STRATÉGIE ET TACTIQUE
Le mérite militaire des Grecs a toujours résidé dans la . tactique ; sauf lés expéditions d’Alexandre, ils ont eu peu • d’occasions de se livrer à de grandes opérations stratégiques. En effet, l’expédition des Athéniens en Sicile ne fut qu’une diversion sans but réel, et l’invasion du Péloponèse par Épaminondas qu’une pointe hasardée et sans influence durable. Quant à l’expédition d’Agésilas en Asie, ce fut lin essai stratégique, dénué d’idée bien arrêtée de conquête.
« En général, écrit Laverne (1), les Grecs se sont appliqués aux manoeuvres qui donnent à une troupe de la solidité et de la consistance, et il était de l’essence de leur système de travailler à obtenir la même unité dans le mouvement d’une armée entière que dans celui d’un bataillon. Par cette raison d’abord, et par une suite de la perfection de leur organisation physique, les Grecs ont été, de tous les peuples militaires, le plus manœuvrier. » Un auteur compare la phalange, à cause du peu de dérangement que lui causaient scs manœuvres, à une machine pneumatique (2), ce qui me parait assez hasardé.
Parmi les mouvements et évolutions des Grecs nous citerons : — 1 e.clisis ou l’à-droite ; — le double-clisis,
(I) L'Art militaire comparé chez let nations les plus célèbres, par DE Laveuse. Puris, <805, p. <08.
(î) Histoire de la guerre, parBENETOK DE MoràKQE. Pari», <741, in-< î, p. <65. Consultez p. <58 à <65.
nommé aussi métabole, ou le demi-tour; — épistrophe ou quart de conversion (1) ; — plusieurs manières de faire la contre-marche, « manœuvre préférée par les Grecs, parce que toute la force de la phalange consistait dans les premiers rangs (2) ; » — la macédonienne pour se porter en avant, le premier rang ne bougeant pas ; — la laconique pour se porter en arrière, le dernier rang ne bougeant pas ; — des doublements et des dédoublements de front.
L 'épaqogue était le mouvement de la phalange se transportant en avant perpendiculairement à la ligne de bataille, soit qu’elle fût entière, soit qu’elle fût en colonnes par divisions , — le paragogue , le mouvement de la phalange par le flanc, lorsqu’elle avait fait un à-droite ou un à-gauche. Le paragogue constituait la méthode la plus simple et la plus ordinaire aux anciens pour faire marcher une troupe. Souvent on accollait dans le paragogue deux ou trois phalanges; le front de la colonne comptait alors 32 ou hommes, et la phalange était dite doublée ou triplée. Alexandre s’avança vers 4e Granique, son infanterie en colonne formée par la phalange doublée (3).
La phalange antistome avait deux fronts opposés, les rangs du milieu se trouvant dos à dos ; elle formait un
(1 ) Mal- VILLON ( Influence de la poudre à canon , p. 209) déclare qu’on ignore si les Grecs so terraient avant d'exécuter les conversions. Élien nous dit cependant que la conversion se faisait à rangs et A file» serrés, la phalange occupant alors (Voyez ci-dessus le g .1 de ce chapitre) la moitié seulement de sou front de parade.
Ç îy Mémoires militaires sur les Grecs et les Homains, par Gdwchahdt, édit, do Lyon, 1760, tome 11, p. 188.
(3) Mémoires critiques et historiques sur plusieurs points d'antiquités militaires, par G uischardt , tome 1er, p. 148. « Cette maniéré de marcher, y dit-il, appartenait eux Grecs et était conforme à l’esprit do leur ordonnance, selon lequel leurs armées étaient plutOt des corps flexibles que des corps divisibles.*
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carré long excellent pour résister à une cavalerie supérieure en nombre.
Comme ordre de bataille, on employait Y ordre en croissant pour envelopper l’ennemi qui s’engageait dans la courbure, les ailes l’attaquant, le centre résistant ; Y ordre convexe, pour tromper l'ennemi en lui cachant des forces supérieures. L'ordre oblique, dont Épaminondas fit usage à la bataille de Mantinée , était une disposition habile qui serrait à attaquer l’ennemi avec une partie de sa ligne renforcée. L'ordre parallèle paraît le plus habituel , comnîe nous le verrons à propos des batailles.
L'embolon, dit aussi coin ou tête de porc, était un corps de troupes de forme triangulaire, ou plutôt une colonne rectangulaire. Le coin et le plœsion, ou carré vide, servaient avec succès contre la cavalerie.
Cette dernière.combattit d’abord en cscarmouchant, puis en rhombe ou coin, l’ilarque se plaçant à la tète du triangle, usage introduit par Philippe, roi de Macédoine.
Pour l’ordre de marche, de jour, la nature du pays déci- • dait du genre de troupes placées à la tète de la colonne ; tantôt c’était de l’infanterie, tantôt de la cavalerie ; mais, la nuit, la règle voulait que les troupes les plus pesantes passassent en avant. Par ee moyen, rarement l’armée se séparait, et l!on n’était guère exposé à se trouver loin les uns des autres sans le savoir "(1).
Les bagages se plaçaient à la tète de la phalange pour sortir du pays ennemi, à la queue pour y entrer, sur le côté si l’on redoutait une attaque de flanc, au centre dans le cas où l’on se préparait à faire front de tous côtés.
(4) XesoFBON, Dix mille, livre vu.
Les Spartiates cultivèrent peu la science militaire ; ils ne durent leurs succès qu’à des exercices bien entendus, à une discipline sévère et à un invincible courage. Ce peuple comptait tellement sur la valeur de ses troupes que la victoire n’y excitait ni joie ni surprise.
Les autres peuples au contraire , principalement les Athéniens et les Macédoniens, firent une étude particulière de la guerre. On démontrait dans leurs écoles la forme, la composition , l’arrangement et les mouvements des troupes; on insistait spécialement sur les qualités constitutives de la phalange , la théorie des distances et le temps nécessaire à chaque évolution, points importants pour la précision des manœuvres. Certains tacticiens touchaient des appointements considérables, et pourtant ifs ne perfectionnaient pas la science ; ils enseignaient la tactique sans la soumettre à un examen critique qui en aurait pu faire voir les défauts ; ils restaient dans leur routine, ou, poussés par leur manie de tout réduire au calcul , n’introduisaient que d'inutiles raffinements. Mais aussi l’on n’exigeait pas des élèves une imitation complète des leçons qu’on leur donnait; ils y puisaient seulement les éléments et les principes d’un art que l’expérience et la pratique leur permettaient plus tard d’approfondir.
Outre la tactique proprement dite, les tacticiens enseignaient avec beaucoup d’apparat la stratégie et la connaissance de toutes les hautes parties de l’art de la guerre ; celte seconde science n'avait point été soumise au calcul comme la lactique, et son enseignement ne consistait qu’en maximes
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déduites d’exemples et de faits amassés et comparés avec soin (1)„.
Athènes restait ouverte à tous les peuples ;■ aucune loi n’y écartait les étrangers des leçons ou spectacles qui pouvaient dévoiler les secrets de la force militaire.
Les ailes, considérées comme les parties les plus exposées de la ligne de bataille, constituaient un poste d'honneur. A la bataille de Platée, sur un terrain choisi conformément à l’oracle, les Lacédémoniens occupèrent l’aile droite et les Athéniens l’aile gauche (2). — Dès que le général donnait le signal du combat, il était mille fois répété et l’on entonnait le péan ; ces cris et le cliquetis des armes étouffaient le son des trompettes et autres instruments de guerre. L’armée attaquante arrivait ordinairement au pas redoublé, la pique sur l'épaule droite. Les armés à la légère commençaient le combat par les armes de jet , puis se retiraient sur les lianes ou
derrière la phalange. Celle-ci s’avançait- alors les piques baissées et les rangs serrés (3) ; hérissée de fer et compacte , elle présentait l’aspect redoutable d’une bête monstrueuse (4);
(1) Gbiscbardt, Préface de sa traduction de la Tactique d’AmUEN. — XenophoS {Cyropédis, livre i*r, chap. 0; met dans la bouche de Cambyse une critique des maîtres de tactique.
(2) o Les Théhains, h la bataille de Leuctrcs, prétend Plutarque, ayant commencé par la gauche A mettre en fuite les ennemis, laissèrent depuis à la gauche l'honnetlr de. l’attaque. • ( Questions romainei, p° 78.)
(3) Suivant Corn eues Népos [Chabriat, 1), l’Athénien Chabrias fut le premier qui enseigna à la phalange à attendre de pied ferme le choc de l'ennemi.
(4) Plutarque, Vie de Flaminiui.
son choc était terrible. — Souvent les hoplites faisaient résonner leurs boucliers en les choquant avec la pique , afin d’effrayer les chevaux, et ne frappaient l’ennemi qu’au visage(l). Dans la mêlée, au combat à l'épée, le courage grec se montrait dans tout son jour. — La phalange fie résistait pas aux chars armés de faulx qui sa précipitaient sur elle pour la rompre ; elle s’ouvrait afin de leur livrer passage.
; — La cavalerie, placée sur les côtés, harcelait les flancs de l’ennemi et s’élancait au milieu des trouées qui se formaient pendant la lutte dans la ligne ennemie.
Après le combat, les armés à la légère poursuivaient les vaincus pour faire des prisonniers, et l’on élevait un trophée. L’usage défendit pendant longtemps d’établir ces trophées d’une manière durable.
En général les Grecs se contentaient d’une ligne de bataille ; ils avaient adopté surtout t ordre parallèle. L’attaque se dirigeait presque toujours sur les ailes comme sur les parties les plus faibles de la ligne ; on cherchait aussi quelquefois par l’extension du front à entourer l’armée ennemie, débordement auquel on remédiait par une réserve ou en adossant l’aile à un obstacle naturel. Épaminondas et Alexandre le Grand durent leurs succès à l’emploi de l’ordre oblique ou en échelons, qui tomba presque en oubli après eux.
On doit peu compter sur les évaluations des effectifs d’armée et des morts dans les batailles, le vainqueur et le vaincu ayant également intérêt à tromper ou à être trompés. Aussi est-ce à simple titre d’indication que nous donnons le tableau suivant, où nous avons consigné les évaluations les plus vraisemblables.
(I ) X knophon , Dix millt, livre 1er.
EFFECTIFS ET PERTES DES ARMÉES GRECQUES DANS LES PRINCIPALES BATAILLES W.
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(1) Consultez, sur le* batailles des anciens, V Atlas des plus mémorables batailles , combats et sièges , du major (aujourd’hui général) wurtembergeois de Kauslpk, in-f*>, ^83J-<837, avec légendes en allemand et eu français.
HISTOIRE DF. 1,'aRT DF. LA Gl F.RRF.
r§ 19. CASTRAMÉTATION.
Les Grecs ne poussèrent pas la science <lù campement aussi loin que les autres parties de l’art militaire. Les lignes suivantes de Polybcji) pourront expliquer ce fait. « (Juand il s’agit de camper, le lieu le plus fort par sa situation est toujours celui qu’ils choisissent, -tant pour s’épargner la peine de creuser un fossé autour du camp, que parce qu’ils se persuadent que les fortifications faites par la nature sont beaucoup plus sûres que celles de l’art. De là vient la nécessité où ils sont de donner à leur camp, selon la nature des lieux, toutes sortes de formes, et d’en varier les différentes parties : ce qui cause une sorte de confusion qui ne permet })as au soldat de savoir au juste ni son quartier , ni celui de son corps. »
Les camps grecs étaient irréguliers et quelquefois entourés d’un bon fossé derrière lequel se trouvait uu parapet garni de palissades. On avait soin d’assurer leur position par des postes avancés. Les gardes de nuit étaient surveillées par des officiers qui se faisaient reconnaître dans leurs rondes au moyen d’une sonnette, au son de laquelle les sentinelles devaient déclarer le mot d'ordre.
Les Spartiates donnaient à leurs camps la forme ronde ou ovale, à moins qu'ils ne fussent couverts par une rivière, une montagne ou une ville. Ils s’y livraient le malin à des exercices gymnastiques / et n'y faisaient pas d'appel, parce qu’il n’y avait jamais de déserteurs. Tous dormaient armés; les sentinelles montaient la garde sans bouclier, afin qu’elles restassent plus intéressées à la surveillance du camp.
(I ) Livre vi, fragment 5.
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Suivant Mauvilloa, les Grecs cantonnaient et même bivouaquaient plus souvent qu’ils ne campaient (1).