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ou Espagne

(2) Le général Foy prétend que cet abus commença des 1805, s’appuyant sur ce que, du 18 brumaire à la campagne d'Ulm , c'est-à-dire en six ans, le gouvernement Français n’avait demandé que 220,000 hommes à la nation. (Voyez la p. 56 du t. Ier de VHistoire de la guerre de la Péninsule, et aussi la p. 93.)

(3) Exemple : les gardes d’honneur.

(4) Marquons seulement le grand nombre de réfractaires qu'elles soulevèrent et rappelons les mesures extrêmes qui furent prises contre eux. Le lecteur trouvera des détails à ce sujet dans mon Mémoire sur la formation de l'armée française, chapitre consacré au recrutement forcé.

au point de vue militaire elles ne fournissent que des combattants trop jeunes, incapables de supporter la fatigue, destinés à succomber aux premières épreuves du bivouac. Ces abus dans le recrutement, signalés par Marbot (t), correspondent aux abus stratégiques et tactiques que nous avons montrés, notamment dans les luttes d’Arcole et de Wagram. Sans eux, avec plus de modération, ce qui eût exigé il est vrai des entreprises plus limitées, Napoléon eftt entretenu une excellente et formidable armée, toujours jeune, toujours en haleine.

Napoléon perfectionna l’administration militaire, où sa pénétration et sa vigilance firent merveille ; et, pourtant, là également quelques nuages vinrent obscurcir et son mérite et les progrès qu’il réalisa.

H excella dans l'administration par l’ordre, la vigilance, le contrôle qu’il sut lui imprimer. Son corps de fer se pliant à des travaux multipliés, parfois il dirigeait et commandait luiméme , en tout cas lisait les rapports et se rendait compte ; sa prodigieuse mémoire l’aidait dans ces soins. Néanmoins il créa dans ce but un ministère de l’administration de la guerre, et le confia à des hommes intègres et travailleurs, à Dejcan, à Lacuée, à Daru (2) : fraction de l’ancien ministère de la guerre, mais qui acquit de l’importance dès qu'elle en fut détachée, ce nouveau ministère rendit de véritables services lorsqu’il fallut pourvoir à la fois à plusieurs guerres occupant chacune plusieurs armées, et le ministre de la guerre, déchargé du souci de fournir à l’entretien des armées, put mieux. veiller à ce qui concernait les mouvements

(4) Remarqua tu r l'ouvrage du général Rognial, p. 503 à 505. Le général Foy a dit : a On entrn dans le service militaire pour n’en plus sortir vivant. » Frédéric aussi avait eu ses soldats par contrainte et à perpétuité , mais il disposait de faibles ressources.

(2) Ce miuistéro dura du 12 mars 1802 nu 26 avril 1814.

de troupes, le renouvellement des officiers, le maintien de la discipline, etc., objets capitaux, quoique l’empereur, secondé par son chef d’état-major, donnât lui-môme à ce sujet les principaux ordres et exerçât parfois véritablement les fonctions de ministre de la guerre. Cette subdivision des travaux militaires en deux ministères était un perfectionnement ; elle venait d’une idée essentiellement pratique, améliorait l’expédition des affaires, et permettait de laisser longtemps le même homme à la tête de l’administration : elle pourrait être reprise et devrait alors demeurer comme une amélioration définitive.

Un fait semble prouver la bonne administration militaire de Napoléon, c’est qu'il acquittait régulièrement la solde de ses nombreuses troupes (1), et néanmoins ne produisit jusqu’en 1811 aucun déficit dans les finances de l’État (2). Mais il se présente un atténuatif à cette preuve, c’est que nos armées se pourvoyaient trop à l’étranger aux dépens du pays vaincu, méthode vicieuse qui ravageait cruellement l’Europe et amassait des haines contre nous. La fin d’une lettre d’Augereau à Berthier, écrite de Berlin dans les derniers jours de décembre 1812, l’indique : « On doit se pénétrer, affirme le duc de Castiglione, que si la France n’affecte pas de fonds suffisants à l’entretien de ses troupes en Allemagne elles ne pourront y exister, et que , de leur détresse et de la misère publique, il résultera infailliblement un éclat funeste aux deux nations (3). »

(4 ) En 1806, il exige le dépôt permanent à Mayence de la solde de son armée pour quatre mois . Voyez sa Lettre à JUollien, de Postdam, le 25 octobre 1806. Lisez aussi su lettre du 1 4 novembre suivant, où il dit : « Dans des moments de guerre comme ceux-ci, l’argent n’n de valeur que par la rapidité avec laquelle on peut l’avoir. »

(2) Jomim, Précis de Part de la guerre , t. I*r, p. 119.

(3) Lettre citée par Ciiambrat, art. 3 de son Histoire de l'expédition de Russie, 2° édition, 182a, p. 305.

Peu des lieutenants de l’empereur surent ménager d’euxmêmes le pays occupé. D’après la citation précédente, Augereau l’eùl désiré, mais la fin de l’année 1812 était trop malheureuse, et au mois de décembre la France se trouvait déjà aux expédients. Suctaet fut presque le seul à tirer des ressources du territoire ennemi , au moyen des notables du pays et avec leur consentement au nom de tous : pendant quatre années, del810à 1814, il subsista de la sorte dans les royaumes d’Aragon et de Valence, tout en consacrant à des travaux publics un dixième du revenu de ces provinces (1). Ce système, qui pourvoyait également à l’entretien de nos soldats, eût, dans toute l’Europe, beaucoup aidé au maintien de notre influence , et sous ce double rapport il eût mieux cadré avec les principes de l’art militaire, qui touchent à la politique (2).

Napoléon militarisa les transports militaires autres que ceux de l'artillerie (ceux-ci l’avaient été sous la République), ainsi que les boulangers de munition et les infirmiers : progrès de détail, mais utiles, et qui le caractérisent à merveille, comme embrassant par son génie les plus sublimes conceptions de l’art et les soins vulgaires relatifs au bien-être du soldat.

Non-seulement l'empereuraugmenta considérablement son artillerie jusqu’au point de posséder 73,000 artilleurs, mais il agrandit le rôle de celte arme dans laquelle il avait débuté.

(1) Napoléon , faisant allusion il ces talents administratifs de Sucbel, disait « que s'il avait eu deux maréchaux comme lui en Espagne il aurait non-seulement conquis la Péninsule, mais il l'aurait conservée > . Journal de Mm' Camjian .

(2) Nous reconnaissons que la plupart des généraux de ce temps s'entendaient peu en administration , mais il ne devait pas en être de même des maréchaux, et en tout cas il suffisait pour eux de faire mettre ce système en application par leurs ordonnateurs.

Un de ses traits les plus audacieux à ce sujet est de lui avoir fait former momentanément une portion de la ligne de bataille à Wagram, et cette hardiesse obtint du succès parce qu’il disposait pour l’exécuter d’excellents officiers et de soldats aguerris (1). Depuis cette époque l’artillerie fut réunie à l’intérieur en temps de paix pour s’exercer sur une grande échelle , et plusieurs batteries en vinrent presque à accomplir ce que l’on appelle dans les autres armes des manœuvres de ligne. Naturellement l’artillerie à cheval conquit de la sofle une prestesse incomparable dont Napoléon sut tirer parti ; chaque division de cavalerie en reçut au moins une batterie comme annexe, et dès lors nos cavaliers purent être protégés contre les projectiles de l’adversaire, ou l’effet de leurs charges put être préparé à l'avance.

Napoléon entendait à merveille le service de l’état-major, ce service qui demande promptitude de conception et facilité de correspondance. Malgré la présence à ses côtés de Berthier, ce chef d’état-major hors ligne, passant la nuit à écrire après avoir couru toute la journée à cheval, tel qu’il en fallait un à cet infatigable conquérant, dont le monde se lassa avant qu’il ne fût lassé lui-même ; malgré Berlhier, disonsnous, l’empereur pensait à ses ordres, les répétait, les expliquait souvent lui-même, non-seulement ses ordres généraux, mais quelquefois des ordres de détail. C’était, à la fois par prévoyance, pour tenir chacun en éveil et pour satisfaire la clairvoyance et l’activité d’un esprit sans égal.

Napoléon étudiait minutieusement le terrain, et sur des cartes dont sa tente se trouvait remplie, et sur les lieux même. Remarquez-le par exemple avant Austerlitz parcourir

(4) A Lutzen, une seule batterie réunit 80 bouches à feu.

et méditer son futur champ de bataille. Nul avant lui n’a étendu aussi loin son attention sur les particularités locales, et sa connaissance de ces particularités, jointe à son observation des dispositions de l’ennemi, forme une des bases de ses succès. Cette disposition à étudier la carte, il la possédait dès sa jeunesse, et sous le Directoire on le voit s’appliquer à scruter l’ilalie et l’Europe centrale, à former des projets basés sur la configuration du sol, à en saisir le gouvernement avec une ardeur que les militaires du temps ne comprenaient guère, et qui malheureusement n’est pas non plus le lot des officiers de nos jours.

Au sujet de la manière dont Napoléon comprenait le terrain et son emploi , il se présente une singularité. On considère comme un progrès de la période moderne le campement en ordre étendu, suivant le front de la disposition en bataille, et cela est vrai; les camps d’agglomération occupant un espace rétréci et fermé ont presque tous disparu. On rencontre pourtant sous l’Empire un camp carré , celui de Montechiaro, établi en mai 1805 ; c’était un camp d’instruction, et la figure nous en a été conservée (1); l'année suivante, dans sa correspondance officielle, Napoléon recommande lui-même la forme carrée pour le camp installé près de Capod’Istria (2), la considérant alors comme préférable ; mais plus tard ses vues se modifièrent, et nos troupes campèrent constamment suivant l’ordre de bataille (3).

La conséquence de l’examen des divers progrès accomplis dans le cercle de l’art militaire par Napoléon 1er, c’est que ce

(1 ) Consultez le Spéciale tir militaire, août <839.

(2) Voyez le t. XII de sa Correspondance , lettre du 27 juin 1806.

(3) Reportez-vous il ce sujet uu travail publiti par M. Masquelez sur la Castramétation, dans le cahier de juillet 1 863 du Spectateur militaire, p. 1 i 4.

monarque, comme tous les conquérants, employa une méthode de guerre supérieure à celle de ses adversaires , supérieure par la stratégie, par l’organisation des armées, par l’administration , par l’entente des rouages du service de l’état-major.

Jacquinot de Presles (1) définit ainsi cette méthode : « Vivre des ressources de l’habitant, cantonner chez lui ou bivouaquer, faire dix et douze lieues par jour dans les circonstances qui exigent de la célérité, livrer une grande bataille décisive, tels sont le but et les moyens du système de guerre moderne ; telle est la guerre d’invasion. » A cette définition un changement doit être fait : Napoléon bivouaquait dans ses marches parce qu’il fallait bien s’arrêter, mais il ne cantonnait pas ; ce n’était qu’après avoir exécuté des marches forcées, avoir joint l’ennemi et l’avoir vaincu, qu’il distribuait ses troupes dans des cantonnements.

On a donné du système de guerre de Napoléon d’autres définitions qui rentrent dans la précédente : celle qui précède ofire l’avantage d’avoir été donnée par un officier bon observateur, ayant pris part aux guerres dont il parle. Voici les principaux traits des autres définitions :

— Concentrer ses forces et tomber en bloc sur les corps isolés d’un ennemi fractionné, et, pour cela, saisir promptement les fautes de son adversaire et en profiter.

— Étudier le terrain, tâcher d’y prévoir la manière d’agir de l’ennemi, de le surprendre et de l’accabler, tel fut son jeu dans la défensive comme dans l’offensive : il fut constamment prompt et vigoureux à saisir le point où il fallait frapper, sans frapper pourtant deux lois de la même façon, grâce à son génie fécond, inépuisable en combinaisons.

(1) Cours d'art militaire, 4829, p. 329.

386 HISTOIRE DE L’ART DE LA GlERRE.

— Augmenter la lorce résultant de la masse d’une armée par la vitesse qu’on lui imprime.

Le système de guerre de l’Empereur présente plus d’un inconvénient : les signaler, ce sera insister sur ce système et le mieux faire connaître.

A côté de l’avantage de transporter la guerre au dehors, le système des invasions, quand il se répète et se prolonge, quand surtout le monarque le dirige lui-même, laisse la patrie sans gouvernail et rend étrangères l’une à l’autre la nation et l’armée. En outre, si l’adversaire se retire au fond de ses possessions, ce système entraîne loin des frontières, dégénère en pointe, et après une première période de succès perd son prestige et sa force, et ne se maintient définitivement que pendant une faible durée de temps.

Si la méthode d’entretenir l’armée sur le territoire ennemi en puisant tout chez l’habitant permet de soutenir de longues guerres, il faut remarquer qu’elle n’est praticable que dans les pays abondamment pourvus, car, une fois un pays ruiné, c’est le pire des systèmes : on manque de ressources, on a la population contre soi, on risque de voir cette dernière se précipiter sur le peu de cpnvois qui cherchent à vous rejoindre et les piller. Jomini a écrit avec raison à ce sujet : « Si les succès de Napoléon ont prouvé que ces calculs étroits de boulangerie étaient jadis par trop mesquins, ses désastres ont prouvé aussi qu’il les a un peu trop méprisés, et que, dans certaines limites et dans certaines contrées, ils devenaient indispensables (1). »

L’infanterie et la cavalerie se ruinent promptement dans la méthode de guerre de Napoléon : nous ne voulons pas dire

(1) Traité Jet grand*» opération», 4® édition, <847, t. Ier, p. 44.

par là que la victoire puisse s’obtenir sans un certain déchet sur les effectifs, mais uniquement que l’Empereur a vu promptement disparaître les excellents vétérans de la République (1), et qu’avec plus de repos entre ses expéditions et une vivacité plus contenue dans ses allures stratégiques (2) il eût mieux conservé son infanterie.

C’est en effet à des marches forcées que celle-ci succombe, puisque , d’après le témoignage des contemporains , il périt plus d’hommes à la suite de maladies provenant de fatigues que par le feu ou le fer de l’ennemi (3).

La cavalerie souffre par d’autres causes. Nous avons dit que, pendant ses batailles, Napoléon engage ses forces successivement et sa réserve en dernier : dans ce but, il se voit dans l’obligation de faire stationner sa cavalerie sur le champ de bataille, sans pouvoir toujours la placer à l’abri des projectiles. Or, tenir la cavalerie au repos pendant des heures entières, c’est affaiblir son moral ; car, agir, voilà sa destination et l’esprit qui l’anime ; l’y tenir sous le feu ennemi alors qu’elle ne peut faire des feux et se défendre ainsi de pied ferme, c’est la compromettre et par suite la ruiner. Plus d’une bataille du premier Empire offre l’exemple d’un pareil emploi de la cavalerie, emploi qui a contraint à son fréquent renouvellement (4).

(1) En 4811, dès six ans de guerre, il n'en avait plus.

(2) En thèse générale, ceci doit être eutendu dans une certaine mesure; car, mener vivement une guerre, c’est ordinairement l’abréger et l'adoucir, surtout quaud il s’agit d’une guerro isolée : sous Napoléon Ier, ce n'est guère le cas, puisque aucune unnée de son règne ne se passa sans que la France fût en guerre.

(3) Voyez CHAMBRAT, Philosophie de la guerre, 1829, p. 120.

(4) Jacqüinot de Pke8i.es, Cours d'art et d'histoire militaires, 1829, p. 493. Napoléon avait donné la double cuirasse aux cuirassiers français, qui souffrirent moins en 4809 que les cuirassiers autrichiens portant un simple plastron.

Il est une dernière cause de ruine à signaler pour nos troupes : le peu d’hôpitaux réguliers existant sur les lignes d’étapes suivies, et cela que nous fussions vainqueurs ou vaincus ; par suite des évacuations mal faites, et même des blessés abandonnés faute de transports, on était ainsi mal préparé, dans telle et telle direction en vue du passage d’une réunion de troupes, à cause de « l’extrême mobilité des armées et de l’incertitude des lignes d’opération (1) » , mobilité et incertitude qui amenèrent, au dire du général Foy, une perte quatre fois plus grande que celle résultant des hasards de la lutte et de la mêlée. 11 en sera toujours ainsi quand la guerre ira trop vite et que celui qui la conduira sera un génie ne sachant pas modérer sa conception et sa fougue au niveau des forces humaines dont il dispose (2).

La rapidité dans la guerre, le renouvellement presque continuel de la lutte eussent ôté aux officiers le temps et la facilité d’étftdier leur métier, de réfléchir sur ce qu’ils avaient vu, et cela quand, séparés de Napoléon, les événements auxquels ils assistaient se trouvaient loin de leur offrir une série d’actions dignes de devenir une source d’enseignement. Cette anomalie se produisait peu après que Lloyd exprimait l’utilité de connaissances spéciales chez un officier, disant : « La guerre est la science la plus difficile, et cependant, par une étrange contradiction, ceux qui embrassent la profession militaire ne donnent que peu ou point d’application à son étude . . . Nonseulement il faut en connaître les règles, mais s’efforcer d’acquérir le talent de les appliquer (3). «

(4) Foï, Histoire de la guerre de la Péninsule f t, Ier, p. 4 46.

(2) Ou a dit de Napoléon qu'il avait voulu accomplir en une génération ce que les Romains avaient mis cinq siècles à Taire.

(3) Mémoires de Lloyd, 4804, p. 6 et 7.

Allent confirmait à cette même époque la nécessité pour les officiers de s’instruire : « A la guerre comme ailleurs, énonçait-il, l’instruction abrège le temps des épreuves, bâte l’habitude, développe le coup d’œil, et fournit, pour ainsi dire, une expérience prématurée (1). »

Cette situation était d'autant plus fâcheuse que le travail se réduisait à peu de chose avant l’entrée au service, parce que l’on rejoignait très-jeune le drapeau, et que le séjour dans une école militaire, pour les jeunes gens qui obtenaient d'y entrer, se trouvait fort abrégé (2). '

Napoléon, à notre avis, n’a pas créé volontairement cette situation, quoique parallèlement à elle un fait se soit produit qui pourrait donner à le supposer. Ce souverain n’aiinait pas les officiers trop clairvoyants, et il laissa dans l’ombre ses officiers d’état-major. Pourvu qu’on obéit à ses ordres, qu'on exécutât ses volontés, il se montrait satisfait (3). On finit par croire à son infaillibilité, surtout dans les grades élevés, car sans cela on eût passé pour un médiocre courtisan. Quel fut le résultat de cette disposition? A moins d’un écrit, l’on ne marcha plus au feu : Junot, à Valoutina, Grouchy, à Waterloo, en sont des exemples fameux qui influèrent sur sa chute.

(1) Essai sur Iss reconnaissancis mililairss, par Allent, chef de bataillon du génie, p. 2. Cet Essai, l’un des classiques de la science militaire, se distingue, outre l'excellence du fonds, par un style correct et mesuré qui dénote un esprit cultivé : il a été inséré au mémorial topograph ique et militaire, rédigé au dépôt général de la guerre, n° 4, historique. Taris, de l'imprimerie de la République, gorminal an XI (1803). Allent, auteur d’une Histoire estimée du corps du génie (1 805) et d'un Précis des institutions militaires (1 808 et 1 836), est devenu secrétaire du comité du génie, puis général, secrétaire général du ministère de la guerre et conseiller d’Etat.

(î) Presque toutes les promotions ne restaient que doi ze à quinze mois dans les écoles, au lieu des deux nnnées exigées aujourd'hui par la loi.

(3) Kocquàncourt, Cours d'art et d’histoire militaires, t. III, p. 440.

390 nisTOinE de i.’abt de la guerre.

Ce résultat ne tient pas uniquement à ce que le souverain prédomina bientôt chez lui sur le général en chef : son talent de chef d’armée n’était pas de nature à faire école (1), parce qu’en raison de son immense supériorité il se défiait des autres et n’avait dans les meilleurs officiei’s qu’une confiance trcs-relative. Il ne forma aucun adepte, et nul de ses lieutenants ne fut de taille à le remplacer : Alexandre le Grand avait déjà donné à l’univers ce spectacle instructif.

Napoléon, par des avancements prodigieux, par des récompenses octroyées sans mesure, surtout après 1807 (2), excita au plus haut degré l’ambition de ses soldats : il obtint de la sorte un incroyable élan et put accomplir de grandes choses; mais une pareille prodigalité ne pouvait durer, et elle engagea l’avenir en encombrant les grades élevés, en rendant le commandement de l’armée très-difficile après lui.

Le plus grave inconvénient du système de guerre de Napoléon, c’est qu’il se résume trop en lui. Déjà cet inconvénient s’était présenté à nous dans le cours de cette histoire en la personne de Frédéric ; mais cette fois il a plus de gravité encore.

Napoléon habitue l’armée à se reposer de tout sur luimême. Non-seulement cela prive d’initiative ses maréchaux et ses principaux généraux, mais loin de lui on ne sait plus agir avec ensemble; les passions s’en mêlent, notre action

(1) For, Histoire de la guerre de la Péninsule, 1827, t. Ier, p. 159.

(2) Dans les armées qu'il commandait ; les autres furent souvent oubliées. Lisez À ce sujet : Solution de la question de V Algérie, parle général DoviviER, 1842, p. 27. Le général Alexandre, qui avait débuté à Austerlitz, disait trèsbien : « En ce temps-là, les récompense» se faisaient plus attendro qu’aujourd’bui (là où n’était pas l’Empereur), et souvent un officier blessé recevait, pour tout témoignage de satisfaction, le pain d’hôpital jusqu’à ce qu’il fût en état de reprendre les armes, a En 480;i, il y avait encore des capitaines datant comme grade de 4792, et de très-bons.

s’affaiblit; les aveux deMassénaà son retour d’Espagne (18 11) ne le prouvent que trop (1).

La situation se trouvait tellement tendue que, Napoléon disparu, tout son système de guerre tombait à néant. Ce système grandiose, il fallait un souverain pour l’exécuter, et un souverain puissant, usant de tous les moyens à sa disposition, en abusant quelquefois. La France était hors de ses gonds, comme sous la République, et il y avait vingt ans que cela durait. Un pareil état ne pouvait se soutenir. 11 cessa avec le gouvernement du grand homme qui l’avait mis en pratique.

En relevant les défauts de la méthode de guerre de Napoléon, notre intention a été de l’envisager sous toutes ses faces, et non de la présenter sous un jour atténué ; c’eût été mal agir envers l’un des maîtres de l’art militaire, envers l’un de ces guerriers dont le nom vivra comme ceux d’Alexandre, d’Ànnibal, de César, de Gustave-Adolphe, de Frédéric.

Malgré nos critiques, faciles à faire à un demi-siècle de distance, cette méthode se recommande par de nombreux côtés, et une partie en est demeurée en usage. La suite de ce travail le fera voir. Elle fut incontestablement la meilleure de toutes celles employées au début du xix" siècle. Sa supériorité fut promptement reconnue par les ennemis de la France, qui s’en assimilèrent les recoins le plusà leur portée.

Il nous reste à nous occuper de ces imitations pour caractériser dans son entier l’art militaire du xix° siècle, jusques et y compris l’année 1815. .

(<) Reportez-vous A la notice sur ce maréchal en tête du tome I*r de ses Mtmoirtt , par Koch.

392 HISTOIRE DE I,’aRT DE LA GUERRE.

L’Europe répond à notre nouveau mode de recrutement, la conscription, et au nombre considérable de soldats qu’il fournil, en modifiant la manière dont elle lève ses troupes. L’Allemagne entière adopte la landwehr (1), la Prusse lui donne une organisation particulière (2), la Russie recourt à une espèce de milice semblable nommée drushinnas (3), l’Espagne se couvre de guérillas. A partir de 1813, il surgit presque partout une levée en masse, ou du moins les milices en question enflent leur effectif de façon à produire l’équivalent de cette levée. Cette mise sur pied générale de forces considérables montre que la supériorité du nombre devient chaque jour plus décisive (4).

Malgré l’esprit patriotique qui les pousse en avant, il faut songer à ne pas priver ces soldats improvisés de l’aiguillon qui agit le mieux sur l’homme, de l’espoir des récompenses. C’est alors que, malgré la différence des constitutions politiques, on leur ouvre la voie de l’avancement et que les grades deviennent plus accessibles à tous. En même temps, on excite leurs sentiments civiques en promettant dans chaque État plus de liberté intérieure une fois la guerre terminée. Ces deux changements produisent un effet analogue à ceux qu’ils avaient produit en France après 1792.

L’organisation d'une armée en corps d’armée, employée pour la première fois en 1805 par Napoléon, fut imitée par l’Autriche dès 1809. Pour cette dernière campagne, l’archiduc Charles, généralissime et ministre de la guerre, chargé

(<) L’Autriche l’adopta dès 1809 par l'initiative de l’archiduc Charles.

(2) Cette organisation date de 1812 : nous l'indiquons au début du chapitre suivant.

(3) En 1812. Cette année, la Russio eut 880,127 hommes sous les armes.

(4) Clausewitz, De la guerre, livro v, chap. 3.

depuis trois ans d’organiser et de préparer des troupes actives, divisa les forces de la monarchie autrichienne en neuf corps d’armée et deux corps de réserve. En 1813, toutes les forces alliées se trouvaient organisées de la sorte. Les corps d’armée étrangers dépassaient rarement trois divisions (1) ; l’on rencontre même encore à la date de 1818 les corps d’armée prussiens doués d’une existence permanente, mais réduits à deux brigades chacun (2).

On répète contre lui son emploi des batailles stratégiques. Waterloo en est un exemple : tout fut décidé par la marche qui amena Blücher et ses Prussiens sur le champ de bataille, car dès leur apparition, suivant Jomini (3) : « rien ne pouvait s’opposer à la perte de la bataille par les Français. »

On imite également sa tactique dans les batailles. Wellington manœuvra à Salamanque contre Marmont comme il avait manœuvré à Austerlitz contre Koutousoff, profitant d’un vide dans la ligne ennemie pour battre l’aile isolée de cette ligne.

On évite de se trop disséminer devant lui, par l’exemple du mauvais résultat donné par le fractionnement des forces et l’isolement qui peut en résulter pour un corps, comme Rivoli et Austerlitz l’avaient prouvé. On le sent trop habile pour ne pas profiter d’un décousu quelconque, et l’on adopte pour principe que «toute manœuvre pour déborder et tourner une aile doit être liée aux autres attaques ».

C’est surtout par rapport aux places fortes que l'on adopte

(1 ) Voyez les tableaux, p. 161 et suivantes, de Geichichte der Kriegikunit eeil dem l 9,cn Jahrhundert , bearbeitet von Freiliernn Cakl DD Jakbïs de la Roche, — période von <800-1815; Mannheim, <844.

(î) Étude* eu r la Prune, t. Ier, p. <94.

(3) Précis de l'art de la guerre, t. Il, p. 36.

394 HISTOIRE DK L'ART DE LA OIEIUIE.

ses vues, et on peut le faire parce que l’on dispose également de moyens militaires nombreux, grandioses, presque permanents, de ces moyens dont le retour pour un temps prolongé semble difficile, aujourd’hui que les années des peuples civilisés ont quitté l’ancienne sobriété dont s’honorait le métier des armes pour se rapprocher des habitudes anglaises.

Môme en laissant de côté les campagnes d’Espagne, où la résistance nationale se réfugia avec acharnement derrière des remparts, on ne peut dire d’une manière absolue que Napoléon ait renoncé à faire des sièges. Le siège de Dantzig, en 1807, prouverait le contraire. 11 tâcha seulement de les éviter, mais, comme nous l’avons dit dans les premières pages de ce chapitre, à propos des places fortes, sans nier l'utilité de ces dernières à la guerre et sans chercher à se débarrasser des dépenses occasionnées par leur entretien ; ainsi dans ses deux marches sur Vienne, le long de la vallée du Danube, surtout en 1809, les places ne jouèrent presque aucun rôle, et en 1812, dans la guerre de Russie, il n’en rencontra pas dans les larges plaines entre le Niémen et Moscou et retrouva en Allemagne celles qu’il occupait intactes.

De même Valenciennes, Maubeuge, Bouchain, le Quesnoy n’ont pas arrêté les alliés marchant en 1814 sur Paris (1). L’Europe profitait de nos leçons, dans un moment de surprise, il est vrai, et qui sort des règles ordinaires, de celles où les forces des deux adversaires s’équilibrent mieux. Wellington et Blücher suivirent la même conduite dans leur

(1) En mars, Soissons tint bon pendant neuf jours de siège et ne céda qu’en faisant adhésion au gouvernement provisoire : nous parlons de la défense faite par le chef de bataillon Gérard, auquel Napoléon avait confié 30,000 hommes.

invasion de 1815, non toutefois sans avoir un instant hésité s’ils ne prendraient pas quelques places pour assurer leur marche avant de pénétrer en France (1).

Laisser de côté les places fortes fut un procédé utilisé uniquement dans la guerre offensive, car dans la guerre défensive chacun s’appuie sur elles. Les soldats de Napoléon luttèrent dans des places fortes de toute grandeur, depuis le fort de Mouzon, dont la garnison n’atteignait pas 100 hommes (2), jusqu’à Dantzig, en Allemagne (1813), et Anvers, en Belgique (1814), dont Carnot anima la résistance; le principe de l’empereur consistait à conserver ses points avancés pour le cas où la fortune des armes lui sourirait à nouveau et où il pourrait d’un bond se reporter sur les villes précédemment conquises. Les soldats des souverains alliés luttèrent à leur tour dans Ulm (1805), Dantzig (1807), Saragosse (1808), etc.

Pour qu’ils puissent réaliser ces changements dans la précédente manière de faire la guerre, les gouvernements accordent à leurs généraux une plus grande latitude. Us reconnaissent combien il devient difficile de conduire de loin et avec des instructions étroites une guerre aux allures aussi vives, et renoncent à ce vieux mode des cours, notamment le cabinet de Vienne.

L’archiduc Charles profite de ce revirement dès la campagne de 1809, dans laquelle il résiste habilement aux

(1) Histoire du Consulat et de l'Empire , par M. Thiebs, t. XX, p. 431.

(S) Situé en Espagne, sur la rive gauche de la Sosa, ce petit fort résista aux Espagnols pendant quatre mois et demi (1813 et 1814j. principalement au moyen d’une guerre de mines conduite avec une rare intelligence par un garde du génie nommé Saint-Jacques (Pasqual, dit). Une notice sur ce siège n été insérée au Spectateur militaire de Paris (octobre 4833) pnr le capitaine (aujourd’hui général) du génie Chauchard.

Français avec les seules forces de l’Autriche. 11 oppose à Napoléon une guerre méthodique, basée sur les principes, et pourtant assez rapide, et réussit, avec un courage digne d’un meilleur sort, à l’arrêter dans son passage du Danube à l’ile de Lobau, et à retarder un instant sa course victorieuse vers l’apogée de la puissance.

Si l’archiduc Charles peut agir débarrassé des lisières du conseil aulique, un autre adversaire de Napoléon, le duc de Wellington, se voit souvent en butte, pour ses opérations, aux attaques du parlement d’Angleterre, car si ce grand pays accorde les plus belles statues à ses chefs militaires (1), et non à ses souverains, il n’épargne pas les piqûres du forum à ceux qui montent au faîte. Wellington opposa à l’empereur le sang-froid de sa race, le système de guerre se ravitaillant par les côtes maritimes (2), le soulèvement des pays où il luttait, la guerre de second plan, mais sûre, qui ne fait jamais un pas en avant sans que le pas précédent soit terminé et le terrain où il a été fait conquis et assuré, qui n'hésite même pas, dans les cas douteux, à renoncera un espace immense (3) et à retourner tranquillement dans un camp retranché (4) élevé au point où il a débarqué et d’où il est parti. Le général anglais recourut aussi souvent à une défensive offensive dans ses batailles ; il attendait son adversaire (5) sur un terrain reconnu, étudié, terrain en sa

(4) Ln statue do Nelson A Londres , par exemple.

(2) Très-utile aux Anglais, qui traînent après eux dos femmes et d'énormes bagages : lisez à ce sujet quoiques-unes de leurs campagnes modernes dans l’Inde.

(3) En juillet 4809, lors do sa retraite sur le Portugal, après sa victoire de Talnvera.

(4) Celui de Torrès-Vedras. Le camp de Drissa (4842), construit par le général Pbull, fut un des grands camps employés par les alliés contro l’empereur.

(5) En Espagne, il ne se mesura pas avec Napoléon en personne.

PROGRÈS DLS A NAPOLÉON.

laveur, où les siens se trouvaient en partie cachés par les dispositions locales ; de là il employait tous ses feux sans bouger, puis, quand l’ennemi s’apprêtait à l’assaillir (1), s’ébranlait lui-même et attaquait avec toutes ses forces; ce moyen réussissait principalement sur des pentes, à condition de se placer en arrière et près de leur sommet (2), comme à Talavera, à condition également de posséder une infanterie flegmatique et solide (3). Ajoutons que Wellington préférait nous harceler à nous aborder, et, fait singulier, Napoléon finit aussi par recommander d’employer contre lui des affaires de poste et non des affaires générales.

On a vaincu Napoléon par d’autres côtés.

D’abord à son habitude, disons mieux, à son amour de la guerre, on a opposé la guerre, quitte à être vaincu, car c’était un habile jouteur, et de la sorte, suivant l’expression souvent répétée, on l’a usé à force de victoires.

Puis, pour entretenir la guerre, on a réuni ses forces, on s’est coalisé { 4) contre lui. Moins bon politique que guerrier, il avait fait appel à des moyens violents, s’était attiré d’implacables haines, et ne sut pas déjouer les menées qui les unirent.

Pour l’abattre, dans un pays qui offrait déjà contre lui

(1) Il s’agissait de bien saisir cet instant : Wellington y excellait, et son coup d’œil tactique était prompt et expérimenté.

(S) Cette méthode pour défendre les hauteurs est devenne classique; elle remonte aux guerres d’Espagne et appartient aux Anglais : c'est une défense d’infanterie contre infanterie.

(3) Telles étaient, telles sont encore les qualités de l’infanterie anglaise. Bien postée, appuyée par l’artillerie, elle semble s'être implantée dans une position, et il devient difficile de l'en débusquer.

(4) Il était entré seul, sans alliés, A Vienne, Berlin, Madrid; la coalition n’est donc pas une imitation de ses procédés ; elle avait déjà existé avant lui contre la République.

un ennemi terrible, l’hiver (1), incapable de céder aux séductions d’un grand homme, on a recouru à un moyen barbare, l’incendie d’une capitale (2), moyen précédé d’une mesure extrême qui avait consisté à ravager le pays, à faire le vide autour de lui.

Ce vide ne fut pas fait seulement en Russie. Wellington s’était déjà servi de ce procédé en Portugal, au mois d’octobre 1810, en avant de ses lignes de Torrès-Vedras (3).

(1) Le général Hiver, dit-on avec une certaine ironie bore dç France, •ans songer combien est triste & habiter un pays qui dispose d'un pareil moyen.

(3) Moscou. Ce fut Rostopchin qui alluma l’incendie, sans ordre prétend-on.

(3) Le général anglais avait donné ordre, «oui peine de mort, nus Portugais de tout détruire en se retirant. Leurs magistrats , à la réquisition d'un officier anglais, devaient quitter leur résidence sous peine d'Stre punis comme traîtres. (Voyez sa Proclamation au peuple portugais, août 4840.)

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