CHAPITRE IX
Après Frédéric qui a perfectionné la tactique, après Napoléon qui a développé la stratégie dans son sens le plus élevé, l’art de la guerre moderne se trouve constitué, et notre travail pourrait prendre fin, puisque, après avoir considéré la science militaire à son origine, nous l’avons suivie dans ses différentes phases et conduite à son apogée.
Cet apogée, celui de Napoléon, n’a pas encore été dépassé ; même à cinquante ans de distance, on peut ajouter foi aux moyens qu’il a mis en usage. Mais la méthode de guerre trouvée, il reste à l’appliquer, et ceux qui ont à porter le poids de cette terrible responsabilité doivent connaître et méditer les grands événements militaires au milieu desquels elle s’est produite. Ce devoir rempli, les découvertes de l’industrie et des événements nouveaux pourront modifier leurs réflexions et produire un courant d'idées duquel sortira avec le temps un ordre de choses nouveau.
(t) Il s'agit dans ce chapitre d’histoire contemporaine encore pou connue et peu assise : nous tracerons donc plutôt un tableau que nous ne composerons un morceau historique réel.
Cette série de travaux par lesquels ont dû passer les chefs d’armée qui ont eu la tâche difficile de diriger des guerres après les brillants exemples donnés par l’empereur, la génération des hommes nés sous la République l’entreprit avec eux et pour eux, et parmi cette génération il surgit des historiens qui firent la clarté au milieu de l’examen public et lui apportèrent des matériaux élaborés avec talent, en attendant qu’un jugement définitif soit devenu possible.
Ces historiens furent aidés, ou par leurs souvenirs s’ils avaient été acteurs dans le grand drame qui se déroula de 1792 à 1815, ou par les souvenirs -oraux ou écrits des contemporains. Un grand nombre de ceux-ci prit la plume en main et publia des mémoires, les uns hostiles à Napoléon, car depuis sa chute on pouvait tout dire et on ne s’en faisait pas faute; les autres favorables à ce souverain et à ses actes. Lui-même descendit plus tard dans l’arène. Il parut également de nombreux faclums justificatifs publiés à l’occasion des Cent-Jours par les grands personnages qui y prirent part après avoir été attachés à la première Restauration. Ces factums, ces mémoires jettent du jour sur les événements militaires du temps et sont bons à consulter : ils ont été utilisés par les auteurs qui ont abordé l’histoire militaire de ce temps.
Le premier ouvrage important sous ce rapport est celui du général Rogniat intitulé : Considérations sur t art de la guerre-, il parut en 1816 et eut plusieurs éditions. L’auteur, officier du génie, y blâme plusieurs des campagnes de Napoléon, principalement la campagne de Russie ; c’était la première fois qu’on osait critiquer cette grande épée : le livre eut du succès. Cependant, théoricien avant tout et homme d’imagination, Rogniat était vulnérable sur plusieurs points, et prêtait même le flanc au ridicule par le système des lé-
gions qu’il proposait. Un esprit pratique, bon officier de troupes,' le colonel Marbot, lui répondit en 1820 : ses Remarques critiques embrassent près de 700 pages, mais elles ne constituent pas un ouvrage ; ce long examen ou plaidoyer mérite pourtant d’être connu des officiers.
En cette même année 1816, le général Préval soulevait avec talent la question de l’administration des corps.
Dès l’année suivante, un intendant, M. Ballyet, publiait sous le voile de l’anonyme un examen intitulé : De la constitution ou de F administration militaire en France , qui, s’il n’indiquait pas les réformes à faire, ouvrait la voie pour en adopter.
C’est aussi en 1817 que le général de la Roche-Aymon donnait une édition française de son excellent traité des troupes légères , et que le général de Vaudoncourl publiait ses Mémoires sur les campagnes d’Italie en 1813 et 1814.
Dès 1818 le Journal militaire adopte une partie non officielle, essai de revue militaire qui contient un grand nombre de comptes rendus relatifs à des ouvrages sur la guerre et plusieurs articles de fonds.
Cette même année, le général Jomini publiait une nouvelle édition de son Traité des grandes opérations, où les guerres de Frédéric sont racontées et comparées à celles de Napoléon. Cet écrivain un peu dogmatique, mais rempli de talent pour élucider les faits et en dégager des principes assez applicables, était déjà connu en France, où il avait servi ; son traité sortait d’une imprimerie de Paris, et le premier volume datait de 1804. Il appartenait toutefois à une nationalité voisine, étant Suisse d’origine, et du service de France avait passé à celui de Russie en 1813 (1).
(1 ) Le général Baudin (Dictionnaire de l'armtt de ferre, p. 564) attribue
402 HISTOIRE DE l’aRT DE LA GUERRE.
A cette voix étrangère à la France, et qui exerça vers cette époque une influence sur la récolte à tirer des guerres précédentes, nous devons en joindre une autre, celle de l'archiduc Charles, qui nous a combattu sans cesser d’être sympathique à la France. Ce prince avait commencé à écrire en 1806, mais ses écrits ne pénétrèrent guère sur la rive gauche du Rhin qu’après 1815 : l'un d’eux d’ailleurs, les Principes de stratégie appuyés par l’exposition de la campagne de 1796, ne fut publié qu’en 1814 (1).
Le maréchal Gouvion Saiut-Cyr publia en 1 821 son Journal des opérations de t armée de Catalogne en 1808 et 1809 : dans ce journal, où il retrace les opérations exécutées sous son commandement, l’auteur se livre à diverses considérations politiques et militaires, principalement sur le recrutement. D'autres ouvrages sont plus tard sortis de sa plume, et il faut le consulter pour savoir ce qu’ont fait les armées du Rhin et de Rhin et Moselle, de 1792 à la paix de Campo- Formio.
Les Mémoires de Napoléon, intitulés à leur origine Mémoires pour servir à J histoire de France sous Napoléon , ces mémoires, écrits à Sainte-Hélène par MM. de Montholon et Gourgaud, virent le jour à Paris en 1823 : nous les citons ici parce qu’ils contiennent de précieux récits d’opérations militaires, récits dus à celui même qui avait dirigé ces opérations avec une supériorité proclamée par tous, et qui léguait ainsi à la publicité une partie de ses secrets. Mieux que tout autre, cet ouvrage pouvait servir de jurisprudence pour élaborer la science nouvelle.
il Jomiui l'invention de la politique de la guerre , sujet qu'il blâme; mais on doit il IIay Dtr Chastelet un Traité de la guerre, ou politique militaire, publié en 1667, ouvrage médiocre il la vérité.
(1) La traduction française, par Jouta (et Koch), est de 1818.
Ces mémoires traitaient aussi de l’administration des armées, à laquelle l’empereur s'entendait et se plaisait. L’un de ses lieutenants, dans ses mémoires parus en 1828, offre le même rapprochement curieux : nous voulons parler de Suchet, qui conquit à la fois en Espagne, dans les provinces d’Aragon et de Valence, son titre de duc d’Àlbuféra par ses succès militaires et l’affection des habitants par un emploi modéré de leurs ressources en vue de pourvoir aux besoins de ses soldats.
Un ancien aide de camp de Custine, le général Baraguayd’IIilliers, publia en 1824 les Mémoires de Custine.
La même année, un ancien aide de camp de Masséna, le général Pelet, mit au jour les premiers volumes de ses Mémoires sur la guerre de 1809 en Allemagne , sur cette lutte où le maréchal auquel il fut attaché déploya un si brillant courage. L’auteur se montre officier d’état-major intelligent et écrivain de talent dans cette relation d’une guerre célèbre qui se termina par une alliance entre les deux puissances belligérantes, la France et l’Autriche.
Mathieu Dumas termine en 1826 son grand ouvrage en 19 volumes, commencé à l’étranger après la proscription du 18 fructidor, et intitulé : Précis des événements militaires , où il retrace d’une main ferme et élégante la longue histoire des guerres de 1799 à 1807 (1); c’est l’un des meilleurs produits de la littérature militaire de cette période.
MM. de Ségur et de Chainbray font chacun paraître un ouvrage sur la campagne de Russie en 1812 et ses désastres, sombres tableaux, instructifs sous le rapport de la conduite de la guerre et de la limite des entreprises comparée aux forces dont on dispose.
(4) L’ouvrage devait continuer jusqu’en 4844.
En 1827, la librairie Anselin mettait en vente un ouvrage en 1 volumes : Vie politique et militaire de Napoléon , racontée par lai-même au tribunal d’ Alexandre, de César et de Frédéric. Œuvre bien écrite, ce travail était la meilleure histoire alors possible de Napoléon et abondait en des détails militaires qui trahissaient la plume d’un écrivain fait. L’absence de préoccupations exclusivement françaises faisait deviner un étranger, et pourtant cet étranger n’épousait pas non plus les plaintes des alliés ; il devait être d’un pays neutre et avoir vécu au milieu de la liberté, on reconnut bientôt en lui le général Jomini.
L 'Histoire de la guerre de la Péninsule sous Napoléon , par le général Foy, ouvrage malheureusement resté inachevé mais plein de feu et digne de la célébrité de son auteur, date de 1827 également.
Quant au Tableau des guerres de la Révolution de 1792 à 1815, par P. G. (1838), il servit à populariser la connaissance sommaire de ces guerres ; mais, malgré son mérite pour le moment où il parut, ce n’était qu’un résumé historique etil n’avait pasde portée comme source d’instruction militaire spéciale (1). Les Victoires et Conquêtes, publiées sous la direction du général Beauvais vers 1823, valaient mieux.
Le meilleur des livres pour constater les progrès de l’art militaire pendant le règne de Napoléon, c’est assurément Y Histoire du Consulat et de t Empire de M. Thiers; car, pourunespritréHéchielaccoutuméauxspéculalionsmililaires, ces progrès ressortent d’une narration aussi détaillée et aussi claire. Mais cet ouvrage capital appartient à peine à l’époque
(1) L’auteur a publié depuis une Hit loin militaire de la France , qui lui est supérieure. Jomini a écrit une Histoire critique de t guerres de la Révolution, laquelle, h l’origine, so trouvuit comprise dans son Traite det grandes opérations, destiné à comprendre un grand nombre do volumes.
qui nous occupe, puisque sept volumes sur vingt avaient seulement paru avant 1848.
Hors de France, outre les écrits de l’archiduc Charles, plus d’un ouvrage apparaissait aussi sur l’histoire des guerres du début du xix' siècle. Ces ouvrages portaient, en
Allemagne, les noms de Muffling, Damitz, Plotho, Yentu-
rini, Kaussler; en Angleterre, ceux de Siborne, Cathcart, John Jones, Napier; en Italie, ceux de Vacani, Luigi Blanch; en Russie, ceux de Butturlin et OkounetT.
Nous ne citons que les ouvrages les plus saillants. Un graud nombre de relations, d’éclaircissements, de notices, d’essais théoriques, la plupart rédigés par des officiers, vinrent également apporter leur contingent de souvenirs et d’observations.
Ces différents livres, produits du calme survenu après un long orage, ouvraient la voie à la création de la science militaire moderne, création qui semblait assurée pour longtemps ; car, après tant de secousses, on ne prévoyait pas les inventions qni allaient surgir et modifier à leur tour les principes nés du génie de Napoléon.
On entra également dans cette voie par la pratique, et l’on chercha à améliorer plusieurs des institutions militaires : ces dernières, quand elles sont satisfaisantes, donnent en effet aux troupes des avantages semblables à ceux que procure une bonne méthode de guerre.
Pendant que la Prusse affermissait l’établissement de sa landwehr, partagée en deux bans : le premier composé des hommes de 20 à 32 ans et servant à l’extérieur en cas de guerre; le deuxième formé des hommes de 32 à 40 ans et bornant son service à l’intérieur du territoire, tout en exigeant de chaque citoyen un service réel de trois ans, réduit à un an
de présence sous les drapeaux pour ceux qui se destinent aux carrières libérales et devancent le temps par un engagement volontaire ; pendant que cette puissance partageait son armée en huit corps d’armée constamment organisés et prêts à entrer en campagne, s’avouant ainsi une puissance née par les armes et comptant sur elles pour se maintenir, la France, au contraire, cherchait à se créer un bon système de recrutement sans divulguer des velléités guerrières, qui eussent alarmé une population fatiguée par le poids de vingt années de luttes soutenues contre l’Europe entière.
Un article de la charte de 1814 avait aboli la conscription, et l’histoire reconnaîtra que cette abolition fut une nécessité du temps. L'armée française, pendant trois années, • se recruta exclusivement par l’engagement volontaire (1) ; or, comme ce mode a été, en tout pays et en tout temps, insuffisant pour alimenter une grande armée, ce système ne pouvait qu’être transitoire : il cessa par la loi du 10 mars 1818. Celle-ci fut votée sous le ministère du maréchal Gouvion- Saint-Cyr, qui en fut l’ardent promoteur, établissant très-bien que le recrutement obligé devait être adopté en France comme partout, que ce mode convenait à la paix comme à la guerre, et que l’abus qui avait été fait de la conscription ne légitimait en rien sa proscription (2). 11 énonça en outre (3), car cela a non moins d’importance, que chaque année le chiffre du contingent devrait être voté annuellement, qu’il
(1) On payait d’un pied de guerre considérable A un pied de paix restreint; aussi le soldat fait n’était pas rare.
(2) Discours de Gourion-Sainl-Cyr à la chambre dei paire, 6 mars 1818. L'orateur a soin de rappeler qu'on discutait sur un territoire encore occupé par les années de l’Europe.
(3) A la chambre dos députés, 26 janvier 1818.
ne comprendrait plus, comme dans le système de la conscription, tous les jeunes gens d’un certain âge, et que les jeunes gens non désignés par le sort seraient libérés immédiatement. La durée du service fut fixée à six ans ; mais, une fois ces six années achevées, les appelés se trouvèrent encore astreints, durant six autres années, à un service territorial, ce qui constitua une excellente et nombreuse réserve, composée de six fois le contingent annuel, c’est-à-dire de 240,000 hommes. Jamais réserve ne fut mieux formée, car elle ne comprenait que des soldats ayant six ans de service, de véritables vétérans , comme la loi les appelait en effet : ce fut une faute d’y renoncer en 1824, même en portant, comme cela se fit, la durée du service réel à huit années. Cette durée fut réduite à sept années par la loi de 1832 sur le recrutement, sans aucune disposition pour la réserve, qui ne compta plus dans ses rangs que les jeunes appelés, laissés ou renvoyés momentanément chez eux par mesure d’économie ; c’est-à-dire que la France n’eut pas de réserve, semblable au premier ban de la landwehr, et il en fut ainsi durant la période qui fait l’objet de ce chapitre. La garde nationale, il est vrai, outre son but spécial de maintenir à l’intérieur l’ordre et la paix publique, avait pour destination «de seconder l’armée de ligne quand il s'agissait de défendre les frontières, les côtes et d’assurer l’indépendance de la France et l’intégrité de son territoire r. A partir de 1830, cette garde dut venir en aide à l’année au moyen de corps détachés, mobilisés par une loi, c’est-à-dire par le concours du roi et des deux chambres, et non plus par un simple sénatus-consulte comme sous l'Empire. Une semblable disposition semble la réponse mesurée à une question nettement posée par Gouvion- Saint -Cyr en 1821 : « Jusqu’à quel point la population doit-elle concourir aux
opérations de l’armée, dans le cas d’invasion de la part d'une puissance supérieure ou d’une coalition (1) » ?
L’avancement devint aussi une des préoccupations du législateur, et cela se justifie : après tant de guerres favorables au développement et à la satisfaction des ambitions, la carrière s’obstruait tout d’un coup, et par la cessation des hostilités et par la réduction des effectifs. Grave difficulté, puisqu’il faut, dans l’intérêt du pays, ne décourager ni le talent ni les services. On essaya de la résoudre en fermant la porte à la faveur, en n’accordant aux officiers, pour ainsi dire, d’avancement qu’à l’ancienneté depuis le grade de souslieutenant jusqu’au grade de lieutenant-colonel inclus, ou du moins en assurant à l’ancienneté de parvenir jusqu’à ce grade : cela fut stipulé en France par la loi du recrutement de 1818, laquelle, en appelant au service chacun des citoyens désignés par le sort, leur parlait en môme temps de leur avenir s’ils restaient sous les drapeaux. Plus tard, en 1832, une nouvelle loi sur l'avancement fut votée, sous l’influence du maréchal Soult, l’un de nos bons ministres de la guerre, et la part donnée à l’ancienneté diminuée, en ce sens qu’elle ne permit plus d’atteindre au delà du grade de chef de bataillon.
En Allemagne, l’avancement se fait à partir de 1815 plus à l’ancienneté qu’au choix, au moins en temps de paix : ainsi, en Autriche, le gouvernement a presque toujours égard à l’ancienneté, et il recommande aux colonels d’en tenir compte pour les nominations qui leur sont dévolues, c’est-à-dire jusqu’au grade de capitaine inclus; ainsi, en Prusse, l’avancement se fait uniquement à l’ancienneté depuis le grade de
(4) Journal de « operation/ de l'armée de Catalogne en ISO» et 1809, p. i9î. <t On ne saurait trop ménager les populations, » dit plus loin l’auteur,
second lieutenant jusqu’à celui de capitaine de première classe; ainsi, en Bavière, on avance par corps et par ancienneté, en vertu de l’usage plus que de la loi. Dans l'armée russe, on parvient à l’ancienneté du grade d’enseigne à celui de lieutenant-colonel, et cela dans chaque régiment. En Espagne, l’avancement des corps spéciaux se fait uniquement à l’ancienneté.
Ces détails prouvent que partout on reconnaît la nécessité d’entourer de garanties la carrière militaire, et d’éviter ces promotions qui échappent parfois à un gouvernement et où il n’existe aucune observation des règles d’une saine justice distributive.
Les autres garanties accordées furent : en France, la loi sur l’état des officiers, loi en vertu de laquelle le grade demeure la propriété d’un officier et ne peut être perdu que d’après l’avis motivé d’un conseil <T enquête (1) ; en Prusse, l’extension donnée aux tribunaux <F honneur, qui ont pour but de maintenir intact l’honneur commun du corps d’officiers, et par conséquent de sévir contre ceux qui s’en écartent (2) ; dans plusieurs États de l’xVllcmagne, des retraites plus favorables au moyen de versements et retenues combinés d’une manière particulière ; en divers pays, des emplois civils concédés aux officiers, parfois aux sous-officiers, après un certain nombre d’années passées au service de la patrie sous le drapeau, etc.
(t) Auparavant, la proposition du ministre suflisnit. II est vrai que l'autorité du souverain pouvait tempérer la sévérité ministérielle. Ou se rappelle la réponse faite par Napoléon, le 23 février 1805, au ministre demandant la mise Itla réforme d'un Capitaine : « Le réprimander et lui défendre de boire. » Correspondance de Napoléon l’r , édition officielle, t. X, 1862, p. 207.
(2) Reportez-vous h la IXe de mes Éludes historiques et militaires sur la Prusse.
Les longues guerres qui venaient d’avoir lieu, car souvent la lutte met à nu des principes fort simples, mais niés tant qu’on est au repos ; ces longues guerres avaient prouvé la nécessité d’officiers instruits, dont Napoléon Ier semblait, nous l’avons dit dans le précédent chapitre, s’être peu soucié durant son règne. La constatation et l’aveu de ces faits viennent de ce souverain même (1). Les officiers instruits avaient surtout manqué dans les états-majors. Aussi créa-ton un corps spécial d’état-major, et pour y être admis il fallut passer deux ans dans une école d’application établie exprès (1818), faire preuve en un mot d’un degré d’instruction militaire étendu (2). Les autres puissances imitèrent la France, sinon en créant un corps d’état-major, car beaucoup en avaient déjà, au moins en le reconstituant et en fixant mieux ses attributions. Comme elles possédaient plus d’officiers instruits, cela leur fut facile. En France, le corps des ingénieurs géographes, qui avait la topographie militaire pour mission, subsista parallèlement au corps d’état-major, chargé dans l’origine de fournir des aides de camp aux généraux et des officiers de bureau aux états-majors des armées et des divisions; plus tard, en 1831, les deux corps furent fondus en un seul, et l’état-major prit en plus la spé-
(4) Au début de sa carrière, Nnpoléon do pensait pua ainsi. On lit dans line lettre qu'il écrit au Directoire le <6 novembre 1797 : « Un Etat n'acquiert des ofHcier» comme le citoyen Andréossi qu’en soignant l’éducation et en protégeant les sciences, dont le résultat s’applique il la marine,*» la guerre , comme aux arts , à la culture des terres , à la conservation des hommes et des êtres vivants. »
(2) Les cours de l’École d'application d’état-major comprirent, dès son origine, la géographie et la statistique, la topographie, le dessin, le lever de la carte, les reconnaissances militaires, les éléments d'artillerie, la fortification passagère, l’attaque et la défense des pinces, l'art, l'histoire et l’administration militaires. Des officiers d’état-major, d’artillerie, du génie, des ingénieurs géographes et un sous-intendant militaire professaient ces divers cours. Ordonnancé du 6 mai 1818, titre v, art. 36.
cialité de la topographie. Ail point de vue de l’art, cette réunion fut-elle un progrès? L’avenir, sans doute, répondra catégoriquement.
On employa assez fréquemment, pour former les troupes, l’usage des camps d’instruction. Il y en eut à Compiègne, Fontainebleau, Saint-Omer, Lunéville, Metz, Lyon, en Bretagne, dans la Gironde. Toutefois, sans doute en raison des exigences financières d’un gouvernement constitutionnel, aucun de ces camps ne devint un établissement permanent. Marmont l’eût voulu, disant en 1845 (1) : « Je voudrais que des établissements permanents fussent formés dans des provinces qui n’ont qu’une culture misérable, comme la Champagne ; et qu’un baraquement durable fût disposé pour recevoir 30,000 hommes. Pendant trois mois au moins, les mêmes troupes l’occuperaient. Trois établissements semblables suffiraient pour donner et conserver à l’armée française un esprit militaire et une instruction qui la rendissent constamment propre à la guerre. »
De nouvelles guerres éclatèrent bientôt, guerres locales et partielles il est vrai, non plus une guerre générale comme celle dont nous avons tiré nos remarques des deux chapitres précédents. Ces guerres réduites montrent comment l’on utilisa l’expérience si chèrement achetée et avec quelles modifications l’on appliqua la méthode due au plus grand guerrier moderne, à Napoléon. Ce fut l’Autriche qui arma la première, en 1821, afin d’intervenir à Naples et dans les États sardes. Son armée, pour la première de ces interventions, comptait 52,000 hommes aux ordres du baron de Frimont, et se divisait en deux corps d’armée commandés par
(4) De l'esprit des intlilulions mililairee, p. Ü5.
412 HISTOIRE DE l’ART DE LA GUERRE.
les généraux Walmoden et Stulterheim. Sa deuxième armée, celle qui agit en Piémont , sous la direction du comte de Bubna, ne dépassait guère 18,000 combattants et ne comprenait que des divisions.
Dans la campagne de 1823, en Espagne, la France revint au système des divisions mixtes. Chaque corps d’armée comptait 2 divisions de 3 brigades, et la brigade comportait 2 ou 3 régiments, parmi lesquels figurait quelquefois un régiment de cavalerie légère. Cela n’empêchait pas deux des corps d’armée d’avoir pour annexe une division de dragons ; quant à l’artillerie et au génie, ils se trouvaient attachés à chaque division dans la proportion habituelle. Ces dispositions reflètent un retour contre le système de Napoléon, qui comprenait des corps d’armée entièrement composés de cavalerie, et ne donnait aux corps d’armée d'infanterie qu’une très-petite fraction de troupes à cheval. Nous avons signalé déjà les inconvénients résultant de cette composition, inconvénients qui se fussent révélés plus grands encore pendant une guerre de la nature de celle d’Espagne. La réserve de l’armée française dans cette expédition avait 7 régiments de cavalerie (1) et 8 bataillons seulement d’infanterie.
Lors de la guerre de 1828-1820, la Russie envoya sur les Balkans le général Diebitsch (2) avec 4 corps d’armée, comprenant ensemble 8 divisions d'infanterie (00 bataillons), 5 divisions de cavalerie (88 escadrons), 3 divisions d’artillerie (31 batteries), soit comme effectif de 100 à 120,000 hommes. Si, malgré l’importance de cette lutte pour lui.
(1) 5 do cuirassiers, 1 de dragons. 4 de chasseurs,
(î) Alors aide do camp de l'empereur de Russie; lorsqu’il eut franchi les Balkans, il fut nommé feld maréchal et reçut le surnom de Zabalkamki.
l’empereur Nicolas n’envoya pas plus de troupes contre la Turquie, ce fut pour ne pas alarmer l’Europe par ses armements (1). Il disposait en même temps de 20 à 25,000 hommes, dont moitié destinée aux opérations actives, cantonnés en Perse sous les ordres de Paskiewitch, afin de prendre les Turcs à revers sur leur frontière extrême de l’Asie Mineure, par le Caucase, et les empêcher de reporter en Europe une portion des troupes qu’ils entretenaient dans la Turquie d’Asie ; ce corps expéditionnaire ne comportait que des brigades (2).
L’armée française qui fit en 1830 l'expédition d’Alger, et s’empara de cette ville, était trop faible pour supporter un fractionnement en corps d’armée; chacune de ses 3 divisions comprenait 3 brigades d’infanterie, plus 2 escadrons de cavalerie; mais si la cavalerie compte en nombre aussi restreint, c’est que, dans les prévisions gouvernementales, il s’agissait d’un siège à faire plus que d’une conquête.
En 1839 comme en 1832, dans la journée de Nézib comme dans celle de Konieh, l’armée égyptienne aux ordres d'Ibrahim-Pacha ne comprenait aussi que des divisions, le plus souvent même des brigades seulement, et jamais de corps d’armée ; nous la citons parce qu’elle se trouvait organisée à l’européenne par les soins d’officiers français qui avaient combattu sous Napoléon. Lors de la retraite de Syrie (fin de décembre 1840), Ibrahim commande à 54,000 hommes, effectif le plus considérable dont il ait jamais disposé, mais le fractionnement de son armée reste le même et ne s’élève pas au corps d’armée.
(1) Campagne de la Russie contre la Turquie en 1838-1829, par le baron se Moltke, 1845.
(4) la Russie dans l'Asie Mineure, on Campagnes du maréchal Paskiewitch en 1848 et 1849, par F£mx Komton, 1840, tableau de la page 450.
Dans l’armée française qui pril Anvers (1832), deux divisions étaient mixtes, c’est-à-dire comprenaient de la cavalerie mêlée à l’infanterie; les deux autres se composaient uniquement d’infanterie, plus, bien entendu, les 2 batteries d’artillerie et la compagnie du génie attachées à toute division moderne. Cette armée, composée au moment où un nouveau règlement sur le service en campagne apparaissait en France, reflète assez les proportions généralement admises pour les différentes armes. Il s’agit d’une guerre de siège : l’infanterie y étant représentée par un, la cavalerie était un sixième, l’artillerie un dixième, le génie un quarante-deuxième. S’il se fût agi d’une guerre de campagne en plaine, la cavalerie eût été portée au cinquième, tandis qu’elle eût été réduite au dixième pour une lutte se passant sur un pays de montagnes. Dans ces deux derniers cas, on eût calculé l’artillerie à raison de 2 bouches à feu par 1,000 hommes d’infanterie (un peu plus pour la cavalerie), et le génie à raison d’une compagnie par division d'infanterie.
Deux puissances, la Prusse, la Russie, maintiennent à partir de cette période leur armée constamment organisée en corps d’armée. La Confédération germanique le fait également, mais plutôt sur le papier, ses forces se réunissant rarement. Il y a deux avantages à cette disposition : celui de maintenir les mêmes troupes sous les ordres des mêmes chefs, de là une confiance résultant de la vie en commun ; et l’avantage de conserver constamment à de grandes fractions d’armée l’organisation nécessaire pour entrer en campagne, d’où la plus grande promptitude pour commencer la guerre ; mais aussi souvent un inconvénient se fait sentir, celui de laisser les troupes dans les mêmes garnisons, quand par économie on n’impose pas aux corps d’armée des changements de résidence entre eux.
De toutes les guerres entreprises üe 1815 à 1848, celles qui eurent l’Algérie pour théâtre ont le plus influé sur la méthode de guerre, au moins en ce qui concerne les Français ; disons mieux, elles ont amené une méthode particulière de guerre.
Vouloir conduire la guerre en Algérie comme en Europe constituait une erreur qui fut le partage des premiers chefs de l’armée française. D’autres entrevirent plus sainement la situation, principalement le maréchal Dugeaud, et c’est sa méthode (1) que nous pouvons prendre pour type à ce sujet. Nous l’exposerons simplement, sans croire que ce chef soit le plus grand général français du xix' siècle (2) après Napoléon 1" (3).
Dugeaud remarqua combien les Arabes se maintiennent insaisissables comme ennemis, tout en étant embusqués partout comme individus. Traîner contre eux beaucoup d’artillerie et compter les charger en ligne, soit à la baïonnette, soit avec des cavaliers, devenait inutile ou impossible : il n’emmena plus que des obusiers de montagne, portés à dos
(1) Cette méthode fit son apparition eu 4841, alors que l'on renonça définitivement il ce singulier projet, dû au général Rogniat, de construire en Algérie une contrefaçon de la muraille de la Chine, c’est-à-dire un mur d’enceinte pour couvrir la plaine de Metidja, mur ayant 25 lieues de développement, flanqué de 200 tours en bois avec assemblages eu fer, et qui fut longtemps désigné sous le nom do l’obstacle continu.
(2) Bugeaud s'était occupé de tactique dès 4845 et avait alors publié a Lyon lin opusculo militaire intitulé : Essai sur quelques manœuvres d'infanterie (in-42), lequel contient un traité des carrés. Depuis il a fait paraître plusieurs brochures ou articles sur les manoeuvres d’infanterie ; 1 un de ces écrits a suscité une polémique entre lui et le colonel Lkohiek, auteur de la Théorie de l'officier supérieur. Il a paru en 4861 un travail de 25 pages intitulé : le Maréchal Bugeaud considéré comme tacticien et slratégiste didactique , par M. DE LA FrL'STON.
(3) On pourrait supposer que M. Hugoxket pense ainsi, d’après une note de son article Bugeaud, le conquérant de l’Algérie , inséré au Spectateur militaire de Paris, octobre 4859.
de mulet, pouvant atteindre partout et en petit nombre. Débarrassé de canons et de convois de prolonges à traîner, il organisa des colonnes mobiles, colonnes qui devaient suffire au milieu d’un pays presque désert, peu planté, moins bâti encore ; en un mot , sans ces obstacles offerts à chaque pas par nos pays civilisés modernes. Ces colonnes furent allégées le plus possible. La cavalerie, avec son harnachement simplifié , ne prit que le sabre et le fusil , supprima tout ce qui n’était pas nécessaire et ce à quoi on attache futilement tant d’importance en France; elle monta des chevaux du pays, plus aptes à supporter le climat et à agir sous son influence. L’infanterie, habillée largement, ne fut plus boutonnée jusqu'au col ; elle adopta la cravate au lieu du col , le képi au lieu du shako. Dorénavant, elle marcha sans sacs, des chameaux transportant cet accessoire (1) ; elle ne fut chargée que de ses vivres, et en môme temps d’un bidon recouvert de drap mouillé pour y entretenir la fraîcheur. Parfois, on se dispensait de porter le pain à dos d’homme; avec des moulins à bras on pulvérisait le blé trouvé dans des silos arabes, et on en confectionnait, dans des fours en terre ou en torchis, du pain ou de la galette. La viande accompagnait sur pied les colonnes, ce qui était le moyen le plus simple de la transporter. Afin de couvrir le soldat au bivouac sous ce ciel serein et si réfrigérant la nuit, on fit découdre le sac de campement donné jadis à chaque homme , et la réunion de trois ou quatre des morceaux de toile qui en résultèrent formèrent la petite tente-abri (2). Avec toutes ces modifications,
(1) Souvent le fantassin avait «on «ne, non pour porter des effets de rechange, les siens étant bons, mais pour mettre sa trousse, ses cartouches (4 paquets) et ses vivres (pour 8 jours).
(2) On assure que cette idée est du général Bedeau. Elle infirme l’assertion des géuéraux Mnrbot et Foy que jamais l’usage de fairo camper les armées aveu des tentes ne reparaîtrait en Europe.
le général Bugeaud disposa des troupes légères et put parcourir l’Algérie en bravant son climat. 11 put poursuivre des tribus nomades , fuyant sans cesse devant leur adversaire , et lutter, avec des combattants semblables aux siens, contre un ennemi rarement groupé, organisé, se composant de guerriers isolés, habiles à se soustraire aux coups, puis à reparaître plus dispos et plus audacieux.
Toutefois, pour préserver ses colonnes des attaques inopinées de nos rusés ennemis, il imagina un ordre de marche particulier, ordre fermé avant tout, le convoi au centre, l’infanterie et la cavalerie aux ailes, les obusiers de montagne avec l’arrière-garde, quelques pelotons légers en avant-garde.
Afin d’intimider nos adversaires, il exécuta des razzias , punition terrible , mais la seule qui pût atteindre des tribus toujours mobiles et frapper les Arabes dans ce qui dure plus que les affections, dans leurs intérêts. En même temps, les indigènes qui embrassaient notre cause recevaient un bon traitement, et peu à peu il se formait pour soutenir nos troupes des goums auxiliaires, dont le concours offrait l’avantage d’opposer aux Arabes des adversaires de même race et d’habitudes identiques.
La méthode du maréchal Bugeaud et l’enseignement qui en résulte pour combattre une nation africaine et musulmane, clair-semée dans un vaste pays aux sables brûlants et dénué d’eau , cette méthode n’est pas la seule conséquence , le seul profit de notre conquête, de notre colonisation de l’Algérie. Énonçons les autres conséquences et profits de ce grand fait de notre histoire.
Des corps nouveaux furent créés , les uns à pied comme les zouaves , les autres à cheval comme les chasseurs d’Afrique, composés à l’origine d’indigènes, surtout les pre-
miers, comprenant ensuite un mélange de Français et d’indigènes, aujourd’hui abritant sous leur drapeau plus de Français que d’Arabes. Habillés à la mode orientale, façonnés à la manière de vivre de la nouvelle colonie, ces corps ont eu l’avantage sur nos régiments français, obligés de s’acclimater avant de pouvoir agir, et ils ont transporté sous le costume mahométan toute la fougue, toute la vigueur européennes ; leur avenir était là : offrir des soldats vigoureux encore, et pourtant habitués aux pays chauds, conditions que les corps purement indigènes , comme les tirailleurs indigènes (turcos) et les spahis, ne réuniraient pas au même degré.
A part l’idée d’obtenir des soldats presque permanents en Algérie, c’est-à-dire n’y souffrant pas comme nos recrues de 21 ans venues brusquement d’Europe, la création des zouaves, des spahis a contribué encore à cet allégement des troupes déjà indiqué par les nécessités de la méthode de guerre, et, sous ce rapport, mis l’art militaire dans une voie qui n’est pas encore close et fermée.
Sans faire la grande guerre , ces troupes fatiguèrent beaucoup, en raison des nombreuses marches qu’elles durent effectuer pour poursuivre les tribus fuyant devant un châtiment, ou Abd-el-Kader disparaissant afin d’aller se cacher dans le désert et puiser de nouvelles forces auprès de centres de population soumis à sa loi ; il en résulta un certain endurcissement aux fatigues qui devint dès lors un des caractères de l’armée française et la rendit plus propre à de vastes entreprises.
A des troupes aussi mobiles, aussi légères, à des soldats habitués à se suffire et à fouiller le terrain de façon à en tirer un parti avantageux , il fallait *des officiers aptes à les suivre dans tous leurs mouvements, à partager leur élan, à
vivre de leur vie. La tête de l’armée se rajeunit, et les nouveaux chefs contribuèrent à leur tour à la continuation de ses progrès. Ce sont ces nouveaux chefs qui ont essayé de plus en plus, et avec succès, de la faire subsister avec des galettes de blé broyé (1) ou moulu , blé pris dans les silos, et dont les chevaux de la cavalerie se nourrissaient, ou qui , même avec le pain porté à dos , lui ont appris la manière arabe de faire le café au moyen de trous creusés en terre et d’un peu de sarment introduit dans ces trous.
A côté des procédés expéditifs qu’elles ont amenés pour les petits usages de la vie, à côté également de ces simplifications de tenue que les théoriciens approuvent autant que les grands hommes de guerre, car il ne faut pas plus tourmenter le soldat que l’enfant, même pour le rendre beau , les luttes de l’Algérie ont entraîné quelques inconvénients : on leur doit l’insouciance et le laisser-aller.
L’insouciance, assez dans le caractère du soldat français et qui s’est augmentée d’un cachet spécial propre au caractère arabe, lequel a déteint sur nous, il faut en convenir.
Le laisser-aller, qui consiste à prendre toutes ses aises en dehors des moments de combat et tue la discipline ; non que l’ancienne discipline, minutieuse et presque scolastique, méritât d’être conservée dans son intégrité , mais ses grandes bases eussent pu subsister au milieu de l’adoucissement graduel des mœurs sociales.
La tactique générale de l’année française s’est modifiée de la nécessité de se plier, pour les combattre , aux usages des Arabes, de les imiter jusqu’à un certain point.
(1) Cela évitait de traîner avec soi des moulins, mais fut employé rare, ment; pour une colonne un peu nombreuse, il fallait tourner jour et nuit les moulins dont on disposait. Le général de Lamoricièra fut l’un des premiers à faire vivre ses colonnes entièrement à la manière arabe.
Voyez, par exemple, nos chasseurs d’Afrique portant le fusil haut, prêts à faire feu suivant la coutume arabe, qui aime à faire parler la poudre. Cela est contraire aux principes admis pour la cavalerie , mais tient à ce que les spahis, au lieu de combattre en ligne serrée, luttent en éparpillement, à ce qu’un cheval isolé ne saurait s’effrayer du bruit, à ce que d’ailleurs les chasseurs d’Afrique, comme nos spahis, comme les Arabes, tirent à cheval avec une justesse surprenante, même en arrière (1).
Voyez encore nos fantassins détachés en tirailleurs, comme ils se cachent , comme ils se délient ; l’ennemi peut surgir de partout, même d’un buisson, même d’un tas de pierres : ils se baissent , ils se blottissent comme lui , s’étendent même par terre, sur le ventre, l’arme à feu en arrêt.
Le fantassin français, par son intelligence et sa bonne volonté, a été de tout temps très-apte à se métamorphoser et à passer d’un genre de service à un autre. Néanmoins, l’on préféra posséder pour la guerre d’Afrique un corps spécial de tirailleurs, d’autant plus qu'on pouvait ainsi avoir des tireurs habiles, porteurs d’armes de précision. On institua en 1836 un bataillon de tirailleurs d’Afrique ; ce bataillon devint en 1840 le premier des dix bataillons de chasseurs à pied qui furent créés. Ces chasseurs à pied , formés au camp de Saint-Omer, habitués non-seulement au tir de la carabine rayée, mais exercés plus particulièrement à l’escrime à la baïonnette et à la gymnastique , constituèrent promptement un corps remarquable dans lequel les jeunes officiers demandèrent à entrer, et d’où sont sortis plusieurs des chefs les plus brillants de notre armée. Dès lors , une véritable infan-
(4) I,es chasseurs d'Afrique sont aussi exercés à se jeter en petit nombre sur une position secondaire et à la défendre jusqu'à l'arrivée de l’infanterie.
terie légère existait en France, et celle qui portait ce nom tendit à se transformer en infanterie de ligne, ce qu’elle était réellement.
Du moment que le tir du fantassin , au lieu de demeurer une affaire collective et de peu d’effet, devenait un acte individuel et devait atteindre , il fallut se préoccuper de le rendre le meilleur possible. On institua donc une École normale de tir à Vincennes. C’est dans cette école (1) que les officiers et les sous-officiers de chasseurs à pied furent initiés peu à peu à une étude théorique et pratique du tir, laquelle se répandit également dans les régiments d’infanterie. C’est aussi dans cette école que les officiers chargés de l’enseignement se sont occupés de perfectionner l’arme destinée au fantassin et de la meilleure forme à donner à la balle d’infanterie , qu’ils ont amenée à un extérieur oblong (2) ; première modification, invention, pourrions-nous dire, qui a conduit à une série de nouveautés heureuses, aux fusils rayés, aux canons rayés, à ces moyens tous récents qui décuplent la puissance des armées dans la deuxième moitié du xix* siècle. Et ces moyens, disons-le, se trouvent en germe dans la prise d’Alger : les canons rayés et leur premier essai, qui eut lieu dans la campagne d’Italie en 1859, cette guerre entreprise pour une grande idée, rendre l’Italie à elle-même, se relient donc à la destruction, honorable pour la France, d’un repaire de pirates.
Les chasseurs à pied eurent bientôt une théorie spéciale
(1) Et momentanément dans trois écoles secondaires de tir sises k Saint- Omer, Grenoble et Toulouse.
(î) La Notice sur les nouvelles carabines et leur emploi, par M. le colonel d’artillerie Favé, Paris, 1847, in-8" . cher Corréard, est un des premiers écrits relatifs A ces intéressantes questions, et marque nettement le point de départ.
422 HISTOIRE DE l’àRT DE LA GUERRE.
différente de celle promulguée en 1831 pour l’infanterie, et qui renfermait le fruit de l’expérience des dernières guerres. Malgré son mérite, cette ordonnance était devenue, à partir de 1840, l’objet de plusieurs critiques. Le général de Schramm, en cherchant à faire exécuter le plus de mouvements possible sur une place fermée, imagina un carré s’exécutant directement de la ligne de bataille, sans avoir besoin de passer par la colonne, et lit connaître diverses autres manœuvres plus simples et plus expéditives que les manœuvres officielles. Les arrangeurs de tableaux synoptiques sur l’ordonnance ne manquèrent pas, malgré leur simple rôle de rapporteurs et d’abréviateurs, d’indiquer les modilications jugées alors opportunes (1); la voie était tracée. A cette époque, pourtant, de bons esprits entrevoyaient comment on saperait cette base des manœuvres, mais craignaient en même temps que l’on procédât à la démolition avant de savoir par quoi remplacer : ils cherchèrent donc à faire entrevoir, seulement comme limites aux modifications à redouter suivant eux, que dans l’avenir les manœuvres des
(4) Iilt.FEt.DT, par exemple, intercale parmi ses tableaux le carré des évolutions de ligne, tel qne le duc d’Orléans le faisait alors exécuter, et aussi le carré Schramm, deux manœuvres qui avaient le mérite de la nouveauté. Voyez Album des évolutions de ligne, par le commandant Bilfeldt, officier d’ordonnance du roi , cahier lithographié de 80 pages , petit in 4°, composé vers 4838 et publié en vue d'étre utile à la garde nationale, p. 76, 77. — Le colonel Lbloutkkel a publié d'autres tableaux sommaires en petit format, trèe-goûtés des officiers. — L’Album de manoeuvres du général deScbrsmm circulait alors manuscrit : il a été imprimé en 4 850. — Au sujet des carréa, nous pouvons citer une opinion qui fera comprendre pourquoi tant de formes ou manœuvres diverses ont été proposées : « Les carrés, a dit le commandant Miqtjkl de Riu, ont dans In tactique des armées une importance analogue à celle de la tragédie dans la littérature classique. On peut dire : Autant de tacticiens, autant de carrés, comme on dit : Autant d’écrivains, autant de tragédies. . . . Mais, hélas ! il en est des carrés comme des tragédies, leur ntilité et leur importance sont mises en doute, et dans le sanctuaire même on trouve des incrédules et des détracteurs. » Moniteur de l'armée , 6 mars
chasseurs à pied pourraient devenir celles de la plus grande partie de l’infanterie, peut-être même de toute l’infanterie.
Sans chercher encore à modifier leurs manœuvres, d’autres nations se mettent également à l’étude de la construction des armes à feu portatives. En première ligne, citons les Prussiens (1) : non-seulement ils adoptent, pour le tiers de leur infanterie <le fusil à aiguille, inventé vers 1835, et qui permet de tirer cinq coups par minute sans batterie extérieure , fusil dont on attendait alors des résultats plus grands que ceux obtenus (2); mais ils s’occupent attentivement de la rayure des armes portatives et de la forme la plus avantageuse à donner à leurs balles.
Les Prussiens ont aussi les premiers adopté de nouvelles formes en fortification et fixé les principes de Y école allemande, qui s’est substituée en Europe à l’école française, inaugurée par Vauban et depuis lui en vigueur. Pour bien expliquer ce revirement, en plein épanouissement à l’époque qui nous occupe , il nous faut reprendre les choses de plus haut.
Un des grands hommes du siècle de Louis XIV, Vauban , avait fait école en fortification , comme nos bons écrivains de cette époque avaient fait école en littérature ; mais ses successeurs, Cormontaingne, par exemple, furent loin de se maintenir à son niveau, et surtout négligèrent les idées pratiques pour s’adonner aux abstractions, peut-être parce qu’ils n’avaient pas été comme lui officiers de troupes avant d’être
(1 ) Dès 4813, la plupart des volontaires prussiens se trouvaient armés de la carabine rayée.
(2) Son tir parait compliqué , sa cartouche difficile à confectionner, son démontage dangereux; ajoutons cependant que ce fusil, perfectionné sans doute, vient de donner dans la guerre récente du Danemark (4864) des résultats satisfaisants.
424 HISTOIRE DE l’àRT DE LA GUERRE.
ingénieurs (1). Cette faiblesse suscita des innovateurs en dehors du corps du génie. Le maréchal de camp de Montalembert, appartenant à l’arme de la cavalerie, publia de 1776 à 1796, à Paris, un vaste ouvrage intitulé : la Fortification perpendiculaire , où il blâmait et rejetait la fortification bastionnée pour lui substituer soit la fortification tenaillée , c’est-à-dire composée de tenailles à angles saillants droits, (d’où le nom de fortification perpendiculaire ) , prétendant