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CHAPITRE IV

LUS GUERRES DE LOUIS XIV

La première bataille livrée sous le règne du grand roi , celle de Rocroy, fut remarquable et par l’énergie du jeune prince d’Enghien, dépuis Condé, et parce que l’action vigoureuse de la cavalerie française y fut l’une des causes de la victoire : dans cette journée disparut cette excellente infanterie espagnole qui avait fait la grandeur et les succès de Charles-Quint et de sa monarchie. Ainsi la cavalerie semble à ce moment devoir reprendre sa splendeur passée, et l’on pourrait croire qu’elfe va ressaisir une partie de sa prééminence perdue (1). Il n’en fut rien; sous Louis XIV, c’est l’infanterie qui devient prédominante, qui forme le fonds principal des armées, et cela probablement pour toujours. La succession des événements offre souvent de semblables revirements; tel fait paraît probable à un moment donné, et pourtant ne s’accomplit pas. C’est que l’œil humain reste voilé et qu’il n’aperçoit pas nettement l’avenir : l’homme en pressentant se trompe plus d’une fois, et s’il lui est donné de

(1) La cavalerie eut encore de brillantes journées sous Louis XIV : ou se rappelle la victoire de Leuze gagnée par Luxembourg en 1 691 , et qui donna liou b une médaille avec ces mots : Virlu» equilum prœtorianorum .

18?. HISTOIRE DE L’ART DE LA (il'ERRE.

juger quand il écrit l’histoire, c’est uniquement déjuger à son point de vue qui n’est pas infaillible, et de juger d’après l’expérience, la comparaison des actions passées, en un mot, par un travail pénible, avec plus ou moins de sagacité, mais non par intuition.

Outre la prédominence acquise par l’infanterie, les guerres de Louis XIV nous offrent un autre trait frappant : le développement, presque la création d’une administration militaire vigilante, ferme, régulatrice. Les bases de cette administration sont nées en France; pendant que Colbert réglementait le commerce et l’industrie, Louvois, creusant le sillon ouvert par son père Le Tellier, arrêtait les éléments des instructions données, aux commissaires des guerres et aux intendants d’armée, relativement -aux approvisionnements de toute espèce propres à assurer le succès des opérations. Grâce à la sûreté de Y œil du maître qu’il projette dans l’exécution de ses ordres, la partie administrative du ministre de la guerre fonctionne avec activité et économie, et ce fonctionnement remarquable laisse des traces qui subsistent encore aujourd’hui dans notre administration actuelle.

A côté de ces deux notables progrès, qui multiplient les fantassins et assurent à no6 armées, plus fortes et plus nombreuses que précédemment, ce dont elles ont besoin, les guerres de Louis XIV se trouvent obscurcies dans leur gloire par quelques taches.

La première, ce sont les cruautés qui sont parties de mains françaises, quoiqueelles jurent avec notre caractère communicatif, avec notre générosité proverbiale envers nos ennemis. Ainsi, la menace (septembre 1670) d’envoyer aux galères tout sujet lorrain contribuant à la défense d’une place lorraine, comme si combattre pour sa patrie ne constituait

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pas à toutes les époques un acte honorable et généralement honoré, témoin l'usage des honneurs de la guerre accordés aux garnisons qui se défendent avec courage. Ainsi, le peu de soin pris pour ne pas brûler les gens du logis avec leurs bestiaux quand on mettait le feu aux étables de certains villages hollandais dans la fameuse campagne de 1672. Ainsi, la ruine du Palatinat par Turenne, quoique l'incendie de plusieurs villages soit justifié par les mutilations exercées envers plusieurs de nos soldats (1). Ces razzias classiques pouvaient être un moyen politique; mais, au point de vue militaire, elles gênaient les opérations même en privant de la possibilité d’agir dans un pays ruiné, et je ne crois pas que Turenne en ait été partisan déclaré, malgré ce mot au roi : « La ruine du pays de M. l’électeur palatin refroidit bien plus les alliés qu’elle ne les échauffe (2); » propos qui pourrait n’ètre écrit, au bas d’une dépêche, que pour faire sa cour. Quant au droit de brûler, il était acquis à cette époque, au moins vis-à-vis de tout village qui refusait de contribuer. Heureuse la mémoire de Louvois s’il n’avait jamais fait incendier que ceux-lp, dans l’intérêt des subsistances de nos soldats, et surtout s’il n’avait jamais ordonné de dévaster une contrée afin de remplir les coffres du roi !

La seconde tache réside dans l’arrestation inopinée de plénipotentiaires, dont la personne est ordinairement sacrée. L’empereur fit, par exemple, arrêter le 14 février 1674 le prince Guillaume de Furstemberg, l’un des plénipotentiaires au congrès de Cologne, et Louvois avait été tenté de se sai-

(0 Voyez, sur ces cruautés, l’Iliel. de Louvoie, par M. Rousskt, l. I", p. 8 00 et 393 ; t. II, p. 83. Les lettres officielles du temps, citées dans cette histoire, avouent cot incendie que des auteurs modernes ont contesté.

(1) Lettre de Turenne nu roi, 17 juillet <674.

sir d’un autre plénipotentiaire, le baron de Lisola, qui représentait l’empereur.

La troisième tache se résume en quelques actes d’absolutisme accomplis dans un intérêt français, mais qui soulevèrent l’esprit européen contre Louis XIV, et lui rendirent ensuite si difficile l’introduction de sa dynastie en Espagne. Tels sont, par exemple, les arrêts rendus en vertu des avis de commission ou de chambres dites de réunions pour déclarer françaises diverses localités de l’Alsace, dépendantes des villes et cantons à lui cédés par les derniers traités, et dont l’exécution sans appel prouve à la fois et la force de la France et la crainte inspirée par son roi.

Sauf ces taches qui attestent le caractère du temps, sauf aussi les revers de la fin du règne , revers glorieux du reste et qui mirent au grand jour la puissance réelle de la France et la dignité majestueuse du monarque dans le malheur, nous n’avons que des progrès militaires à montrer. Les guerres de Louis XIV en réalisèrent dans toutes les parties, et l’art de la guerre du grand siècle ne resta point en arrière des autres branches du savoir humain. Abordons l’exposé de ces progrès, principalement en France (1), en commençant par l’enrôlement.

Nous avons signalé dans le § 6 du précédent chapitre, consacré à la fin du règne de Louis XIII , des levées opérées par contrainte. Elles continuent encore, mais du fait des provinces auxquelles on impose de fournir tant d’hommes pour un régiment et même de gratifier chacun d’eux d’un pécule, jamais de la part de l'État lui-même ; aussi l’on ne

(!) A partir du xvtl' siècle, snuf pour lu période de Frédéric II, cl nussi pour l’esquisse des perfectionnements postérieurs à 1815, nous traiterons surtout de l’art de la guerre pratiqué par les Français, parce que les autres nations marchèrent alors sur leurs traces.

LES CT ERRES DE LOUIS XIV

peut dire que la presse, nommée pourtant par des historiens, ait jamais existé officiellement, légalement en France; les levées forcées sont même rares et forment une exception (1) sous l’ancienne monarchie.

Pendant la Fronde cela se comprend d’autant mieux que la paix de Westphalie avait rendu disponible un grand nombre de soldats de nationalités diverses. Mazarin ne se fit pas faute de les prendre au service du roi (2), et plus il en trouva moins il fut obligé de recruter en France.

Néanmoins les levées de soldats nationaux demeuraient nécessaires; elles s’opéraient par compagnies (3) ou par régiments, suivant le mode indiqué pour le règne de Louis XIII, c’est-à-dire presque à l’entreprise ou tout au moins par suite d’un contrat entre l’État et un officier. En raison des nombreuses armées entretenues sous Louis XIV, il fallut trouver et mettre sur pied un nombre considérable d’hommes. En vain le gouvernement ne tint pas à la taille et défendit même de mesurer les jeunes gens qui s’enrôlaient; en vain il permit d’enrôler de 15 à 16 ans et réduisit à trois années la durée du service (4) pour les soldats nouveaux, et à une année pour ceux qui après congé s’enrôlaient, renouvelaient leur enrôlement dans leur compagnie ou leur bataillon (5). Cela ne suffit pas, les hommes devinrent

(T ) Bardin ne justifie pais son assertion au mot tertio- personnel de son Dictionnaire de l'armée de terre, à savoir qu'une espèce de presse existait sous Henri IV, et surtout que « Louis XIV faisait traquer des paysans comme des bêtes fauves ».

(2) La J filtre au temps de la Fronde, par M. Feillrt, p. 73.

(3) Il existait des compagnies isolées destinées n mettre au complet les régiments, et cela dans la cavalerie comme dans l'infanterie. Voy. mes Élément! d’art militaire, p, 26.

(i) Voyez Code militaire de Sparre, 4709, in- 42, p. 8.

(6) On pouvait s’engager à nouveau pour un temps compris entre une année, qui était le miuimum de durée, et lo temps exigé lors du premier enrôlement.

rares. De là mille procédés peu loyaux pour attirer malgré eux les habitants sous le drapeau, et flétris sous le nom général de racolage : presque partout on leur promettait une plus forte paye que celle promise par les règlements , malgré les défenses loyales (1) ; là on les enrôlait comme dragons, on leur en payait la prime puis on la leur ôtait, tout en les retenant ; ailleurs on les attirail dans des maisons suspectes, dites fours , où après une scène d'ivresse ils avaient signé à leur insu un acte d'engagement, et d’où ils sortaient pour être livrés aux capitaines. Ces moyens déplorables déconsidéraient les officiers qui les employaient et, irritant les gens enrôlés par surprise, les portaient à la désertion (2).

Louis XIV connut ces abus et chercha à les réprimer : plusieurs de ses ordonnances en font foi ; si quelquefois il ne sévit pas contre les officiers auteurs de ces impardonnables racolages, c'est que les exigences politiques continrent son cœur droit et honnête. Louvois leur prêta plus la main, car il voulait pousser son maître à la guerre et l’y faire réussir : pour cela il fallait des soldats. Les règlements déclaraient pourtant l’engagement volontaire (3) ; ce qui les faussait le plus, c’est que le régiment, la compagnie étaient une véritable ferme transmissible, une propriété, et que chacun cherchait à les entretenir par tous les moyens et au meilleur marché possible.

L’enrôlé recevait une prime d’engagement (4); mais il

(4) L’ordonnance du 20 décembre 4686 punissait ccttc fallacieuse promesso de la cassation.

(2) Rien ne le prouve mieux que Luxembourg punissnut les déserteurs ramenés on faisant couper le nez A l’un d'eux et en marquant les autres d’une fleur de lis à la joue.

(3) L’oflicier qui contraignait quelqu’un A s’enrôler était cassé et mis en prison jusqu'à ce que le roi lui eût infligé un châtiment.

(4) Sauf dans la maison du roi jusqu’en 4664, pnree que l'on tenait à y servir. Hiet. de Louvoie, par M. Camille Kocdbet, 4862, t. 1er, p. 247.

LES G l' ERRES DE LOUIS XIV.

est probable qu’elle n’atteignait pas le chiffre de la prime de levée, c’est-à-dire de la somme accordée par l’État au capitaine pour chaque homme nouveau , dix écus pour un fantassin, cinquante écus pour un cavalier monté, prime payée après la revue de la nouvelle compagnie passée par le commissaire. Deux faits font pressentir les bénéfices réalisés sur le recrutement par les capitaines propriétaires de leur compagnie. Divers commandants de place recrutaient au rabais de jeunes paysans, les instruisaient et les revendaient ensuite au moment d'une campagne pour compléter les corps. Quand Fabert lève 600 hommes à ses frais pour garder Sedan , il a grand soin non -seulement d’ôter à ses capitaines l’administration de leur compagnie et de les réduire de la sorte à leur traitement de cinquante écus par mois, mais aussi de faire enrôler par des officiers spéciaux qui lui rendent compte de tout l’argent à eux délivré en son nom pour ce service (1).

Un recrutement fait avec si peu d’avantages pour le soldat, en somme trompé, dépouillé, réduit à un faible avancement, poussé ainsi à la désertion, se trouvait déjà dans de mauvaises conditions : de longues guerres le rendirent plus difficile encore. On s’en aperçoit dès 1674, et l’on conçoit ce que durent devenir les embarras à ce sujet dans les premières années du siècle suivant, lors des misères de la guerre de la succession d’Espagne.

Les volontaires gentilshommes attirés sous le drapeau par la gloire du règne étaient assez nombreux : 120 firent la campagne de Hongrie (1664) ; il y en eut à proportion dans toutes les expéditions. Braves, téméraires même, ils se por-

(4) Bill, du i narichnl de Fabirl, 4698, ii;-1 2, sans noms île Heu de publi cation et de libraire, p. 1 23

HISTOIRE DE l’àRT DE LA GUERRE.

laient avec empressement partout où il y avait danger (1) ; mais leur accroissement môme ne pouvait combler les vides produits dans les rangs par la pénurie des enrôlés.

Pour remédier à cette pénurie , permission avait été octroyée dès 1608 de racheter les prisonniers de guerre pour les enrôler à nouveau : le capitaine de chaque prisonnier jouissait à ce sujet du privilège de rachat pendant le premier mois de la captivité (2). Cela ne suffit pas encore, il fallut recourir à d’autres moyens; nous en trouvons trois : les régiments de garnison, les milices, l’arrière-ban.

Les régiments de garnison furent d’abord destinés à la garde des places fortes, et cela seul put porter à s’y engager les jeunes gens habitant les provinces où elles étaient situées ; mais bientôt force fut d’appeler aux armées les nouveaux régiments, et l’appât qu’ils avaient pu offrir aux enrôlés disparut : ces régiments datent de 1684 (3).

Quant aux milices, c’est-à-dire aux troupes bourgeoises ou provinciales, nos armées n’en avaient jamais été dépourvues. Au moyen âge les milices communales apparaissent : pendant les guerres de religion les villes se voient obligées de pourvoir à leur sûreté par des corps régularisés , et plusieurs figurent dans les combats (4). Sous Louis XIV on rencontre des régiments de milice indiqués sur les ordres de bataille

(1) Ce pouvait être un inconvénient. Voy., par exemple, Qcinct, Mut. milit. de Louis le Grand , t. Itr, p. 586.

(î) Ordonnances dos 8 janvier <668 et 21 octobre 1673.

(3) Déjà précédemment, en 1675, on avait été obligé de composer les garnisons de nos places avtc les soldats trop faihlo», avec les petits enfant », que donnait un système de recrutement déjà tendu.

(4) Consulte* mon mémoire sur l'Art militaire pendant les iju erret de religton, § 1er.

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dès 1690 (1). Deux ans auparavant (2) ce monarque avait ordonné de lever (l’ordonnance est du 29 novembre), dans toutes les généralités du royaume, 25,050 hommes partagés en 30 régiments; ces miliciens, armés et équipés aux frais d’un village, étaient enrôlés pour deux années seulement, et furent licenciés en 1797 à la paix de Ryswick. En 1704 d’autres les remplacèrent; ceux-ci, désignés par le sort et payés sur les deniers de l’extraordinaire des guerres, ne formaient plus des corps, mais fournissaient au recrutement des troupes réglées. Dans l’origine, on ne pouvait se racheter de ce tirage ; mais on fut obligé d’accorder cette faculté aux cultivateurs en 1710 (3). Tel est le début d’un recrutement basé sur le tirage au sort : malheureusement ce n’était encore qu’un essai, et presque une exception dans l’armée en raison du petit nombre d’hommes ainsi obtenus.

L’arrière - ban fut convoqué en 1674, moins encore comme appoint que comme démonstration. Au point de vue politique , on voulait pouvoir répandre en Europe cette annonce formidable en apparence : « le roi de France vient d’appeler aux armes toute sa noblesse , » formidable seulement en apparence en effet , car la partie de la noblesse la plus virile et la plus animée de bonne volonté se trouvait déjà dans les rangs de l’armée. Le résultat prouva jusqu'à l’évidence ce fait déjà prévu.

Le gouvernement appela d’abord au service , pendant 2 mois, la moitié de la noblesse dont les domaines étaient

(1) Par exemple, dans Parmée de Piémont, commandée par Catinnt.

(?) Les milices qu’on obligeait de temps fi autre les provinces à fournir avaient été précédemment régularisées; en janvier 4677, le Roussillon était autorisé à former et à entretenir à ses frais un régiment de 400 hommes.

(3) Le prix était de 75 livres pnr tête. Lisez Héfltxions tur In milice, 4760, p. 32 et 44.

à moins de 100 lieues des frontières : un mois lui fut donné pour s’équiper. Elle parut en assez mauvais état, s’organisa tant bien que mal sous le maréchal de Créquy qui pestait d’être à sa tête, et figura 8 jours dans l'armée de Turenne qui, ce temps écoulé, n’attendit pas les ordres de la cour pour la renvoyer. Au retour, elle fut attaquée par plusieurs partisans ennemis et ne sut pas se défendre. En délivrant leur congé aux escadrons qui la composaient, Créquy écrivit au ministre Le Tellier : « Je souhaite que le roi n’ait jamais besoin de rassembler sa noblesse, car c’est un corps incapable d’action. » Et, d’ailleurs, pour parler de la portion active propre à figurer dans une bataille, il s’agissait de 25 escadrons de 80 chevaux chacun, soit en tout 2,000 cavaliers : un effectif aussi chétif ne valait pas les embarras qu’il causait.

On avait précédemment décidé que la noblesse servirait tous les ans afin de l’habituer au maniement des armes et d’obtenir de meilleurs résultats ; aussi convoqua-t-on pour 1675 la moitié de la noblesse qui n’avait pas servi en 1674; mais l’on tint compte de l’opinion si bien justifiée du maréchal de Créquy en remplaçant celte fois l’obligation de servir par un impôt. Cet impôt, fixé d’abord à 100 livres et considéré comme l’équivalent « de la levée de la moitié d’un cavalier », dispensait la noblesse de marcher personnellement et avec un équipage. Plus tard il fut réduit et taxé d’après le revenu du fiel ; on dut payer :

40 liv. d’impôt pour un fief du revenu de 300 liv. et au-dessous.

2,000 et au-dessus (4).

(4) Jolt, Convocalion de l’arTière-ban en 16Ti , Paris, 4836, p. 414.

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Tel est l’ensemble des moyens de recrutement qui ont permis à Louis XIV d’avoir à la fois près de 100,000 hommes sur pied (1), résultat prodigieux pour l’époque.

Puisque Louis XIV, malgré un système de recrutement défectueux, et d’aussi faibles moyens accessoires que les milices et l’arrière-ban, réussit à entretenir ses armées an chiffre et dans l’état nécessaires pour soutenir de longues guerres et conserver des conquêtes importantes, il faut supposer que l’état de soldat plaisait encore par quelque côté. 11 plaisait évidemment par la gloire qui resplendissait sur lui , car le soldat était alors l’ouvrier qui travaillait à reculer nos frontières, à mettre la France au nombre et au premier rang des grandes puissances. Peut-être aussi le paysan se faisait-il soldat par l’espoir d’une vieillesse assurée à défaut d’un trépas glorieux, avantage plus considérable pour lui il y a deux siècles qn’aujourd’hui. Vieux ou mutilé, il venait en effet aborder finalement et planter sa tente à l’hôtel des Invalides , à cet hôtel fondé par Louis XIV, nonseulement par esprit de justice envers les vieux soldats, mais aussi pour ne pas détourner « ceux qui auraient la volonté de porter les armes d’embrasser cette profession (2) » .

Les enrôlés avaient peu de part au xvn' siècle à l’avancement et aux récompenses : les règlements s’occupaient d’eux plutôt au point de vue de la discipline.

Ainsi, sauf quelques gratifications, les récompenses ne descendaient guère (3) au-dessous du grade d’officier. L’ordre militaire de Saint-Louis, par exemple, créé en 1693, ne

(1) 395,865 hommes à la date do <697. Consultez Recherche s sur la force de l'armée française , in-8°, 1806, p. 58.

(î) Voyez l'édit d’institution (1674).

(3) Exceptons-en quelques actions éclatantes , telles que la défense de Maastricht par Calvo (1673). s

s’accordait qu’aux officiers. Quant à l’avancement, il est inexact de dire que la noblesse seule y donnait droit; car sous Louis XIV, et avec de grandes guerres cela était inévitable, la moitié des officiers, principalement au-dessous du grade de colonel, ne possédait pas la noblesse, mais c’étaient presque tous, comme on disait en ce siècle, des fils de famille vivant noblement. Le volontaire atteignait donc aux divers grades, mais l'enrôlé difficilement : on rencontre pourtant souvent, et Saint-Simon en cite, des fils de laboureurs devenus capitaines et remplissant bien ce grade ; on en trouve encore plus s’arrêtant au grade de lieutenant (1), parce que l’achat d'une compagnie soulevait une difficulté pour ces officiers de fortune.

Le volontaire même rencontrait divers degrés à franchir avant d’être nommé officier. Une ordonnance de 1661 prescrit, pour être apte à le devenir, de monter au moins 4 gardes en qualité de soldat, 4 en qualité de caporal, 4 en qualité de sergent. Le plus souvent, à moins d’être grand seigneur, au lieu de simples journées de gardes, on faisait un stage dans chaque grade. Fabert, par exemple, débuta aux gardes françaises à 13 ans et demi, et y fut successivement soldat, anspessade, caporal ; au bout de 5 ans et demi de service il fut promu enseigne.

Quant aux grades d’officiers, plusieurs s’achetaient (2), les uns se donnaient au choix , les autres à l’ancienneté ; ceux d’officiers généraux appartenaient à cette dernière catégorie, et on ne parvenait de l’un à l’autre que suivant l 'ordre du tableau ; cet ordre, création de Louvois, souleva plus

(1) Par exemple le sergent Lafleur, du régiment de Dampierre , promu lieutenant pour uno action d’éclat pendant la défense de Grave (1674).

(î) Ceux de capitaine et de colonel.

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d’une colère, parce qu’il entrava les avancements de faveur : assurément, il consacrait l’ancienneté comme un titre à l’avancement, mais non un titre exclusif, de même qu’à la guerre le général en chef, quand il ordonnait des détachements, en donnait le commandement à l'officier qui lui paraissait le plus propre à l’exercer (1). L’ordre du tableau était d’ailleurs excellent pour régler dans chaque grade le rang (2) des officiers entre eux, et, à cette époque où les distinctions nobiliaires conservaient encore tant de prestige, ce fut un progrès militairement parlant.

Le roi, commandant né de toute l’armée, prit souvent à cette époque le commandement en chef ; on le voit, revêtu de cette qualité, diriger le passage du Rhin en 1672, et ce n’est pas sa grandeur, comme Boileau l’a dit malencontreusement, qui l’attache au rivage, ce sont les ordres à donner et sa place dans l’ordre de bataille, car un chef d’armée, dans aucune action de guerre moderne, ne se place et ne marche le premier en tête de ses troupes. Malheureusement il ne livra jamais bataille; on le vit seulement, au mois de mai 1676, faire ses dispositions et prendre le commandement de l’aile droite.

Au-dessous du roi, le ministre de la guerre pouvait exercer le commandement et renouveler, mais avec plus d’apti-

(4) Louvois disait seulement de mettre à la tOto d’un détachement de cavalerie (ou d’infanterie) l’officicr général de l’armée ayant le plus servi dans cette arme; mais la plupart des généraux d’armée, Turenno, par exemple, interprétaient plus largement leur droit do choisir et l’exerçaient comme nous disons dans le texte.

(2) Jusque là ceux du même rang, les lieutenants généraux par exemple, exerçaient lo commandement à tour de rôle, par jour, en roulant entre eux. De là une difficulté ; si lo général en chef venait à succomber, qui prendrait le commandement, le lieutenant général le plus ancien ou le lieutenant général de jour? Cette dispute out lieu à la mort de Turcune, l’armée décida et élut pour la diriger le comte do Lorge, lieutenant général de jour, mais moins pour cette raison que pour sa qualité de neveu de Turcnne.

tude, le spectacle déjà donné à ce sujet par un premier ministre, le cardinal de Richelieu. C’est ainsi que Louvois, en 1676, se fait donner par Louis XIV mission de retourner en Flandre (1) afin de diriger l’ensemble des opérations et de leur donner ce cachet d’unitc qui manquait par le peu d’entente existant entre les maréchaux d’Humières et de Schônberg, et il s’acquitte de ce rôle avec toute l’autorité, tout l’empire qui signalent son caractère. Cet empire est tel que certains chefs d’armée hésitent ensuite quand ils ne reçoivent pas de lui un ordre formel.

Relativement au commandement des armées, on disait alors général (2), pour celui qui la commandait en chef; ainsi les tableaux des ordres de bataille du temps commencent ordinairement de la sorte : général , M. le maréchal de Luxembourg , et au-dessous les lieutenants généraux, c’està-dire les lieutenants du général, les maréchaux de camp, les brigadiers. L’obéissance hiérarchique devint de rigueur; Louvois l’établit et la maintint, fort de l’appui du roi, qui ne faillit jamais à soutenir l’autorité du grade et la nécessité du devoir dans tout rang. Des trois grades d’officier général précités, les lieutenants généraux et les maréchaux de camp n’avaient pas de troupes constamment sous leurs ordres (3); les brigadiers seuls se trouvaient dans ce cas. On pouvait devenir brigadier sans être colonel (4), et commander ainsi, au moins pendant la campagne, le régiment dont on faisait

(4) Il en revenait avec le roi. Quand il fut en Flandre, le roi lui écrivit au sujet du siège il’ A ire ; « Si vous u’y étiez pas, j'aurais une grande inquiétude, connaissant, comme je sais, toutes les tfi tes qui sont avec vons. » (î) Et non général en chef comme aujourd'hui.

(3) Le titre de lieutenant général constituait primitivement une dignité; il ne devint grade que vers 4638, ii la fin du règne de Louis XIII. Au début du règne de Louis XIV, il ne se trouvait pas encore entièrement reconnu.

(4) Exemples : Catinat, Vauban , Martinet.

LES GUERRES DE LOUIS XIV

partie, anomalie bizarre provenant de ce que l’avancement ne pouvait rester entièrement fermé aux lieutenants-colonels trop peu fortunés pour acheter un régiment.

Les efforts de Louvois pour classer hiérarchiquement les officiers éprouvèrent quelque résistance chez les maréchaux, qui se croyaient égaux entre eux et n’admettaient pas qu’ils pussent être soumis à un de leurs collègues. 11 fallut commencer par un biais pour entamer cette résistance, grave en ce sens que le principe de l’obéissance semblait faire défaut là où il était le plus désirable pour l’exemple qu’il se montrât. L’ordonnance du 22 avril 1672 donna à Turenne le commandement sur plusieurs maréchaux, en vertu d’un pouvoir spécial « et sans tirer à conséquence » , nullement en raison de son titre de maréchal général, lequel datait du 5 avril 1660 et ne procurait d’autre avantage que 2,500 livres d’appointements de plus par mois (1). Cette ordonnance souleva pourtant une tempête, et trois maréchaux (2) refusèrent de s’y conformer; alors Louis XIV exprima sa volonté formelle et disgracia les récalcitrants (3).

Ce que l’ordre du tableau établit dans chaque grade pour les officiers, un classement, un pas de préséance, diverses ordonnances (4) l’instituèrent pour les régiments, et fixèrent

(1 ) Voyez Chronologie militaire, par Pinard, ehap. 4.

(2) Les maréchaux de Bellefonds, de Créquy, d'Humières.

(3) Créquy était attaché à Fouquet. — « La chute de ces trois maréchaux est surprenante; les uns les blâment, les autres les plaignent et croient qu’ils n’out pu en user autrement sans se déshonorer. » Fin du Journal d'Olivier Lefèvre dOrmceeon, publié par M. Chercel. A la p. 124 du t. 1er de ce journal, on lit que Turenne, à sa réception comme maréchal (1643), avait demandé à être reçu comme prince d’Allemagne, pour pouvoir précéder tous les autres maréchaux, ce qui lui fut refusé.

(4) Turenne en provoqua plusieurs. Voyez les Mémoires du duc d'York, année 1 653 , siège de Mouzon , arrivée devant la place d’un bataillon de 10 compagnies du régiment des gardes commandé par M. de Vautourneux, capitaine.

niSTOIRE DE l’art DE LA GUERRE.

l’ordre dans lequel ils devaient prendre rang et marcher, suivant qu’ils étaient Français ou étrangers; toutefois le résultat atteint ne fut pas entièrement satisfaisant.

11 le fut plus pour la discipline : elle s’améliora sous le rigide Louvois, sous l’honnête Louis XIV. Pendant la Fronde elle avait été détestable, les soldats ne se faisant pas faute de vivre à discrétion sur une localité, d’y interrompre le cours de la justice, de rançonner les habitants d’une ville en menaçant de mettre le feu aux quatre coins, et de martyriser des femmes en introduisant dans leur corps de la poudre à canon à laquelle ils mettaient ensuite le feu (1). Dans la première partie du règne de Louis XIV elle laissa encore à désirer, et plus tard il y eut bien çà et là, comme dans toute masse d’hommes, quelques écarts ; par exemple, celui du capitaine Doisjourdan, du régiment de Navarre, décapité en 1672 pour avoir tiré l’épée contre le maréchal de Créquy : mais, somme toute, les mesures prises par Louvois produisaient leur effet, et dès 1664, Coligny, partant pour la Hongrie, peut se féliciter du peu de poules dérobées par ses soldats à leur entrée en Allemagne. Les prescriptions de Louvois à l’égard du soldat eurent pour but d’empêcher le pillage et de punir rigoureusement tout délit grave contre la discipline. On le vit se jeter lui môme au-devant des premiers soldats qui butinaient après la prise de Valenciennes, en 1677, et quand il sut peu après que des cavaliers, voyant le prévôt de l'armée passer devant le front du camp, avaient saisi leurs armes et tiré sur lui de gaieté de cœur, il exigea un châtiment sévère (2). 11 sévissait aussi contre la désertion ;

(4) l.a Misère au temps de la Fronde, pur M. Alphonse Feim.kt, 4862, p. 494 et autre*.

(2) Le prévôt avait pour mission d’empêcher le pillage de* lieux conservés

LES GUERRES l)E LOUIS XIV.

mais, reconnaissant que la misère au milieu de longues guerres la provoquait souvent, il voulut que les officiers ne maltraitassent pas leurs soldats, ne leur infligeassent aucun traitement indigne d’un homme libre (1), leur rendissent justice et ne retinssent rien de l’argent qui leur revenait, disant avec raison que ces procédés lui semblaient les meilleurs pour la faire cesser.

Si Louvois poursuivait le pillage chez les soldats, il était plus tolérant à ce sujet envers les officiers. Feuquières vint un jour lui avouer qu’il avait gagné dans une course au travers du pays ennemi. « A quoi cela monte-t-il? dit Louvois. — A 100,000 fr. , repartit Feuquières. — Je voudrais qu’il y en eût davantage, répliqua le ministre (2). » Ce dialogue est un trait de mœurs : il rappelle Villars écrivant en cynique qu’il engraissait son veau, pour dire qu’il amassait en pays ennemi afin d’améliorer son chôteau de Vaux. Et Luxembourg (3), à Amsterdam, et l’intendant Robert, à la Haye, frappant contribution sur tel ou tel riche marchand au profit du roi. Ainsi

(outre l’action de la compagnie des sauvegardes qni agissait aussi dans co sens), d'instruire les procès, de faire exécuter les jugements, d’exercer la police h l'égard des marchands et vivandiers de l'armée. (Voyez l'Art de la guerre, par Gata, <689, <re part., chap. <4 et <5.)

(<) Lettre' de Louvois au commissaire de la Guette, <4 juin <664.

(î) Vie de Feuquières, en tète de scs Mémoire!, édit. in-<2, <730, t. I,r, p. lxxiv.

(3) C’est à Luxembourg que Louvois a écrit cette lettre (7 juillet <668) : « Quoique le roi soit fort persuadé que vous l’avez bien volé dans le pays d’où vous revenez , Sa Majesté a trouvé bon de vous donner 2,000 écus. » Par cette gratification , Louvois encourageait une grosse récolte d’argent faite par Luxembourg et dont il avait grand besoin pour continuer à entretenir la guerre. 11 marche, on le voit, sur les traces du rapace Mazarin, qui avait inventé de recourir nu pillage pour l’approvisionnement des troupes. (Feii.lbt, la Misère au temps de la Fronde , <862, p. <96. ) Louvois se trouvait tellement à court d nrgent qu’il commit en <674 la faute de vendre à nos ennemis les Hollandais des poudros devenues inutiles , au lieu de les noyer, car le premier principe d’art militaire consiste à ne pas fournir des armes à l’adversaire.

pillage de la part des chefs comme de la part du soldat, et avec un tel excès que les pays étaient ruinés et les finances du roi compromises.

Vis-à-vis de l’officier, Louvois se montra l’exécuteur inflexible de la règle et des ordres donnés. S’ils montraient dans un conseil de guerre une indulgence blâmable pour les accusés, il leur faisait imposer une amende par l’autorité souveraine du roi, et n’hésitait pas à demander la cassation de l’officier qu’ils avaient presque absous. Si le pillage prenait de trop fortes proportions : « Punissez un officier, écrivait-il au général, et vous verrez que tout désordre cessera. » Son principe, en effet, fut de ne pas reculer devant la répression envers les officiers; mais souvent il la poussa trop loin. Non content, par exemple, de les faire mettre en prison ou au cachot pour désobéissance, il menaçait de la Pastille celui qui offrait sa démission. Si l’on subissait un échec dans une opération non ordonnée, il retirait le commandement, ce qui, dans la plupart des cas, frappait juste et de haut. Si l’on se prétendait au-dessus de ses fonctions, il savait y faire rentrer avec fermeté et bienveillance. Le dialogue rapporté par M1"” de Sévigné le peint bien, lui et le pouvoir moderne, vis-à-vis des officiers : « Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état, dit-il à un officier. — Monsieur, je ne le savais pas ! — 11 faut le savoir; l'avez vous vue? — Non, monsieur. — Il faudrait l’avoir vue. — Monsieur, j’y donnerai ordre. — Il faudrait l’avoir donné; il faut prendre parti, monsieur, ou se déclarer courtisan, ou s’acquitter de son devoir, quand on est officier (1) ».

Comme accessoire de la discipline, citons aussi les restric-

(4) Lettre de M“c de Sévigné, 4 février 4689.

LES GUERRES DE LOUIS XIV

lions apportées sous Louis XIV au luxe des officiers. Ce luxe et les impedimenta qu’il entraîne constituent un obstacle sérieux à la guerre. Le grand roi, qui marchait aux années entouré de femmes et de courtisans, prêchait peu d’exemple à ce sujet : Turenne lui lit sentir combien sa magnificence nuisait à une bonne allure de la guerre, et, s’il ne se restreignit pas, il restreignit au moins les autres. En 1672, il défendit aux olficiers de faire paraître sur leur table, en campagne, plus de deux services de viande et un de fruits, et il réduisit le nombre des bagages au nécessaire.

Relativement aux bagages, le prince Louis de Bade introduisit dans les armées de l’empire une coutume qui forçait les voitures de bagages à conserver strictement leur place dans la marche : tout chariot de gros ou menu bagage quittant l’ordre assigné et se mettant en dehors était aussitôt et impitoyablement pillé (1) ; de la sorte, les officiers n’étaient pas tentés de faire venir leurs bagages près d’eux à des moments où cela eût nui, et ses marches s’opéraient régulièrement.

Les premières armées actives du règne de Louis XIV ne reçoivent qu’un faible effectif, 30 à 40,000 hommes : Turenne les préférait ainsi. Plus tard apparaissent des armées de 100,000 hommes; Luxembourg et Villars s’entendent à les faire agir, mais ils sont à peu près les seuls (2). Quand le roi commande en chef, l’armée est souvent plus forte : de 120,000 hommes environ en 1672; mais quatre ans plus tard elle descend à 60,000 hommes.

(1 ) Maximes sur l'art milil., in-4<>, 1726, ou t. VII, 2e partie, de Quitter, p. 37.

(2) Reportez-vous sur la question de3 grandes et petites années à l’observation 7 du livre m de mes Commentaires sur le traite de la guerre de Clausewitz (1853).

HISTOIRE DE 1,’aRT DE LA GUERRE.

L’organisation des armées est fort simple. Les compagnies forment des régiments, les régiments constituent des brigades, et une armée se compose de plusieurs brigades. A partir de 1 07 1 , le bataillon prend rang dans l’infanterie, dont les régiments comprennent dorénavant plusieurs bataillons, comme les régiments de cavalerie comportent plusieurs escadrons. Dès lors, on peut dire que l’organisation des armées repose sur la brigade, qui se compose de bataillons ou d’escadrons, suivant l’arme : les régiments figurent pourtant encore nominativement sur les ordres de bataille.

La brigade, instituée par Turenne, était la fraction principale de l'armée ; aucun groupe plus considérable n’existait, comme le prouve cette définition d’un auteur du temps, qui ne pourrait être faite aujourd’hui : « La brigade est une division de l’armée. » Cette brigade, suivant Puységur, aurait dû comprendre 8 bataillons ou 8 escadrons, suivant l’arme à laquelle elle appartenait ; mais en réalité, semblable égalisation fut loin d'être réalisée, principalement au début ; on voit, sur les tableaux d’armée du temps, des brigades d’infanterie de 3 à 8 bataillons, et des brigades de cavalerie de 6 à 10 escadrons (1).

L'administration des armées françaises sous Louis XIY se distingue par la mise en pratique de ce principe de Le Tellier: mettre sur pied, le plus d’hommes possible nu meilleur marché possible. S’il est vrai que les armements coûteux et jusqu’alors inusités du monarque amenèrent le ministre à se poser ce problème, le bien serailsorli de l’exagération. Pour atteindre à ce résultat, Le Tellier et son fils Louvois grandi-

(1) Par exemple, en 1 691 , k l'armée de Flandre, nux ordres de Luxembourg, et en 4693, à l'armée de Piémont, aux ordres de Catinat.

LES GUERRES I>E LOUIS XIV

rent le corps des administrateurs militaires, intendants d’armée ou commissaires, lui donnèrent une influence réelle, le rendirent presque indépendant des chefs d’armée : ainsi l’intendant d’une armée pouvait « répartir sous son nom, et sans la participation du général, les impositions et la subsistance dans le pays, ordonner du châtiment des contrevenants aux ordres du roi, régler les départements des commissaires, faire les revues à son gré ». Cette révolution au profit d’un pouvoir quasi-civil ne s’effectua pas sans opposition, et le maréchal de Créqui se retrouve encore parmi les opposants : elle avait pourtant ceci de bon qu’elle mettait l’autorité administrative, celle qui peut le mieux réduire le chiffre des dépenses, entre les mains d’hommes plus à la dévotion du ministre, et achevait ainsi de concentrer toute l’autorité militaire dans la main du roi, réforme essentielle, l’une des plus propres à empêcher le retour de la Fronde (1).

Au nombre des pouvoirs donnés aux administrateurs, citons qu’un commissaire des guerres avait le droit d’interdire un officier, et quoique cette interdiction ne soit pas bien précisée, il paraît qu'elle était la cassation plutôt que la suspension: on conçoit que ce pouvoir devait encore mal disposer les corps d’officiers envers eux, et cette inimitié entre les combattants et les non-combattants se manifeste fréquemment à cette époque. En vain Louvois, limitant avec raison les attributions de ses administrateurs, avait stipulé qu’un commissaire ne devait prétendre à -aucun commandement sur les troupes. L’antagonisme subsista, et cela se comprend assez, puisque la surveillance des commissaires était poussée au point de rendre coûteuse et souvent ruineuse pour les

(4) Il fallait la main ferme do Louvoie pour consolider cette réforme; après lui les ressorts do l’administration militaire se relâchèrent.

capitaines l’entretien de leurs compagnies (1), tellement même que Louvois cherchait parfois à mettre un colonel riche à la tête d’un régiment, en lui imposant l'obligation d’aider ses capitaines (2).

Le soldat était traité comme l’époque le comportait, ou du moins aussi bien que précédemment en soins matériels. Il recevait 3 livres de pain pour deux jours (3), mangeait de la viande autant que possible six jours par semaine (1), et touchait en sus 4 sous (5) par jour dans l’infanterie, 10 sous dans les dragons, 14 sous dans la cavalerie ; mais il couchait souvent lui quatrième dans un lit.

Les armées ne possédaient pas toujours de chirurgiens, ou du moins en avaient de peu habiles, puisqu’après Senef Louvois envoie sur le champ de bataille quatre des meilleurs chirurgiens de Paris, juste un pour mille blessés.

Un fait singulier, c’est que ce ministre, qui régularisa les payements et égalisa la solde entre les armées et les régiments de même arme, songea en 1668, effrayé par l’accroissement des dépenses militaires, à réduire cette solde et réussit, dès cette campagne, à réaliser cette mesure : ce ne fut pas, il est vrai, sans multiplier la désertion dans nos rangs, et sans se voir obligé à des concessions momentanées.

(1) Olivier Lefèvre d’Ormesson nous apprend qu’en 1666 une compagnie do cavnlerie coûtait & son capitaine 20,000 liv. d’argent, outre ce que donnait le roi, et que tout le monde murmurait de la mngniticence imposée aux troupes. Voy. son Journal , t. II, p. 451 , 468.

(2) Il eût mieux valu supprimer l'industrie des capitaines que la rendre ruineuse ; mais la France n’avait pas des finances eu assez bon état pour rembourser les propriétaires et supprimer la vénalité des charges. Au fond de toutes ces questions on pressent le besoin impérieux d’argent.

(3) C’est encore le taux actuel.

(4) Le vendredi était excepté. On peut se convaincro de l’observation des jours maigres dans la troupe en consultant les approvisionnements de siège du temps.

(5) La solde était de 5 sous, mais on retenait 1 sou pour le pain.

LES GUERRES DE LOUIS XIV

La création des magasins, pour amasser des vivres à l’avance sur le parcours présumé des armées (1), appartient au règne de Louis XIV, et l’idée, fort simple, parait être de Louvois. Par là, les opérations devinrent plus certaines, et le service des subsistances fut assuré sans maraude ni indiscipline. L’appui trouvé, on y compta trop, et dorénavant la conduite de la guerre fut subordonnée aux magasins comme * à la boulangerie, mais ce fut l’excès d’un bien. D’ailleurs, avec le système des magasins on n’épuisait pas le pays, et l’on se ménageait ainsi des ressources en même temps qu’on n’exaspérait point les populations.

Une certaine sévérité planait sur la gestion des approvisionnements : en 1672, le magasinier (2) de Joinville fut pendu pour avoir délivré des fourrages pourris et de moindre poids.

Ce fait montre qu’on emmagasinait aussi les fourrages, el cela permettait à nos armées d’entrer en campagne avant celles de nos ennemis, lesquelles, dépourvues de magasins, devaient attendre la première pousse des foins pour agir : nos armées pouvaient même effectuer des campagnes d’hiver, ayant provision assurée de fourrages secs, mais il leur en fallait une assez grande quantité, parce que nous n’avions pas l’usage de la paille hachée, comme les Allemands (3). Pourtant, dans les campagnes d’été, les Français fourrageaient encore afin d'utiliser les ressources qu’ils avaient sous la main et de ménager les leurs; quand Créquy fut surpris à Konz-Saarbruck (1 1 août 1 675), la moitié de sa cavalerie était employée au fourrage.

(1) Toutes les places reçurent un approvisionnement de six mois.

(2) Pour garde magasin , expression du temps.

(3) Mémoires de Ftuquières , chap. 60.

Malgré la présence d'administrateurs mieux soutenus par le ministre et plus vigilants, il ne se faut pas dissimuler que l’action du général restait immense encore et qu’il influait sur la conservation et la prospérité de son armée. C’est ainsi que Turenne, qui avait pris ses quartiers d’hiver en Weslphalie, après la campagne de 1672, avec des troupes fatiguées, « les rétablit pourtant si parfaitement qu ’il en composa au printemps une très-belle année (1). »

La sévérité de Louvois, l’exactitude des intendants et commissaires des guerres, les soins intelligents des meilleurs généraux ne parvinrent pas, à ce qu’il parait, à faire cesser entièrement l'abus des passe-volants , abus d’autant plus grave que l’on comptait déjà au capitaine, comme gratification, plus d’hommes qu'il n’en avait réellement (2). Les officiers se servaient, comme passe-volants, de leurs valets et quelquefois même de femmes de mauvaise vie (3) qui s'attachent aux troupes comme le lierre à ces grands chênes assez indifférents sur ce qui se passe à leurs pieds. 11 semble que cet abus des passe-volants fût inhérent à la propriété des compagnies par les capitaines, et qu’il fût môme presque nécessaire de le tolérer dans les temps de cherté excessive, ou dans les moments où nos armées ne recevaient pas régulièrement ce qui leur était dû : ainsi en Espagne , d’après l’assertion de la princesse Palatine, le duc d’Orléans ne reçut pas d’argent de la cour et fit lui-même les frais de presque tout (4).

(1) Mémoires de la Fart, Amsterdam, 1731, p. 90, 91.

(2) Manuel de l'infanterie , 1780, p. 87.

(3) Far exemple, à Messine, en 1677.

(4) Noue elles lettre* de la duchesse d'Orléans , mère du Régent, née princesse Palatine, publiée* par M. Brcket, 4" édit, en 1 vol. gr. in-18, 1853, p. 60.

LES GUERRES DE LOUIS XIV. 205

Passons aux progrès réalisés dans les différentes armes.

Louis de Gaya, auteur d’un traité de l’art de la guerre, publié à la Haye en 1689, nous apprend en sa première page que la cavalerie demeure ordinairement le tiers de l'infanterie (1). Ainsi cette dernière arme continue à gagner en prépondérance et tend décidément à former le fonds principal des armées, comme nous l’avons indiqué au début de ce chapitre. Il faut remarquer cet accroissement de l’infanterie sous Louis XIV : la marche naturelle des choses l’eût amené, parce que l’homme est encore de tous les instruments de guerre le plus souple et celui qui se prête le mieux à faire la guerre en tous temps et en tous lieux, avenir vers lequel tendait l’art militaire moderne, et dont toute grande période de guerre rapproche (2) ; mais l’on a donné de cet accroissement un autre motif, à savoir que, sous un monarque qui aimait à être entouré au milieu des camps de ses femmes (3) et de ses courtisans, la guerre de siège devait devenir fréquente , et l’infanterie se multiplier comme l’arme la plus propre à ce genre particulier d’opérations.

L’infanterie se multiplia en effet, car Louis XIV, qui débuta avec 61 régiments de cette arme, finit par en avoir 26Ü (4), chiffre considérable malgré la faiblesse numérique de plusieurs corps, et qui depuis n’a jamais été atteint en

H) C’est la proportion qui existe dans l'armée française à la bataille de Fleurit» (1690), les dragons comptés A part. Voyez ci-après dans ce chapitre le tnbleau des batailles. On admet aujourd'hui pour la guerre de plaine que la cavalerie doit être le cinquième de l’infanterie. Reportez-vous h notre dernier chapitre.

(2) Aussi l'on rencontre souvent dans la correspondance officielle du temps trace d’uue préoccupation spécia’e pour la conservation de l’infanterie.

(3) On sait que Louis XIV emmena à la fois en Flandre Marie-Thérèse, la duchesse de la Valiière et Mml' de Montespan.

(4) En 1709.

France. Chacun de ces régiments se composait en moyenne de 25 compagnies de 53 hommes, officiers comptés, soit au total de 1,325 hommes, non compris l’état-majoret les soldats en dehors du rang.

Cette arme prend une nouvelle figure à cette époque par la création des grenadiers, par l’introduction de l’uniforme, par l’adoption de la baïonnette.

Les premiers grenadiers parurent en 1667, à raison de 4 par compagnie : on les détourna vite du jet de la grenade, but de leur institution, et ils devinrent des soldats d’élite, prenant la tête du régiment et employés aux actions vigoureuses ; il y en eut à l’origine une compagnie par régiment, plus tard une compagnie par bataillon.

L’uniforme fut donné en 1670. Primitivement il constituait moins un habit militaire qu'un vêlement pareil pour tous les soldats, et l’on peut lui appliquer ce que Guébriant disait (1) d’un habit gris dont jl gratifiait chacun des Bretons qui lui arrivaient comme renfort : « Je vous habille de la même livrée (2) pour mieux faire remarquer vos belles actions. »

L’adoption de la baïonnette remonte également à 1670. Le mousquet disparaissait déjà pour faire place au fusil, non sans avoir opposé quelque résistance et fait proscrire son rival (3); mais la pique subsistait et même l’on accordait aux 20 piquiers conservés dans chaque compagnie une augmen-

(1 ) En 1642. Bill, du maréchal de Guébriant, par le Ljlbocrbur, in-f®, 1657, p. 496.

(2) Im mot n’avait encore rien d’avilissant.

(3) Par une ordonnance de 1665. On essaya vainement de construire une arme qui IDt à la fois mousquet et fusil.

LES GUERRES DE LOl'iS XIV.

tation de solde du dixième. La baïonnette adoptée en 1670 (1) avait un manche de bois, ce manche étant du calibre nécessaire pour pénétrer dans le canon de l’arme : on transformait de la sorte le fusil en pique, mais aux dépens du feu qui ne pouvait continuer; les soldats employaient peu cette baïonnette et préféraient charger ayant en main cette grande épée qui pendait à un baudrier tel qu’en portent encore les suisses de nos cathédrales, mais moins long. L’inconvénient disparut par l’invention, vers 1703 , de la baïonnette à douille (2) qui pouvait rester à l’extrémité de l’arme sans entraver le feu : alors le fusil devint à la fois arme de main et arme de jet, et la pique fut délaissée ; c’était pourtant une arme d’honneur portée par les officiers, puisque le 1" janvier 1680, quand le roi vint à Lille, il lut reçu par la garnison en armes, « Monseigneur étant la pique à la main à la tôle de son régiment. »

Dans les premières années du règne de Louis XIV, Turenne avait réduit la profondeur de l’infanterie à 6 rangs : les piquiers occupaient le centre du bataillon (3), et les mousquetaires les ailes, comme en 1610; mais le nombre des piquiers restait bien amoindri par rapport à ce qu’il

(4) L'inerofton do la baïonnette est antérieure & 1650.

(2) On attribue cette invention à Van ban : toujours est-il qu’il se prononça fortement devant Louis XIV pour la suppression de la piquo dans l’infanterie et que ce monarque se rangea de son avis. Suivant Gay de Verno» ( Traité d'art milit. et de fortification, 1805, t. Ier, p. 50), Vauban, pour proposer la suppression des piques, « partit de quelques principes tirés de la fortification et considéra la matière peut-être plus en ingénieur qu'en général d'armée. » Cette opinion ne nous paraît pas suffisamment justifiée : elle peut provenir de ce que pendant la Révolution française on s’engoua pour les piques (voy. notre cliap. vu), et l’auteur précité écrivait au sortir de celte révolution.

(3) Quand le bataillon prenait l’ordonnance carrée , les piquiers formaient encore un noyau central.

FIGURE D'US BATAILLON FRANÇAIS LE 150 HOMMES APRÈS LA SCPPRESSIO.N DES PIQUES (1703).

Tambours.

oo O o

Tambours.

(4) Iæ» 3 drapeaux indiqués fanions.

était sous Henri IV. A la suppression des piques (1703), il fut impossible de conserver les six rangs , parce que les baïonnettes des cinquième et sixième rangs ne pouvaient atteindre le front de l’ordre de bataille ; l’on réduisit donc la profondeur à quatre rangs.

C’était encore une formation à rangs ouverts, la distance entre deux rangs montant à près de 4 mètres; au moment du corn-

| bat seulement, chaque rang serrait à 1 mètre du précé-

s dent. La figure ci-contre fait

1 bien voir la formation en ba-

| taille d’un bataillon de ce temps.

Nous devons aussi rapporter à l’infanterie la simplification du nombre des drapeaux. Sous les règnes précédents il y avait une enseigne par compagnie; en 1643 on réduisit ce nombre à 2 drapeaux par régiment (1).

« 11 était naturel de penser, écrit à ce sujet un auteur, que moins on aurait de drapeaux,

sur la figure précédente 9ont sans doute de»

LES GLERRES DE LOUIS XIV. 209

plus ce signe serait respecté et énergiquement défendu (1). »

Sauf dans les camps d’instruction, les troupes manœuvraient assez rarement. Chaque garnison faisait l’exercice le dimanche, et c’est uniquement quand Martinet, lieutenantcolonel du régiment du roi, et homme spécial comme instructeur, fut chargé de l’inspection de l’infanterie des frontières (1668) que l’habitude fut prise de faire exercer chaque jour les soldats de la garde montante : la régularité qui en résulta produisit les meilleur effets ; peu à peu l’infanterie française se rapprocha , eu fait de manœuvre , du régiment du roi, qui était un modèle.

Le fantassin de cette époque se trouvait moins approvisionné en coups à tirer que le soldat d’infanterie de nos jours : on n’exigeait que 8 ou 9 charges pendues à la bandoulière, au lieu des 25 ou 30 cartouches portées dans nos gibernes modernes. On vit des cartouches à fusil à partir de 1690, mais ne contenant encore que la charge de poudre et non la poudre à amorcer (2) : un règlement de 1703 (3) en mentionne l’usage.

11 existait une arme intermédiaire entre l'infanterie et la cavalerie, ou plutôt un corps de fantassins h cheval : ce sont les dragons armés de fusils à baïonnette, instruits à la manœuvre à pied comme à la manœuvre à cheval. Nous avons dit dans un des chapitres précédents (4) que leur création remontait au milieu du xvic siècle, et que c’était une création française. Cette troupe jouissait d'un

(4) Mal du régiment de Chamjiogne , par Rocx DE Rochelle, 4839, p. 207.

(2) Voyez la Technologie des armea d feu du capitaine prussien Mohitz Mbtek, traduction française.

(3) Celui du 2 mars 4703.

(4) Chap. il de ce volume, g 2.

avantage, celui de pouvoir mettre facilement pied à terre, et , h défaut d’infanterie , on est souvent obligé d’avoir recours à cette manœuvre, comme le fit Coligny dans la campagne de 1664, en Ilongrie, six jours avant la bataille de Saint-Gothard , au milieu d’une grande reconnaissance effectuée par Montecuccoli.

L’arme des dragons formait tellement corps à part, considéré comme n’appartenant ni à l’infanterie ni à la cavalerie, que les ordonnances du temps, en parlant des hommes de troupe, s’expriment toujours ainsi : «... cavaliers, dragons et soldats. »

Les dragons se multiplièrent beaucoup sous Louis XIV, qui en trouva un seul régiment dans l’armée française, en créa un second en 1659, puis porta en 1690 leur force totale à 43 régiments. Il est possible que Lauzun, colonel général de cette arme, ait contribué à cette augmentation pour donner plus de relief à sa charge; mais elle se justifie également par un autre motif : les dragons conviennent aux longues guerres, c’est un genre de cavalerie qui a de la solidité, et pourtant résiste aux fatigues. Louis XIV se trouva bien d’en avoir beaucoup, et plus tard, dans ses guerres d’Espagne, Napoléon 1" l’imita (1).

Louis XIV créa dans la cavalerie deux nouveaux corps : les carabiniers et les hussards. Les premiers, qui doivent leur nom à la carabine rayée dont ils étaient armés, datent de 1691 et commencèrent par être des soldats d’élite dispersés dans les divers régiments pour aboutir au régiment Royal-Carabiniers, fort de 20 escadrons. Les seconds paru-

(1) Voyez ci-après notre chap. vu. — Ajoutons que Feuquières voulait moins de dragons, disant qu’à pied ils résistaient mal à une infanterie véritable, et qu’à cheval la longueur de leur fusil les embarrassait.

LES GUERRES DE LOUIS XIV. • 211

rent dans la campagne de 1692 : imitation des Hongrois (1), ils portaient un sabre recourbé, avaient des étriers fort courts afin de mieux sabrer, montaient des chevaux légers et combattaient en éparpillement; nous en eûmes 1 régiment en 1693 et 2 pendant la guerre de la succession d’Espagne; depuis les hussards ont toujours figuré dans toutes les armées modernes.

En dehors de ces deux créations et des dragons formant la grosse cavalerie, se trouvait la cavalerie légère, qui comprenait des carabins, des cuirassiers et de la cavalerie proprement dite : les cuirassiers, ainsi classés dans la cavalerie légère (2), nous montrent que l’on n’entendait pas encore comme aujourd’hui le partage et les dénominations de la cavalerie. De l’ancienne armure de l’homme d’armes, ces cuirassiers n’avaient conservé que le casque et la cuirasse.

Toutes ces cavaleries se rangeaient sur trois rangs de hauteur : le régiment était à plusieurs escadrons, et l’escadron à plusieurs compagnies. Une compagnie comptait une cinquantaine de cavaliers ou maîtres.

Il paraît que la cavalerie n’ciïectuait plus ses feux uniquement par rang ; les trois rangs tiraient à la fois, puis chargeaient à l’arme blanche (3).

Elle chargeait au trot, souvent môme au petit trot, et le pistolet en main (4); cela, sans doute, n’empêchait pas parfois d’attaquer au galop, mais sans que ce fût la règle.

(4) En 4637, au siège de Landrecies, on voit figurer dans nos rangs cinq compagnies hongroises, mais non équipées comme les hussards de 4692. Voyez CaiLLET, l' Administration tout Richelieu, t. Il, p. 455.

(2) Les carabiniers faisaient également partie de la cavalerie légère.

(3) Cela semble résulter de la figure de la page 224 des Devoiri militaires.

(4) « Nous vîmes venir h noua un gros de leur cavalerie toute fraîche,

Fourilles contribua beaucoup au progrès de la cavalerie, principalement à celui de ses manœuvres, pendant le règne de Louis XIV : cet officier avait servi comme capitaine en 1630 dans la guerre conduite en Piémont par Richelieu.

N’oublions pas de dire que c’est le temps de la splendeur des troupes prétoriennes : en Turquie, les Janissaires; en Russie, les Strélitz ; en France, la maison du Roi. Cette dernière n’atteignit jamais le chiffre de 40,000 hommes attribué aux Strélitz : elle se composait d’une dizaine de mille hommes et constituait une forte réserve d’infanterie et de cavalerie ; les emplois d’officiers y étaient très-multipliés.

L’artillerie devint une arme complexe du moment où la mission de fournir l’armée de toute sorte d’armes lui incomba. La définition suivante donne une idée exacte de son service pendant le règne de Louis XIV : « L’artillerie, dit de Gaya (1), est une provision de toutes les armes et outils nécessaires à la guerre, tels que sont les canons et leurs affûts, les boulets, les bombes, les mortiers, les pétards, les grenades, les cartouches, les barriques de poudre, de balles et de mèches, les saucissons, les boulets rouges, les goudrons, les fascines goudronnées, farcies de grenades, toute sorte d’armes, les haches, les faux, les pelles, les piques, les coignées, les échelles de bois et de corde, les chevaux de frize, les madriers, les solives, les planches, les tonneaux, les cordages, les pontons ou bateaux à faire des ponts, et toute sorte de feux d’artifice. » Et le même auteur ajoute : « Tout cela ne se traîne pas après une armée sans un grand

qui s'avançait nu petit trot le pistolet à la main, u lutation de ce qui cet amW au chevalier de Feuquerolle à la bataille de Hamilly, PariB , 17ïî, in-16, p. 9.

(1) L’Art de la guerre, Ir* partie, chnp. 18.

LES GUERRES l)E LOUIS XIV. 213

nombre de voitures, de chevaux et de gens destinés pour la conduite de cet attirail. »

Le charroi de l’artillerie, très-considérable pour les fortes armées de ce temps, s’effectuait d’une façon différente de ce qu’il est aujourd’hui. On levait au moment d’entrer en campagne les mulets nécessaires pour le transport des pièces, et les conducteurs étaient requis en même temps, conducteurs civils, ce qui offrait des inconvénients, mais dura jusqu’il la Révolution. Comme l’artillerie ne pouvait encore aller rapidement dans les chemins difliciles, elle se contentait de suivre l’armée et ne la rejoignait qu’au jour d’action : elle marchait par brigade de dix pièces. Chaque pièce en batterie avait son canonnier, son commissaire, et au moins 4 servants; le canonnier rafraîchissait la pièce avec l’écouvillon humide et y mettait la poudre, la bourre et le boulet; le commissaire, espèce de chef de pièce, la pointait et y faisait mettre le feu.

Sous Louis XIV, les troupes d’artillerie apparaissent. Le régiment des fusiliers du roi (1), créé en 1671 pour la garde des pièces, jusqu’alors confiée à la meilleure infanterie, devient en 1693 le régiment Royal- Artillerie : il comprend 4 compagnies de mineurs dont la première date de 1673.

On commence à employer l’artillerie en masses formidables : à Malplaquet, une seule batterie comprend 50 canons.

L’artillerie se trouvait, comme par le passé, chargée de la construction des ponts en campagne.

Elle préparait, outre les ponts fixes, des ponts volants. A

(I) En 4643 il avait existé momentanément un régiment de fusiliers du roi, mais <t cheval.

la fin de 1671 , nous en avions eu, dans l’électorat de Cologne, un capable de transporter à chacun de ses voyages, qui prenait une demi-heure, 500 hommes et 100 chevaux. A défaut de ces ponts, les plus simples de tous, on passait à gué, même en ayant de l’eau jusqu’aux épaules : en 1645, Villequier fit traverser la Colrne, rivière de Flandre, à 4,000 hommes en entrant dans l’eau jusqu’au cou.

Les brûlots, les machines infernales demeuraient encore de son ressort, comme aussi la construction des estacades placées sous l’eau pour barrer un fleuve et s’opposer, à peu de distance d’un pont, à l’approche de tout corps flottant dont le choc non amorti devenait dangereux.

Quant au génie, il commence à posséder des troupes. Après bien des instances, vers 1681 (1), Vauban obtient la création d’une compagnie de sapeurs (2) et en prend le commandement avec le titre de capitaine-colonel.

Les ingénieurs sc divisent en ordinaires et extraordinaires; ces derniers conservent leur charge dans l’infanterie et, moyennant un supplément de 500 livres de traitement, sont obligés de venir aux sièges lorsqu’on les y mande. Ils ont tous le grade de capitaine; quelque-uns, Vauban le premier, commencent à devenir brigadier et même maréchal de camp.

Ces ingénieurs mettent en pratique une fortification bastionnée et rasante, mais hors de là ne descendent pas à des arguties purement géométriques. La fortification de Vauban, qui leur sert de type, est simple : elle se distingue par « la

(4) Et non 4674 , car en 4676 Louvoie en parle encore comme d’un projet.

(2) La première idée ( il s’agit alors d'un régiment de cette sorte de troupes) remonte à 4 672 et appartient A Vauban. — En 4686, 1a compagnie de sapeurs existante compte 200 hommes.

LES GUERRES RE LOUIS XIV

justesse des proportions, la parfaite convenance des détails, le nombre strictement nécessaire des ouvrages (1)». Ses bastions restent spacieux, ses flancs sont mieux inclinés, sa ligne de défense plus courte, ses demi-lunes plus saillantes que par le passé. 11 sait dérober le corps de place aux effets du ricochet, et tirer pour la défense un grand parti des eaux : il aime les vastes camps retranchés sous les places, témoin celui de Dunkerque. 11 excelle à plier la fortification à la nature et aux particularités du terrain , difficulté réelle comme toute application d’un art : il saisit à merveille l’ensemble d’une frontière, le fort et le faible de tel point, ne veut fortifier que des localités utiles et bien choisies, et, à la paix, propose souvent de céder telle ou telle place que la France peut perdre sans aflaiblir sa frontière.

Vauban emploie les troupes aux travaux de fortification : chacun se rappelle le fastueux voyage de Louis XlVen 1671, le voyage aux trois reines, pendant lequel 30,000 fantassins travaillèrent sous sa direction, sous les yeux du monarque, aux fortifications de Dunkerque et de Tournay.

Vauban avait remplacé, comme surintendant des fortifications, le chevalier de Clerville, contre lequel il fut obligé de lutter pour montrer son talent naissant. Son successeur comme chef du corps des ingénieurs militaires, car il n’en eut pas en qualité de commissaire général des fortifications, se trouva dans une situation différente et dut marcher dans la voie tracée par la grande réputation dont il prenait l’emploi.

Au sujet des deux hommes entre lesquels Vauban se trouve encadré comme chef des ingénieurs militaires ,

{<) Voyvï Utilité d'une édition det œurret complétée de Vauban, <848,

disons qu’à cette époque les longues guerres et les accroissements de territoire obligèrent à une grande mutabilité dans le personnel des ingénieurs, ce qui nuisit à la solidité des ouvrages et à la bonne économie dans leur construction, parce que la plupart de ces officiers connaissaient trop peu les ressources et les usages des localités où ils venaient prendre la conduite des travaux (1).

Il ne faut pas quitter la fortification de cette époque sans dire un mot de la fortification de campagne, car ce qui précède s’applique à la fortification des places de guerre, à la fortification dite permanente. On construisit alors non-seulement des retranchements dans les batailles, pour couvrir des villages comme à Nerwinde, ou des carrefours de route, mais on éleva également d’immenses lignes, en les appuyant soit à la mer, soit à une rivière, soit à une forteresse : ces liyues, dont celles forcées à Denain, et celles établies un peu plus tard en Russie du Dnieper au Don (lesquelles s’étendaient derrière des affluents de ces fleuves qui en formaient comme le fossé), fournissent des exemples, couvraient toute une frontière ; elles furent une erreur de l'époque, et depuis, instruit par l’expérience, on y a renoncé parce que presque toutes furent forcées, ce qui devait être ; trop étendues, en effet, elles n’étaient pas gardées partout et offraient une multitude de points faibles.

Ces lignes, après avoir servi pendant une campagne, subsistaient et pouvaient être réparées et fermées de nouveau pour les besoins d’une autre guerre. Elles partageaient, pour ainsi dire, l’échiquier des opérations en cases connues à

(1) Lt Di recteur général dt> fortificalioru , Rltribuc n Vauban , la Haye,

LES GUERRES DE LOUIS XIV. 217

l’avance, ayant souvent aux angles les places fortes (1).

Dans l’intérieur de ces cases, il sc trouvait des positions toutes connues à l’avance : les armées les connaissaient et on y revalait comme dans les lignes ; quelquefois on luttait pour s’en emparer, et les obtenir sur l’adversaire était un présage de succès (2). Une fois obtenues, on y campait : certains de ces campements sont restés célèbres. Rien n’indique mieux la lenteur des opérations et l’allure compassée de la guerre que la perpétuité de ces camps et de ces lignes fortifiées.

Les camps de cette période, souvent entourés d’un retranchement, se distinguaient par une grande régularité ; coupés de rues droites et alignées'(3), ils offraient en tète les armes rangées en faisceaux, puis les drapeaux et étendards, les tentes de soldats, les cuisines, les officiers, l’état-major. Chacun retrouvait aisément sa place, comme dans les camps romains; mais au lieu d’être carrésà l’instar de ces derniers, ils étaient allongés et conservaient sur leur front de bandière juste l’étendue de l’ordre en bataille des troupes y logées.

Une armée campait quelquefois sur le nombre de lignes qui lui avait servi dans la marche, pour conserver sa formation et se remettre plus facilement en mouvement : ainsi en

(4) Les lignes des alliés à Denain commençaient & l'Escaut, entre Denain et Lourcbes, et finissaient à lu Scarpe, vers Murchienne; leur but était de couvrir le passage de leurs convois contre les partis sortant de Cambrai. Pour élever ces lignes, on s'était servi d’anciennes lignes faites par les Français en 4709.

(î) a C’est presque toujours dans le choix des camps et des postes que résident les succès de la campagne, n (Mémoire» de Feuquiire», chap. 50.) Feuquières cite comme judicieusement choisis les camps pris on Flandre en 4709 par Villars jusqu’à celui de Malplaquet.

(3) Entre les tentes de soldats couraient des mes larges de 8 pieds , et entre la cavalerie et l'infanterie une rue de 50 pieds. ( Les Devoir» militaire», 4673, p. 433.)

1677, le maréchal de Créquy campe comme il avait marché, sur cinq lignes, en occupant toujours le poste de Pont-à- Mousson, et en maintenant son quartier à Morville. Quand il change la situation de son camp, il sc place sur quatre lignes seulement (1).

Ce nombre de cinq colonnes de marche avait lieu uniquement quand le terrain s’y prêtait : en général, une armée marchait sur trois colonnes. Si l’ennemi se trouvait sur le flanc droit de l’armée, on faisait cheminer les accessoires à gauche et vice versà , afin qu’ils fussent toujours sur le côté le moins exposé (2). De même, si l’on craignait une attaque en queue, on les mettait en tête, et inversement (3).

Les marches de ce temps s’effectuaient avec lenteur, au moins comparativement aux nôtres.

Néanmoins il y avait danger à laisser trop d’éloignement entre la tête et la queue d’une armée : Condé attaqua le prince d’Orange à Senef (11 août 1674), parce que les troupes de ce dernier donnaient ainsi prise contre elles au moment où elles passaient sans précaution le défilé de Senef.

Cette même année, Turenne (4) opère une marche remarquable, qui lui procure la victoire à Sintzheim : pendant que

(1) Voyez Histoire militaire de Louis U Grand, par Quincy, t. I“r, p. 546.

(2) Maximes sur l'art militaire , 1726, in 4°, chez Mariette, ou t. VII, 2' partie, de Quincy, p. 39 et 40.

(3) Les Devoirs militaires, 1673, p. 110.

(4) Au dire de l'un de ses historiens, ce grand général se trouvait embarrassé. A la tête de 22,000 hommes contre 35,000, menacé de la jonction de son adversaire avec l’électeur de Brandebourg, ce qui eût augmenté encore la disproportion des forces, a il ne put trouver de ressources que daus une grande résolution d’aller droit aux ennemis... Si le succès était heureux, il arrêtait leurs desseins présents , et gagnait de la réputation et des mesures pour l’avenir) s’il manquait de fortune, la France n’en serait pas plus exposée, puisque, avant de combattre, il était dans l’impossibilité de s'opposer A leurs progrès, s Mémoires des deux dernières campagnes de il. de Turenne en Allemagne (par Descuamps), Strasbourg, 1734, in-12, p. 65.

LES GUERRES DE LOUIS XIV

son adversaire, le duc de Lorraine, après avoir manqué son dessein sur la Franche-Comté , le croit encore à quarante lieues, il « juge, raconte le marquis de la Fare, si précisément de la route qu’il tiendrait et du temps qu’il emploierait à faire sa marche, qu’il résout d’assembler en passant tout ce qu’il pourrait de troupes dispersées dans ces quartiers jusqu’à Philippsbourg, sûr, à ce qu’il disait, de rencontrer le duc de Lorraine vers Sintzheim. L’effet fit voir qu’il raisonnait juste. »

A la fin du mois de novembre de cette année, obligé de battre en retraite devant le grand électeur (1) et le duc de Bournonville, Turenne évacua l’Alsace pour s’en rendre maître à nouveau ; à cet effet, par une marche secrète fort admirée, il rentra en Lorraine, prit par Belfort, Grun et Mulhausen, rejeta de ce dernier point une division de Bournonville, vint sur Colmar, puis sur Turckeim battre le grand électeur, et contraignit ainsi les impériaux à repasser le Rhin.

Citons parmi les belles marches de ce temps celle accomplie par Villars en 1703, pour joindre l’électeur de Bavière par la vallée de la Quinche et les Montagnes-Noires. Son avant-garde comprenait 18 bataillons et 20 escadrons ; il la suivait de près avec le gros de son armée. Des postes fortifiés l’arrêtent ; il les emporte en dépit des troupes qui les garnissent. Tels sont Haslach, Pibracet divers autres. A Hornbec, 4,000 hommes fortement installés tiennent le milieu de la vallée et ferment le passage ; il réussit néanmoins à se rendre maître de la ville et du château. Après Hornbec, le chemin se trouve dominé durant deux lieues de long, mais heu-

(1) Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg, père du premier roi de Prusse.

reuscmenl l’ennemi n'occupe pas les crêtes et n’a pas barré le chemin du fond, quoique 50 arbres eussent suffi. Ce fait semble montrer que l'adversaire renonce à l’attendre. Il atteint ainsi Willinghen, au débouché des Montagnes-Noires, lance des boulets rouges sur cette ville et la dépasse à son regret, le pain lui manquant et l'électeur n’ayant pas traversé la limite de ses Etats. Du 28 avril au 8 mai, il avait franchi plus de 80 kilomètres du terrain le plus abrupte et le plus défendu, en onze jours de marche continuelle dont aucun ne s’était passé sans combat (1).

Feuquières fait encore l’éloge de la marche exécutée en 1676 par le maréchal de Schonberg, pour se retirer devant le prince d’Orange, après lui avoir fait lever le siège de Maastricht : malgré la supériorité des forces de son adversaire, le général français sut ménager ses mouvements et se couvrir du Jaker, de façon à entrer dans la Mehaigne et à gagner Charleroi sans être entamé ; il accomplit ce parcours avec une régularité que Louvois avait annoncée à l’avance à Louis XIV (2).

En 1694, Luxembourg, par sa diligence, parvint à regagner une avance de trois marches que le prince d’Orange avait sur lui, ce qui empêcha ce dernier de jeter des ponts sur l’Escaut et le contraignit à finir la campagne à Rousselaer, pendant que les Français subsistaient aux dépens du pays de Courtray.

Il existait auprès de chaque armée un capitaine des guides: cet officier devait avoir auprès de lui assez de guides disponibles pour en fournir aux détachements et convois qui en

(1 ) Vie de Villare, par Asquktil, t. I", p. 470-482.

(2) Histoire de Louvoie, par M. Roussf.t, 4862, t. II, p. 246, 247.

LES GLERRES DE L0UI8 XIV

avaient besoin ; il se les procurait en allant avec quelques cavaliers, dès l’arrivée au lieu de campement, sommer les châteaux et forts des villagesvoisins de luienlivrer, à charge par la localité de répondre d'eux (1) .

Ne cessons pas de parler des marches sans mentionner l’admirable retraite (2) exécutée en septembre 1 686, du fond de la Bessarabie aux frontières polonaises, par le roi de Pologne Jean Sobieski : ce monarque effectua cette marche rétrograde de 40 jours, étant talonné par un ennemi innombrable (3), en butte à une immense poussière soulevée par le vent ou à un incendie presque constant le long de sa route, et de plus dénué de vivres pendant la moitié du temps (4).

Louis XIV, on le sait, se complaît dans les entreprises grandioses : c’est un effet de son caractère, et celte prédilection de la grandeur, il a su, quoiqu’on ail dit et écrit, car il n'est pas de supériorité sans dénigrement, il a su la maintenir et la justifier pendant son règne plus que tout autre monarque. En fait d’entreprises de ce genre, chacun se rappelle les Français attaquant à la fois, en 1672, quatre places : Arnheim, Deventer, Zutphen et Doesbourg, ensemble d’opérations ijue Louis XIV lui-même a caractérisé comme il suit (a) : « La postérité aura peine à croire que j’aie pu fournir de troupes, d’artillerie et de munitions assez abondamment pour des entreprises de la considération de celles-ci. Cependant, j’avais si bien pourvu à toutes choses, et mes

(1) L'Art de la guerre, pnr Gata, p. 33, 34.

(3) Déjà en 1635 le cardinal de Lavulette avait effectué une belle retraite (en 13 jours) de Mayence à Metz.

(3) Les Turcs.

(4) Reportez-vous au livre xi de l 'Hitloire de Sobietki, par M. de Sal-

VAKDY .

(5) Mémoire de Louis XIV sur la campagne de 1673.

ordres furent exécutés avec tant de régularité et de justesse par les soins du marquis de Louvois que l’on ne manqua de rien à tous les sièges. »

Une question se* présente. La stratégie des généraux de Louis XIV répond-elle au grandiose des conceptions de leur souverain et maître? Oui, celle des généraux de premier ordre, celle de Turenne, de Luxembourg, de Vauban , de Villars.

Turenne émettait l’avis qu’il fallait faire peu de sièges et livrer beaucoup de combats, opinion remarquable après la méthode compassée des Espagnols sous Philippe II, après les nombreux sièges des guerres de religion, et au moment où le chef de la France aimait la guerre de sièges, pendant laquelle il pouvait montrer son amour de l’ordre, ses talents administratifs, sans être privé de l’entourage d’une cour fastueuse. Turenne pensait que les places devaient se rendre par suite de l’habileté des opérations exécutées en plaine, opérations combinées souvent pendant toute une campagne. Il a donc compris la stratégie comme plus tard Napoléon, tout en la pratiquant sur une échelle moindre, et c’est à lui qu’il faut rapporter les débuts de la supériorité des Français en stratégie : cette fois on n’attribuera pas, je l’espère, en dehors de la France, mon opinion à l’exagération de mon patriotisme, car elle appartient à un auteur allemand, à Bulow.

Quand le général Lamarque déclare (1) admirables les plans de campagne et les marches de Turenne, il indique qu’il tenait la campagne mieux que ses adversaires. Peuton en douter en le voyant, lorsqu’il vieut en Allemagne au

(1) Encyclopédie moderne, article Bataille.

LES GUERRES RE LOUIS XIV

secours des réformés (1645) et que les magasins, les ressources lui manquent, ordonner au soldat de moissonner et de faire lui-même son pain (1). Cette méthode a été imitée depuis, et ce qu’on a appelé en Algérie faire vivre les troupes à la manière arabe n’est pas autre chose.

On a dit en parlant de Turenne : « Il concevait des opérations pour lesquelles il aurait fallu des armées plus nombreuses que celles qu’il avait habituellement commandées (2). » Cela signifie que Turenne combinait le plan de campagne entier, celui auquel pouvaient prendre part toutes les armées mises sur pied par la France, non qu’il arrêtât ce plan, Louis XIV se réservait ce soin, mais il était souvent consulté, et ses avis suivis au moins à l'égal de ceux du ministre de la guerre.

Condé n’a pas fait faire à l’art militaire les mêmes progrès que Turenne : il savait moins obtenir du soldat, non pour une bataille, mais pour l’ensemble de la conduite militaire, et jamais il n’eût donné aux Français, comme son émule, la patience et l’art de supporter les fatigues et les mille maux de la lutte. Toutefois, s’il savait moins bien conduire la grande guerre, s’il n’entendait pas la stratégie à l’égal de Turenne, il savait se plier aux vues de ce dernier qu’il aimait consulter; ainsi, en 1672, il s’opposa à la guerre de sièges préconisée par Louvois. Homme des grands coups, il lui répugnait aussi de voir nos troupes disséminées dans les places, et la France ainsi hors d’état d’en appeler à la décision d’une bataille : il eût voulut dans ce cas, non 60,000 hommes, mais au moins 100,000 obéissant à l’impulsion de son épée.

(1) Rocçüancoubt, Court d'art cl d'histoire militaires, t. I,r, p. 544.

(2) CAJUUOK-N18X8, Uittoire de l'art militaire, t, II, p. 94.

HISTOIRE I)K I.’aRT DE LA GUERRE.

Luxembourg, malgré sa vanterie, malgré son faible pour l’argent et les femmes, est un des meilleurs stratégisles de ce temps; non-seulement il manie avec aisance une nombreuse armée, mais il manœuvre avec souplesse, et durant un long parcours, comme le prouve sa marche habile de 1694, déjà citée.

Vauban, qui semblerait devoir préférer les sièges, se montre également le partisan de la guerre en rase campagne et aux grandes allures : c'est que les esprits éminents savent s’élever au-dessus de leur intérêt propre pour considérer et faire prévaloir l’intérêt de la chose publique. Ce célèbre ingénieur trouve, en 1676, que nous possédons trop de places avancées et que cela réduit, d’une manière nuisible, notre armée d'au moins 12,000 hommes. En 1690, il couvre avec quelques troupes les places de la Flandre maritime et tient la campagne, prêt à se jeter dans celle qu’attaquerait l’ennemi. Plus lard, quand il commande une armée, après la défaite de llamillies (1706), il sait prendre de telles dispositions (1) que Marlborough se voit obligé en face de lui de modifier sa ligne d’opérations : c’est bien comprendre la situation stratégique et en tirer parti.

Les talents stratégiques dont nous venons de parler sont remarquables, car Louis XIV ne possédait pas l’entente de la guerre vive et audacieuse, ou du moins il avait trop de prudence pour oser s’y abandonner. 11 hésitait souvent et donnait parfois des ordres méticuleux : ses hésitations finissaient parle réduire à l’inaction ; ses ordres trop précis, trop détaillés indisposaient quelques généraux, témoin Turenne

(I) Trop faible pour secourir Ostende investi, le vieux maréchal songe à conserver Ypres, menacée par Marlborough, Nieuport, Dunkerque et Bergues. Il se retranche avec ses troupes derrière l'Yper et fait construira sous

LES fil; ERRES DE LOUIS XIV.

répondant à Louvois (1) : « Je ne crois pas qu’il fût du service de Sa Majesté de donner des ordres précis de si loin au plus incapable homme de France ; » témoin aussi Villars, écrivant trente ans plus tard (2) au ministre Chamiliard : « Ce qui est arrivé après Kehl, lorsqu’on m’a blâmé d'avoir ramené l’armée en France, a fait une impression sur mon esprit, laquelle se détruira ; mais on est homme, et une certaine activité qui m’a fait agir, jusqu'à présent sans trop consulter, une fois désapprouvée, ne se rétablit pas tout d’un coup. »

Ces ordres ne sortaient pas de l’uniformité. On entrait en campagne au printemps ; en automne, à la mauvaise saison, les troupes prenaient leurs quartiers d’hiver et les maréchaux rentraient à Versailles. L’année suivante, la guerre recommençait dans les mêmes conditions.

Ainsi la stratégie naît en France en dépit des dispositions du roi : c’est qu’elle se trouvait dans les nécessités du moment. Nos principaux adversaires, Montecuccoli, Eugène de Savoie et Marlborough, la pratiquaient contre nous : Montecuccoli qui, en 1673, joue Turenne par une marche digne de faire sa réputation; le prince Eugène, dont la manœuvre pour délivrer Turin, en 1706, sera toujours citée avec éloge (3) ; Marlborough, qui sait combiner une marche hardie

Dunkerque un vaste camp uni au fort Louis par des lignes dont la trace se voit enoore : ces lignes communiquent avec les places de l’Artois maritime par des routes et des canaux que l'ennemi ne peut couper. En outre, il court à l'improviste d’une place h l’autre et trompe l'adversaire sur celle qu’il songe & défendre en personne; fait capital, car, cette dernière, l’ennemi n'eftt osé l’attaquer. Par ces moyens, il sauve le pays sans l’inonder comme le voulait Villeroi, et pourtant cette inondation qu'il repousse constitue une manœuvre particulièrement spéciale à l'art de l’ingénieur militaire.

(1) 9 septembre 4673.

(2) 23 avril 4703.

(3) A la tâte de 30,000 hommes et sans place pour appui, il osa effectuer une marche que peu eussent tenté et qui lni permit de joindre les débris de l'armée défaite du duc de Savoie.

de 400 kilomètres de Maestricht à Schellenberg et la mettre à exécution en 33 jours (1704). 11 fallait bien répondre aux inspirations stratégiques de ces redoutables adversaires ; on ne pouvait le faire à son tour que par des conceptions de stratégie. En vain Louis XIV témoignait-il sa satisfaction quand on réussissait à faire affront à l'ennemi sans rien hasarder (1); les généraux ordinaires se soumirent, mais les grands généraux ne tinrent compte du désir du monarque et hasardèrent, car en agissant stratégiquement on joue toujours plus gros jeu qu’en se bornant à une défensive circonscrite. Voyez plutôt Villars, ce dernier des grands généraux du grand roi : audacieux et vif, assez pour avoir vaincu à Hochstaedt (première bataille de ce nom, 1703), et pour brusquer la soumission des places fortes, comme il projette, en 1705, de tourner lesquartiers ennemis échelonnés le long de la Sarre, plan stratégique bien conçu et qui fait honneur à son initiative, quoiqu'il n’ait pu être misa exécution; comme il veut hardiment, cette même année, marcher survienne et croit à la réussite de ce plan, que le faible Maximilien, électeur de Bavière, arrête et paralyse alors que le prince Eugène en fait l’éloge (2) ; comme il dit à Louis XIV pendant le siège de Lille : « Turenne, notre maître à tous, avait pour maxime qu’il faut combattre pour sauver les places de première ligne, parce que plus tard on se verra toujours forcé de combattre pour celles de la seconde. »

Remarquons combien peu l’on sait encore profiter de la victoire. Après la seconde bataille d'Hochstaedt (1704), perdue par les Franco-Bavarois, si les alliés, au lieu de persister

(< ) Il n’en fut pas toujours de même : ainsi , avant Denoin , réduit à une armée, le roi prescrivit à Villars de combattre.

(2) Reportez-vous à Quinze années du régne de Louis XIV, par Ernest Mo&et, t. I,r, p. Ï18, 34 9.

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LES GUERRES DE LOUIS XIV

dans une série d’actes décousus le long de nos frontières, avaient concentré leurs forces et opéré sur une direction unique, Louis XIV eût peut-être succombé (1), ou du moins il eût été amené à confier le salut de la monarchie à une dernière bataille où nos dernières ressources et sa personne se fussent trouvées engagées. On n’osait pas marcher au cœur du pays ennemi et menacer sa capitale : ce progrès stratégique était réservé au xix" siècle.

C’est surtout au sujet des opérations stratégiques que le secret devient nécessaire. Quincy l’énonce, disant : « Les desseins d’un général doivent être fort cachés, puisque la plupart des opérations de guerre ne réussissent qu’en gardant un très-grand secret (2). » Louis XIV, ses ministres, ses généraux observèrent admirablement cette condition de la guerre : en 1678, par exemple, lors du retour précipité des Français en Flandre, ce monarque, marchant sur Gand pour l’investir, ne divulgua son secret à personne et suivit de mauvaises routes au grand déplaisir de sa cour ; aussi ce secret bien gardé amena une prompte reddition de la ville sans que ce succès imprévu nous coûtât plus de 40 hommes, et cela pendant que nos troupes investissaient quatre autres places. Celer ses desseins, puis le moment venu précipiter l’action, n’est-ce pas opérer en politique autant qu’en capitaine ? Mais un monarque doit être l’un et l’autre, et pour quiconque, ministre ou officier, opine dans les conseils du gouvernement, l’art de la guerre ne doit cesser, en effet, d’être une branche de la politique.

En parlant de l’infanterie, nous avons signalé les perfec-

(\) Rocqüàncocrt, Court d’art et d' histoire militaires, t. Itrf p. 560, assure qu'il eût succombé.

(2) Histoire militaire de Louis le Grand , t. Vil, p. 68.

tionnements que la tactique de détail devait à Martinet; Fourilles réalisa des progrès semblables dans la cavalerie.

Quant à la grande tactique, la guerre de Hongrie, dans laquelle nous eûmes en 1664 un petit corps expéditionnaire, nous fut une école, où nos soldats s’aguerrirent mieux que vingt ans auparavant dans la Fronde : « Qui bat le Turc , disait à ce sujet Coligny, notre général dans celte campagne lointaine, qui bat le Turc en peut battre bien d’autres , accoutumé qu’il est à voir une effroyable multitude, près de laquelle les armées chrétiennes ne paraissent plus que des partis envoyés à la guerre. »

Nos longues guerres furent aussi une source d’instruction, et à voir, à commander longtemps les troupes, nos généraux acquirent du coup d’œil et l'art de mieux diriger leurs efforts. On parvint à de la prestesse dans les manœuvres, au point de faire passer, en une heure trois quarts, 20,000 hommes sur un pont de 20 pieds de large (1), et de déployer 1 1 colonnes en 11 minutes. On acquit aussi une grande régularité, de l’ordre et du silence, môme sous le feu de l’ennemi, qualités sans lesquelles Turenne n’aurait pas été vainqueur à Enshcim, lui dont les troupes marchaient ou combattaient depuis 48 heures.

Au milieu de ces progrès tactiques, correspondant ù l’amincissement des armes, il est assez singulier de voir l’ordre profond renaître par imitation des anciens, et cet ordre profond contribuer aussi à la mobilité générale des * armées. Nous voulons parler de la colonne de Folard (2).

(1) Le pont de Steenestrate, 1671.

(2) Né en 1669, fait chevalier de Saint- Louis pour sa défense de ln enssino la Bouline (1705), mort mestre de camp. Reportez-vous sur Kolard, au t. IV de nos Portraits militaires .

LES GUERRES DE LOUIS XIV

Ce commentateur de Polybe, épris de l'antiquité, se prononça pour la pique contre les nouvelles armes, en quoi il avait tort, préconisa l’ordre profond, ce qui fut aussi une erreur, mais proposa pour l’attaque l’emploi de la colonne (1), qui peut en effet devenir fructueux. Son système de la colonne, sans être nouveau, car récemment encore les Espagnols s’en étaient servis à Rocroy, jouit d’une certaine vogue et lui lit des partisans : quoique mort dans les rêveries des convulsionnaires (2), il eut aussi des élèves dont les traces marqueront encore dans celte histoire.

La bataille de Spire, livrée le 15 novembre 1703 et dans laquelle le maréchal de Tallard défit les impériaux, est remarquable : on y voit une charge à la baïonnette résolùment effectuée par le régiment de Navarre pendant que l’ennemi rechargeait ses armes ; C’est aussi la première où figura la colonne de Folard, car cette charge à la baïonnette se fit en colonne. Une particularité, c’est que Quincy, en relatant cette bataille, n’articule pas le mot colonne, tout en parlant d’une attaque à la baïonnette ; il est vrai qu’il exprime comment le régiment de Navarre et ceux qui le suivirent « entrèrent dans les batailles ennemies » , ce qui indique leur formation resserrée ou en colonne.

A Denain également nous attaquâmes en colonne : aussi Folard ne tarit-il pas d’éloges sur cette bataille.

En tout ceci, son seul mérite consiste à avoir appelé l’attention publique sur les avantages dont pouvait être la colonne comme moyen offensif. *

H) lin composé un traité do In colonne, inséré dans son Commentaire sur Polybe. On lui doit aussi un volume : Nouvelles dicouverles sur la guerre, 2' édition, 1724. in-12, Paris, chez Josse.

(2) En 1752, à 83 ans.

A côté dé la colonne, formation offensive, nous devons placer l’emploi du carré, quoique cette formation défensive ne fût pas encore adoptée (1). Cet emploi se rencontre deux fois dans les guerres de cette époque. — D'abord, en 1703, à la bataille de Hoehstaedt (20 septembre). Dans cette journée, un corps de 6,000 Prussiens, appartenant à l’armée vaincue, ne fut pas mis entièrement en fuite ; le prince Léopold d’Anhalt-Dessau, qui le commandait, se voyant entouré par la cavalerie ennemie et de plus fortement pressé et endommagé par l’infanterie et le canon de l’adversaire, forma des carrés avec trois régiments d’infanterie et les protégea avec des chevaux de frise. De la sorte, il put résister une heure et demie au milieu d’une plaine rase qui n'offrait aucun abri, fit souvent tête et parvint à gagner les bois sans grande perte. — Les carrés se montrent trois ans plus tard à Frauenstadt, où Schullenbourg, à la tête de 20,000 Russes et Saxons, combattit le feld- maréchal suédois Rhenschild, dont l’armée ne comprenait que 10,000 hommes. Schullenbourg prit d’excellentes dispositions et notamment forma des carrés, mais ses troupes se débandèrent au commencement de l’action et il fut battu.

On rencontre bien dans les auteurs du temps des dispositions en carré, mais uniquement pour des corps considérables, d’au moins 5,000 hommes, formant le plus souvent réserve. Tel est le carré vide dont nous reproduisons la figure d’après un livre publié en 1673, et qui par ses quatre

(1) Guibert, cIhiis son Emoi de tactique (1773), se borna à recommander, comme formation de l’infanterie contre la cavalerie, le rcploicmenl en arriére des ailes de chaque bataillon, de façon a former un crochet oblique.

LES GUERRES DE LOUIS XIV

petits carrés supplémentaires placés extérieurement en dia

CARRÉ D'iNFANTERIF. EN USAGE VERS 4672.

gonale rappelle à s’y méprendre le carré moderne, connu sous le nom de carré Desaix , du nom du général qui l'employa fréquemment en Égypte.

La tactique se retrouve dans les batailles, non-seulement avec la colonne ou les carrés, mais au milieu de toutes leurs péripéties.

On les livrait alors à lignes à intervalles et ouvertes, avec une formation presque en échiquier (1). L’armée se rangeait sur deux lignes distantes de 300 mètres environ l’une des l’autre ; dans chaque ligne l’infanterie occupait le centre et la cavalerie les ailes. Il était de principe que la deuxième ligne suivait la première quand elle s’ébranlait,

(4) Les bataillons et les escadrons de la deuxième ligne doivent être rangés de sorte qu’ils soient postés à l’endroit du vide des séparations do la première. (drt de la guerre, par Gata, p. 99.)

HISTOIRE DE I.'àHT DE LA GUERRE.

afin de se maintenir à la même distance (1). Souvent une troisième niasse stationnait, groupée en arrière, à 450 mètres environ, et constituait une réserve ; presque toujours cette masse se composait de troupes à cheval, comme plus faciles à poster, et dans l’origine elle ne comportait que de 4 à 6 escadrons; vers 1670 elle s’accrut et comprit de 15 à 20 ' escadrons ; enfin, pendant la guerre de la Succession, elle atteignit le triple de cet effectif et devint mixte (2). L’artillerie se plaçait en avant de l’infanterie, surtout les grosses pièces (3), et les bagages derrière la réserve, que le général avait soin de poster favorablement; le quartier général restait entre les deux lignes. On était très-lent à prendre son ordre de bataille.

Les années se rapprochaient ordinairement à portée de canon. On trouve aussi des batailles où elles se tiennent à un quart de lieue de distance ; comme ces indications sont données par évaluation et que jamais on ne mesure exactement ce qu’il en est, tant le feu de l’action entraîne, on peut admettre ici l’équivalence de ces deux mesures.

N’oublions pas que, dans la plupart des cas, des grenadiers combattent entremêlés aux escadrons, et cela chez les Français comme dans les rangs de leurs ennemis. Galloway(4) fit, par exemple, à Almanza (1707) un grand mélange des armes

(4) Ce principe ne fut pas observé par les Français à Ramillies.

(2) En 4740, par exemple, dans sa campagne de Flandre, la réserve de Villsrs se composait de 34 escadrons et 22 bataillons. On a reconnu , dit QuiMCr, de quelle importance il était d’avoir de bons bataillons en réserve pour s’en servir A propos, t. VII, 2e partie ( Maxime» tur l'art militaire), p. 57.

(3) Quelquefois, mais rarement, on postait de petites pièces devant la cavalerie.

(4) Do Ruvigny, gentilhomme français, devenu comte de Galloway en Angleterre, où il s’était réfugié apres la révocation de l’édit de Nantes.

LES (i LIERRES DE LOUIS XIV. 233

qui contribua à sa défaite. Cette coutume nuisible (1) devait durer jusqu’au milieu du xviii* siècle.

Quant aux dragons, suivant Gaya, on faisait mettre pied à terre à tous leurs régiments pour qu’ils donnassent avec les enfants perdus, et dans ce but on les postait, assure cet auteur, à la tête de l’armée. Je n’ai pas retrouvé ailleurs une assertion aussi formelle. On mettait, en effet, les dragons à l’extrémité des ailes, afin de les rendre plus mobiles. Les dragons faisaient souvent partie de la réserve.

On cherchait à appuyer ses ailes à un ruisseau, à un bois, ou à un village fortifié, principalement quand le front offrait peu d’étendue.

Attaquait-on en ordre parallèle ou préférait-on l’oblique ? Les généraux ordinaires conservaient l’ordre ordinaire ou parallèle. Tous les grands généraux, notamment Turenne, variaient et leurs dispositions et leur procédé pour assaillir et surprendre l’ennemi. Ce dernier recourut plus d’une fois à l’ordre oblique (2), et il est certain qu’à la fin du règne de Louis XIV l’accroissement des armées et une plus grande uniformité dans l'armement de l’infanterie amenèrent plus fréquemment l’emploi de cet ordre et aussi des grandes masses ou de la colonne. Ce résultat se produit presque toujours : de longues guerres donnent naissance à des procédés nouveaux et prouvent la nécessité de coups plus forts.

On dissimulait souvent le point par lequel on voulait commencer l’action. Luxembourg agit de la sorte à Fleurus, en 1690. Jugeant qu’il était impossible d’attaquer de front, il résolut d’attaquer la droite des alliés, mais, pour masquer

(4) Voyez sur ses inconvénients l’Essai hiilorique et militaire sur l’art de la guerre (par d'Ecrammeviu.b), 4789, t. I,r, p. 348 à 320.

(2) Avec débordement d’une aile. Exemple : la bataille des Dunes (4658).

234 HISTOIRE DE l’aRT DE LA GUERRE.

son dessein, fit mettre aussitôt en bataille les troupes des deux colonnes de sa gauche qui faisaient face aux ennemis, tellement que ceux-ci, trompés et se croyant menacés, tirèrent sur notre gauche ainsi formée, pendant qu’il effectuait un mouvement tournant avec sa droite, traversait heureusement un marais et venait se poster sur des hauteurs d’où il dominait et canonnait le milieu de l'infanterie ennemie, mouvement hardi, non interrompu et qui décida du gain de la bataille.

L’important, — Feuquières le dit expressément, ce qui prouve qu’on le reconnaissait de son temps, — était de donner la bataille et non de la recevoir, ou tout au moins de combattre librement. Ajoutons, relativement à ce mot librement, qu’il est aussi fort nécessaire de conserver la liberté de se mouvoir, sinon les troupes entassées, et réduites à se serrer pour boucher les vides, peuvent servir par leur attitude, mais sont soumises à un véritable massacre, comme cela se vil à Senef, cette sanglante bataille, et cela pour la cavalerie, ce qui se produit beaucoup plus rarement que pour l’infanterie.

Le môme auteur, contemporain du siècle de Louis XrV, établit avec raison cette différence entre une bataille et un grand combat : que la première seule entraîne la perte de l'artillerie de l’armée et souvent celle des bagages, de même que seule elle laisse pour un temps le vainqueur maître de la campagne (1).

Quincy remarque combien il est nécessaire, pour préparer la victoire, de connaître le terrain sur lequel on opère, et ajoute que les changements fréquents de généraux,

(I) Mémoires de Fiuquiires, cliap. 80.

LES GUERRES DE LOUIS XIV

pour des causes particulières ou par suite d’intrigues de cour, sont, sous ce rapport, préjudiciables au succès de la campagne.

Les batailles de ce temps ont souvent été livrées à l’occasion d’un siège : Rocroy, les Dunes se trouvent dans ce cas ; la ville de Namur se rendit deux fois, à Louis XIV et à Guillaume, faute d’avoir été secourue. Les batailles résultant du choc de deux armées en marche sont plus rares, et pourtant ce sont les véritables, celles qui terminent une campagne ; mais Louis XIV les cherchait peu : il hésitait à engager sa renommée, faiblesse indigne d’un aussi grand cœur, si ce n’était plutôt un mouvement de vanité ; on sait qu’il ne put se décider, en 1076, à engager une bataille sous son commandement, lorsque toutes les chances paraissaient en sa faveur; mais, au dire de l’un de ses derniers historiens, il le regretta amèrement toute sa vie.

Nous verrons, dans le chapitre suivant, les batailles devenir des affaires de poste : l’échelle se réduira encore plus.

Mentionnons, sous ce règne, une action qui nuisit plus au vainqueur qu’au vaincu : c’est Malplaquet. Non-seulement la perte des vainqueurs y fut au moins du double de celle des vaincus, mais ceux-ci conservèrent leurs armes, et leur général put écrire à son roi : « Si Dieu nous fait la grâce de perdre encore une pareille bataille, Votre Majesté peut compter que ses ennemis seront détruits. » Ce fait est presque unique dans l’histoire ; il montre comment une armée, inférieure en effectif et dénuée de tout, peut faire payer sa défaite.

Voici un tableau, semblable à ceux contenus dans nos chapitres sur les Grecs et les Romains, lequel donnera une idée exacte des armées mises en jeu et des pertes éprouvées dans les batailles de ce temps :

EFFECTIFS ET PERTES DANS LES PRINCIPALES BATAILLES BU RÉGNE UE LOUIS XIV

LES G li ERRES DE LOUIS XIV. ' 237

Occupons-nous un instant des petites opérations de ce temps de grande guerre.

Avant tout un mot des partis , c’est-à-dire de ces faibles détachements qui faisaient la guerre de courses à une échelle minime et qui ont disparu avec l'institution des troupes légères (1). Un chef, capitaine ou sergent, quelquefois même simple soldat, les commandait et dirigeait sa poignée d’hommes comme il l’entendait et dans le sens le plus profitable. Pour que leur action ne dégénérât pas en brigandage, les gouvernements belligérants fixaient d’un commun accord, par un cartel, leur force minimum : en 1675, ce minimum était, pour les partis des garnisons, de 19 fantassins et de 15 cavaliers ; au-dessous on pouvait envoyer aux galères les hommes d’un parti saisi. Remarquons ces chiffres, ils sont impairs : on croyait alors que les nombres impairs exerçaient une influence heureuse à la guerre (2).

Les coups de main sont assez nombreux (3). L’un des plus intéressants est celui par lequel, en 1674, le colonel Mélin, sorti de Maëslricht, à la tête d’un détachement de soldats résolus, réussit à pénétrer dans Grave assiégée, à mettre les étages hollandais au milieu de sa petite troupe et, par un mélange d’audace et de prudence , à les ramener dans Maéstricht, débarrassant ainsi d’un souci le gouverneur de Grave, celui qui allait s’illustrer par une mémorable défense, le marquis de Chamilly.

On pourrait ranger les surprises parmi les coups de main,

(4) Sous Louis XV. Yoyea le chapitre suivent.

(2) L’Art de la guerre pratique, par Rat de Saint-Génies, capitaine d’infanterie, in-12, 4754, t. II, p. 136.

(3) Voltaire émet l’avis que les Français, qui trouvent des égaux et quelquefois des mattrea en bataille rangée, n’en ont point dans les coups de main.

si elles ne s’effectuaient parfois dans une proportion grandiose. Outre les surprises de forteresses, il y en eut pour des combats, pour des batailles. Si Créquy fut surpris et vaincu à Konz-Saarbruek (1675), comme nous l’avons dit ci-dessus en parlant de l’administration , Luxembourg fut surpris et vainqueur à Steinkerque (1 692) : ces deux actions eurent lieu à l’occasion des fourrages.

On se trouvait, en effet, souvent obligé de recourir à cette sorte d’opérations. Le plus difficile résidait dans l’exécution des fourrages au vert. Feuquières (1) recommande de former l’escorte d’après le pays où l’on doit opérer et les difficultés à surmonter ; cette escorte part la première, prend position et avertit de sa situation : alors les fourrageurs, accompagnés d’une petite troupe d’appui, se mettent en route à leur tour et atteignent le lieu assigné. Leur chei doit empêcher qu’ils ne se débandent, et les faire reformer pour le retour dès que cela devient possible.

Le même auteur n’oublie pas de mentionner qu’un fourrage doit être précédé d'une reconnaissance, relative aux escortes à former, à l’étendue de pays à embrasser, à la quantité de fourrage nécessaire.

En général les reconnaissances s’effectuaient à cette époque avec un détachement. On en rencontre pourtant d’exécutées secrètement, et même de nuit, par un officier qui se dévoue, comme celles dont Fabert, surnommé le Quêteur de coups de mousquet, avait donné l’exemple dans la campagne de 1635 (2).

Il faut aussi compter les convois parmi les petites opéra-

(4) Mémoire « de Feuquièret, cliap, 58.

(2) Il était alors aids de camp du cardinal de la Valette.

[-ES G V El) RES DE LOUIS XIV.

tions de la guerre. On possédait alors des places d’approvisionnement d’où l'on tirait les convois : tout consistait à les amener en sécurité de cette place au camp ou à la place assiégée que l’on voulait ravitailler. Les difficultés du chemin dictaient la compositon de l’escorte, et aussi parfois l’importance des objets transportés : on confiait, par exemple, toujours à un officier général la conduite d’un convoi d’argent. Les convois de vivres se présentaient continuellement puisque le pain se distribuait tous les 4 jours et qu’on adjoignait au pain les autres denrées nécessaires pour la subsistance du soldat : étant continuels, ils avaient moins d’importance, mais on savait mieux les conduire et en général ils arrivaient à destination. Un auteur du temps recommande de les faire réussir non-seulement pour que la troupe ne manque de rien, mais aussi « afin de ne pas rebuter les gens que le gain attire à la suite de l’armée (1) ». Les convois destinés au ravitaillement des villes assiégées offraient moins de facilités dans leur transport, et, considérables, entraînaient quelquefois de gros combats pour leur protection. Le lecteur curieux d'approfondir ce qui concerne leur conduite fera bieu de lire une relation du siège de Lille en 1708 : il y verra deux convois, dont l’un , dirigé sur cette place par les Français et amené par le chevalier de Luxembourg, pénétra heureusement dans la ville ; dont l’autre, dirigé par les alliés sur le camp des assiégeants affamés, n’est pas enlevé par les nôtres, et devient la cause du malheureux combat de Winendale perdu par le lieutenant-général comte de Lamothe.

En cette époque de nombreux sièges il surgit assez d’occasions pour qu’on pût poser les règles de la défense ; pourtant, malgré de célèbres défenses comme celles de Grave par Cha-

(1) Mémoires de Feuqvières, cbap. 64.

milly (1675), de Lille par Boufflers (1708), ce fut l’attaque qui devint prépondérante.

On défendait les places par des procédés bien connus. Le gouverneur, quel que fût son grade, préparait à l’avance la défense et rendait les approches difficiles ; en même temps il prenait diverses précautions contre un soulèvement des habitants. Sous ses ordres, l’état-major de la place surveillait les détails de l’exécution de la mise en état de défense. On se préparait de bonnes conditions pour effectuer des sorties contre les travaux de l’assiégeant. La défense du chemin couvert se prolongeait le plus possible, car sa perte prélude à la reddition de la ville. En arrière, la demi-lune a dû être complètement isolée : on y arrête l'adversaire. On agit de même à la contre-garde si les bastions de la place en sont enveloppés. Enfin vient la défense du corps de place : quand il existe une brèche , on empêche l’assiégeant de la reconnaître, l’on accumule sur ce point tous les procédés de résistance, toutes les chicanes possibles, et finalement on y livre à l’arme blanche un combat désespéré. Souvent on construit un retranchement , ou bien l’on creuse un fossé en arrière de la brèche : ce fossé peut être rempli de matières incendiaires (1).

Ces procédés de défense ne peuvent être placés sous l’égide du nom de Vauban, quoique ce grand ingénieur ait composé un Traité de la défense des places ; mais il n’a jamais été lui-même défenseur, et la sanction de l’expérience manque comme l’invention dans ses préceptes.

(4) Voyez Quitter, Histoire militaire de Louis le Grand, t. VII, 2* partie, p. 489 et suivante*. — La défense de Luxembourg, en 1684, offre un ' singulier épisode. Le 28 mai , au moment où les Français s'élancent sur les brèches, 45 officiers espagnols, tous à cheval, débouchent d’une poterne et chargent dans le fossé même les grenadiers français d'une des colonnes d’aseaut : ils périrent tous dans cet acte de folie.

LES GUERRES DE LOUIS XIV

Il n’en est plus de même en ce qui concerne l’attaque des places : Vauban a dirigé 42 sièges en personne et assisté à 6 autres au début de sa carrière. Là l’expérience est entière, elle part d’un homme dont la supériorité a été reconnue de toute l’Europe , et les règles posées par lui ont fait et font encore loi. Elles peuvent se résumer ainsi :

Le procédé d’attaque doit être méthodique, et, l’étant, il devient sûr : peu à peu l’assiégeant gagne du terrain, augmente sa puissance , dont la source ne se trouve pas limitée, circonscrite comme celle de l’assiégé , et la reddition de la place n’est plus qu’une affaire de temps. Il faut investir la place aussi complètement que possible avec des troupes, puis élever une ligne de contrevallation, ou simplement quelques forts dirigés contre la place, et surtout une ligne de circonvallation contre une armée de secours. On ouvre la tranchée en se servant des cavités du terrain oubliées par l’assiégeant et non comblées ; chaque soldat employé à cette ouverture se couvre au moyen d’un gabion qu’il remplit de terre et surmonte de fascines.

Ce procédé d’ouvrir la tranchée à découvert constitue la sape volante et fut le plus fréquemment mis en usage par les assaillants de cette époque. Il est un autre procédé, la sape couverte , que les Français ne paraissent pas avoir employé mais que les alliés utilisèrent en Flandre pendant la guerre de la succession d’Espagne; elle consistait en une sape faite sous terre, autrement dit en une galerie de mine de 1 mètre environ de large sur lm 80 à 2ro de haut, mine faite autant que possible sans châssis, ce qui exigeait un terrain de bonne qualité : dans les terrains de sable on l’interrompait ordinairement pour la remplacer par une sape découverte. Celte sape offrait l’avantage de permettre d’avancer sûrement contre les places fortes de ce temps dont le relief élevé

fournissait, par rapport aux glacis, des vues très-dominantes et très-dangereuses pour l'assiégeant (1).

La tranchée ouverte, les capitales du front attaqué forment les routes les plus propices aux cheminements, celles sur lesquelles l’assiégeant essuie le moins de feux. Les tranchées conduites en zigzags , afin que l’artillerie des assiégés ne les enfile pas, doivent être réunies par des parallèles qui les font communiquer, et permettent le rassemblement des gardes de tranchées et des travailleurs.

Joignez à ces règles le calme qui, devant une place forte, doit plus que partout ailleurs contenir et diriger le courage ; joignez-y aussi l’attention de ne passer à une nouvelle période du siège que quand les travaux de la période précédente sont entièrement achevés ; mentionnez la recommandation de Vauban de ne rien précipiter , de s’entourer de précautions, d’agir à coup sûr, de ne pas hasarder inutilement la vie des hommes, et vous aurez le secret des succès constants et glorieux de cet ingénieur célèbre.

Outre les parallèles dont il imagina et régularisa l’emploi, Vauban inventa le ricochet, qui permet d’atteindre au delà du parapet, et par-dessus et en arrière de ses lignes dominantes, et comme tel devient d’un grand secours dans l’attaque des places : cette invention suscita primitivement une certaine opposition dans les rangs de l’artillerie, mais elle finit par être adoptée.

Les travaux de terrassement et même de fascinage que les sièges exigeaient ne pouvaient s'effectuer par des troupes spéciales, puisque le corps du génie n’en possédait pas

(I ) Consultez l'Appendice à la Relation du eiige de Douai en 1710, par M. le capitaine (aujourd'hui général) du génie Allabd , dans le Spectateur militaire, cahier de mars 4834.

LES GUERRES DE LOUIS XIV

encore, et quoiqu’on y employât quelquefois des fantassins, la plus grande partie se faisait au moyen de paysans levés par réquisition. Ces derniers, on le conçoit, rechignaient à la besogne, car n’étant pas soldats, il leur plaisait peu de se voir exposés au feu de l’ennemi : aussi tâchait-on de les employer hors de la portée du canon ou du mousquet, ou du moins on leur promettait en les rassemblant qu’il en serait ainsi.

Le siège des places maritimes ou entourées d’eau exigeait plus de soins que celui des places de l’intérieur et à fossés secs. Ainsi, en 1676, Vauban propose pour le siège de Condé, dont le pourtour pouvait être inondé en grande partie, l’emploi d’une redoute flottante de galiotes et de barques armées : cette redoute, dont Louvois prend plaisir à diriger lui-même la construction à Versailles, avait 3" sur 7“, portait 5 canons, et pouvait être voiturée sur une charrette (1).

Rappelons qu’un gouverneur de place ne devait pas se rendre sans que ses défenses fussent entamées, et quand il disposait encore de moyens de défense suffisants : les ordonnances n’exigeaient pas encore qu’il y eût brèche au corps de place (2), mais le degré à partir duquel un chef de garnison pouvait être accusé de lâcheté se trouvait nettement marqué. La campagne de 1673 le fait voir. Le gouverneur français de Naerden, abandonné à lui-même, perdit la tête et rendit la ville après 4 jours de siège, les défenses en bon état, disposant de munitions pour 30 jours et d’une gami-

(4) Cette batterie est un rudiment des batteries flottantes qui, en 4783, figureront dans l'attaque de Gibraltar.

(2) La Chesnaye reste encore en 4758 , au mot capitulation de son Dictionnaire militaire , dans nn vague qui l'indique : on semble même avoir été, après le règne de Louis XIV, moins sévère à ce sujet que ne le prouve l'exemple cité dans le texte.

son de 2,000 hommes : traduit pour ce fait devant un conseil de guerre, il fut condamné à la dégradation et à une prison perpétuelle, et cela par un acte de louable indépendance du conseil, car Louis XIV et Louvois penchaient pour la mort.

Les généraux chefs d’armée n’avaient pas en leurs ingénieurs une confiance absolue, et si Vauban n’avait pas été là pour les défendre, leurs fonctions fussent restées difficiles et leurs services méconnus. On peut en juger par ce passage des mémoires du duc d’York suscité par la particularité que Turenne avait réussi dans plusieurs sièges sans avoir d’ingénieurs à ses attaques (1) : « Le duc d’York a reconnu, non-seulement par sa propre expérience, mais encore par celle des plus habiles dans le métier de la guerre, qu’un général ne se doit jamais reposer entièrement sur quelque ingénieur que ce puisse être pour la conduite de la tranchée, parce qu’il n’est pas raisonnable de croire qu’un homme qui doit y être à tout moment veuille s’exposer autant que des officiers qui, n’y allant qu’à leur tour, se piquent plus aisément d’honneur et d’émulation pour faire avancer les travaux ; outre qu’ils en acquièrent plus de capacité pour tout ce qui regarde un siège (2). »

Pour terminer ce qui concerne les progrès de l’art de la guerre pendant le long règne de Louis XIV, indiquons combien plusieurs de ses généraux agissent à son image : cela est presque inévitable, on tend à imiter son maître; le mot est bien de l'époque et peint la situation. Chez quelques-uns cette tendance conduit à la vanterie, mais en même temps ils accomplissent de grandes choses; tels sont Luxembourg

(1) Le corps des ingénieurs militaires ne fut constitué qu'en 4690.

(2) Mémoire s du duc d'York, livre l*r, année 4653.

LES GUERRES DE LOUIS XIV. 245

et Villars. Chez d’autres, il se produit un contraste et, malgré l’enflure du temps, malgré la croyance à la perfection de ce règne et de ce qu’il produit, ils restent froids et modestes : Catinat, Vauban appartiennent à cette catégorie. Les troisièmes ne sont que fanfarons et le grand air ne leur enlève pas la médiocrité : tout le monde nommera avec moi la Feuillade et Villeroi (1).

Une autre observation, c’est que la littérature militaire se fonde et que les sources se multiplient. Aux mémoires, comme ceux de Turenne, aux ouvrages historiques, comme celui du marquis de Ouincy, aux livres de maximes et de préceptes appuyés sur des exemples pris dans l'histoire contemporaine, comme celui de Feuquières, se joignent des œuvres de l’antiquité commentées en vue de la guerre moderne, comme le Polybe de Folard, et des traités purement dogmatiques, comme C Art de la guerre de Puységur, les Traités de T attaque et de la défense des places de Vauban, les Maximes et Instructions sur T art militaire par Qiiincy (2), qui appartiennent à cette époque, quoique publiés plus tard.

Cette apparition de nombreux et importants écrits sur Part de la guerre , en ce siècle célèbre par ses productions dans les autres branches du savoir humain, ne forme pas un des moindres caractères du règne de Louis XIV, et montre combien la guerre devient un fait social et politique dont chaque nation doit s’occuper, non pour le mettre en œuvre chaque jour, mais pour le pratiquer habilement quand ses intérêts réclament qu’elle y fasse momentanément appel.

(4] Nous ne citons ici ni Turenne, ni Condé : le caractère de Louis XIV n’a pas déteint sur eux.

(2) In-4°, 1726, ouvrage anonyme; le nom de l'auteur se trouve remplacé sur lo titre par M. ***; mais il est réellement de l’officier général qui a composé r Histoire militaire de Louis le Grand, souvent oitée dans ce chapitre.

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