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CHAPITRE VI

Le non» de Frédéric rappelle un des maîtres de l’art de la guerre. S'il a conquis la Silésie, s’il a porté la Prusse au rang des grandes puissances, c’est à l’épée plus encore qu’à la politique qu’il a dû ce résultat. Et son épée, en quoi excellait-elle? En tactique.

Les victoires de la guerre de Sept ans et des deux guerres qui l’ont précédée sont dues en eflet à des manœuvres plutôt qu’à des marches, et la tactique moderne est sortie toute faite des camps prussiens au xvm' siècle.

Est-ce Frédéric qui a rendu les troupes prussiennes les plus manœuvrières de l’Europe ? Oui pour les troupes de cavalerie, mais il trouva les troupes d’infanterie déjà tresperfectionnées. Son père Frédéric-Guillaume 1", par son économie et sa sévérité, avait formé une armée disciplinée et nombreuse, nombreuse surtout en vue de la faible population de ses États : le prince d’Anhall s’était fait l’instructeur de cette armée et avait réussi à la rompre à tous les

(!) Le lecteur trouvera dos détails relatifs aux matières traitées eu ce chapitre dans mes Étude» historique» et militaires sur ta Prusse et dans mon Histoire militaire de la Prusse avant 1736.

280 HISTOIRE DE L’ART DE LA GlERRE.

exercices. Ainsi, comme la plupart des grands hommes, Frédéric ne fit qu’employer avec intelligence des éléments tout préparés et qui se trouvaient sous sa main ; seulement en les employant il les perfectionna, et dire ces perfectionnements ce sera indiquer à quel degré il porta l’art de la guerre.

Ses premières réformes sur l’armée de son père furent minimes : il voulait améliorer, mais sans secousses, sans dérouter ses soldats, ses officiers par trop d’innovations (1). Véritable sagesse que de résister ainsi à l’entraînement nouveau du pouvoir, et de viser à l’intérêt général plus qu’au soin de sa propre gloire ! Ainsi il supprime un bataillon (2) de grenadiers d’élite, et se borne à créer dès son avènement 16 bataillons, 6 escadrons, à doubler son artillerie; le système de recrutement, le mode d’avancement, en un mot la précédente constitution de l’armée, subsistent.

L’intérêt général de la Prusse résidait alors dans la guerre, dans une guerre immédiate. Le temps eût manqué pour plus de réformes, et dans cette situation mieux valait qu’elles ne vinssent qu’après plusieurs campagnes et découlassent de leur expérience.

Cette guerre eut lieu moins de 7 mois après l’avénement de Frédéric : elle dura 18 mois et se renouvela 2 ans plus tard pour durer 18 mois encore. Vinrent ensuite 11 années de paix avant la guerre de Sept ans : c’est principalement dans ces 11 années que Frédéric porta son attention sur

(1) « La force de l’armée prussienne, a dit un ministre réformateur, c’est que depuis soixante ans sa constitution (qui a pourtant ses défauts) n o pas changé. » (Mémoires de Saint-Germain, 4779, p. 52.)

(î) On aurait tort d’en conclure que Frédéric, lui aussi, n'aimait pas les soldats de grande taille. Ainsi il exempte d’être soldat le 51s unique d’un bourgeois ou paysan quand il est chargé de tontes les affaires de la famille, « à moins qu'il ne soit d'une taille extraordinairement belle ; • et il félicite les officiers qui engagent de beaux hommes sans violence.

l’armée prussienne et en fit la base de la puissance de la Prusse.

On ne peut dire que Frédéric soit un monarque exclusivement militaire. Son pays réalisa de grands progrès sous son règne en législation, en administration, et il le plaça, c’est incontestable, dans un courant intellectuel, littéraire et scientifique qui ne contribua pas peu à l'agrandissement de son influence en Europe. Lui-même se conduisit habilement en politique. La Prusse fut pourtant avant tout, pendant le xvm' siècle, une puissance militaire; elle s’éleva et se maintint par les armes.

Aussi les armes y étaient en honneur.

Frédéric revêtit, le jour de son avènement, l’uniforme militaire pour ne plus le quitter, voulant sans doute montrer par là que le temps du repos et du recueillement venait de se terminer pour la Prusse, que cet État devait combattre et, la victoire obtenue, demeurer sur le qui-vive. Il agit en outre constamment comme s’il avait toujours été soldat, comme s’il n’était qu’un roi de soldats. Oubliant le repos et la mollesse, il passait lui-même en revue chaque année tous les corps, tous les régiments de son armée , les faisait manœuvrer sous ses yeux, rectifiant les défauts, punissant les infractions qui apparaissaient à ses yeux. Souvent il condamnait les corps les moins exercés à recommencer les manœuvres, et l’on prétend que, pour entretenir l’émulation, il conserva cette habitude sévère même dans les temps où las troupes prussiennes, ayant presque atteint la perfection, manœuvraient à merveille et faisaient l’admiration et l’envie des autres puissances (1). Ajoutons que Frédéric se contentait

(!) a No u.» exerçons que c'en une merveille, et je vais mon train tant qu’un souffle de vie m’anime. » Lettre de Frédéric à Lsmotte-Fouqué, 6 mai 4770,

à peu près pour toute cour d'aides de camp et de pages ; en campagne, un hussard lui servait de domestique; à Berlin, un seul valet de chambre allumait son feu, le rasait et le coiffait.

Si le monarque se montrait surtout en chef d’armée, les officiers jouissaient d’une grande considération, tenaient un rang, et cela en raison de leur position d’officier plus qu’en raison de leur noblesse, car presque tous alors étaient nobles (1). L’épaulette ouvrait les portes, facilitait les relations, donnait ces avantages sociaux auxquels l’homme le plus philosophe ne reste pas indifférent, car ils sont les signes extérieurs du prix que l’on fait de vous. Frédéric ne laissait usurper par personne le rang et la qualification d’officier. On l’entendit dans plusieurs bals dire aux dames : « Je vous recommande mes jeunes officiel, ce sont mes vrais chambellans ; » et en effet, dans ce pays tout militaire, les chambellans prenaient rang uniquement avant les enseignes n’ayant pas encore fait campagne.

La considération qui entourait les officiers rejaillissait jusqu’à un certain point sur les sous-officiers.

Ceux d’un régiment portaient des dragonnes d'argent, privilège accordé en raison d’une brillante action de guerre.

Si les sous-officiers jouissaient d’une moindre considération. même relativement à leur grade, c'est que Frédéric jugeait nécessaire de maintenir une grande distance entre les deux catégories. Mais il compensait cela en se laissant aborder facilement, en se montrant plus familier avec eux qu'avec les officiers.

Il en était de même pour le soldat, qu’il traitait avec une

(I) Saul' dan» l'artillerie et le génie,' armes qui se recrutaient en officiers do fortune venant de l'étranger, il fallait être noble pour être officier.

grande bonté. Ce n’est pas le lieu de rapporter mille traits qui le prouvent, mais il fallait qu’il en fût ainsi, car, outre l’attrait de la guerre et de la gloire, quel eût été l’appât pour rester sous le drapeau prussien, quand le service du roi de Prusse offrait de maigres appointements et de faibles chances d’avancement, surtout par comparaison avec les autres Étals de l’Europe ?

L’économie formait en effet la base de l’administration prussienne : Frédéric trouve ce système installé par son père et il le conserve. C’est une économie en vue de la lutte : la Prusse, qui reste étroite, morcelée, sans frontières, même après ses conquêtes, devait toujours se trouver prête à faire la guerre, et pour cela posséder une avance, un trésor; les hommes ne suffisent pas, en effet, si les ressources pécuniaires du moment ne permettent pas de les mobiliser et d’effectuer toutes les dépenses qu’entraîne la lutte, et imposer de nouvelles taxes sur des pays pauvres présente des inconvénients. Frédéric hérite à son avènement d’une épargne de 8,700,000 écus (1) ; il veut, dès la paix de Dresde (25 décembre 1745), la porter au chiffre nécessaire pour pouvoir soutenir 3 campagnes, et il atteint ce résultat. H est d’autant plus fort pour l’atteindre que la maison royale de Prusse dépense peu, lui surtout : son uniforme est souvent taché, usé (2), et à sa mort on s’aperçoit qu’il possède à peine du linge (3).

(4) Écus prussiens ou reichsthalers, valant aujourd’hui 3 fr. 74 c.

(5) Cela rappelle le pourpoint troué au coude du roi Henri IV.

(3) a On ne trouva pas plus de dix chemises dans sa garde-robe après sa mort , encore étaient-elles si usées que le chirurgien-major Engel , qui devait l'habiller pour le lit de parade, se vit fort embarrassé sur le choix. » Portrait de Frédéric le Grand, par Bouhdais, 4788, Berlin, petit in-8“, p. 419. Suivant Buscunra (Caractère de Frédéric II, traduction d’Arnex, Berne. 4788, t. I", p. SI), a le conseiller de guerre SchSnmg en fournit une Une qui

Ce qui montre encore que la Prusse forme une puissance constituée militairement, c’est qu’on y choisit arbitrairement ceux qui doivent porter les armes, alors que dans les autres États on obtient plutôt les soldats par l’enrôlement volontaire. En France, par exemple, les milices, mode de recrutement forcé, fournissent moins d’hommes que le racolage, forme dégénérée du recrutement volontaire. En Prusse, c’est l’inverse ; rien n’est volontaire, ni pour les soldats nationaux, ni pour les soldats étrangers.

Cette remarque nous amène à caractériser le recrutement de l’armée de Frédéric.

La Prusse, État faible, peu peuplé, qui entretenait une armée moyennant des fonds accumulés depuis de longues années, et non d’apnès ses simples revenus annuels, n’aurait pu comprendre parmi, ses troupes uniquement des soldats nationaux : elle recourait en outre à l’emploi des étrangers, dont Frédéric-Guillaume Ier, le second roi de Prusse, entretenait 25,000 sur un effectif total de 68,720 hommes. Frédéric conserva le mélange des nationaux et des étrangers qui lui permit d’avoir assez de soldats (1), malgré les augmentations successives de son armée , augmentations qui la portèrent finalement, pendant la guerre de Sept ans, jusqu'au chiffre de 200,000 hommes.

Pour cela, il tendit chacun de ses modes de recrutement, déjà très-sévèrement exécuté.

A l’égard des nationaux, le pays reste partagé en districts

n’avait pus encore servi et dont sa future épouse lui avait fait présent. » Thiebaui.t ( Frédéric le Grand , ou Met Souvenirs, 4° édition , 1846, t. I", p. Î75) affirme que a c’était une règle pour tous les princes de la maison royale de Prusse de n’avoir que six chemise* , au moins quand ils faisaient campugne >.

(1) Frédéric déclare qu’il suffit do pouvoir opposer 75,000 hommes contre 1 00,000. { Principes généraux de ta guerre, art. 4.)

comme sous son père , et un district est assigné à chaque régiment (1). Chaque année , un des majors de ce régiment passe dans le district, et, de concert avec l'autorité civile, arrête la liste de tous les individus du sexe masculin y demeurant. Le chef du régiment conserve cette liste, d’après laquelle on désigne les recrues parmi les inscrits âgés de 20 ù 47 ans; l’orphelin fils unique ou le fils unique d’un père très-âgé jouissent seuls de l’exemption.

A l’égard des étrangers, on les enrôle partout où l’on peut, moyennant un arrangement particulier convenu avec eux; ils s’engagent soit à vie, soit pour un nombre déterminé d’années; mais, dans ce dernier cas, rarement on tient la promesse qu’on leur a donnée, et, une fois sous les drapeaux prussiens, ils deviennent soldats à perpétuité.

On comprend combien ces modes de recrutement devaient porter à la désertion ; celui des soldats nationaux était injuste, celui des soldats étrangers mensonger ; le pauvre troupier se sentait évidemment la conscience à l’aise pour se sauver d’un service dans lequel le gouvernement donnait lui-même l’exemple de la fraude. La désertion était en effet fréquente: pour y remédier, trois officiers et trois sous-officiers veillaient par jour dans le régiment, prêts à partir, les premiers à cheval, les deuxièmes à pied, à la poursuite du déserteur signalé ; dès qu'une fuite était ainsi connue, le canon d’alarme sonnait et les paysans battaient aussitôt la campagne. Une prime à qui arrêtait le déserteur, une peine sévère à qui lui donnait

(4) Assurément ce mode, assurant A chaque régiment un recrutement <<ir, raut mieux que l’enrôlement volontaire usité sous Louis XIV pour l’entretien d’une armée; mais il eût fallu alors faire désigner par te tort les hommes du district obligés de marcher et non les désigner arbitrairement : le tirage au sort était déjà employé en France pour les milices, et si Frédéric n’y recourut pas, c’est qu’il le jugea contraire à l’intérêt de la Prusse comme ne fournissant pas des soldats assez robustes.

asile (1). Que de mesures (2), et qu’il eût mieux valu diminuer les causes produisant la désertion ! Mais l’on vivait dans la triste habitude de voir ces faits surgir, et on les considérait presque comme un corollaire de l’existence d’une armée nombreuse (3).

Si la plupart des soldats se trouvaient sous les drapeaux contre leur gré, au moins rencontraient-ils des compensations dans une solde avantageuse, dans un avancement convenable, dans diverses récompenses instituées pour eux? Nullement.

La solde était minime. Le fantassin recevait 0 fr. 244 par jour, payables par prêt de six jours, en sorte qu’il n’avait point de paye pour le trente et unième jour du mois. Avec ce faible chiffre, le soldat prussien ne pouvait manger de viande, vivait de pain, de légumes et de fruits secs, buvait à peine de la demi-bière.

L’avancement du soldat était presque nul. S’il devenait sous-officier, tout se trouvait dit pour lui, puisque les nobles seuls obtenaient l’épaulette d’officier ; et encore, gagner les galons de sergent offrait une difficulté, ceux qui les avaient déjà demeurant à vie au service.

La plupart des récompenses autres que l’avancement échappaient également au soldat. La considération ne pouvait les atteindre et les signes honorifiques descendaient rarement jusqu’à eux (4). Ceux qui leur incombaient étaient collectifs:

(4) On mettait aussi aux arrêts l’officier de garde et le capitaine de la compagnie des déserteurs.

(2) Consultez A ce sujet Mirabeau, De la monarchie prussienne , édition in-8°, t. IV, 2“ partie, p. 83 et 84.

(3) En temps de guerre, Frédéric recommande quatorze moyens pour empêcher la désertion. Voyez l’article 4*r de ses Principes généraux de la guerre.

(4) Encore aujourd’hui l’Aigle rouge ne se confère, en Prusse, qu'aux officiers; mais il existe pour les sous-officiers d’autres signes de distinction,

ainsi un galon au chapeau, le droit de battre une marche spéciale, rémunérations données à un régiment pour un acte de bravoure.

Ouel est donc le lien qui, à défaut d'appât, retenait le soldat sous le drapeau et formait un tout de cette armée prussienne aux éléments si disparates ? La discipline, une discipline sévère, que Lloyd, exagérant, qualifie d 'atroce.

Ainsi le service prussien était peu avantageux pour les hommes de troupes, car des punitions y formaient pour eux la perspective la plus certaine.

11 rétait un peu plus pour les olficiers. Ceux-ci pouvaient compter sur l’avancement. Dans le cas d’une action d’éclat, ils obtenaient un grade supérieur, ou môme sautaient pardessus un grade, comme ce capitaine de cavalerie (1) que Seydlitz fit créer lieutenant-colonel pour sa belle participation à la bataille de Zorndorf : mais ces avancements au choix se produisaient rarement. En général l’avancement se faisait à l’ancienneté, et nécessairement il était fort long.

Les officiers recevaient en outre les décorations des ordres établis spécialement pour eux, notamment Y ordre pour le mérite (2).

Les officiers inférieurs recevaient une solde modique ; dans l’infanterie, le capitaine en second touchait 790 fr. par an, le premier lieutenant, 745 fr. (3), le deuxième lieutenant et

et , sang avoir la croix , ils obtiennent ane médaille ou une boucle avec le ruban de l’ordre; ces médailles ou boucles ne remontent pas au delà de 1806.

(1) Le capitaine de Waknitz.

(î) Pour le Mérite militaire et civil : Voltaire , à son arrivée A Berlin , reçut de Frédéric cet ordre et la clef de chambellan.

(3 Le premier lieutenant recevait en outre du capitaine possesseur de la compagnie une grntiScation mensuelle de 4 reicbsthulers , soit pour l’année

59 fr. 36 c.

l’enseigne, 445 fr. Malgré le bas prix des denrées au milieu du xvm* siècle, ces taux accusent d’eux-mômes une insuffisance marquée.

Notons que les officiers subalternes pouvaient être, en Prusse, punis de la prison pour désobéissance, même par leur capitaine.

Dans de telles conditions, quelle est donc à son tour la cause qui retient au service les officiers prussiens? Pour eux, assurément, plus que pour le soldat, on peut admettre l’amour de la gloire et la prédilection envers le métier des armes, surtout sous un chef comme le grand Frédéric; mais il existe un autre motif: le grade de capitaine en pied, comme on disait alors, ou de capitaine possesseur d’une compagnie ; ce grade, qui rapportait 3,710 fr. de traitement annuel, est le point de mire de leur ambition, parce qu’il forme, en supposant qu’il ferme leur carrière, un point destalion désirable, non-seulement par le chiffre de ses appointements, mais encore par la considération spéciale qu’il procure. Frédéric attachait, en effet, une grande importance à ce grade et ne voulait que des capitaines mûrs.

On peut conclure des pages précédentes l’imperfection de la constitution de l’armée prussienne : d’ailleurs, d’autres vices la signalent.

Le nombre des capitaines est, dans l’infanterie, inférieur à celui des compagnies, parce que le chef honorifique du régiment (1), le commandant effectif du régiment et les deux majors (2) jouissent chacun de la possession d’une compagnie et du traitement y attaché ; comme ils ne peuvent diriger leurs compagnies, on met à la tête de chacune de celles-ci

(I) Celui qui lui donne son nom.

(J) Un par bataillon.

soit un capitaine en second, soit un lieutenant en premier. Les autres compagnies, elles compagnies de grenadiers (1) sont toujours du nombre, obéissent à un capitaine en pied. Ainsi, point de parité entre les compagnies pour le grade et l’expérience du chef qui les commande. A cet inconvénient s'en rattache un autre qui le complique. Les compagnies de grenadiers combattent détachées de leur régiment, formant entre elles des bataillons spéciaux (2) : il reste alors cinq compagnies présentes au bataillon, et avec ces cinq compagnies il faut former huit pelotons comme l’exige la lactique du temps ; on voit que certains pelotons sont composés d’hommes appartenant à plusieurs compagnies, et c’est toujours fâcheux. Ces deux inconvénients proviennent tous deux de la raison d’économie : car, en augmentant le traitement des 4 officiers supérieurs précités, on aurait pu leur retirer la possession d’une compagnie de leur régiment ; en créant un corps d’élite spécial, on aurait pu ne plus détacher les grenadiers ; en nommant 4 capitaines de plus par régiment, on aurait pu former 8 compagnies par bataillon au lieu de C.

Il en est de même du système des congédiés , soldats renvoyés chez eux pendant dix mois de l’année afin de rendre des bras à l’agriculture : leur renvoi ne procure aucune économie au trésor royal, qui continue à payer la solde entière du régiment, et leur absence profite seulement au capitaine de leur compagnie, dont sans cela le traitement serait trop restreint.

Si malgré cette situation défectueuse, qu’il connaissait mais à laquelle il ne pouvait remédier, car lui, plus que tout

(<) Une par bataillon.

(2) Chacun de ces bataillons spéciaux se trouvait aux ordres d’un major remplacé dans son bataillon par un aide-major.

290 HISTOIRE DE L’àRT DE LA GUERRE.

autre monarque prussien, dut faire beaucoup avec peu et gouverner moyennant la plus rigide économie (1); si malgré cette situation, disons-nous, Frédéric a réalisé de grandes choses, il le doit à sa tactique qu’il sut rendre supérieure à celle des autres armées de l’Europe. Cette tactique constitue, nous l’avons énoncé au début de ce chapitre, le trait distinctif des progrès introduits par son initiative dans l’art militaire : examinons-la en détail.

L’infanterie de Frédéric combat peu à la baïonnette. Dans son ordre du jour pour la bataille de llohenfriedberg, ce monarque recommande à ses fantassins « de fondre sur l’ennemi à la baïonnette pour peu que les circonstances le permettent », et cette recommandation eut son plein effet; le régiment des gardes notamment chargea deux fois à la baïonnette les grenadiers autrichiens. Mais ce fut un fait rare; deux autres batailles de Frédéric, Lowositz et Prague, en offrent seules un autre exemple (2). Il s’agit d’une attaque à la baïonnette en ordre déployé et non en colonne (3), car le règlement prussien ne reconnaissait pas ce dernier mode d'attaque. Le roi de Prusse avait une prédilection marquée pour les feux, et ne concevait pas qu’on attaquât sans tirer; sous ce rapport, en attribuant la victoire aux feux, il prenait une autre voie que son contemporain le maréchal de Saxe, qui la plaçait dans les jambes; seulement il ne négligeait

(1) Au moment de livrer la bataille de Rosbach (5 novembre <757), il promit pourtant paye double jusqu’au moment où son armée prendrait les quartiers d’hiver : voyez son allocution avant cette bataille.

(2) Dans la journée de Prague, les fantassins de l’Autriche ripostèrent en chargeant lo sabre en main, h la mode des janissaires : ce procédé offre l'inconvénient de rendre le fusil inutile.

(3) Maizeboy dit donc avec raison : « Croyez-vous que les Prussiens ne vous chargeront pas en corps de bataillon ? » Voyez son Uémoire sur les opinions qui partagent les militaires, <783, p. 41.

pas, quand les circonstances le requéraient, de recourir à l’emploi des marches, comme nous le dirons plus tard.

Il y avait diverses espèces de feux : feux de peloton ou de bataillon, sur trois rangs, le premier mettant genou en terre (1), feux de billebaude ou feu sur deux rangs, et feux de haie ou de parapet, exécutés à la fois par deux files correspondantes de chacun des pelotons d’un bataillon; ces derniers ne conviennent qu’à l’infanterie en position et mollement attaquée. On peut encore classer les feux exécutés par les fantassins de Frédéric en feux de pied ferme et feux en marchant ; car il est certain que les Prussiens en faisaient, soit en marchant en avant, soit en battant en retraite (2). Tous ces feux étaient d’ailleurs des feux à commandement, d’une exécution plus difficile que les feux à volonté, et il fallait tout le calme de la race allemande, toute la prestesse venant d’un long exercice pour les mener à bonne fin, surtout quand ils s'exécutaient pendant un mouvement.

L’infanterie prussienne effectuait ses feux avec une grande rapidité, une rapidité telle que la dextérité dans le maniement des armes ne suffirait pas à l’expliquer. Les soldats se trouvaient habitués, il est vrai, à une charge prompte du fusil ; mais deux particularités dans l’arme prussienne abrégeaient également cette charge. La lumière était à entonnoir, conduisait elle-même la poudre sous la batterie, et

(1) Signalons à ce sujet qu’à la bataille de Cullodcn (1746), où fut vaincu Charles-Edouard , l’infanterie reçut à petite portée un feu roulant de raousqueterie exécuté par des fantassins, dont le premier rang s'était couché par terre pour ne pas souffrir du feu. Ce fait prouve que l'infauterie anglaise no valait pas l'infanterie prussienne, ou bien le chroniqueur qui le reproduit connaissait pou les affaires militaires, et a écrit »e cou cher pour mettre genou en terre.

(2) Depuis, les feux en marchant ont été unanimement condamnés et l'on y a renoncé.

292 HISTOIRE DK I.’aRT DE LA GUERRE.

avait assez de largeur pour qu’en frappant la crosse à terre, quand on passait l’arme à gauche, le fusil s’amorçât de luimême; la baguette (1) recevait la même grosseur par les deux bouts, et il n’était pas nécessaire de la retourner pour bourrer; de là deux temps de moins dans la charge.

Le tir était si prompt que l’infanterie prussienne tirait six coups de fusil par minute, et cela dès le règne précédent (2) ; et ce brillant résultat s’obtenait en face d’adversaires qui ne tiraient guère que deux coups par minute, si nous nous référons à ce passage d’un livre de Frédéric lui-même : « Un bataillon prussien devint dès lors une batterie ambulante dont la vitesse de la charge triplait le feu et donnait aux Prussiens l’avantage d’un contre trois (3). »

Un fait remarquable, et tout à l’honneur des Prussiens, c’est que ce tir rapide n’excluait pas la justesse; ils visaient mieux et plus sûrement que leurs ennemis. Cela montre à quoi l’on pouvait atteindre par une bonne éducation militaire. Les fantassins du grand Frédéric, par un tir plus rapide, produisaient le même effet que s’ils étaient plus nombreux, et par un tir plus juste atteignaient autant que s’ils eussent été plus près; on comprend ce qu’un bon tacticien devait dégager de supériorité d'une pareille situation. 11 alla même, dit-on, sous ce rapport jusqu’à l’abus des feux, ce dont Carrion-Nisas (4) cherche à le justifier en ces termes ; « S’il parut faire trop de cas du feu , il faut observer

(!) C’était une baguette de ter adoptée en 1730 et fabriquée dans le» manufacture» d'armes de Potsdam ou de Spandau; on la dorait au prince d'Anhnlt.

(2) Consulte» Histoire de la dernière guerre de Bohême, in 12, Amsterdam, 1750, t. II, p. 164.

(3) Uiitoire de mon temps.

(4) Essai sur l'histoire de l'arl militaire, t. II , p. 297.

que ses troupes étaient les seules de l’Europe exercées à une charge prompte du fusil. Jusqu’à ce que ses ennemis eussent été instruits par lui-même, cet avantage suffisait aux premiers succès du roi de Prusse. Il aurait donc eu tort de les acheter plus chèrement pour le seul plaisir de les obtenir d’une autre manière. » Je ne crois pas que le grand Frédéric ait raisonné de la sorte en donnant la préférence aux feux. Dès son avènement, il fit la guerre sans la savoir encore, et naturellement il employa les moyens qui se trouvaient à sa disposition : plus tard, dans la guerre de Sept ans surtout, en possession d’une expérience personnelle que doublait son génie, il osa plus et accorda une part importante dans ses succès aux marches et aux manœuvres.

En tous cas, les règlements prussiens accordaient une légitime part de confiance à l'infanterie (1), disant : « Sa bravoure et sa discipline la rendent invincible; si l’ennemi ne plie pas devant son feu, qu’elle charge la baïonnette au bout du fusil : aucunes troupes ne soutiendront son choc. » Cette rédaction même prouve que Frédéric plaçait l’emploi des feux avant celui de la baïonnette, sans proscrire ce dernier, comme nous le disions deux pages plus haut.

Ce monarque eût voulu assurer l’exécution de ses feux contre l’ennemi même par les temps de pluie ou de brouillard. De son temps, les progrès de l’industrie des armes n’avaient pas atteint, comme résultat, au delà du fusil à pierre ; afin de garantir l’intérieur du bassinet, chaque soldat possédait un cuir, ou couvre-batterie (2), avec lequel il envelop-

(4) Les ouvrages de cette époque relatifs à la tactique s'occupent avant tout de l'infanterie : dans la Monarchie pruuim ne de MiKAnr.AU, par exemple , la partie du tome IV, qui traite de la tactique, consacre 228 pages A l'infanterie, et 39 seulement A la cavalerie.

(2) Il parait que ce couvre-batterie se trouvait tendu sur quolqucs côtes de fer, en forme de boite ouverte d’un côté.

pail la batterie de son aime. Malgré cette précaution, l’infanterie prussienne demeura parfois à court de feux.

Outre ce couvre-batterie, le fantassin prussien portait, dans la paume de la main gauche, un morceau de cuir attaché aux doigts et destiné à lui permettre de tenir son arme, qui s’échauffait et devenait brûlante en raison de la rapidité du tir; suivant une autre version, ce morceau de cuir, au lieu d’être étendu sur la main, aurait été lié autour du canon.

Frédéric changea le mode de combat de la cavalerie, qui lui doit plus, comme perfectionnement, que l'infanterie.

Avant lui, la cavalerie prussienne se composait d’hommes et de chevaux de grande taille, et représentait assez, suivant son expression, une troupe de colosses montés sur des éléphants. Elle ne chargeait qu’au trot et en exécutant des feux.

Il fallait d’abord séparer ces deux faits dans le mode d’action des troupes à cheval. Frédéric établit que la cavalerie ne devait pas faire feu, cela étant contraire à la véritable destination de cette arme, et ordonna à la sienne de renoncer à cet usage. L’innovation était hardie, surtout quand il fallait envoyer les cavaliers qui ne tiraient plus contre des cavaliers faisant encore le coup de pistolet ou de mousqueton. Aussi, dans ses premiers ordres à ce sujet, le roi de Prusse eut-il soin de prescrire à sa cavalerie de s’élancer sur l’adversaire sans tenir compte des feux de ses escadrons. Et il voulut qu’elle s’élançât au galop et attaquât incontinent l’épée à la main. Les commandants d’escadron étaient responsables sur F honneur de l’eaéeution entière de ces ordres.

Charger au galop réalisait un progrès, car l’action de la cavalerie doit s' effectuer par un choc, qui produit d’autant

plus que la vitesse de la cavalerie lancée se trouve plus considérable. Outre l’augmentation de la vitesse, il fallait son- • ger à augmenter la masse : dans ce but, Frédéric habitua ses escadrons à galoper serrés et alignés et les rendit de la sorte plus compacts ; il les faisait même souvent, sur le champ de manœuvre, charger sans intervalle aucun entre eux, en muraille comme l’on disait, et, cette difficulté accomplie, ils devenaient plus prestes, alors qu’en face de l’ennemi ils se tenaient à une certaine distance l’un de l’autre.

La charge faite, les ennemis culbutés, Frédéric voulait qu’on ne les épargnât pas, mais sans les suivre avec trop d’ardeur, afin qu’on pût se rallier promptement dès l’appel sonné. « D’autant plus, disait le règlement, que c’est un fait constant qu'un seul cavalier ne peut rien faire, au lieu qu’un escadron formé revient avec succès à la charge. »

Non-seulement le conquérant de la Silésie voulait que sa cavalerie attaquât l’épée ou le sabre en main, mais il recommandait à ses officiers de toujours charger les premiers.

Ainsi l’offensive lui paraissait une condition de succès pour la cavalerie; arme du moment, elle doit en effet saisir l’instant, la minute d’agir; mais il faut que les circonstances soient favorables, et dans le coup d’œil qui permet de démêler ce qu’il en est réside le talent principal du général de cavalerie.

Du reste, Frédéric témoigne à ses cavalière la même confiance qu’à ses fantassins, témoin ce passage de son règlement sur la cavalerie (1 j : « On s’ébranlera au grand trot et

(1) Traduction de Sinclaire, Amsterdam. 1762, p. 142 et 143. Le règlement ajoute : « S. B. S’il sc trouve quelque cavalier qui ne fasse pas son devoir, ou qui veuille s’enfuir, le premier officier ou bas officier qui s’en apercevra fui passera son épie au travers du corps, a

l’on chargera au galop, en observant d’être toujours bien serrés. Sa Majesté répond que les ennemis seront battus toutes les fois qu’on les chargera ainsi. » Et, avant, il veut qu’on les persuade de combien ils sont supérieurs à l’adversaire. Tel est le langage qu’il faut tenir au soldat, non pour montrer de la jactance, mais pour lui dire que l’on doit espérer le succès avec une volonté ferme.

C’était toute une innovation que cette tactique nouvelle de la cavalerie, qui consistait à ne plus combattre au pas et au trot comme les Allemands, et éparpillés en fourragcurs comme les Français, mais à prendre l’initiative de l'attaque, à se lancer au galop, à conserver une ordonnance compacte et serrée, à observer pendant le combat un silence profond. Il fallut du temps aux cavaliers prussiens pour s’y familiariser. Mais bientôt ce genre d’action acquit à la cavalerie de Frédéric une supériorité telle que la victoire s’ensuivit, même à armes inégales; ainsi ses hussards enfoncèrent et culbutèrent plus d’une fois les dragons et même les carabiniers autrichiens. Dès lors la révolution fut accomplie, et il demeura prouvé, ce que le génie du roi de Prusse avait deviné ou tout au moins mis en pratique le premier, à savoir, que les propriétés effectives de la cavalerie résident dans l’ensemble et non dans l’éparpillement, dans le choc et non dans les feux, comme on le croyait depuis que l’emploi des armes à feu portatives était devenu commode à la guerre (1).

Toutefois l'allure du galop rendait la formation de la cavalerie sur trois rangs difficile à conserver, parce qu’aux allures vives le second rang se trouvait plus gêné entre le premier

(I ) Ces progrès de ta cavalerie ont augmenté les difficultés de son commandement, Lisez : De la cavalerie, par M. le général Renard, chef du corps d'état-major belge, 1 864 , p. ‘J 3 et suivantes.

el le deuxièDie qq’aux allures restreintes ; aussi la formation sur deux rangs tendit à devenir normale. Elle fut adoptée en Prusse à peu près en même temps qu’en France, c’est-àdire vers la fin de la guerre de Sept ans ; encore Frédéric conserva-t-il souvent l’ordonnance sur trois rangs, qu’il croyait utile comme réserve el pour fermer les vides.

Ce monarque préférait que ses officiers de cavalerie assaillissent l’ennemi de flanc plutôt que de front ; le flanc est en effet une partie faible, que la troupe qui le prête soit de pied ferme ou en marche, et une attaque qui tombe sur cette partie de l’adversaire le culbute aisément.

Pour charger, il plaçait sa cavalerie sur deux lignes, n’admettant dans la première que de très-faibles intervalles, mais rangeant la seconde tant plein que vide : le rôle de cette seconde ligne consistait à veiller sur les ailes de la première et à y faire passer des escadrons.

Au sujet des ailes, disons que Frédéric voulait conserver l'ancien principe d’aligner la cavalerie sur le centre, mais que sous son règne et dans ses troupes prévalut, malgré lui, l’usage de s'aligner sur les ailes qui subsiste encore. Ce nouveau principe l’emporta parce qu’il fut mis en avant par le général de Seydlitz, la plus grande illustration cavaleresque de ce temps (1).

Seydlitz, en qui Frédéric avait confiance, devint généralmajor à 37 ans, au début de la guerre de Sept ans ; grâce à son coup d’œil, à son élan, la victoire se fixa sous le drapeau prussien dans les batailles où il fut présent (2). La guerre

(I ) Suivant le général de Bismark : « La cavalerie n’a jamais eu uu plus grand général; l'art en lui-même ne pouvait aller plus loin; & sa mort, la porte du temple do Janus se ferma pour la cavalerie. » La Cavalerie voue Frédéric le Grand et le général de Seydlils (en allemand) , Carlsruhc, in— 1 2 .

(2) A Zormiorf, par exemple, de l’aveu de Frédéric.

terminée, il sc mit (1764) à perfectionner l’instruction de la cavalerie prussienne. 11 y parvint et la dota d’une plus grande mobilité, sans qu’elle perdît rien de la précision et de l’ensemble : 10,000 chevaux parvinrent à manœuvrer avec la même prestesse que jadis un seul escadron. Cela montre assez que le roi de Prusse employait sa cavalerie par grandes masses, fait frappant si l’on se rappelle que ce monarque ne disposait pas en somme d’une armée très-considérable, et surtout que son père ne lui laissa pas plus de 13,320 cavaliers (1). Mais le terme grandes masses est relatif; il indique qu’on emploie sa cavalerie groupée, le plus en bloc possible ; en luttant avec 5,000 cavaliers régulièrement organisés, Épaminondas agissait déjà de la sorte.

. Seydlitz prit pour base de ses améliorations l’équitation, qu’il eut soin de relever aux yeux des cavaliers : ce point n’est pas inutile à mentionner à propos d’une période où Melfort, d’Autheville et Bolian poursuivaient et atteignaient le même but en France.

Le général prussien perfectionna également l’escrime à cheval, qui devint meilleure malgré l'augmentation de vitesse dans la charge : ce progrès était indispensable , puisque les cavaliers faisaient dorénavant du sabre un usage presque exclusif, qu’ils devaient, par conséquent, savoir à la fois pointer avec adresse et venir lestement à la parade.

Si F rédéric ne permettait pas à ses cavaliers de faire feu quand ils étaient réunis en masse, il les autorisait à tirer lorsqu’ils combattaient isolément, soit comme flanqueurs, soit comme vedettes ; aussi, dans les régiments prussiens,

(1) Histoire militaire de la Prusse avant <756, p. 152. Frédéric le Grand n'eut jamais k son service plus de 30,000 liommes de cavalerie.

exerçait-on les hommes au tir des armes à feu et leur enseignait-on à charger vite et à bien ajuster (1).

Comme composition, la cavalerie prussienne valait mieux que l’infanterie : elle ne comportait pas d’étrangers, et les sujets nationaux qui la recrutaient offraient des garanties, car ils étaient en général fils de cultivateurs propriétaires, et, en cas de désertion de l’un d’eux, ses parents répondaient de l’homme et du cheval. On a dit que Frédéric agissait ainsi parce que, chargée du service de la petite guerre et de la surveillance autour de l’armée, ayant, par exemple, pour mission d’arrêter chaque jour les déserteurs et les espions, agissant à cet effet fort éparpillée, la cavalerie avait besoin d’être composée d’hommes plus dignes de confiance que l’infanterie ; mais il est permis de croire également que le roi de Prusse adopta ce mode de recrutement spécial parce qu’il pensa donner par cela même plus de relief, plus d’élan à l’action de celte arme, qui en réclame tant.

On ne peut dire que Frédéric ait doté l’artillerie d’une tactique nouvelle : cette arme ne se trouvait pas encore assez en progrès pour qu’il fût possible de la porter à sa perfection (2).

Mais il l’augmenta. A la fin de la guerre de Sept ans, il possédait 650 bouches à feu de campagne, tandis que son père n'en avait jamais eu 100. Dans sa campagne de 1761, il employa jusqu’à 612 bouches à feu, lorsqu’il avait envahi la Silésie en 1740 avec 90 pièces seulement.

(I) Reglement sur la cavalerie prussienne , 3‘ partie, fin du cliap. 2, et 4e partie, fin du chap. 3.

(î) Il était réservé il Napoléon Ier de faire exécuter il l’artillerie un progrès semblable à celui réalisé pnr Frédéric pour la cavalerie. (Voy. ci-aprè* notre chap. vin.)

A celte augmentation se rattache une cause utile à indiquer : les soldats avec lesquels Frédéric finit ses guerres ne valent pas ceux qui ont combattu sous ses ordres à leur début; ce sont des hommes nouveaux, moins aguerris (1), et pour les soutenir il faut plus d’artillerie. L’artillerie n’étant qu’une arme accessoire, qui emprunte sa puissance à l’industrie, on peut jusqu’à un certain point la créer artificiellement avec de l’argent ; pour la cavalerie, pour l’infanterie surtout qui exigent des hommes, l’élément principal vient à manquer au bout de longues luttes. Ce résultat s’est produit pour tous les conquérants modernes.

Parmi ses pièces d’artillerie, Frédéric compte un grand nombre d'obusiers; dans certaines actions, il emploie même 1 obusier pour 3 canons, alors qu’en France on ne mettait pas en jeu 1 obusier pour 24 canons (2). Cette multiplication des obusiers indique combien Frédéric recourait aux attaques de positions et de villages; car c’est dans ces attaques que l’obus produit un puissant effet, en éclatant au milieu des maisons et des obstacles et en ouvrant par sa destruction le terrain préparé par l’adversaire ou l’habitant. Toutefois ce monarque a regretté plus tard ses fréquentes attaques de villages comme coûtant trop de monde, et ce regret implique une diminution dans l’importance que l’on peut être tenté d’attribuer dans son esprit à l’obusier.

Le roi de Prusse sépara l’artillerie de siège et l’artillerie de campagne : pour cette dernière, il se servit surtout de pièces de 12 livres. Ce fut aussi le plus fort calibre de cam-

(4) « Notre infanterie, énervée et même abâtardie tant par se» pertes que par ses succès même, » dit il lui-même à la tin de 1758. (fléftexioni iur ta tactique.)

(2) Consultez la xvill* dos Éludes sur ta Prune, t. II, p. 482.

pagne du système de Gribeauval, adopté en France en 1765: tous deux l’empruntèrent à l’artillerie autrichienne en le modifiant.

Frédéric songea surtout à alléger encore l'artillerie : sa création de l’artillerie à cheval le prouve. Le premier, il institua en corps permanent, formant une espèce spéciale d’artillerie, une brigade d’artillerie à cheval (1). Cette institution eut lieu pendant la guerre de Sept ans, en 1759. Cette artillerie ne fut jamais nombreuse ; dans la campagne de 1778 (2), elle comprenait 40 pièces seulement, soit 4 brigades ; elle rendit des services au combat de Rostock.

11 exerça également l’artillerie de manière à obtenir d’elle un tir excessivement prompt: à la tin de son règne, ses artilleurs, se bornant à écouvillonner de trois en trois coups, tiraient, dit-on, jusqu’à vingt coups par minute.

Pour caractériser dans son ensemble la tactique de Frédéric, n’oublions pas qu’il avait en face les adversaires même de Gustave-Adolphe, encore lourds et lents à un siècle de distance (3) ; aussi ne voulut-il que des guerres courtes et vives, et cherchait-il à les dérouter par une extrême mobilité, par des feux rapides, plutôt qu’à les entamer au moyen d’une attaque vigoureuse et prolongée. El cette mobilité, cette prestesse étonnaient les Autrichiens, comme 40 ans plus tard celles de Bonaparte en Italie (1796) déconcerteront leurs

(1) Sous son règne, comme en France sous Louis XIV, l’artillerie sc partageait en brigadei de 40 pièces chacune. Peu après la mort do Frédéric, les batteries prussiennes furent réduites à 8 pièces chacune, 6 canons et 2 obusiers.

(î) La guerre d'un an, ou guerre de succession de Bavière (1778-1779).

(3) « Indolents dans leurs mouvements, lents dans l’exécution de leurs

projets regardant le temps comme A eux... ils ont mauqné les bonnes

occasions et fait des fautes énormes. . . auxquelles nous devons notre salut. » Ainsi les juge Frédéric à la tin de ses Réflewions sur la lactique.

302 HISTOIRE DE I.’aRT DK LA GUERRE,

descendants. On le voit : à la guerre, le plus leste remporte la victoire ; Gustave-Adolphe, Frédéric, Napoléon en fournissent la preuve.

Toutefois, il faut également pour cela que les opérations soient bien combinées, que l’on observe les lois dictées par l’expérience pour diriger les masses sur le théâtre de la guerre et les faire arriver et paraître en temps opportun sur Tes points que l’on convoite ou sur ceux qui peuvent y mener. Sous ce rappoit, Frédéric n’atteint pas au même degré; il ne projette pas toujours ses plans de campagne comme un chef qui entrevoit la fin de la lutte et le lieu où elle se produira ; il ne concentre pas ses forces de façon à se trouver partout supérieur comme effectif vis-à-vis d’un ennemi divisé (1) ; il donne beaucoup au hasard, lui-mème l’a avoué (2) ; en un mot, il n’est pas aussi bon stratégiste (3) que bon tacticien.

Nousdevons ajouter que le temps de l’être n’était pas venu, et qu’il a atteint le plus haut degré possible pour un conquérant, alors que la Révolution française n’avait pas changé la composition et la face des armées, et n’avait pas permis de disposer d’armées de 200,000 hommes comme auparavant d’armées de 50,000. En outre, sa position précaire de chef d’une petite nation, entouré d’ennemis puissants, le contraignit à vivre au jour le jour et à sacrifier au plus pressé.

Enfin, une cause qui l’empêcha de se montrer stratégiste

(1) Napoléon seul résolut presque constamment ce problème. Le général de I.ossau loue néanmoins l’art de Frédéric pour centraliser ses forces. Lisez Ideale dtr Kriegfül irung in einer Analyse dtr Thaten der grossies* Feldherren , 2e partie du t. III, Berlin, 1839, chez Scblesinger, p. 363.

(2) Lettre nu lieutenant général Fouquet.

(3) M. Bartholmèss écrit à la p. 231 du t. Ier de son Histoire philosophique de l'académie de Prusse que l'Histoire de la guerre de Sept ans est « trop sévère , trop technique , trop stratégique o ; mais il veut dire par ce terme trop militaire , et indiquer combien les détails guerriers y abondent.

autant que tacticien, c’est qu’il conserva le système des magasins et des approvisionnements en usage sous Louis XIV (1). Aurait-il pu y renoncer ? C’est douteux, puisqu’il fallut la Révolution et son déchaînement en toutes choses pour le détruire.

Frédéric condamne les campagnes d’hiver : « Toutes les fois, dit-il, qu’on a le choix libre, il faut donner du repos aux troupes pendant l’hiver le plus qu’on peut et bien employer le temps à rétablir l’armée, pour prévenir plus têt l’ennemi en campagne le printemps d’après. » Cette condamnation a cela de remarquable que Frédéric exécuta lui-même quatre campagnesd’hiver. Il prendsoinde les justifier : celle de 1740, sa première, parce qu’il y avait urgence à occuper la Silésie que gardaient seulement 2 régiments impériaux ; celle de 1742 en Moravie, par le désir de dégager la Bavière au moyen de cette diversion ; celle de 1744 à 1745, par la nécessité de repousser les Autrichiens qui envahissaient la Silésie en cette saison; celle de 1745 à 1746, parce qu’elle fut entreprise pour empêcher les Autrichiens et les Saxons de porter le fer et le feu dans le Brandebourg et la Prusse (2). On peut dire que l’on est resté pour les campagnes d’hiver dans les principes de Frédéric ; on reconnaît qu’elles usent les troupes et coûtent beaucoup, mais l’on en fait toujours parce que l’on est forcé d’en faire par un motif ou par un autre.

Ce monarque appréciait l’importance des capitales et savait qu’en les attaquant on frappait un grand coup. S’agit-il d’une alliance offensive contre la France, il projette trois attaques, dont une par la Flandre, « pour pénétrer dans le cœur du royaume, s’avancer sur la Somme et menacer en même temps

(1) Histoire militaire de la Prusse avant 4756 , p. 228.

(2) Principes généraux de la guerre , art. 34.

304 UISTOIRF. DE l’art DE LA GUERRE.

Paris ». Parle-t-il d’une guerre entreprise contre l’Autriche, il veut que l’on transporte le théâtre des opérations sur les bords du Danube, et en donne cette raison : « Quand Vienne crie, il faut que tout le monde accoure pour la secourir, et alors on a les bras libres tant en Bohême qu’en Moravie (1). »

Si Frédéric pécha du côté de la stratégie, il exécuta pourtant des marches dignes de servir de modèles. Telle est celle qui le transporta sur le champ de bataille de Rosbach, pour sauver la Saxe ; telle est également celle qui suivit cette victoire et le mena de Rosbach à Leuthen, pour sauver à son tour la Silésie menacée.

Pour marcher à l’ennemi, en vue d’engager une affaire, Frédéric préférait la marche par lignes comme n’offrant pas les inconvénients d’une marche de front (2) : on peut même dire « par lignes et par le flanc»; mais quant aux déploiements, il se bornait à y exercer ses troupes, et ne les employa jamais.

Il effectuait même des marches de flanc sur le champ de bataille, en face de l’ennemi rangé, mouvement dangereux qui lui devint funeste, et qui ne se peut d’ailleurs exécuter qu’avec des troupes disciplinées et manœuvrières. Ainsi fitil à la bataille de Kollin (1757) où, pour transporter les siens vers l’endroit faible de l’ordre de bataille de son adversaire, il exécute une marche de liane sous les yeux et à un kilomètre de distance de cet adversaire, et cela durant six kilomètres de long, témérité qui ne lui réussit pas, car il fut battu.

Un progrès de ce temps consiste à exécuter des marches

(1) Voyez le» OEurre» militaire», Berlin, <856, t. Il, p. 73 et <40.

(2) Le» Principe» généraux de la guerre , art. <7.

(le nuit, non pour un corps détaché, mais pour une armée entière. C’est de la sorte que Frédéric vint se poster le 7 juin 1745 sur le champ de bataille de Hohenfriedberg. L’aimée prussienne se mit en mouvement par la droite, sur deux lignes, et observa dans sa marche le plus grand ordre et le plus grand silence ; à minuit, près des ponts de Striegau, elle fit un temps d’arrêt, afin que tous les corps eussent repris leur distance et fussent serrés comme il convenait les uns contre les autres.

N’oublions pas de mentionner (pie Frédéric faisait ordinairement cheminer son artillerie au milieu des brigades d’infanterie ; dans le cas où rien ne paraissait à craindre de la part de l’ennemi, il la laissait s’avancer en une colonne isolée.

Relativement aux marches, il a soin de se prémunir contre les pluies subites qui, en défonçant les chemins, peuvent déranger tous les projets, tous les calculs, notamment les calculs basés sur des marches forcées au moyen desquelles on peut réussir par un beau temps à surprendre l’ennemi ou à couper ses communications.

Un progrès réalisé par Frédéric, c’est la promptitude avec laquelle il prenait son ordre de bataille (1). Du temps de Louis XIV, en prendre un constituait une affaire importante ; on y songeait longtemps à l’avance, on le faisait sur un terrain déjà occupé, et l’on mettait 24 heures à l’exécution. Frédéric le fait inopinément, en présence même de l’ennemi, sans parti arrêté, variant ses dispositions suivant les circonstances locales (2), suivant les dispositions de l’adversaire.

(1) « Nos troupes sont si lestes et si agiles, constate-t-il lui-méme, qu’elles se forment en bataille en moine de rien, s (Principes généraux de la guerre, art. l*r.)

(!) Il possédait le coup d’œil du champ de batailla; les actions de la

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