ScHUKMANN, lUos, viUc €t pays des Troyens, p
avoDS étudiés comme ils méritaient de l'être : je veux parler de la série des intailles mycéniennes. On voit sur certaines de ces pierres gravées et dans des débris de fresques des monstres, des lions à bras d'homme \ des êtres factices qui, sur un corps humain, ont des têtes d'âne ou de cheval'; on serait donc volontiers disposé à se demander si Ton n'a pas là sous les yeux les ouvrages d'une période pendant laquelle les ancêtres des Grecs auraient, eux aussi, cherché dans le rapprochement de formes hétérogènes et dans la complication qui en résulte le moyen de rendre l'idée qu'ils se faisaient du divin ; mais ces monstres ne tiennent qu'une assez petite place dans le répertoire des artistes qui ont gravé ces intailles, et rien d'ailleurs ne les y caractérise comme de véritables dieux. Ils semblent appartenir à la même famille que les nymphes des bois et des eaux, que les Satyres, que Pan et que les Silènes, que tous ces génies qui, vaguement entrevus parmi les roseaux des fontaines et dans l'épaisseur des fourrés, sont nés et ont pullulé entre le temps où règne le pur fétichisme et celui où se constitue le système polythéiste. Or, comme celle qui la précède, cette période de transition ne se révèle pas directement à l'historien. Sa poésie a péri; son art, tout rudimenlaire, n'était pas encore capable de traduire dans la langue des formes les conceptions qui régnaient alors dans les esprits. Celles-ci se devinent seulement à l'empire qu'elles ont gardé longtemps encore sur les imaginations, à la part qu'elles conservèrent toujours dans les cultes locaux^ à la persistance de certains types qui, tout rajeunis et embellis qu'ils aient été par la poésie et par l'art classiques, n'en portent pas moins la marque de leur origine. Dès l'âge mycénien, c'est sous les traits de Thomme ou sous ceux de la femme que les riverains de la mer Egée, en Asie Mineure, dans les lies et dans la péninsule hellénique, paraissent avoir représenté leurs divinités principales ; c'est la forme humaine que l'on retrouve partout, plus ou moins gauchement rendue, soit dans les statuettes grossière où nous avons reconnu des idoles, soit dans les simulacres auxquels semblent s'adresser les hommages des fidèles, là où le graveur sur pierre et le peintre ont figuré des cérémonies du culte, des scènes de sacrifice et d'adoration ^
1. Histoire de ÏArt, t. III, fig. 555 et 556; t. VI, p. 855, fig. 426" et 431 «.
2. Ibid,, t. VI, p. 885, fig. 428 •, 432 ", 438. D'autres intailles paraissent représenter des monstres du même genre, à pattes d'oiseau ou à pattes de lion, à tête de cheval ou de loup (MiLCHŒPiR, AnfsBnge der Kunst^ p. 55 et 68).
• 3. Histoire de VAvt, t. VI, p. 652-653, 735-762, 840-844,890; fig. 293-295, 325-354, 425, 428», 429, 440.
Autant donc que Ton peut en juger par des images où la plastique ne donne pas encore une traduction très nette de l'idée, il est vraisemblable que Ton invoquait déjà, à Tiryntbe et à Mycènes, plusieurs des divinités qu'Homère a chantées, peut-être Zeuset Rhéa, Artémis, Héra et Aphrodite. En tout cas, la Grèce d'Homère est franchement polythéiste. Les dieux qu*elle considère comme les ordonnateurs des phénomènes du monde physique et moral, qu'elle leur prête la force masculine ou les grâces de la femme, elle les dote tous d'une beauté merveilleuse, beauté dont elle a tiré tous les traits du type de son peuple, mais qui, portée à ce point de perfection, n'est jamais, chez les mortels, qu'un accident de courte durée et une rare exception . Ce sera affaire aux artistes, quand la matière leur obéira docilement, de réaliser les visions du poète, de les fixer en des simulacres qui répondent à l'attente d'une imagination qui aura été rendue exigeante par les brillantes épithètes de la poésie épique et par les vives couleurs de ses peintures.
11 est une question qui se pose ici d'elle-même : pourquoi les Grecs sont-ils les seuls qui aient été jusqu'au bout, dans cette voie de l'anthropomorphisme où d'autres peuples se sont arrêtés à mi-chemin? Pourquoi seuls, au lieu d'aller chercher dans la variété des caractères spécifiques de l'animal le moyen de différencier leurs dieux, se sont-ils imposé la tâche plus difficile d'arriver à ce résultat uniquement par la finesse des nuances qui leur serviraient à distinguer les différentes manières d'être du corps et du visage de l'homme? Les Grecs, a-t-on dit, se seront tout d'abord rendu compte de la mauvaise impression que produirait sur l'esprit le rapprochement de formes ainsi empruntées à des types très divers ; ils ont eu meilleur goût que les Égyptiens et les Assyriens. C'est là une solution très insuffisante du problème. Ces mélanges ont quelque chose de déplaisant, lorsqu'ils ne sont constitués que par la simple juxtaposition de membres incohérents; mais ils donnent des effets heureux, qui naissent de l'imprévu des contrastes, lorsqu'une main habile a su ménager le passage d'une forme à une autre, de manière que l'ensemble ainsi créé ait toutes les apparences de l'unité organique. C'est ce dont la Grèce elle-même s'est chargée de fournir la preuve par le parti qu'elle a tiré de certains types factices et notamment de celui du Centaure.
L'aspect d'une forme composite ne se laisse d'ailleurs juger qu'à l'exécution. Tant que cette forme ne fait que flotter devant l'esprit, elle reste trop évanescente pour que, si les différentes partie^ du lout ne
sont pas bien liées, ce défaut soit sensible. Il en est tout autrement lorsque cette image s'est solidifiée en une figure qui offre à l'œil la fixité de ses contours. Or, lorsque les Grecs commencèrent à définir leurs dieux, ce qu'ils ne pouvaient faire sans leur donner un corps, la plastique était encore dans l'enfance. Si, dans certains de leurs ouvrages, l'orfèvre et le graveur d'intailles savaient parfois donner de la vie et de la noblesse à l'image des animaux supérieurs, tels que la chèvre, le lion et le taureau, leur succès n'était jamais complet lorsqu'ils s'attaquaient à la figure humaine; ils arrivaient à en saisir le mouvement, mais ils en altéraient les proportions. Ce n'est donc pas à l'épreuve que le goût grec a pu se rendre compte du fâcheux effet de ces combinaisons auxquelles chez d'autres peuples on a paru se complaire.
On a cru parfois trouver dans la noblesse du type physique de la race grecque l'expUcation de cette tendance très marquée à l'anthropomorphisme. Si les Grecs, a-t-on dit, n'ont jamais songé à représenter sous d'autres traits que les leurs propres les dieux que créait leur pensée^ c'est que les Grecs étaient beaux, qu'ils le savaient et qu'ils en tiraient vanité; mais quels peuples pourrait-on citer qui ne se soient admirés eux-mêmes de la meilleure foi du monde? Ceux qui nous paraissent, à nous, laids et presque difformes trouvent plaisir à se regarder dans leur miroir et sourient à l'image qu'il réfléchit. Nous ne pouvons d'ailleurs nous étonner que les Égyptiens et les Assyriens aient, les uns et les autres, éprouvé ce sentiment. Le type égyptien est élégant et fin, l'assyrien plus robuste et plus dur; mais tous deux ont grand air. Cependant l'Egypte et l'Assyrie, l'Egypte surtout, ont donné à beaucoup de leurs dieux et de leurs déesses, au lieu du visage noble ou charmant des plus beaux de leurs jeunes hommes ou des plus belles de leurs femmes, des têtes de crocodile et d'hippopotame, de serpent, de chatte, de lionne et d'oiseau de proie.
Si, chez les Grecs, l'élément bestial n'est pas entré, même pour une faible part, dans l'image d'un Zeus ou d'un Apollon, d'une Athéna ou d'une Aphrodite, telle que les aèdes l'ont esquissée bien avant que les artistes lui donnassent une consistance matérielle, c'est au tour et à la qualité du génie grec qu'il faut demander la raison de cette différence. Tout enfant qu'il fût encore, ce génie était dès lors celui qui devait plus tard créer la philosophie et la science. Dans le temps même où toutes ses pensées se produisaient sous la forme du mythe et de la poésie, il avait déjà poussé l'observation et l'analyse plus loin que ne l'avaient fait, alors qu'ils parcouraient la même phase de leur évolution, les Égyptiens
et les Chaldéens. Lorsqu'il avait conçu Tidée de ces puissances régulatrices qui maintiennent Tordre dans le monde, il avait plus fortement saisi que ses devanciers le caractère essentiel qui distingue l'homme de l'animal; il avait reconnu que l'homme est le seul être vivant qui raisonne ses actes, le seul chez qui la réflexion précède la mise en jeu de la volonté. Une fois pénétré de cette conviction, aurait-il été fondé à chercher ailleurs que dans la nature humaine, en quelque sorte multipliée par elle-même et portée au sublime, les éléments dont il forma l'âme et la chair de ses dieux?
L'épopée, dans laquelle vient se résumer tout le travail de la période primitive, témoigne hautement de la portée supérieure et de la puissance virtuelle qui distinguaient dès lors l'esprit hellénique. En regard des civilisations opulentes et déjà si bien outillées de la vallée du Nil et de cellede TEuphrale, c'étaient, en apparence, presque des barbares que ces Achéens et ces Éoliens pour lesquels ont été composés les chants d'où sont sortis les poèmes homériques. Pourtant le rythme et la langue de ces poèmes, les sentiments et les idées qu'y expriment les personnages, l'ordonnance de ces récits et de ces tableaux, le dessin des caractères, tout enfin concourt à faire de Y Iliade et de VOdysséè des chefsd'œuvre qui, malgré ce qu'ils gardent de jeune et sincère naïveté, paraissent bien plus voisins de nous, nous sont plus aisément intelligibles que les monuments des lettres égyptiennes et chaldéennes. Si Ton établit une comparaison entre le monde oriental et la Grèce naissante, celle-ci représente, dès Tabord, un état de l'intelligence plus avancé, on pourrait presque dire plus moderne. On peut donc s'attendre à trouver dans l'art grec, lorsque sonnera pour lui l'heure du libre développement, quelque chose que n'y ont mis ni les Égyptiens ni les Chaldéens, ni les Phéniciens, ni les peuples de l'Asie Mineure, une beauté plus noble et plus pure, expression de plus hautes pensées.
Nous ne tenterons point de faire l'histoire des principales divinités du panthéon hellénique, en nous demandant, pour chacune d'elles, si les ancêtres des Grecs Font apportée avec eux quand ils sont venus se fixer dans la contrée à laquelle ils devaient donner leur nom, ou bien si c'est une étrangère qui, à la faveur des relations internationales, a pris pied et s'est acclimatée ailleurs que dans son pays d'origine. Pour établir, si l'on peut ainsi parler, l'état civil de toutes ces personnes divines, il faudrait s'aventurer sur le terrain, encore mal solide et glissant, de la mythologie comparée, discuter, et sans compétence, les étymo-
logies sanscrites ainsi que les ressemblances qui ont été signalées par les uns, contestées par les autres, entre les divinités dont la puissance est célébrée par les poètes védiques et celles qui ont été chantées par Homère. Il suffira donc de rappeler, d'une manière générale, les résultats qui paraissent acquis dès maintenant à la science, malgré les controverses qui se poursuivent à propos du sens primitif de certains noms. Les divergences d'opinion ne portent que sur les détails ; on est d'accord pour reconnaître que certains dieux appartiennent au patrimoine commun de la race aryenne, qu'ils sont nés dans l'esprit des pères de cette race avant que ses fils, quittant les uns après les autres leur mystérieux berceau, se séparassent pour se répandre des bords du Gange à ceux de la Seine et de la Tamise. Ce qui met ces dieux hors rang et ce qui les définit, c'est que partout, chez les différents groupes de la famille ethnique où on les rencontre, ils portent un nom tiré de la même racine, nom qui répond à une conception identique. Le vrai type de ces dieux que l'on peut appeler les dieux aryens, c'est ce dieu qui, chez les Grecs du moins et les Italiotes, a de bonne heure assumé le rôle d'un dieu suprême, le Dyaus Pitar des Hindous, le Zeù; TraT-np des Grecs, le Jupiter des Latins*. D'autres dieux semblent purement grecs, c'est-à-dire que ni leur nom ni la notion que ce nom représente ne se trouvent en dehors de la Grèce. Tel est, par exemple Poséidon, le dieu de la mer, de la mer que les Aryens ne connaissaient pas avant leur dispersion. Tel aussi Apollon ; le vocable qui le désigne, et dont le sens reste d'ailleurs obscur, n'offre pas la moindre analogie avec aucun des noms divins que l'histoire des religions a relevés chez les peuples congénères, et, ce qui est encore plus significatif, celle-ci ne découvre nulle part, ni dans rinde ni dans l'Iran, de figure qui, par tout le caractère de sa physionomie et par celui de ses attributions, puisse être justement comparée à l'Apollon de Delphes, souverain guérisseur des maux du corps et de l'âme, pacificateur des consciences, des familles et des villes troublées, où les sons de sa voix et de sa lyre versent le calme, où les cérémonies expiatoires que prescrit son oracle rétablissent l'ordre et l'harmonie. On a la même impression devant Pallas Athéna ; d'abord déesse de l'aurore ou de l'éclair qui perce la nue et en fait jaillir l'ondée bienfaisante, puis déesse des combats où le sang-froid et la ruse priment la force brutale, elle est enfin devenue, par une transfor-
1. James Darmestetbr, Le dieu suprême dans la mythologie aryenne (Essais orientaux, m-8% 1883, A. Lévy, p. 105-133).
matioQ graduelle, Tinspiratrice de toutes les inventions utiles, Téternelle sagesse, Tintelligence divinisée *.
A côté de ces fils et de ces filles légitimes du génie aryen, qu'il a mis au monde les uns dans la lointaine patrie dont le souvenir même s'est perdu et les autres plus tard, sur les côtes de la mer Egée, il a ses enfants d'adoption. L'erreur des Ottfried MuUer, des Welcker, des Gerhard, qui ont jeté tant de lumière sur la mythologie hellénique, c'a été de ne pas apprécier à leur valeur les influences qu'a subies la race grecque, depuis le moment où elle est entrée dans le cercle des peuples riverains de la Méditerranée. On a eu aussi le tort d'attribuer aux conceptions religieuses la même persistance qu'à la langue, de croire qu'elles résistent aussi victorieusement à l'influence des éléments étrangers. Malgré l'attachement que tout peuple porte à ses propres dieux, il ne lui est pas possible de se soustraire à l'influence des religions du dehors; il y a là pour ses croyances un péril auquel celles-ci auront d'autant moins chance d'échapper que le peuple voisin aura une civilisation plus brillamment développée et un culte où les images et la pompe extérieure jouent un plus grand rôle, un culte qui, par ces moyens, agit plus fortement sur la sensibilité.
Nous avons dit comment les Iraniens se sont empressés d'emprunter aux Sémites de la Chaldée, leurs voisins et leurs sujets, le culte de la déesse Anahit'. Le maintien, dans toute sa pureté, du culte spiritualîste d'Ahura-Mazda, le seul dieu que connaissent Darius et Xerxès, est affaire d'État dans la monarchie des Achéménides, et pourtant il suffit de la durée de deux ou trois règnes pour introduire cet élément exotique dans un système religieux qui semblait l'exclure; Artaxerxès Mnémon fait déjà une place à Anahit dans la religion officielle et lui élève des autels. Nous avons été ainsi, dans les temps historiques, les témoins d'un phénomène qui avait dû se produire bien souvent dans la période antérieure : cet emprunt fait par le monde aryen au monde sémitique s'est répété bien des fois et sous bien des formes. Les Grecs n'ont pas été, comme les Perses, les voisins immédiats des Assyriens et des Babyloniens ; c'est par l'intermédiaire d'autres peuples que les fruits de la civilisation des grands États sémitiques sont parvenus jus-
1. Pour ce qui concerne chacune de ces divinités, Tétymologie probable de son nom et les différentes conceptions auxquelles elle répond, on consultera un livre où sont résumées les recherches des principaux mythologues contemporains, la Mythologie de la Grèce antique, par P. Decharme (in-S®, Gamier, 2« édition, 1886).