Ibid., t. VI, pi. XIV
génie grec, de celles que révéleront les manifestations ultérieures de la plastique? Le poète confie la garde de la maison au chien, et non au sphinx ou au griffon, parce qu'il a le goût du simple et du vrai; c'est le chien qu'il a vu à cette place et dans cet office*.
Ces porte- flambeaux, ces chiens, c'étaient là des figures purement décoratives qui ne servaient qu'à meubler le palais d'Alkinoos. Il n'en est pas de même d'un type auquel le poète fait allusion à plusieurs reprises, celui du Gorgoneion, c'est-à-dire d'une tête de femme qui, par le caractère de ses traits, était destinée à jeter l'épouvante dans l'âme de ceux dont elle frappait la vue. Ce type avait dès lors la valeur expressive qu'il a depuis toujours gardée*. Cette tête était figurée en bordure, sur le bouclier d'Agamemnon, et, comme ornement central, sur l'égide d'Athéna. C'était « la Gorgone aux yeux menaçants, au regard terrible » ' ; c'était « la tête terrible et effrayante du monstre redoutable, insigne de Zeus qui porte l'égide »*. A la Gorgone, Homère associe, sur le bouclier, la Crainte et la Peur, sur l'égide, la Discorde, la Vaillance et la Poursuite, autant d'abstractions qui ne prennent corps que dans l'esprit du poète. Les seules que la plastique grecque paraisse avoir personnifiées, et encore ne l'a-t-elle fait que ivèsTB,vemenl,cesont Phobos et Deimos^, Au contraire, des monuments très nombreux attestent la popularité dont ne cessa jamais de jouir le
\, M. Helbig a émis à ce propos une conjecture qui nous paraît plus ingénieuse que vraisemblable [l'Épopée homérique, p. 498 j. Il constate que la langue homérique ne possède pas les mots açivÇ et yp^^*, par lesquels on désignera plus tard le sphinx et le griffon. Gomme l'étude des monuments mycéniens lui a prouvé que ces types exotiques étaient connus des Grecs bien avant l'âge homérique, il se demande si, faute de termes spéciaux, on n'employait pas alors le mot xuwv pour désigner tous ces monstres inventés par l'Orient, et ce qui lui suggère cette hypothèse, c'est qu'il trouve chez les poètes tragiques d'Athènes des exemples de ce sens attribué au mot xuwv; mais ce qu'il oublie, c'est que, dans les deux textes d'Eschyle et de Sophocle auxquels il renvoie et où le sphinx est qualifié de xjwv, ce mot est expliqué ici par le mot açiyÇ, qui le précède dans le môme vers, et là par l'épithète ^a^t^Zàç; toute obscurité est ainsi écartée. Si Homère avait eu en vue ici le sphinx ou le griffon, il lui aurait été facile, à lui aussi, de caractériser ces gardiens par quelque épithète significative qui aurait averti ses auditeurs que ce n'étaient pas des chiens ordinaires qui veillaient à la porte du palais d'Alkinoos.
2. Voir, au.sujet des représentations de la Gorgone, le catalogue très méthodique et très complet dressé par M. Jean Six ; De Gorgone, in-4, 100 pages et 3 planches, Amsterdam, 188o. Les textes homériques y sont étudiés p. 78-80.