DES GÉNÉRAI S
Les armées romaines étaient commandées par les consuls, qui en temps de guerre avaient pleine puissance : ils nommaient les tribuns des légions et probablement les autres ofliciers. Ou chaque consul commandait une armée distincte, ou les deux consuls commandaient la même armée. Dans ce dernier cas, il y avait partage du commandement, cl c’était un des graves inconvénients de la constitution militaire de Rome. — La bataille de Cannes fut perdue le jour de commandement du consul Varron , qui combattit malgré son collègue Paul-Émile, et l’on ne peut dire, que Paul-Émile ne fit pas tous ses efforts pour assurer le gain de la bataille; sa conduite fut plus digne que celle de Varron : il rallia plusieurs fois les troupes, se battit avec bravoure et finit par être tué.
(1) Ce serment consistait A jurer obéissance an chef, h promettre de le suivre, .à s'engager A ne jamais abandonner l’enseigne. — Le citoyen ijui no l’avait pas prêté ne pouvait tuer un ennemi dans le camp. ( Plutarque ,
Outillons romainei , n° 39.)
— Les Romains comprenaient si bien cet ‘inconvénient qu’ils y remédiaient, lors d’un danger pressant, par la nomination d’un dictateur. Le dictateur se choisissait un lieutenant qui partait le nom de général de la cavalerie (1).
La brièveté du consulat était aussi un inconvénient. Le consul qui commandait une armée loin de Rome, obligé d’accourir à l’expiration de sa magistrature pour présider au choix d’un successeur, quittait le commandement lorsqu’il commençait à bien connaître son ennemi , et sodvent précipitait te temfis d’une bataille, « exposant sa patrie, dans l’espoir d’y rentrer avec gloire. » Cet inconvénient ne subsista plus, lorsque hf grand nombre des guerres lointaines fit donner les commandements d’armées à des préteurs ou proconsuls. Dans les guerres importantes, ces derniers avaient des lieutenants, qu'ils choisissaient presque toujours : Pompée en avait 25 dans la guerre contre les piratés, parce que cette guerre s’étendait sur toute la Méditerranée. Quant au questeur, il « était chargé de toutes les fonctions attribuées à ceux que nous appelons maintenant intendants et trésoriers (2). »
On censurait avec amertume , à Rome , les généraux malheureux , et Paul-Émile s’en plaignit avant son départ pour combattre I’ersée (3) ; mais les Romains n’agissaient pas envois eux avec la même injustice et la même cruauté que les Grecs. Un général inhabile ou malheureux était, il est vrai, en butte aux récriminations publiques et perdait toute chance à venir pour être nommé aux charges de magistrature ; mais on ne prononçait contre lui aucun châtiment. Après la défaite de Cannes, le sénat, sacrifiant son orgueil à l’intérêt
(4) Ces magistratures extraordinaires ne duraient que six mois.
(2) Tactique de Maizeroy, tome Iw, p. 91.
(3) Tite-Live, xliv/22, 34.
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politique, remercia même à *son retour le consul plébéien Varron de ce qu’il n’avait pas désespéré du salut de la république. Cette démarche, qu’on a trouvée admirable (1), Tut surtout utile : elle attira au sénat la confiance du ircuplc, qui n’avait élu Varron que peur mortifier la noblesse.
« Le général des armées romaines pouvait, sans enfreindre en aucune manière les principes de la constitution , recevoir et exercer une autorité presque despotique sur les soldats, sur les ennemis et sur les sujets de la république. Rome, si jalouse de sa liberté dans les premiers siècles, la sacrifiait à l’espoir des conquêtes et à une connaissance profonde de la discipline militaire. . . Le général avait droit de vie et de mort dans son camp. Son autorité n’était soumise à aucune forme légalè; il jugeait en dernier ressort, et l’exécution suivait de près la sentence. L’autorité législative désignait l’ennemi que la république avait à combattre;
. . . mais, dans les régions situées à une grande distance de l’Italie , les généraux n’attendaient pas d’ordre supérieur pour déclarer la guerre à une nation : ils agissaient de la manière qui leur paraissait la plus avantageuse au bien public. — Ce n’était point sur la justice de leurs entreprises qu’ils s'appuyaient pour demander l’honneur du triomphe ; le succès était leur seul titre. Ils usaient de la victoire en despotes, et ils exerçaient une autorité sans bornes, principalement lorsqu’ils n’étaient plus retenus par la présence des commissaires du sénat. Pompée, dans son gouvernement de l’Asie, récompensa les légions et les alliés de l’État, détrôna des princes, démembra des royaumes, fonda des colonies et distribua les trésors de Mithridate. — A son retour à Rome, il obtint, par un seul acte du sénat et du peuple, la ratifica-
(1 j Do Rozoir, Précii d'hit loin romaint , République, 5e édition, p. 77.
lion de loul ce qu’il avait fait. — Les généraux étaient en même temps gouverneurs des provinces conquises; ils réunissaient l’autorité civile et militaire, adntinistraient la justice, étaient chargés de la direction des finances et exerçaient la puissance exécutive et législative de l’État (1). v>
Habitués aux agitations du Forum , les Romains voulaient qu’on leur parlât. Aussi l’éloquence était-elle une des qualités du général, auquel elle donnait sur l’armée la même puissance qu’aux tribuns (2) du peuple sur les assemblées populaires. Pour haranguer, le chef d’armée, « revêtu de sa robe de pourpre, montait sur son tribunal. . . Quand la harangue se faisait dans le camp, il pouvait parler tant qu’il voulait; mais lorsque l’armée était sous les armes, prête à combattre, parcourant la ligne, il disait aux troupes, en passant, quelques mots propres à les encourager (3). » C’est à ces quelques mots qu’il faut réduire la plupart des brillantes allocutions dont les historiens romains sont remplis. (Voyez à cet égard , chap. Il , § 2, ce que nous avons dit en parlant des généraux grecs.)
Un des plus grands stimulants pour les généraux était l’espoir d’obtenir je triomphe. Le triomphateur entrait dans Rome à la tête des légions victorieuses, monté sur un char et couronné de lauriers ou d’or; il était salué de mille acclamations et étalait aux yeux du peuple les prisonniers et le butin fait sur l’ennemi. Sous la république, nul ne pouvait triompher, s’il n’était dictateur, consul ou préteur; s'il n’était autorisé à prendre les auspices au nom du peuple ; s’il n’avait vaincu avec sa propre armée.
(1) Gibbon, Décadence, tome ICT, p. 37, édition du Panthéon littéraire.
(2) - Il s'agit ici des tribuns du |>euplo, qu’il ne faut pas confondre avec les
tribuns chefs de légion, ou tribuns militaires.
(3) Tactique de MaiZKHOT, tomo III, note de la page 143.
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Chez les anciens, où l’on suivait exactement les principes de l’art militaire, toutes les manœuvres, toutes les évolutions pouvaient se calculer avec justesse; la victoire était au plus habile. « C’étaient, a dit Guischardt(l), les généraux qui décidaient du sort des guerres (2). » Les Romains, pour arriver à subjuguer le monde, durent donc être dirigés par ÿes généraux instruits, vaillants, expérimentés. Leur histoire présente, en effet, une longue suite de puissants hommes de guerre, parmi lesquels priment trois grands noms : Scipion l’Émilien, Marius, César. — Scipion, « homme, de manières élégantes et polies, tacticien habile et général impitoyable (3) , » fut l’exécuteur des vengeances de Rome : il détruisit Carthage et Numance. --Marius, homme du peuple, extermina les Cimbres et les Teutons-, et fut appelé le troisième fondateur de Rome. — César,. l’un de ces hommes que l’humanité met des siècles à produire (4) , et dont le nom personnifie la gloire romaine, était délicat et épileptique : lorsqu'il partit à 41 ans (58 avant J.-C.) pour sa première campagne de Gaule, on aurait dit, à voir passer « cette blanche et pâle figure , fanée avant l'âge par les dé-
(4) Mémoires militaires , toraa I", p. 6t.
(2) Cette maxime est de tous les temps : ajoutons avec Napoléon ( Mémoires ,
édition de la Bibliothèque historique et militaire, p. 363) que l'intluence du général est plus efficace sur le résultat des batailles chez les modernes que chez les anciens. — Voyez aussi GüiaciJARDT (Mémoires critiques et historiques sur plusieurs points d'antiquité militaire, édition do 4774, tome I", p'. 412) et Chahbrat ( Philosophie de la guerre, 2e édition , p. 93 et 95). D’après Cornélius Népos ( Thrasybule , 1) c’est Infortune qui décide principalement des succès à la guerre. %
(3) Michelet, Histoire romaine , République, tome II, p. 405.
(4) L’humanité a enfanté quatre 'génies colossaux : Alexandre, César’, Charlemagne , Napoléon. Alexandre disparut de la scène du monde en 324 (avant J.-C.) , César en 44 (avant J.-C.), Charlemagne en 81 4 (après J.-C.), Napoléon en 1814 (après J.-C. J; César près do trois siècles après Alexandre, Charlemagne près de neuf siècles après César, Napoléon dix siècles après Charlemagne.
baiiches de Rome (1), » qu’il n’avait que le souffle; mais ce souffle était celui du génie, et il dompta le monde !