Ihid., ni
vraiment une œuvre toute grecque, proche parente des œuvres de la période suivante. Le poète, dans Tarrangement du décor qu'il invente, s'inspire du principe que Fart classique ne manquera jamais d'appliquer, quels que soient les procédés et la matière qu'il emploie à l'exécution de ses travaux. Ce principe, c'est qu'il y a un rapport à chercher entre le thème choisi par l'artiste et le champ où ce thème se développera, entre les différentes parties du thème et les divisions du champ, celles-ci concourant, par leurs dimensions et par leur situation relatives, à mettre en saillie l'idée maîtresse et à en éclairer toutes les faces. Ce résultat est obtenu par des dispositions symétriques très simples. Chacune des bandes entre lesquelles se partage la surface du disque a son affectation spéciale. Une même zone réunit, par le lien d'une donnée commune, les tableaux qui sont l'expression variée d'une même pensée. Ici, dans ces cadres, les tableaux forment des séries antithétiques qui s'opposent deux à deux ; tel est le cas pour ceux qui représentent, vis-à-vis de la ville en paix, la ville en guerre. Là, ils se font pendant sans offrir de contrastes sensibles ; c'est ainsi que se groupent ceux qui figurent les travaux de la campagne. Ailleurs, une même scène, l'image d'un chœur de danse, se continue et se déroule dans toute la longueur de l'anneau. L'heureux balancement de ces motifs qui se répondent, d'un secteur à l'autre, dans un même bandeau, donne l'impression d'une œuvre créée par un esprit déjà très capable de réflexion. Il y a là une science de la composition, un vif sentiment de l'ordre et de ses vertus que nous n'avons pas rencontrés, du moins portés au même degré, ni dans l'art des peuples de l'Orient, ni dans l'art mycénien. Le décor dont la création est attribuée à Héphaestos n'a jamais existé que dans l'imagination du poète; c'est pourtant, dans un certain sens, le premier, le plus ancien monument de la sculpture grecque.
La puissance de combinaison qui nous frappe ici comme une nouveauté ne se révèle pas seulement par cette ingénieuse distribution des motifs. On en devine aussi les efifets dans la conception première du thème. Celui-ci, malgré le nombre et la diversité des tableaux, a son unité; les idées secondaires qu'y traduisent toutes ces images s'y enchaînent dans un ordre tout logique. Il ne nous semble pas qu'il y ait excès de subtilité dans l'analyse qu'a présentée de l'économie du plan un savant historien de l'art. Nous ne saurions mieux faire que de traduire cette page :
« Le théâtre sur lequel se produisent les différentes manifestations
liO LA GRÈCE DE L'ÉPOPÉE.
de Factivité des hommes, c'est la terre, qui est figurée au centre du bouclier, recouverte par la voûte descieux, où les astres accooiplissent leurs révolutions éternelles. La terre est censée s'étendre jusqu'à rOcéan, qui en forme de tous côtés la limite. La lutte se déchaîne à sa surface. On s'y dispute le sol et la richesse, jusqu'à ce que la propriété soit enfin garantie par la constitution de la famille fondée sur le mariage et par l'établissement d'une justice régulière. C'est alors seulement que l'on a pu entreprendre et mener à bien les œuvres de la paix, en suivant l'ordre des saisons ; mais le succès même de ces travaux n'est pas le but suprême de la vie : ils trouvent leur terme naturel et leur récompense dans la célébration des fêtes joyeuses*. »
Ce n'est sans doute pas sous cette forme abstraite que l'idée mère de la composition s'est offerte à l'esprit du poète; mais elle a bien été, au fond, celle que nous venons de développer. Autrement, nous n'aurions pu, sans la contraindre, la ramener à ces termes. Dans l'esquisse tracée par Homère, on sent déjà l'effort d'une pensée qui domine son sujet, qui en aperçoit tous les détails et les rattache à l'ensemble, de cette raison créatrice et ordonnatrice qui a présidé à la naissance des œuvres de la plastique sur lesquelles se portera plus tard notre attention ; mais il faudra encore à l'artiste un ou deux siècles d'un travail patient pour qu'il apprenne à traduire dans la langue des formes ce que dès lors le poète conçoit si nettement et exprime avec une si magistrale aisance.
On a voulu instituer une comparaison entre les scènes figurées sur le bouclier et les bas-reliefs assyriens^ Nous ne voyons pas sur quoi elle peut porter. Sera-ce sur la facture? Mais le style du sculpteur contemporain d'Homère ne nous est pas connu par un seul échantillon. Serace sur l'arrangement général de la composition? Mais, en vertu de l'adoption du système des zones concentriques, le décor du bouclier a une unité qui fait défaut au bas-relief assyrien, lequel est susceptible de s'étendre indéfiniment en longueur, sans connaître d'autres limites que celles du mur sur lequel il se développe à perte de vue. Sera-ce enfin sur l'esprit même de Tœuvre, sur le sentiment dont elle s'inspire? xMais là encore nous n'apercevons que différences et même contrastes. En Assyrie, à vrai dire, il n'y a, dans toutes les scènes représentées, qu'un seul acteur qui compte : le roi. Les personnages secondaires qui, autour de lui, naissent par centaines sous le ciseau facile du sculpteur