TACTIQUE W
Le besoin d’indépendance qui animait les Grecs rendit leur formation et leur tactique essentiellement propres à la défensive; le principal caractère de la phalange fut la solidité. Les Romains ayant au contraire constamment en vue leur agrandissement, leur formation et leur tactique restèrent essentiellement propres à l’offensive, à la conquête :-la mobilité devint le principe fondamental de la légion.
Nous avonsdéjà indiqué le mécanisme de la légion. Rangée sur plusieurs lignes à intervalles, elle pouvait modifier son ordonnance par des manœuvres très-aisées et presque imperceptibles à l’ennemi. Ainsi elle passait de la ligne à intervalles en échiquier à la ligne à intervalles continus, en plaçant les manipules des princes et des triaires derrière les manipules correspondant des haslaires, manœuvre employée
(1) ClHlACY , Histoire de l'art militaire chez lei anciens, p. 36i de ma traduction (1854). Consulte?, aussi, sur la méthode de pierre de Jules César, mes Portraits militaire/ , tome II, 1855, p. 21 et 23. Je suppose que lo lecteur a souvenance d’un chapitre des Eisa ii de Montaigne (livre il, chap. 34) qui traite des moyens de faire la guerre de César.
(2) Il ne reste aucun écrit dos tacticiens latins.
ROMAINS
surtout contre les éléphants et dont Scipion se servit à Zama; ainsi elle passait par l’enchâssement des manipules des princes dans ceux des hastaires à la ligne pleine, tout en conservant une réserve dans la ligne des triaires. Elle allongeait ou resserrait son front en augmentant ou en diminuant soit "les iht'ervaHos des manipules, soit les intervalles des fdes de chaque manipule ; quelquefois aussi l’allongement du front s’obtenait aux dépens de la profondeur, et son rétrécissement en rejetant dés manipules en arrière, c’est-à-dire en formant une colonne. Les déploiements de colonnes se faisaient en tiroir.
Les formations spéciales que la légion prenait dans les cas extraordinaires étaient : „
La tortue, semblable au synapisme des Grecs, employée pour l’attaque des villes ou des retranchements, et pour la défense même en rase campagne. 4
Le rond , formation pour résister à une attaque englobante d’infanterie ou de cavalerie, soit qu’on ne fit front que sur deux côtés, soit qu’on fit front de tous côtés. Les troupes étaient alors dites ; in orbem pugnare. « Une telle masse d’infanterie, armée aussi avantageusement qu’elle rétait et rangée sur une grande profondeur, présentant encore dans toute sa circonférence une ligne hérissée de pilums, ne se laissait pas facilement renverser, surtout dans ce temps où une si grande profondeur ne donnait pas encore prise au ravage du canon, et où le bouclier garantissait suffisamment le soldat des traits et des autres armes de jet (1). » L’ordre de marche à deux fronts, ou agmen quadralum, employé par exemple par Crassus pour résister aux Parthes
(1 ) Gcisciiàkdt, Mémoire» critiquée, tome Ier, p. 82. Voyez aussi le môme auteur, Mémoiret militaires, édition ifl-8" Uo Lyon, 1780, tome 1er, p. 123,
Digiflzed t
qui l’enveloppaient. Suivant quelques auteurs, Yagmen qua-
dratum constituait aussi un carré vide.
Le coin ou tête de porc ; c’était la colonne, dont les Romains ne se servirent guère que dans des cas désespérés pour se faire jour.
Les manœuvres de la légion restèrent constamment simples et en petit nombre. Le général qui avait exercé son armée, selon l’usage reçu, y ajoutait ce qu’il croyait conveuable pour la circonstance et tirait de nouvelles ressources soit de son expérience, soit de son génie.
« Ce fut sur le modèle de la cavalerie grecque la plus estimée que non-seulement les Romains armèrent la leur, mais qu’ils perfectionnèrent ses manœuvres dans lesquelles ils n’avaient pas été fort habiles jusqu’au temps d’Annibal. P. Scipion, qui le vainquit, s’appliqua beaucoup en Espagne à donner de la souplesse à sa cavalerie et à la former aux meilleures manœuvres (1). »
Les Romains, on peut dire tous les peuples anciens, s’attachaient peu à choisir l'emplacement de la bataille, point auquel les modernes veillent avec tant de soin, et cela parce qu’ils comptaient avant tout sur l’action de leuis troupes. Après avoir fait demander à trois reprises différentes- aux légionnaires s’ils étaient prêts à combattre (2), on jetait ordinairement le cri du combat (3) .et on sonnait la charge.
(4) Tactique de Maizeboy, tome III, p. 86.
(ï) Güisthardt, Mémoire» critique», tome II, p. 4 Ci. Primitivement, une lois rangés en bataille, les Romains faisaient leur testament do vive voix. (Plutarque, Vie de Coriolan.)
(3) a En enseignant aux jeanes gens h combattre avec hardiesse , Caton
Les vélites commençaient le combat, puis se retiraient par les flancs ou par les intervalles des manipules ; pendant l’action ils tiraient encore sur l’ennemi ou remplissaient les intervalles des manipules afin d’empêcher que l’adversaire ne s’y introduisit, ou bien ils accompagnaient la cavalerie dans ses mouvements (1). Une fois démasqués, les hastaires «s’ébranloient et marchoient vivement en accélérant le pas. 11 s’arrêloient pour lancer le javelot ou le pile. » Ces javelots pénétraient profondément dans le bouclier de l’ennemi et l’abaissaient. Les hastaires se précipitaient alorspromptement l’épée à la main sur l'ennemi découvert (2). Dans la mêlée, les courtes épées des Romains gardaient l’avantage sur la longue épée de l’ennemi.
« Lorsque les Romains voulaient rendre la charge plus impétueuse et proliter de l’ardeur du soldat, dès qu’ils étaient à portée de l’ennemi, ils se mettaient en pleine course l’épée à la main, en s'animant par de grands cris ; et, pour que rien ne les ralentît, ils se défaisaient de leurs piles (3). » Quand on dominait l’ennemi, le tir des traits était avantageux ; aussi, pour combattre les Teutons, Marins se plaça-t-il sur un terrain élevé. • ,
Si les hastaires pliaient, les princes avançaient soit pour combattre avec eux, soit pour les remplacer ; si lès princes reculaient aussi, alors les triaires donnaient, et il était rare que l’ennemi résistât à ce troisième choc.
leur répétait souvent que la parole et la voix avaient plus de pouvoir que la main et l'épée pour mettre en fuite les ennemis, a (Plutarque, Apophlhegmee de Caton l'Ancien.)
(t) Tite-Livr, xxvi , A.
(2) C’est la manière de combattre des Francs (Voyez le § 4 de notre . chap. V) ; mais lo hang do ces derniors valait mieux que le javelot ou pile pouT s’accrocher dans le bouclier et l’abaisser.
(3) Tactique de Maizerot, tome III, p. 36.
144 HISTOIRE DE l’aRT DE LA 01 ERRE.
La cavalerie, placée ordinairement aux ailes, et quelquefois en embuscade ou en réserve, chargeait au moment le plus favorable ; elle lançait d’abord ses javelots, puis attaquait avec l’épée, yuelrçuefoi8) pour aider l'infanterie, elle mettait pied à terre.
Après la victoire, la cavalerie et les vélites poursuivaient l’armée ennemie.
« Les Romains gagnaient ordinairement leurs batailles en abordant l’ennemi de front par la supériorité de leurs armes, de leur bravoure et de leur discipline (1), » c’ést-à-dire que leur ordre de bataille était ordinairement l’ordre parallèle ; il en fut au moins ainsi jusqu’aux guerres puniques. On vit alors paraître quelques manœuvres plus savantes (2) ; à la bataille d’Élinge (206 avant J.-C.), Scipion attaqua en double oblique, c’est-à-dire avec les deux àiles en refusant le centre.
César combattit presque toujours en ordre plein et parallèle.
Chez les anciens, a dit Napoléon, les combats étaient plus rares et moins sanglants que chez les modernes. Comme leurs armes de jet faisaient peu de mal (3), il était naturel que le vaincu perdit beaucoup de monde et le vainqueur trèspeu (4). C’est ce que nous ont prouvé les batailles des Grecs, bt ce que vont encore nous montrer les batailles des Romains consignées dans le tableau suivant.
(1) Kooniat, Considérations sur l'art de la guerre, p. 34.
(2) Les généraux romains devinrent plus habiles lorsque les livres grecs
curent pénétré en Italie. .
(3) Güischahut n’est pas de cet avis : il trouve les armes de jet des anciens a tout aussi dangereuses que le sont nos coups de fusil, s (Armoires militaire!, tome II , p. 289.)
(4) Précis des guerres de César, par Napoléon, écrit par M. Marchand, h
l’Ile Sainte-Hélène, sous la dictée de l'Kmperour, 4 volume in-8°, Paris, chez Gosselin , p. 452 et 205. •
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