SUPERSTITION
De. toutes les cérémonies religieuses des Romains, celle qui influa le plus sur l’art de la guerre fut assurément la consultation des augures.
A Rome, « ville où l’on tirait présage des moindres choses (2), » on les consultait fréquemment; il en était de même aux armées, pendant les marches et dans les camps. 11 fallait bien, en effet, expliquer aux légions Yopirwaides dieux sur les événements imprévus, sur les petites misères de la vie , qui se renouvelaient continuellement dans une aussi grande masse d’hommes; cette opinion, on la cherchait dans les entrailles des victimes.
Certes, il uatt de l’étude de l’ histoire une conviction profonde, c’est qu’en tout temps lien de grand n’a été fait par un peuple sans l’impulsion puissante d’une foi naïve, tantôt religieuse, tantôt politique, tantôt politique et religieuse; chez les Romains c’était une foi de cette dernière espèce , car le pouvoir religieux était concentré dans les mains du pouvoir politique (3); aussi, pour le peuple de Rome, obéir
(4) Guidon , Décadence, tome II, p. 549.
(2) Tacite, Hietote* , -livre u, chap. 94. — Plutarque assura que les Romaius n’étaient pas superstitieux. ^ Vie de Marceline.)
(1) NikutooRT, Conlume i et cérémonies dee Domaine, in-t 2, p. 194.
aux dieux et conquérir le monde était un seul et même but, et ce but fut atteint parce que, pouvoirs et citoyens, tous y concoururent.
En présence d’un spectacle aussi imposant que celui de la conquête du monde, on est peu disposé à rapetisser les conquérants et, pourtant, on ne peut voir sans étonnement le grave Tacite rapporter avec soin des présages sinistres tels que ceux-ci : — Une femme accouche d’un serpent ; — l’Océan paraît ensanglanté ; — On trouve dans les lieux publics des fœtus à double tête d’homme ou d’animal ; — Il naît un veau qui a la tête dans les jambes;; — Un bœuf parle; etc., etc. (1). Tite-Live, sous ce rapport, ne le cède en rien à Tacite ; il signale maints prodiges néfastes : le soleil luttant contre la lune, des poules se changeant en coqs et réciproquement, des pluies de Craie ou de sang (2), etc. On expiait ces prodiges par des sacrifices solennels et des offrandes aux dieux , et c’était le sénat qui décrétait l’expiation. Les augures expliquaient d’ailleurs tous ces présages extraordinaires que la crédulité avait fait voir, et des présages plus réels de malheurs , tels que les inondations, les ' disettes, la foudre; mais jamais ils ne craignaient d’être taxés de fausseté, parce que mille circonstances pouvaient, entre la prédiction et l’événement, venir modifier l’objet sur lequel on les avait consultés.
« Les troupes, dit Onosander (3), ont toujours plus de valeur et obéissent plus promptement lorsqu’elles croient être
(() Tacite, Annale t, livre xrv, clrap. <2 et 3î, livre xv, chap, 47; Hit~ toire, livre 1" , chap. 86. Nous ne citons que les plus excentriques des nombreux présages énumérés par Tacite dans ces divers chapitres précités de ses Annales et de son Histoire.
(4) Tite-Live, xxii , < ; xxiv, <0.
(3) Le Ornerai en chef, cliap. 1H. Ce chapitre, qui truite des augures, est curieux & consulter.
ROMAINS
assurées de l’approbation des dieux. » Aussi toute armée avait à sa suite des sacrificateurs et des devins. Le général lui-même devait connaître l’art de consulter les entrailles des victimes, afin de ne pas être trompé par les augures, et de pouvoir tromper ses soldats; et si quelque chose peut consoler de ces futiles inepties, c’est l’usage que les bons généraux ont toujours su tirer des croyances populaires pour conduire leurs troupes. J'en cite quatre exemples :
Au siège de Carthage la Neuve, Scipion dit à son année que son dessein lui a été inspiré par Neptune, qui lui a promis son assistance; Neptune ce sont des pêcheurs, l’assistance promise c’est l’indication secrète d’un étang qui battait une portion des murs de la ville, étang guéable en plusieurs endroits lorsque la marée sc retirait (1).
Sertorius menait avec lui une biche apprivoisée , faisant croire qu’inspirée des dieux elle lui découvrait un grand nombre de choses cachées.
Marcellus, pour combattre les Gaulois, « se disposait à marcher en avant quand son cheval , effrayé des cris sauvages que poussaient les barbares, fit un demi-tour et l’emporta en arrière malgré lui; Marcellus eut peur que cet
accident ne causât parmi les Romains quelque trouble , suite
d’une crainte religieuse; il lui serra promptement la bride à gauche, lui fit achever le tour, et , le remettant en face de l’ennemi, il s’inclina devant le soleil et l’adora; il parut ainsi avoir fait cette évolution non point sans le vouloir, mais précisément dans ce but ; car c’est la coutume à Rome de faire un tour sur soi-même avant de se prosterner devant les dieux (2). »
(1) Polybe, livre x, fragment 2.
(î) Plutakque, Vie de Marcellut, traduction de M. Alexis Pif.rron.
HISTOIRE DE l’aRT DE LA GUERRE.
Dans un combat contre los Chérusquos, Germanicus, apercevant liait aigles qui gagnent la forêt, crie à ses soldats de « marcher, de suivre les oiseaux de la patrie, les divinités particulières des légions (1). »