CHAPITRE VIII
Napoléon, comme empereur, débuta par une occupation tactique. Il refit au camp de Boulogne l’instruction, les habitudes de l’armée française, malgré la répugnance de nos soldats à l’exercice ailleurs que sous le feu de l’ennemi. Là, nos combattants quittèrent la grande liberté, le décousu qui avaient signalé les mœurs des réunions armées sous la République ; il leur fallut manier la pelle et la pioche entre deux
(1 ) Ces progrès ont été niés, il nous faut en prévenir le lecteur. Le major Ferrari a prétendu, dès 1826, dans l'Anthologie de Florence, que les sciences et les arts de la guerre n’avaient fait que peu ou point de progrès depuis la Révolution française jusqu'à 4845, et il a repris sa thèse en 4832 dans le Progreiso de Naples. Un autre officier italien, le major Ciarciuiai, a réfuté ce que les assertions de cette thèse offraient d'absolu et d’étrange, et cela dans le Progretso même ; on trouvera scs observations reproduites à la Ht) do la traduction française (1854) de l’ouvrage dû à Lüioi Blancii, intitulé : De la science militaire considérée dans ses rapports avec les autres sciences et avec le système social. Quant aux cinq pages du Spectateur militaire do Paris (cahier de mars 4834), qui portent cette suscription pompeuse : Les sciences militaires ont-elles fait en Francs des progrès depuis I7H9 ? ce sont un simple résumé de la réponse faite pnr M. Cianciulli à son adversaire.
(2) Plus d’un lecteur trouvera sans doute ce chapitre trop court; mais, en traitant de la période historique la plus connue de la génération actuelle, l’auteur a craint de s’exposer à des redites,
séances de manœuvres, tout au moins entre celles de sa partie principale, de l’infanterie. Les brigades acquirent la prestesse de mouvement jadis familière au seul bataillon. On s’habitua à combattre par le troisième rang comme par le premier, à exécuter contre la cavalerie des feux par rangs successifs, et à se former souvent sur deux rangs.
Et pourtant Napoléon savait à peine la tactique (1) ; le temps lui avait manqué pour l’apprendre. Sa campagne d’Italie en avait offert peu d’occasions. Une fois souverain, celte fraction de la science militaire lui devenait peu utile. S’il poussa ses généraux à s’y exercer ou camp de Boulogne, c’est qu’il prévoyait des événements militaires importants, et que la station de la grande armée sur les côtes de l’Océan était une attente dont il fallait remplir les heures. Dans ces heures, celte armée acquit des qualités manœuvrières qui contribuèrent aux premiers succès de l’Empire (2).
Ce point indiqué, abordons le grand caractère des guerres de cette époque. Napoléon donne son essor à la stratégie (3).
Est-ce en transportant dans les grands mouvements d’armée l’ordre oblique, comme l'assure le général Foy? Est-ce en opérant de vastes manœuvres tournantes, comme on l’a maintes fois répété? 11 employa l’un et l’autre de ces moyens, mais sans en faire dans son esprit deux méthodes régulièrement arrêtées, ainsi que des disciples ont coutume
(4) Marmovt, De l'eepril det institutions militairee, 1845, t. Ier, p. 26.
(2) La tactique , néanmoins , ne changea presque pas par rapport à co qu’elle était sous Frédéric. (Voyez t. I,r, p. 45Î.)
(3) Ce résultat, que nous allons prouver, indique seul, malgré l’opinion du général V\h\zÉ, que le système de guerre do Napoléon diffère à certains égards de celui suivi au début du xml® siècle : cette différence ne détruit pas le reste de son argumentation, et Malplaqtiet reste assurément une grande bataille où figuraient autant de combattants qu’à Wagram et à la Moskowa.
de l’accomplir pour les idées mises en pratique par leur maître, pour les procédés dont il s’est servi.
L’ordre oblique, dont il a déjà profité stratégiquement dans sa campagne de 1797, alors que sa gauche stationnait dans le Tyrol, son centre occupait Tarwis, sa droite marchait sur Vienne après s’être emparée des ports de Fiume et de Trieste, et cela pour vaincre l’Italie par le nord, clef constante de la portion méridionale de cette péninsule ; l'ordre oblique stratégique, disons-nous, lui servit encore en Prusse, en Espagne et en Russie.
Dans la campagne de Prusse (1807), il tourne la gauche des Prussiens dès ses première mouvements ; puis, certain de les isoler de l’Elbe, ordonne à l’armée française une grande conversion autour de sa gauche, conversion qui sépare l’armée ennemie de sa base (1). Par cette marche oblique, il réussit à déborder constamment les Prussiens dans leur retraite, longue de deux cents lieues, depuis Hof jusqu’à Stettin, et ne leur permet d’atteindre l’Oder, qui se trouve à droite et en dehors de la ligne par laquelle ils accomplissent leur mouvement rétrograde, tout en aboutissant à son point extrême (Stettin), ne leur permet d’atteindre ce fleuve, célèbre dans les luttes de la guerre de Sept ans, et derrière lequel ils espèrent se réfugier pour prolonger la lutte, que le jour où nos guerriers, débouchant de Dessau sur Berlin, et placés dans les alentours de celte capitale, à égale distance entre l’Elbe et l’Oder, gardent la rive gauche de ce dernier fleuve à hauteur de Prenzlow, leur barrent le chemin et les obligent à capituler en rase campagne.
En Espagne, en novembre 1808, il base ses opérations
(O Rocquancocrt, Covts d'or» et d'histoire militaires, t, III. p. ISS,
sur l’emploi d’un mouvement central, puis doublement oblique ; c’est-à-dire qu’après s’être placé vis-à-vis le centre de l’année espagnole et l’avoir percé, il se rabat ensuite sur chacune des portions isolées de cette ligne (1). Cette conduite amène la retraite des Anglais, poursuivis jusqu’à la Corogne et entamés en ce point par le maréchal Soult, et semble soumettre au roi Joseph l’Espagne apaisée.
En Russie (1812), Napoléon songe, à l’ouverture de la campagne, dès qu’il a coupé l’armée russe en deux par sa présence à Wilna, à empêcher la jonction des armées de Barclay et de Bagration et à rabattre sur l’une d’elles, isolée, la colonne principale de l’armée française. Au mois de juillet, il marche vivement sur Witebsk, afin de se placer entre cette ville et Sinoleusk, c’est-à-dire entre les deux généraux russes, mais ne peut les empêcher de se grouper sous les murs de celte dernière cité ; puis, désireux de livrer une grande bataille, se laisse entraîner trop loin et voit son plan échouer ; mais ce plan se basait sur l’application de l'oblique dans la stratégie, et c’est pourquoi nous le citons après les exemples plus complets des campagnes de Prusse et d’Espagne.
Enfin, dans la campagne de France [1814] (2), lorsqu’il bat en retraite jusqu’à Nogent pour se jeter sur le flanc gauche de l’armée de Silésie qui longe isolément la Marne, n’est-ce pas un emploi stratégique de l’ordre oblique, emploi d’autant plus heureux qu’il lui permet, en s’ouvrant une trace au travers d’une contrée jugée impraticable, de battre quatre fois et de disperser des forces triples des siennes ?
(4) A In bataille de la Corogne (16 janvier 4809).
(2) Le comte do Vaublanc, au chap. 46 de ses Mémoire» , reproche à Napoléon do n’avoir pas su , dans cette campagne , traîner la guerre en longueur-, ce qui eût pu, dit-il, cliangor sa destinée.
Les manœuvres stratégiques tournantes de Napoléon sont très-connues. Il importe pourtant de les rappeler. On leur a donné le nom de batailles stratégiques parce qu’elles amenaient, rien que par des combinaisons de marche, une bataille ou plutôt une victoire finale. Cette dénomination, assez juste et qui fait image, est due au général Lamarque (1). Citons les deux principales.
Marengo nous apparaît la première dans l’ordre des dates. Bonaparte prépare son succès, en trompant durant trois mois la vigilance des Autrichiens, par la création d’une armée à laquelle personne ne croit en Europe, traverse, malgré la neige et le fort de Bard, le Saint-Bernard dénué de routes, descend en Italie, puis, conservant la sûreté de sa propre ligne de retraite, vient couper celle de son adversaire, le baron de Mêlas, en se plaçant à laStradella sur ses derrières, le saisit en l’empêchant de fuir, l'affaiblit de 7,000 hommes en faisant battre à Montebello son lieutenant Ott par Lannes, puis reçoit son choc à Marengo lorsqu’il cherche à se faire jour, et, renouvelant trois fois l’action, le bat complètement et obtient ainsi d’un seul coup la restitution de la haute Italie.
La plus remarquable de ces manœuvres, car elle donne réellement la victoire sans qu’une action soit livrée comme conclusion, est celle exécutée en 1805 autour d’Ulm. Au 1" octobre de cette année, l’armée française s'étendait le long de la rive gauche du Danube, depuis Heydenheim jus-
(1) Voyez l’article Bataille, de l’ Encyclopédie moderne, par cet officier général : a La lutte, dit cet écrivain, n'y embrassa pas seulement deux ou trois mille toises d’étendue, comme celle de Fontenoy, comme toutes celles que livra Frédéric; elle ne se borne pas & quelques heures , comme le pratiquait et le recommandait le maréchal de Saxe; sa durée eat de quinze ou vingt jours; son théâtre de vastes provinces, des royaumes entiers. » Le terme bataille stratégique se trouve ici opposé h bataille de potilion (Ramillies), bataille de postes (Lauffeld), bataille-manœucre (Lissa), bataille de marche (Rivoli).
qu’à Wissemburg. L’empereur des Français portant sa droite de Heydenheim vers Ulm, en passant par Elchingen et ses alentours, fait tourner toute son armée, la gauche en avant, autour de sa droite, presque devenue un pivot fixe tant est étroit le terrain sur lequel elle se meut, et la manœuvre tournante, commencée sur la rive gauche du Danube, continue sur la rive droite au travers du Lecb et même de l’iller, entravée seulement par des combats, de façon que nos différents corps d’armée viennent se grouper autour de la place d’Ulm et inlerdire toute sortie aux Autrichiens assiégés, qui, navrés de s’être laissé ainsi surprendre sans avoir tenté une grande bataille, sont obligés de mettre bas les armes et de se constituer prisonniers de guerre au nombre de 27,000 (1).
Ces deux exemples montrent que l’art de Napoléon dans ses manœuvres stratégiques consistait à couper les communications de ses adversaires (2). Jomini l’a déjà remarqué, et il ajoute comme explication générale : « En exécutant par la stratégie un mouvement général sur l’extrémité du front d’opérations de l’ennemi, non-seulement on met en action une masse sur une partie faible, mais l’on peut de cette extrémité gagner facilement les derrières et les communications soit avec la base, soit avec les lignes secondaires (3). » Dans ce mouvement vers les positions extrêmes de l’adversaire, il est avantageux, on doit cette observation à l’archiduc Charles (4), de se trouver plus rapproché de la base
(4) Ce chiffre ne comprend pas les blessés, mais seulement les hommes vnlides qui défilèrent devant Nnpoléon en sortant d’Ulm.
(2) Avec Mantoue dans le premier exemple, avec Vienne et la Bohême, puis avec l’armée russe dans le second.
(3) Traité dee granitt opérations, 4® édition. 4851, t. III, p. 340.
(4) Principe a de la etralégie décelopjiet par la relation de la campagne de 1796 en Allemagne , ouvrage attribué A l'archiduc Chaju.es et traduit par les généraux Jomini et Koch, Paris, 1848, t. I*r, p. 23.
de l’ennemi qu’il ne l’est lui-même de la nôtre ; mais dans le calcul de l’avantage ne négligeons pas de tenir compte du talent du général, car si en principe une armée française demeure plus forte sur le Rhin que sur la Vistule, cette armée conduite par Napoléon sera toujours redoutable sur la Vistule ou le Niémen. Sponzilli (1) a raison : en 1813, qui craignait le plus pour sa frontière, de Napoléon ou des Prussiens, de la France ou de l’Allemagne?
L’empereur employait ses forces avec une merveilleuse rapidité. Nul mieux que lui n’a su concentrer les soldats et pousser vivement leurs masses sur l’adversaire. « Toute dépense inutile de temps, remarque à ce sujet un théoricien de mérite, Clausewitz (2), tout détour superflu implique un gaspillage de forces et constitue par conséquent une hérésie stratégique. Mais il est plus important encore de se rappeler que l’avantage à peu près unique de l’offensive consiste dans la surprise qu’elle peut produire en ouvrant brusquement la scène. Ce qu’elle a de soudain et d’impétueux constitue sa principale force vive, et lorsqu’il s’agit d’abattre l’adversaire, on ne peut guère s’en passer. D’après cela, la théorie exige les voies les plus directes vers le but, et exclut de la question les interminables discussions sur les moyens détournés de toute espèce. Napoléon n’a jamais agi autrement. La première grand’route d’armée à armée ou de capitale à capitale était toujours sa voie de prédilection. »
Par ses marches, ce souverain déborde et rend inutiles diverses places fortes. « La guerre de la Révolution, dit à ce sujet le général Lamarque (3), a amené d’autres .combinai-
(4) Comenti alla parle teorica dei prmetpi dt tlralegia di l'arciduca Carlo, per Spohzilli, Napoli, 4836, p. 37.
(2) Clausewitz, De la guerre, traduction française par le major N'eu EUS,
(3) Niceeeiti d'une armée permanente, 4820, t-.hap. v.
sons. Eugène ne perdrait plus aujourd’hui des moments précieux devant Landrecies ; Villars ne trouverait plus l’occasion de vaincre à Marchiennes. » Napoléon abonde dans ces combinaisons nouvelles, et tellement qu’on a parlé de son dédain pour les forteresses, de son doute à l’égard de leur utilité. Assurément, dans la guerre offensive, il cherchait à éviter les sièges et préférait recourir à des mouvements combinés qui, d’eux-mômes, faisaient tomber les places ; mais dans ce cas même il s’appuyait sur elles, puisque dans l’une de ces campagnes les plus faciles et les plus fructueuses, dans sa campagne de 1806, en Prusse, on le voit prendre successivement, au fur et à mesure de ses progrès, pour villes fortes de dépôt et d’appui : Erfurt, Witlenberg, Spandau (1). En outre, il déclare dans ses Mémoires (2) que les places françaises de la frontière de Flandre « eussent été d’une grande utilité en 1815, l’armée anglo-prussienne n’eût pas osé passer la Somme avant l’arrivée des armées austro-russes sur la Marne, sans les événements politiques de la capitale ; et l’on peut assurer, ajoute-t-il, que celles des places qui restèrent fidèles ont influencé sur les conditions des traités et sur la conduite des rois coalisés en 1814 et en 1815.» Cette opinion de l’empereur sur le rôle des places fortes se rencontre mieux formulée encore dans une lettre adressée par ce monarque le 3 septembre 1806 et relative à la défense de la Dalmatie : « On a demandé dans le dernier siècle si les fortifications étaient de quelque utilité (3). 11 est des souverains qui les ont jugées inutiles, et
(1) Et plus tard, en décembre 1806, Posée.
($) VIe note sur les Considérations sur l'art de la guerre .
(3) L'empereur, très-versé dans la littérature militaire , fait allusion a l’ouvrage intitulé : Examen détaillé de l’importante question de l'utilité des places fortes et des retranchements , dans lequel on rapporte toutes les objections militaires et politiques qu'on a faites contre leur usage et leurs effets tant dans
qui en conséquence ont démantelé leurs places. Quant à moi, je renverserais la question et je demanderais s’il est possible de combiner la guerre sans des places fortes, et je déclare que non. — Sans des places de dépôt, on ne peut pas établir de bons plans de campagne, et sans des places que j’appelle de campagne , c'est-à-dire à l’abri des hasards et des partis, on ne peut pas faire la guerre offensive (1). »
Jamais, il faut en convenir, la stratégie (2) n’avait été ainsi pratiquée, et si Napoléon n’a pas créé la stratégie moderne, il est certain qu’il lui a donné de grands développements et a su en fixer les principes par ses actions et scs exemples. N’oublions pas que sa stratégie est surtout offensive, l’attaque constituant le propre de son talent, et que c’est uniquement dans sa belle campagne de France, contraint par le manque d’espace, qu’il a exécuté des mouvements stratégiques défensifs, mouvements du reste très-remarquables, quoique forcément partiels.
Le caractère stratégique appartient donc avant tout à ses progrès, et si la tactique actuelle provient des camps prussiens du xvm* siècle, la stratégie moderne sort des campagnes françaises du xix“.
Elle en sort et par la conception puissante d’un chef de génie qui, en sa qualité de souverain, se trouve dégagé des difficultés qui entravent trop souvent un simple général, et par l’exécution exacte de troupes modèles. Cette exécu-
le système des anciennes guerres que depuis l'invention des armes à feu , in-8° de 174 pages, Amsterdam, 1789, écrit classique pour les ingénieurs militaires, attribué à Foissac- Latour ou mieux à d’Arçon.
(1) Correspondance de Napoléon Ier , édition in-4°, t. XIII, 1863, p. 160.
(2) La stratégie bc distingue de la tactique en ce qu’cdle est l’art de diriger ses masses sur les points décisifs, tandis que la tactique consiste à les y engager une fois qu’elles y sont arrivées.
tion se base sur des marches d’une précision telle que les combinaisons les plus compliquées aboutissent à point nommé. Il faut citer, parmi elles, celle qui permit à l’armée française de se transporter des côtes de l’Océan, du camp de Boulogne, aux environs d’Ulm, en 1805, en vingt jours, ne produisant qu’un nombre insignifiant d’éclopés et de traînards, et aussi celle de 1809, le long des deux rives du Danube, depuis Ratisbonne jusqu’à Vienne, au moyen de laquelle il put entrer dans cette capitale 33 jours après l’ouverture de la campagne, sans avoir laissé à ses adversaires le temps ni la possibilité de se rallier; marches promptes et sûres, d'autant plus sûres que la précipitation intempestive et les fautes partielles de plusieurs de ses lieutenants (1) ne les font pas échouer (2).
N’en concluons pas que la stratégie de Napoléon n’a jamais été en défaut.
Parfois il a trop aventuré. Rappelons à ce sujet Arcole, une témérité de sa jeunesse, et que certes il n’eût pas renouvelée dans les mêmes conditions une fois parvenu au milieu de son âge mûr et de sa gloire ; cette témérité, dans laquelle il faillit échouer, lui fut suggérée, on le sait, par une disposition au découragement à la vue du renouvellement constant des forces autrichiennes, tandis qu’il ne recevait aucun renfort.
Une fois empereur, il a aussi commis des excès en stratégie (3).
(4) Par exemple : la rive gauche du Danube laissée presque inoccupée pendant la manœuvre pour investir Ulm (1805), la mauvaise direction imprimée aux premières opérations par Bertliier, et l’inutile et sanglant combat d'Ebersberg par Maaséna (1809).
(2) A partir de 1812, cette précision do la part des cbofs , cette bonne volonté de la part du soldat n'existent pins au même degré, et l'éloignement de notre base achève de les faire disparaître : du Niémen à Smolensk, pour un trajet direct do 95 lieues, Napoléon perdit 95,000 hommes.
(3) Ses proclamations , scs bulletins ont aussi parfois pris un ton oropba-
Le plus grave de tous, c’est qu’il sacrifiait souvent ses communications pour agir offensivement. A la vérité, il opérait ainsi quand la chance de l’attaque lui paraissait supérieure au danger d’être coupé ; cette hardiesse lui réussit presque constamment, et prouve qu’un grand général peut recourir à des manœuvres inquiétantes et contraires aux règles savantes de la théorie. Decker a nettement exprimé ce point de vue, disant (1) : « Pourquoi les doctes stratèges autrichiens n’ont-ils jamais risqué de faire valoir leurs sublimes leçons contre Napoléon, ou ne l’ont-ils osé que lorsqu’il n’était plus temps? Pourquoi ont-ils si rarement menacé sa ligne d’opération, qu’il a tant de fois exposée à leurs coups? Ils préférèrent ne pas se fier à l’efficacité de leur théorème contre l’immense supériorité de talent de ce téméraire. Celui qui, comme Frédéric et Napoléon, en est venu au point d’inspirer une telle opinion de lui, celui-là est seigneur et maître à la guerre, n’eût-il jamais ouvert un seul traité de stratégie. »
La méthode de guerre de Napoléon se recommande par d’autres côtés que le côté stratégique.
Nul ne posséda à un tel degré le coup d’œil du champ de bataille et ne sut l’utiliser autant, avant et pendant l’action. Avant l’action, c’était plus que du coup d’œil, c’était l’intuition du génie. A Austerlitz, par exemple, il prévoit le plan des Austro-Russes, prend ses mesures en conséquence et les réalise de point en point comme il les avait concertées. Pendant l’action, il engage successivement ses forces et oblige l'adversaire à mettre en jeu toutes les siennes, même sa
tique qui a reçu plus d’un mécompte par les faits; et pourtant Napoléon est un grand écrivain.
(1) Éléments di stratégii pratique, par Ch. de Df.ckeb, traduit de l'allemand par le major IIipfebt, Bruxelles, 1 849 , p. H7.
réserve, tandis qu’il ménage avec soin sa propre réserve, la maintient fraîche jusqu’au moment favorable (1) et la lance contre l’adversaire de façon à produire un événement. Un pareil art à employer ses réserves annonce un mélange de prudence et de force. Et remarquez que s’il garde sa réserve fraîche, ce n’est nullement pour ne pas s’en servir (2), car il admet combien il est utile d’engager jusqu’à son dernier homme et pense que garder des troupes pour le lendemain c’est presque toujours se faire battre (3) ; mais il veut avoir à la fin de l’action, et le dernier, un corps vigoureux capable, par son apparition subite, de peser dans la balance d’une manière décisive. II disposait, à cet effet, de nombreuses et importantes réserves : sa garde (4), des corps spéciaux de cavalerie, un corps de fantassins d’élite, composé de toutes les compagnies de grenadiers et de voltigeurs de son armée. Cela ne lui suffisait pas toujours, et il utilisait alors en plus, comme réserve, un de ses corps d’armée. Son artillerie préparait le jeu de ses réserv es. 11 en traînait beaucoup avec lui et obligeait ses adversaires à faire de même, puisque dans la campagne de 1809 les Autrichiens en avaient 700 pièces à opposer aux 5G0 nôtres ; il la faisait manœuvrer et agir par grandes masses, et produisait ainsi au milieu des lignes ennemies de larges trouées, ou tout au moins une indécision qui favorisait l’action de sa cavalerie et de ses réserves.
Le tableau suivant fera bien juger l’importance des batailles dont il a été le principal acteur.
(1) Et non jusqu'au dernier moment. A Waterloo, la garde donna trop tard.
(S) A la Moskowa, pourtant, il refusa de faire marcher la garde quand le général Belliard vint la lui demander.
(j) A Wagram, la bataille gagnée, il disposait encore d’une réserve intacte de 30,000 hommes.
(4) Composée de toutes les armes, la garde impériale comprit jusqu’à 400,000 hommes.
EFFECTIFS ET PERTES DANS LES PRINCIPALES BATAILLES LIVREES PAR NAPOLEON 1".
PROORÈS DLS A NAPOLÉON
376 HISTOIRE DE L’ART DE LA Gl'KRRE.
Un des beaux mouvements tactiques de l'empereur, c’est le développement de son armée sortant de nie de Lobau , après y avoir séjourné six semaines , pour prendre position dans la plaine de Marchfeld et livrer la bataille de Wagram
Le général Pelet (1) a retracé cette opération hardie avec une certaine poésie. C’est par une nuit pluvieuse, rendue imposante par l’orage; 4 ponts sont jetés malgré l’obscurité, le canon gronde pour protéger le passage et incendie les villages voisins de la rive droite, 187,000 hommes traversent avec un ordre admirable, trois heures leur suffisent, ils s’avancent, se déploient , occupent cette fois assez de terrain, et du pre-
(4) Uémoirtt iut la campagne de 1809.
mier bond , pour ne pouvoir être acculés au Danube et repoussés vers l’autre rive comme précédemment dans les deux journées d’Essling ou de Gross-Aspern ; celte fois, la nature est domptée, et l’adversaire, malgré ses talents et son courage, le sera bientôt.
Toutefois, cette journée de Wagram est l’une de celles où, malgré tout son talent à livrer bataille, Napoléon se voit contraint par des circonstances impérieuses à l’emploi de gros moyens , de ces moyens qui réussissent, mais constituent des coups de massue plus que des procédés de l’art. Telle est la fameuse colonne de Wagram, composée de 21 bataillons et de 24 escadrons de cuirassiers, laquelle, par sa masse, ouvrit le centre ennemi , mais en se trouvant tellement exposée aux coups de l’artillerie autrichienne qu’elle fut en une heure réduite à 3,000 hommes, le quart environ de son effectif! Cette perte aida à l’obtention de la victoire, à la conclusion de la paix, mais Napoléon parvenait ordinairement au même résultat à moins de frais, et ici il agit plutôt à la Condé qu'à la Turenne (1).
A côté des gros moyens, l’empereur savait placer les moyens secondaires et les faire concourir au même but, à la victoire.
Nos tirailleurs d’infanterie, sous son règne, déploient une grande habileté et obligent les officiers étrangers à revêtir l’uniforme de simple soldat : on les emploie encore en grande bande, comme sous la République, par exemple à la bataille de Hanau, où plus de 5,000 furent détachés dans le grand bois de Lamboi, situé au centre de notre ordre de bataille (2).
(1) Jlcportez-vous à la fin do notre Portrait militaire de Condé.
SMarbot, Remarques sur l'ouvrage du général Rogniat , 1 8Î0 , p. 53 .
Il ne dédaigne pas de faire engager de grandes reconnaissances ou des combats d’essai ; le combat de Wischau reçu , en 1805, par une avant-garde du maréchal Soult, douze jours avant la bataille d’Austerlitz, en fut un ; l’engagement poussé par Macdonald, le 22 septembre 1 813, contre Blücher jusqu’à Bischofswerda, porte le même caractère.
Ses adversaires l’imitent, et l’art de la guerre embrasse plus de détails, comme il s’étend en audace et en grandeur.
Napoléon excellait dans l’organisation de ses armées. On lui doit la création des corps d’armée (1) qui groupèrent plusieurs divisions sous les ordres d’un seul chef, et limitèrent ainsi à cinq ou six chefs de corps d’armée les intermédiaires entre le général en chef et les troupes; ce fut une simplification heureuse, qui réduisit il est vrai les généraux divisionnaires à la direction d’une seule arme , comme le remarque le général Foy (2), mais qui produisit de bons résultats. Ces corps d’armée constituaient en réalité, comme effectif, de petites armées, mais par leur emploi on avait réussi à réunir et à faire opérer d’accord et ensemble plusieurs petites armées.
Un corps d’armée se composait ordinairement de 2 à 5 divisions. 11 y en eut où les divisions d’infanterie et de cavalerie se trouvèrent juxtaposées, mais cela ne dura pas : peu à peu les armes se séparèrent ; la cavalerie forma d’abord
(1) Il y avait eu momentanément dans les guerres de la République des groupes de plusieurs divisions formant soit une aile, un centre, une réserve; mais, réunis au gré du général en chef, ils ne constituaient pas un corps d’armée, pas plus qu’aujourd’hui deux corps d’armée juxtaposés ponr former une aile ne composent une fraction permanente et constitutive do l’armée. (Voyez l'art. 2 de l’ordonnance du 3 mai 1832 sur le service en campagne.)
(2) Histoire de la guerre Je la Péninsule, t. I", 1827, p 434. — Baudin (Dictionnaire de l’armée, p. 1642) surnble regretter lu division mixte.
une réserve comme en 1 805, puis des corps d’armée comme en 1812 et en 1815. L’existence de ces derniers corps n’eut pas d’autre but que de réunir sous la main de Napoléon de grosses masses de cavalerie habituées à une action d’ensemble : ils n’étaient pas indispensables pour simplifier les rouages du commandement.
L’empereur eut à la fois sous les armes, en mars 1812,
1.100.000 soldats (1), dont les trois quarts français ; il déploya* une véritable habileté pour recruter les jeunes gens nécessaires à l’entretien d’une pareille masse d’hommes. Il sulfit de lire les préparatifs de chacune de ses campagnes pour en être convaincu.
Quand de nombreuses guerres eurent consommé les excellents soldats formés, aguerris pendant les luttes soutenues par la République, l’abus de la conscription commença (2) ; on anticipa sur les classes, on rappela les jeunes gens épargnés des classes précédentes, on prit tous les conscrits des classes nouvelles ou antérieures ; bientôt tous les moyens parurent bons au souverain, même les désignations arbitraires (3), et le directeur général de la conscription (ce titre seul indique l’importance prise par le recrutement) dut les mettre en usage. Nous n’avons pas à nous occuper de l’effet produit par de pareilles mesures sur la population (4), mais
(1) Français et alliés, savoir : 600,000 hommes pour la campagne de Russie, 150,000 hommes en France dans les dépôts, 50,000 en Italie,