‹ Histoire de l'art de la guerreChapitre 51 sur 127 · ATTAQUE DES PLACES · texte numérisé non relu

ATTAQUE DES PLACES

Avant la prise de Yeies (395 avant J.-C.), observe Montesquieu (2), les Romains ne s’entendaient pas à faire les sièges; au temps de l’empereur Claude (vers 51), au contraire, ils étaient, suivant Crévier (3), très-savants dans cette partie de l’art militaire. Que s’était-il donc passé entre ces deux dates pour que l’habileté ait ainsi succédé Chez eux à l’ignorance ? H s’était passé quatre siècles et demi de guerres , les plus belles pages de leur histoire , siècles pendant lesquels avaient surgi de grands généraux , Scipion et César notamment.

Cette transformation s’opéra promptement (4), parce qu’ils adoptèrent la méthode grecque et s’en écartèrent à peine. Carrion-Nisas, qui émet cet avis, ajoute : «On a remarqué, en effet, que losèphe nous donne une description du siège de Jotapat par les Romains parfaitement d'accord avec le récit qu’on trouve dans Thucydide du siège de Platée , lequel cependant avait eu lieu six siècles auparavant ; ce sont

(1) CrÉvieb, Hitloire des empereurs romains, livre XIV, § ï.

(2) Grandeur et décadence des Romains, chnp. 1er. ' '

(3) Histoire des empereurs romains, livre tx, § 2. Y ..♦

(4) Elle mit pourtant , suivant certains auteurs , près de deux siècles A s'effectuer, de la prise de Veies à la fin de la seconde guerre punique (202 avant J.-C.) : mais ces auteurs sc montrent trop rigoureux pour la capacité militaire des Romains.

ROMAINS

les mômes détails d’attaque et de défense dans l’écrivain juif que dans l’écrivain grec (1). » Ajoutons nous-même qu’une différence peut être signalée entre les procédés des deux peuples ; ceux des Romains sont en général plus grandioses. Outre cette différence, étudions les particularités offertes par les sièges romains, en débutant par l’attaque.

La première particularité concerne l’usage où ils étaient de faire une évocation au dieu tutélaire de la ville qu’ils assiégeaient pour l’attirer dans leur patrie; on a expliqué cet usage en disant qu’ils ne voulaient pas commettre le crime de rendre un dieu captif, mais il paraît plus probable de l’attribuer à ce qu’ils regardaient les mutailles des villes comme sacrées (2) et croyaient sans doute leur ôter par leurs prières ce caractère redoutable.

Les Romains possédaient le don d’observation , très-utile dans la reconnaissance des places fortes, si l’on peut tirer conséquence, en l'élargissant , de ce fait que rapporte Tite- Live (3) : au siège de Syracuse par Marcellus, pendant les entrevues consacrées à l’échange d’un prisonnier, un Romain observe un mur de près, compte les pierres, mesure de l’œil la hauteur de chaque assise, établit son calcul et reconnaît ainsi contre son altente que le sommet peut en être atteint' avec des échelles ordinaires; sur son rapport, une surprise est organisée et la place emportée.

Le nombre des béliers (4) employés par les assaillants fut

(1) Eaaai sur l' histoire de l'ort militaire, tomo I,r, p. 538.

(2) Plbtarqüb , n° 27 des Questions romaines. — Voyez Titb-Livk, v, 24.

(3) xxv, 23. — Sallübte rapports un fait analogue. { Jugurtha , chap, 94, 92.)

(4) Au siège d» Petra (551), les Romains mirent en jeu un blljer assez léger pour être transporté et mu par 40 soldats seulement.

toujours fort restreint; il n’en figura que 3 à l’attaque de Jérusaletn; mais il faut dire en même temps qu’un bélier se déplaçait et faisait jusqu’à deux brèches (1).

Afin de tromper l’assiégé et de lui nuire , les Romains descendaient à des détails qui paraîtraient minimes, s’il ne fallait se garder du mépris pour tout ce qui peut procurer la victoire. Ne les voyons-nous pas au siège de Jérusalem noircir les pierres que projettent leurs machines, dans lé but de les rendre moins visibles et moins faciles à éviter lors de leur chute à l’intérieur des remparts (2). ■

On oublie ces minuties en lisant le courage et la persévérance déployée dans leurs attaques. Devant Numance , Scipion établit des lignes sur un développement de 8 kilomètres et les flanque de 60 tours. César bloque Vercingétorix, sous Alésie, par une contrevallation de 14 kilomètres, et se garantit lui-méme au moyen d’une circonvallation longue de 18 kilomètres. \u siège de Marseille, un lieutenant (3) de ce dernier général construit une tour en maçonnerie, décrite dans les Commentaires , étudiée par tous les annotateurs, et restée célèbre, tour carrée à toit horizontal (4), tour mesurant 30 pieds romains (8m 85) sur son côté extérieur, et 25 mètres environ de hauteur partagés en six étages (5).

Les Romains, dans l’attaqufe des places maritimes, plaçaient souvent leurs tours sur des vaisseaux, imitant ainsi l’exemple donné par Démétrius devant Rhodes. Bélisaire fil

fl) Tite-Live, xxxvii, 33.

(3) JosÈPHE , Guerre des Juif» , vi, 7.

(3) TnÉcONics,

(*) Voyez ce que j'ai dit à ce sujet, contrairement à l'opinion do M. Violleti.e-Dcc, dans un compte rendu insété au Journal de» science» militaire». n° de décembre 1854.

(5) Les liélépoles en bois avaient jusqu'à dix étages : relisez le siège de Cahors par César. •

ROMAINS

encore mieux au siège de Palerme : glissant ses navires dans la partie du port la plus voisine de la ville , il hissa ses chaloupes au sommet de ses mâts de hurie, et, par les archers qu’elles contenaient, obtint des coups plongeants sur les défenseurs.

Les attaques maritimes entraînaient de bien grands travaux : dans la guerre civile avec Pompée , pour enfermer son rival dans Blindes , César cherche à fermer le port par une digue garnie d’un parapet et de tours à deux étages échelonnées de distance en distance; en neuf jours de travail, il achève la moitié de cette construction qui détermine Pompée à évacuer la place. > •

Il arrivait aux Romains comme à nous d’assaillir une place par le côté le mieux fortifié , mais plutôt parce que ce côté se trouvait négligemment gardé, comme, par exemple, Fabius à l'égard d’Arpi(j), que pour être sûr de réduire la ville en la privant de sa partie la plus redoutable.

Je terminerai en notant que les Romains ne connaissaient pas l’usage des tranchées et ne les employaient pas plus que les Grecs dans l’attaque des places : le fragment des Poliorcétiques d’Héron, publié par M. Henri Martin (2), et qui fut écrit au vv* siècle de notre ère, veut dire, par son expression de fossés obliques, tout au plus nos boyaux de Iran- • chée tracés en zigzag, et nullement des tranchées parallèles.

Page 1