STRATÉGIE
Plus facilement approvisionnés que nous , les anciens portaient en quelque sorte leur base d’opérations avec eux et la ■retrouvaient au besoin dans leur courage ; de même pour leurs lignes de communication, qu’une victoire leur rendait s’ils les perdaient momentanément. Ces remarques s’appliquent aux Grecs comme aux Romains-; voici ce -qui concerne plus particulièrement ces derniers.
Les Romains entreprenaient des guerres régulières précé- . dées de reconnaissances minutieuses sur l’ennemi , son pays, sa constitution militaire; ils se renseignaient aussi sur les peuples voisins , cherchant à les attirer dans leur alliance; chez eux la politique et la stratégie se donnaient la main.
En outre, Rome avait soin de he jamais entreprendre deux grandes guerres à la fois.
La première opération stratégique exécutée par les Romains fut, lors de la première guerre punique, l’expédition de Régulus en Afrique, qui se termina si malheureusement
(4) Mémoire « de Napoléon, tome VI de la Diblioth. hiel. el milil., p. 387.
HISTOIRE DE L’ART DE LA GlERRE.
pour eux: la seconde leur réussit mieux; ce fut, pendant la défensive à laquelle les forçait le séjour d'Annibal en Italie, Yoffensive accidentelle de Scipion l’Africain en Espagne, puis sa diversion en Afrique , qui motiva le rappel du général carthaginois (1). *
Entre ces deux opérations eut lieu la fameuse marche du consul Néron qui, campé vis-à-vis d’Annibal, fit secrètement, en six jours, 90 lieues pour rejoindre son collègue, combattit et vainquit le septième jour Asdrubal , et revint le treizième jour, de retour dans son camp sans que l’ennemi se fût aperçu de son absence , jeter la tête du vaincu aux avant-postes de son frère. « Ce beau mouvement stratégique, qui donna le coup de mort à la puissance d’Annibal en Italie, peut aller, dit Jomini (2), de pair avec les plus beaux Exploits des guerres modernes. »
En général , « les Romains faisaient une guerre d invasion, qu’ils ne pouvaient soutenir qu’à force de victoires, plutôt -qu’une guerre méthodique (3). » La rapidité des marches, d’où résultait la surprise des apparitions, se retrouve dans les opérations stratégiques de kl plupart de leurs généraux ; c’est par ce moyen que Scipion prit Carthage la Neuve (f), que Marins vainquit JugUrtha (5), que César fit toutes ses victorieuses campagnes. Celte rapidité romaine tant vantée était le résultat d’une activité continuelle et du talent d’agir à propos; aussi tout dans les guerres des Romains porte-t-il le caraelèrc instantané, les marches, les
(1) RoCQt'ANCOtRT, Court d'art et d’hitloirt militaires, tome I,r, p. 194.
(î) Jojnxi, Précis de fart de la guerre , 4838, tome Ier, p. 289.
(3) Roootat, Conetdiratione tur l’art de la guerre , p. 43.
(4) Polybe , livre x, fragment 2.
(5) M:ciiei.et, Hietoire romaine , République, tome 11, p. 452.
ROMAINS
passages de miére, les travaux de sièges et do retranchements, les constructions de flottes improvisées. Du reste, les Romains savaient agir lentement lorsque les circonstances l'exigeaient : le dictateur Fabius réduisit Annibal à l’inaction en évitant les terrains propres à la cavalerie; Marius, en présence des Teutons, différa le combat jusqu’à ce que ses troupes Tussent familiarisées à la vue de ces barbares ; César, à la fin de sa campagne en Espagne contre les lieutenants de l'ompée, refusa à ses soldats leur demande de combattre, et, en effet, quelques jours après, l’ennemi pressé par la famine se rendit sans coup férir.
César, ce génie complet, porta à son plus haut point de perfectionnement l’élément stratégique chez les anciens; il peut être considéré comme le type modèle du général romain , et l’étude approfondie de scs campagnes est pleine d’instruction. « Scs principes, a dit Napoléon (1), ont été les mêmes que ceux d’Alexandre et d’Annibal : tenir ses forces réunies, n’être -vulnérable sur aucun point, se porter aVec rapidité sur les points importants, s’en rapportor aux moyens moraux , à la réputation de ses armes (2), à la crainte qd’il inspirait, et aussi aux moyens politiques, pour maintenir dans la fidélité scs alliés , et dans l’obéissance les peuples conquis. » César puisa souvent des ressources dans l’art pratique dés sièges et les appliqua avec bonheur à la guerre en rase campagne ; il recueillait en outre avec soin tous les renseignements possibles afin de bien connaître la topographie des pays où il agissait ; il so trouva rarement embarrassé, parce que le chemin du combat resta constamment sa
(1) Mémoire* de Napoléon , septième note sur l’ouvrugo intitulé i Contidé- ■ rations «ur l'art de la guerre, p. 378.
(2) Surtout dans sa campagne d’Afrique, où il no débarqua qu’arec 3,000 hommes.
HISTOIRE DE IxÀRT DE LA GUERRE.
ligne d’opérations la plus brève.- « 11 se conservait toujours l’initiative ; il devait surtout la victoire à la surprise et à l’inattendu de son apparition. Les circonstances ne pouvaient le réduire que pour peu de temps à la défensive ; c’était presque alors qu’il était le plus redoutable , lorsque son adversaire se croyait près de triompher. Aucun des défauts de pet adversaire n’échappait à son regard d’aigle , et jl savait en profiter avec la rapidité de l’éclair: De chaque désastre il faisait jaillir la victoire (1). »