmes, les trépieds qu'il a façonnés se mettent en branle pour l'accompagner jusque dans l'Olympe et en revenir avec lui^ Sur un signe du maître, les soufflets se gonflent et se vident pour faire jaillir la flamme'. Ces servantes merveilleuses font penser aux taureaux à pieds d'airain, chassant le feu par leurs naseaux, que, dans le mythe des Argonautes, le même Héphaestos a offerts en présent à Aétès, le roi de la Colchide.
Tout autre est le cas des figures de jeunes hommes qui, dans le palais d'Alkinoos, tenant en main des torches allumées, éclairent la salle du festin *. L'objet que décrit là Homère, il l'a rencontré sur son chemin, ou il en a ouï parler. C'est ce que permet d'affirmer un détail significatif, les « socles bien taillés », sur lesquels sont posées ces statues. Celles-ci seraient d'or, si l'on prend à la lettre le mot qui en définit la matière ; mais on ne doit pas oublier que le poète n'est point un commissaire-priseur. Il ne regarde qu'à l'apparence, et ce qu'il se propose, c'est de réveiller une sensation de la vue. Quand il dit or, c'est bronze doré que nous devons entendre. Nulle part, en Grèce, l'or n'a jamais été aussi abondant que dans la Mycènes préhistorique, et, là même, on n'a pas trouvé de figures, soit exécutées en or massif, soit composées de plaques d'or, dont les dimensions fussent comparables à celles de ces porte-flambeaux; ceux-ci, pour remplir leur office, devaient approcher tout au moins de ce que l'on appelle la deminature. D'ailleurs la langue épique attache souvent ces épithètes )^fJ(reo;, âpppeo;, « d'or », OU « d'argent », à des membres de l'édifice qui, comme les murs d'une salle ou le chambranle d'une porte, ne
r Iliade, WIU, 4i7-i20.
2^ Ibid,, XVII, 374-377.