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CHANGEMENTS APPORTÉS PENDANT LES LUTTES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

§ 1er. PRÉLIMINAIRES DE LA RÉVOLUTION.

Dès le règne de Louis XVI, le malaise se fait sentir dans les affaires militaires comme dans toutes les autres.

Ce prince héritait d’une situation embarrassée; les finances se trouvaient dans un état déplorable, il fallait des économies, et par conséquent des réformes, principalement sur l’armée, qui est le plus cher de tous les rouages employés par un gouvernement.

Les premières réformes militaires vinrent d’une imitation des usages prussiens qui se produisit en France avec une vivacité, un engouement très-particulière. Notre caractère vif et généreux s’éprit pour le grand souverain, notre allié puis notre ennemi, qui venait d’élever la Prusse au rang de puissance européenne; après avoir admiré, on imita. Mais l’on imita dans les détails : tel officier, récemment venu d’Allemagne, apportait une manœuvre, un exercice; tel

HISTOIRE DE l’art DE LA GUERRE.

autre recommandait la discipline prussienne, et la faisait malheureusement adopter ; quelques-uns introduisaient dans le service des minuties usitées en Prusse, mais vexatoires pour le soldat (1), surtout en France, où l’on aime, à tous les degrés sociaux, jouir d’une certaine indépendance. Ces diverses importations valurentengénéral un régiment à leurs auteurs; mais elles ne procurèrent pas un élément de victoire, car Frédéric devait ses succès à des causes d’un autre ordre, et il fallait avoir la vue courte pour ne pas s’en apercevoir ; en outre, elles indisposèrent les troupes, honteuses de se voir soumises à de si puérils essais et de recevoir des coups de plat de sabre (2) pour inadvertance dans la manière de les exécuter.

Le ministre de la guerre lieutenant général comte de Saint-Germain (3) accomplit les réformes les plus radicales. 11 compose l’armée de régiments uniformes comme organisation et comme force (4), réduit son effectif à 242,000 hommes et la débarrasse de la plupart des corps privilégiés dont l’existence entraîne, outre une forte dépense, de nombreux inconvénients. Dans l’infanterie, la compagnie devient plus forte, mais il y en a moins : une seconde compagnie d’élite apparaît par régiment sous le nom de compagnie de chas-

(4 ) La toilette <lu soldat abondait en minutieux détails : on relevait, par exemple, les cheveux des doux côtés nu- dessus des oreilles, et on les tirait un l'air avec une telle force que ln peau en devenait ridée ; ils formaient ainsi une grosse boucle souvent ornée d’un ruban.

(2) Le maréchal de Broglie, étant ministre, supprima ce châtiment. Son ministère dura quatre jours, du 4 2 au 46 juiUet 4789, et fut sans doute abrégé (il donna sa démission) par la prise de la Bastille.

(3) Il avait été, comme son prédécesseur le maréchal du Muy, feld-maréchal au service du Danemark. 11 fut ministre durant deux ans, d’octobre 4773 A septembre 4777.

(4) Dans l’infanterie, 406 régiments à 2 bataillons au lieu de 94 régiments inégaux formant également un ensemble de 242 bataillons.

seurs, mais elle remplace line compagnie ordinaire, ou, comme nous dirions aujourd’hui, une compagnie du centre. La vénalité des grades et emplois militaires commence à être proscrite (1).

On voit que les réformes du comte de Saint-Germain se distinguent par des suppressions, des simplifications; elles se heurtèrent donc à une foule d’intérêts privés, soulevèrent de nombreuses réclamations, et finalement échouèrent, malgré les économies qui en sortirent et permirent de liquider toutes les dettes du ministère de la guerre. Mais il faut ajouter que de pareilles réformes ne s’improvisent pas, et que vouloir les réaliser sans le bénéfice du temps, comme en 1776 et 1777, c’est les condamner à l’avance : faites successivement, mais avec de la suite dans l’esprit et de la fermeté dans l'exécution, elles eussent été acceptées. L’esprit tranchant avec lequel elles furent présentées, esprit qui trahit le colonel académicien de Guibert, leur nuisit plus que leurs vues pratiques ne les servirent.

Guibert avait aidé Saint-Germain dans le travail précipité qu’avaient exigé ses réformes; il joue un plus grand rôle dans le conseil de la guerre qui, en 1787, reprit la question des réformes militaires; il en fut à la fois le rapporteur et le membre le plus actif. Ce conseil continua l’œuvre de Saint- Germain, réalisa des économies, diminua le nombre des officiers généraux, simplifia plusieurs des autres rouages de la hiérarchie, facilita l’avancement dans divers grades, notamment dans ceux de lieutenant et de lieutenant-colonel, organisa l’armée activement en brigades et en divisions, ce qui la mobilisait et l’habituait à ses généraux , et créa dans la

(1) Saint-Germain obtint du roi la proscription de la peiue de mort contre les déserteurs. Louis XV, on le sait, n’avait jamais voulu l’accorder.

cavalerie l’emploi et le grade de chef d’escadron pour réunir et commander deux compagnies. 11 essaya également de codifier tous les règlements militaires, but louable, qui aurait procuré quelque fixité au service , et qui donna lieu à l’ébauche d’un curieux programme rédigé par Guibert (1).

Le conseil de la guerre siégea deux ans environ : comme il opérait collectivement et se composait, sous la présidence du ministre, des sommités de l’année, il réussit dans l’origine et put agir avec une grande vigueur ; mais bientôt les intérêts froissés jetèrent contre lui les hauts cris; la médisance y mêla son venin, s’attaquant surtout avec upe violence inouïe à son rapporteur, et, pour apaiser ce grand courroux, il fallut supprimer le conseil qui en était l’objet.

Ainsi les réformes tentées avaient, cela était inévitable, indisposé beaucoup de monde. Cette situation s’était aggravée par l’adoption de plusieurs mesures maladroites et inutiles qui avaient jeté nombre de bons esprits du côté des opposants.

Nous citerons :

1“ Celle d’avoir nommé à la fois, en 1775 (2), cinq maréchaux trop âgés, en sorte que quand la guerre éclata en 1 779 entre l’Angleterre et la France, au profit de colonies anglaises de l’Amérique du Nord, il fallut confier le commandement de notre armée à un lieutenant général. Ce fait mécontenta d’autant plus l’opinion publique que la France possédait alors, avec un tiers de moins d’habitants, quatre fois plus d’officiers généraux qu’aujourd’hui (3);

(1) Voir les annexes de son Mémoire sur le» opérations du conseil de la guerre.

(2) Sous le ministère du maréchal du Muy.

(3) 11 y avait en France, de 1774 à 1 788, un total de 1,243 maréchaux

2° Celle (le martyriser des soldats non-seulement pour la tenue, mais en vue de les développer, de leur ouvrir par exemple la poitrine en tirant fortement leurs épaules en arrière avec des cêurroies, de leur donner l’habitude de l’aplomb en les plaçant contre les murs, etc. (1);

3° Celle d’avoir exigé, en 1781 (2), preuve de quatre degrés de noblesse non-seulement pour acquérir, mais même pour conserver le grade d’officier. Expulser les officiers qui ne possédaient pas la noblesse, mesure déjà commencée en 1767 (3), était cruel, car ordinairement une décision, une loi même sont pour l’avenir et n’ont pas d’effet rétroactif. N’admettre à la sous-lieutenance que des nobles, ou même, comine cela avait lieu par une exception légale, les fils de chevaliers de Saint-Louis, c’était détruire la coutume de toute la monarchie, celle de neuf siècles pendant lesquels l’état militaire avait servi à recruter la noblesse et les hauts faits avaient valu les plus célèbres blasons. Jamais, aux plus beaux temps de la chevalerie ou sous les règnes les plus glorieux, un Français roturier n’avait été privé de l’honneur de porter les armes et de pouvoir par elles arriver au premier rang de la société ; le fait avait pu être rare à certains moments, mais toujours il avait été possible; et qu’était donc naguère encore un officier célèbre, Fischer, plus tard le marquis de Fischer, qu’était-il au début? Un palefrenier. Ce principe détruit, l’émulation cesse et la justification de la noblesse avec elle ; et pourquoi détruire ce principe quand

et généraux, brigadiers compris ; ii ta suppression de* brigadiers eu <788, il d’v eut plus que 672 maréchaux et officiers généraux; la population, à cette date, montait b *25 millions. Aujourd'hui (1864), pour 37 millions d'habitants, notre armée compte 260 maréchaux ou officiers généraux (en activité de service) .

(1) Voyez Monts ue la Balmk, Tactique de la cavalerie, p. 153 et 162.

(2) Règlement du 82 mai.

(3) Dans l’artillerie et le génie.

on était sûr, par l’École militaire, de conserver à la noblesse une part imposante dans les emplois d’officier ! Le règlement de 1781, rendu sous le ministère de M. de Ségur, fut donc une faute, une faute grave au moment où les principes d’égalité bruissaient prêches par les philosophes, et qui indisposa fortement contre le gouvernement la masse nombreuse, utile et digne d’intérêt des bas officiers (1).

Il n’est pas jusqu’à l’un des actes brillants comme politique et comme guerre du règne de Louis XVI, la coopération de la France à la guerre de l’Indépendance des États-Unis d’Amérique (2), et le traité de Versailles (1783), couronnement de cette coopération, qui n’aient jeté dans l'armée française des ferments de désorganisation et d’impuissance. Guerre à petite échelle, sans stratégie arrêtée de la part des Anglais qui perdirent leur cause en séparant toujours leurs forces, menée assez au jour le jour par un général de 2* ordre, tel qu’il le fallait pour les circonstances, par Washington, celte guerre excita un grand enthousiasme dans notre pays déjà sourdement ébranlé par des aspirations vers la liberté, et put donner aux généraux qui en revenaient et étaient acclamés une idée exagérée de leur talent.

Toujours est-il que l’armée française se trouvait déjà dans

(1) L’expression de sous-officier date de 1790 : le terme do bas officier (l’impliquait jadis aucune mauvaise part, il correspondait nu mot inférieur ou subalterne souventsnecolé à celui d'officier.

(2) A cette guerre se rnttnclie le siège do Gibraltar en 1782, an moyen des fameuses batteries flottante* imaginées par l'ingénieur militaire français d’Arçon. Le lecteur trouvern d'intéressants détails sur ces batteries en recourant aux deux écrits anonymes suivants, dus à d'Akçon', qui avait 1h plume facile : 1° Mémoire pour serrir it l'histoire du siège de Gibraltar, in-8“, Madrid, chez Grcgorio, 1783; — 2° Conseil de guerre privé sur l'événement de Gibraltar en <782... pour servir d’exercice sur l’art des sièges, 1783, in-8°, avec 3 planches. Le premier do ces écrits montre les difficultés qu'éprouve un homme de talent à se faire écouter et croire de ses supérieurs, mémo les mieux intentionnés.

un état sensible d’altération en 1 789, au moment où la Révolution allait éclater.

La Révolution précipita la crise, et l’armée disparut avec la société toute entière dont elle était une émanation. Nous avons à nous occuper de cette disparition.

Ce n'est pas que l’opinion publique cessa de s’occuper des affaires militaires et d’y porter intérêt. Dans les publications du temps, on envisageait même les choses à un point de vue très-élevé. L’organisation de la force publique devint une question d’intérêt national, discutée au grand jour, et non plus une simple question de gouvernement. Guibert a mis au jour sur ce grave sujet un écrit remarquable (1). 11 divise la force publique en deux grandes fractions : la force du dehors ou armée active destinée à agir contre l’ennemi, et la force du dedans ou garde nationale qui a pour but de maintenir l’ordre à l’intérieur. Cette garde nationale existait déjà depuis 1789 ; elle a constitué en ces temps, et depuis, un levier puissant, mais on en a abusé en l'agrandissant outre mesure et elle est tombée dans le discrédit. Suivant Guibert et les publicistes du temps, la garde nationale formait un contre-poids à la réunion du roi et de l’armée, dont l’action combinée constituait un pouvoir considérable, de nature à être dirigé contre la liberté.

Un autre militaire, le colonel marquis de Bouthillier, membre du comité militaire à l’Assemblée nationale, publia un Plan de constitution militaire (2), op il fixe la propor-

(1 ) Ouvrage anonyme : De la force publique considérée dans tous ses rapports, 4790, in-8° Je 196 page*.

(2) Plan général et abrégé d'une constitution militaire, par M. le marquis DE lioUTHiLLiEK , colonel du régiment de Picardie, membre du comité militaire à l'Assemblée nationale, 1791, in-8° du 275 pages. — Voyez p. 92, 94, 100.

tion de la force armée à la population à 1 soldat sur 72 habitants ; ce qui portait alors, pour 25 millions d’habitants (1), l’armée française à 350,000 hommes, tandis qu’il lui en fallait 200,000 seulement d'après l'effectif des armées voisines. Les rapjiorts des armes sont aussi fixés dans ce Plan au cinquième de l’armée totale pour la cavalerie et au vingtième pour l’artillerie. Cet écrivain s’occupe de la garde nationale et lui donne pour objet de maintenir et d’assurer la tranquillité publique. Éntre Yarmée de lir/nc et la garde nationale il veut une armée auxiliaire, « destinée à partager à la guerre les travaux de l’armée de ligne cl composée de la même espèce d’hommes ; » cette armée auxiliaire s’appellerait aujourd’hui une réserve.

Si l’on s’occupe des questions militaires, si les brochures abondent à ce sujet, si chacun en parle, c’est avec précipitation, avec fièvre pour ainsi dire; et à ce malaise, fâcheux symptôme, l'on reconnaît l’imminence d’une transformation.

Les officiers se mêlent au mouvement de l’opinion, et beaucoup s’occupent de leur spécialité, recherchant la meilleure organisation pour l’armée. D’accord avec l’opinion, ils demandent que les jeunes gens destinés à l’état militaire s’instruisent. Depuis la création de l’École militaire, le sens général des idées s’était porté sur ce sujet; la lecture appréciée dès le règne précédent (2), le travail, ce qui fait le militaire apte et distingué, devenaient pour eux un sujet de

(t) I.e relevé officiel, fait en 1793 pour la répartition des 300,000 soldats rtquis , constata que, sans comprendre la Corse, le» deux départements formés par la Savoie, le département des Alpes-Maritimes et les colonies, la France comprenait une population de 27,180,000 âmes. Kn 1791, on ne croyait pas A plus de 25 millions d'linbitnnts ; nous l’avons indiqué en note deux pages plus haut, mais ce dernier chiffre devait déjà être dépassé.

(2) Kcportcz-vous a la lin de notre chnp. v, et consultez les annexes de l’édition des Révtritt du maréchal de Saxo, par Viols.

recommandation. Chacun reconnaissait la vérité de ce cii de conviction du comte de Saint-Germain : « Au rebours de bien des professions, la moindre faute d 'ignorance, ou de négligence ou d’inattention (de la part d’un général ou d’un officier), a dans la profession militaire une suite fâcheuse. » Rien n’y fit : la Révolution emporta les institutions existantes, les bonnes institutions, pouvons-nous dire ; car un ensemble d’institutions est préférable à un renouvellement complet et improvisé de ce qui régit la société, surtout quand ce sont des hommes honnêtes et sensés qui ont charge de le faire fonctionner. Ces institutions emportées dans la tourmente, il fallut remédier à leur absence, en attendant que la société se réorganisât à nouveau et que de nouvelles institutions vinssent à surgir : ces institutions nouvelles, à leur tour, profitèrent des progrès sociaux accomplis pendant la Révolution, et, modifiées elles-mêmes avec le temps, devinrent supérieures aux précédentes. Ce fait se produisit au militaire comme au civil, et la preuve doit en résulter pour le lecteur de ce qui nous reste à lui exposer dans ce chapitre et les suivants.

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