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LE DUC DE ROHAN DANS LA VALTELINE

La campagne de Rohan dans la Valteline mérite une mention particulière, et par la manière dont les Français parvinrent en cette contrée et par leur succès à s’y maintenir.

Le duc de Rohan (1), leur chef, avait une mission délicate : s’opposer par l’occupation de la Valteline à la jonction des Espagnols avec les impériaux ; depuis la défaite des Suédois à Nordlingen (6 septembre 1634), il devenait urgent, en effet, que de nouveaux ennemis ne vinssent pas en Allemagne menacer ces derniers qui se réclamaient de la France. Il fallait atteindre la Valteline sans donner l’éveil, afin que

(1) Henri de Rohan, l'un des chefs du parti protestant, né le 23 août 4579, mort le 13 avril 1638 d'une blessure reçue & Rheinfelden.

GUERRE DE TRENTE ANS

l’adversaire ne cherchât pas à nous empêcher d’y pénétrer. Aussi, passant, au début de 1635, dans la haute Alsace, à la tête de 12,000 fantassins et 1,500 chevaux, Rohan alla-t-il, pour couvrir son projet, investir Belfort. Son objectif était la Suisse, et il négociait déjà pour la traverser sans mécontenter les cantons. Sur ces entrefaites, le duc de Lorraine traversa le pont de Brisach avec 6,000 chevaux; le chef français marcha contre lui et le contraignit à repasser le Rhin, profitant de cette action pour faire croire à une entreprise de sa part sur l’Alsace. Ce bruit, qu’il semait à dessein, il le corrobora d’un combat avec le colonel Mercy (1) et de la prise de deux villes (2) : de tels succès et l’arrivée d’un renfort à l’armée française achevèrent d’intimider et d'arrêter nos ennemis. Aussitôt il se rapproche de Bâle avec 4,000 hommes de pied et 400 chevaux, franchit le canton dont cette ville est le chef-lieu , se dirige par Saint-Gall et Trogen, à peu de distance du lac de Constance, et redescend sur Coire; cette marche, au travers d’un pays difficile, ne lui prend que douze jours de Bâle à Coire, c’est-à-dire pour une distance de 180 kilomètres environ (3), et elle demeure tellement secrète que l’ambassadeur d’Espagne l’apprend uniquement quand il ne peut plus l’empêcher.

Une fois dans la Valteline, Rohan voit deux attaques le menacer : l'une, celle des Espagnols, par le Milanais; l’autre, celle des impériaux, par le Tyrol. Pour résister à ce double danger, et aussi parce qu’il comprend qu’une offen-

(4) A Ottmersheim.

(2) Ruffach et Ensisheim.

(3) Il y a 94 kilomètres de liâle à Zurich , et 70 kilomètres de Zurich à Coire, et la route par Saint-Gall se trouve plus longue. — Gustave-Adolphe avait déjà donné l’exemple des marches rapides et non interrompues. Voyez ci-dessus, p. 4 40.

sive contenue lui permettra seule de se maintenir au sein de ce pays de montagnes, il se contente d’occuper légèrement les passages qui débouchent dans la vallée de l'Adda et se place en une position centrale, à Tirano (1), où il se trouve à égale portée des extrémités de la Valteline. De là il rayonne, mais sans jamais s’éloigner : si l’ennemi approche, soit les Autrichiens par Bormio, soit les Espagnols par le chemin de Fort-Fuentès, il se porte vivement sur lui, et quoique inférieur en force (2) fait échouer ses projets, puis revient tranquillement reprendre son poste ; ce système de s’élancer ainsi sur le point menacé, mais temporairement, ce système, qu’il suit jusqu’à la fin de la campagne, lui réussit. Un de ses biographes assure qu’il l’adopta également par ce motif qu’avec les Français et leur humeur impétueuse il faut plutôt avancer qu’attendre, attaquer que se défendre (3).

Celte guerre de la Valteline, avec les défilés, voire même les précipices par lesquels elle oblige à passer, donne à l’infanterie à feu, seule arme propre à se multiplier sans encombre dans un terrain de cette nature, une importance qu’on cherchait encore à lui dénier (4).

Henri de Rohan, qui comprend la défense des montagnes comme les maîtres de l’art moderne, et cela près d’un siècle

(1) Ce poste lui permettait de tirer son pain du territoire de la république de Venise. Campagne du duc de Rohan dans la Valteline , in-12, Amsterdam et Taris, 1788, p. 126.

(2) Il combattit en général, pendant toute la durée de la campagne «le la Valteline, avec 4,000 hommes contre 6,000.

(3) Hist. de Henri , dur de Rohan, puirde France (par Fautelet du Toc), iu-18, Paris, 1666, chez Charles de Sercy, p. 180. L’auteur dédie son ouvrage, qui a peu d’étondue, au duc de Rohan, petit— fil» do celui dont il écrit la vie, et dans l’épltre dédicatoire le louo d’avoir quelque chose de plus que son grand-père; co quelque chose c’est « d’être parfaitement bien fait ».

(4) RoCQüAî*COURT, Cour* d'art et d'histoire militaires, t. Ier, p. 394.

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avant eux (1), est un auteur politique et militaire justement estimé. Outre ses Mémoires sur ce qui s’est passé en France de 1610 à 1629, et son Voyage en Italie , en Allemagne et en Angleterre. , à la date de 1600 (2) ; outre aussi ses Mémoires et lettres sur la guerre de la Valtcline (3) et son Traité de r intérest des princes et des Etats de la chrétienté (4), il a composé le Parfait Capitaine et un Traité de la guerre. : ces deux derniers ouvrages, toujours réunis, ont eu plusieurs éditions.

Le Parfait Capitaine est un abrégé des Commentaires de César sur ses guerres dans les Gaules et sur les guerres civiles; il se termine par divers chapitres sur l’art militaire des Grecs et des Romains. Le Traité de la guerre n’est pas complet ; il offre seulement des remarques générales sur tout ce qui dépend de la guerre ou s’y rattache et peut se mettre en pratique. On reconnaît dans ce dernier écrit un esprit pratique qui parle brièvement de ce qu’il sait par expérience, et ne cherche ni à créer des théories ni à se faire valoir.

Rohan a dit : « Quand une armée passe un certain nombre de 40,000 ou de 50,000 hommes, le surplus ne sert qu’à la

(1) « Co n’ost qu’en agissant offensivement d’un point central que l'on peut se flatter de rester muttre des montagnes, et cette maxime est trop avérée pour jamais s’en départir. • Campagne Je 1799 »n Allemagne et en .Stii»e (par I’archiduc Ciurles), ouvrage traduit de l’allemand par un oflicier autrichien, Vienne, 1820, i vol. in-8°, avec atlas, t. I*r, p. 98. (Voy. aussi p. 100. J Dans la campagne de 1799, uu prince do Rohan combat en Suisse comme en 1635, mais c’est dans les rangs d’une armée qui n'est pas française.

(2) 2 vol. in-12, Amsterdam (Paris), 1756.

(3) Publié» en 3 vol. iu-12, Paris, 1758, chez Vincent, par le baron de Zurlacïh'.n , brigadier d’infanterie et associé de l’Académie dos inscriptions.

(4) Edition à la Sphère, Paris, 1692. Ce livre est dédié au cardinal de Richelieu : ou estime la préface.

faire mourir de faim (1);» ce propos indique combien les armées étaient alors peu nombreuses et même combien peu encore l’on concevait leur accroissement comme effectif ; il faudra les formidables armements de Louis XIV pour dessiller les yeux à ce sujet. Citons encore cette opinion du défenseur de la Valteline : « Ou naît soldat, mais on devient capitaine, et la guerre est un art au sommet duquel on ne vole pas, mais on y grimpe... C’est une œuvre que la nature commence, que l’étude peut avancer, mais à laquelle l’expérience donne la perfection cl met la couronne (2). » Depuis 1635, tous les grands hommes de guerre ont émis un avis semblable.

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