‹ Histoire de l'art de la guerreChapitre 73 sur 127 · hommes · texte numérisé non relu

hommes

Suivant plusieurs auteurs, il existait au-dessus des chevaliers bannerets des grands bannerets t seigneurs commandant

plusieurs bannières. Dans tous les cas, la bannière simple

(1) Celle do 1096.

(2) 500,000 fantassins, 130,000 cavaliers.

(3) Le coutilller, placé au dessus du page , «spirait généralement A devenir ■relier à cheval.

(i) Suivant Hai.lam, saint Louis emmenait 2,800 chevaliers (soit, A 6 hommes par lance , 16,800 combattants A cheval) et 50,000 autres soldats. — Ces effectifs se rapprochent nssez du chiffre total du texte. — En adoptant le chiffre de du Cajtgk ('.)• Ottntrlalion tur Joincill»), c’est-A-dire 150 chevaux par bannière , les 2.800 bannières donneraient 420,000 hommes pour l’arméo de saint Louis, en 1 248 : or l’énormité de oe chiffre pour une armée transportée sur navires, surtout au moyen Age, le rend impossible.

LE MOYEN AGE AVANT L’i SAGE DE LA POIDRE. 267

reste la fraction élémentaire de supputation pour les armées féodales.

Nous avons dit que la première croisade fit sortir de leur patrie des vieillards, des femmes, des enfants; cette exagération ne se reproduisit plus à un tel degré, mais elle sert de point de départ pour remarquer de combien d’accessoires les armées féodales se trouvaient entravées. 11 venait, en effet, à leur suite, à la suite mémo des plus modestement organisées, une multitude de valets, de femmes, d’équipages, • de bétes de somme, multitude qui se devine quand on voit pour chaque groupe de 30 combattants à cheval un chef, le banneret, qui, par son rang féodal et les possessions territoriales qu’il suppose, correspond assurément comme importance, comme richesse, comme luxe déployé, à un officier général de nos jours.

§ 9. chefs d’armée.

Je dis à dessein chef d’armée ; le mot général sc montre**au plus tôt dans les premières années du xvu* siècle.

En France, le chef d’armée fut d’abord le roi; à son défaut , le maire du palais ou le sénéchal ; à la disparition de cette dernière dignité (1), le connétable.

Le sénéchal jouissait d’une autorité presque .aussi grande que celle du roi : il présidait tous les conseils, faisait emploi des finances, administrait la justice, était le chef de la chevalerie.

Le connétable devint le premier officier militaire à la sup-

(1) En.1309, mais nos rois avaient cessé d’y nommer dès 119i. (Voyez la Chronologie militaire de PinaAd. )

pression de la sénéchalie. Tous les gens de guerre lui étaient subordonnés. Il ordonnait seul les batailles, les marches, les campements, les garnisons ; le roi suivait son avis pour toutes les opérations militaires. Le cri se faisait au nom du

roi et au sien. Excepté l’or et les prisonniers, le butin pris sur l'ennemi lui appartenait. 11 connaissait de toutes les infractions aux ordonnances. Ces pouvoirs exorbitants don-

• nèrent dès le *v' siècle envie à nos monarques de supprimer

• la connélablie, qui dura cependant jusqu’à Louis XIII (1).

Dans la première partie du moyen âge, on rencontre à peine, comme plus tard, un commandant d’armée, prince du sang ou seigneur puissant, qui ne soit ni sénéchal ni connétable ; quant aux maréchaux, leur office ne fait que pointer, et dans tous les cas ils restaient soumis au connétable.

On ne saurait disconvenir qu’à cette époque les chefs d’armée étaient plus occupés de courir sus à quelques chevaliers célèbres et de les tuer que de commander. En revanche, ils donnaient l’exemple des vertus militaires du meilleur aloi et jetaient ainsi sur leurs pas la semence des héros. Je n’en

• veux que deux preuves :

Au combat de brenncville (1119), un Anglais saisit la bride du cheval de Louis VI et cric à poumons déployés : ii Le roi est pris! — On ne prend jamais le roi, lui riposte gaiement le monarque , pas même au jeu des échecs. » Et d’un coup sur la tête il l'étend à ses pieds.

On allait tirer l’épée à Bouvihes. l’bilippe-Auguste dépose sa couronne sur l’autel où l’on vient d’invoquer le Dieu des armées : « Français, s’écrie-t-il, si vous jugez quelqu’un plus digne que moi de la porter, je suis prêt à la lui remettre et à me montrer son fidèle sujet; sinon, défendez aujourd’hui

• (1) Jusqu'cu 1627.

votre roi et la France. >> Et, s’élançant au milieu des acclamations, il fut en cette journée le premier à lutter pour la patrie.

Existait-il une tactique raisonnée au moyen âge, une théorie par règles prescrites et cataloguées, comme cela avait lieu chez les Grecs, chez les Romains; comme cela a 1 lieu chez les peuples modernes, au moyen de leurs théories de manœuvres? Non, le milieu môme des choses militaires s’opposait à ce qu’il en fût ainsi : une armée féodale ne restait pas réunie assez longtemps et se trouvait soumise à une autorité trop fractionnée et trop jalouse à chaque échelle de ses subdivisions pour qu’un ensemble de principes manœuvriers fixes, constants, généraux, pût s’y introduire et s’y conserver II n’aurait pu se former une tactique que par l’usage, et justement l’usage, le faire influencé de chacun tendait à l’individualisme, excluait par conséquent l’ensemble nécessaire à toute tactique.

Il s’est cependant produit dans cette période des lueurs de tactique dont nous devons signaler la trace.

En l’an 500, quand le roi bourguignon Gondebald, auteur d’une loi célèbre et observée pendant plusieurs siècles, s’empara de Vienne, les Francs, laissés en arrière par Clovis, se formèrent en carré (in imam turrim) et luttèrent longtemps en cette formation serrée et close avant de se rendre.

A la journée de Ilastings (14 octobre 1066), les chevalière normands ne pouvaient forcer les redoutes anglo-saxonnes ; leur duc Guillaume envoie 1,000 cavaliers, qui font aussitôt une fuite simulée. Les soldats de Harold de quitter leurs

retranchements, de poursuivre, de tomber dans une embuscade, d’être pris de flanc par cette embuscade, de front par les fuyards qui se retournent, d’être défaits et de faciliter le renversement de leurs barrières délaissées.

Dans la seconde croisade (1 147-1 149), les Musulmans, instruits par le résultat de la première, attirent successivement l’empereur Conrad III et le roi de France Louis VII dans l’intérieur des terres, les assaillent par une cavalerie légère qui leur nuit à chaque instant, coupant les vivres, enlevant les traîneurs, escarmouchant partout, principalement au milieu des obstacles et des défilés, qu’elle connaît à merveille, et enlaçant dans les plaines ses ennemis harassés d'un cercle mobile, bruyant, insaisissable, tactique excellente contre des cavaliers alourdis par l’armure, et dont nous devons d’autant mieux comprendre le résultat heureux que, répétée au xix' siècle et contre nous par les Arabes de l’Algérie, elle nous a longtemps embarrassés, malgré la légèreté comparative de l’armement et de l’équipement de nos troupes modernes.

La stratégie ne se trouve pas non plus exclue des guerres de la première période du moyen ûge ; ce n’est pas celle de l’antiquité, celle d’Alexandre, d’Annibal, de César; ce n’est pas celle non plus des temps modernes; c’est une stratégie affaiblie, médiocrement habile, mais elle apparaît assez pour qu’on la distingue dans les grandes expéditions qui eurent lieu alors.

Ainsi, l’année 573, Théodebert, fils du roi de Neustrie Hilpertck, placé par son père à la tète d’une armée, traverse la Loire et se dirige droit sur Poitiers, point de concentration des chefs austrasiens, et les bat en une seule bataille.

Ainsi Chartemagne opère avec plusieurs armées combinées. Il envahit l'Espagne à la fois par la Navarre et le Lan-

LE MOYEN AGE AVANT l’lSAGK DE LA POI DRE. • 271

guedoc, et se réunit à Saragosse. Il marche contre Tassillon, duc de Bavière, par Augsbourg, par Pfoering (Faringa) sur le Danube, par Bolzano près de Trente. Cette méthode, qui prouve l’entente des marches pour les grandes masses, se joignit chez ce monarque célèbre au secret des opérations, jeta l’incertitude chez ses adversaires et prépara ses succès.

Ainsi, quand Lothaire quitte Auxerre pour aller joindre ses alliés à Fontanet (841), ses frères réussissent à le côtoyer habilement pendant sa marche et à gagner une position qui lui coupe toute communication avec eux.

Ainsi, en 1226,1e comte de Toulouse, dans le but de résister à l’invasion du roi de France Louis VIII , ruine le Languedoc, y laissant la terre sans semence, y détruisant les moissons, les magasins; y bouchant les fontaines, stratégie défensive et désespérée qui rappelle celle des Scythes contre Darius, des Russes contre Napoléon.

Ainsi, dans la croisade de 1248, immortalisée par tant de malheurs et d’héroïsme, Louis IX ne veut pas attaquer la terre sainte de front, mais il projette de la prendre à revers et réduite à ses seuls habitants pour défenseurs, en commençant par la conquête de l’Égypte et de ses ports.

La stratégie de ce temps porte un trait tout spécial de caractère, un trait qui s’est perpétué dans nog habitudes militaires, le croirait-on? jusqu’au temps où le maréchal de Saxe prit le commandement de nos armées. On entrait en campagne au printemps et de bonne heure, et cela réciproquement, par un accord tacite, dans l’intention de porter moins de préjudice aux biens de la terre, en ne forçant les suivants des chevaliers qu’à une absence comprise entre les semailles et la récolte. Les campagnes d’hiver se présentaient rarement ; j’entends ici après Charlemagne, car on sait que ce nouvel empereur d’Occident en a fait plusieurs.

§ 11. B4TAIIAE8.

Un écrivain anonyme, habitué à envisager l’histoire militairement, raconte ainsi la seconde bataille de Nicée (1097), qui appartient à la première croisade : « Hugues (de Vermandois) se mit le premier en marche; un corps de 2,000 Turcs s’avança pour lui couper le passage ; il porta sur-lechamp la peine de son audace; il fut repoussé, culbuté, taillé en pièces. Parut une bande nouvelle ; le chef avait une taille gigantesque, un air fier, menaçant, terrible; le général français fondit sur lui comme un lion, l’abattit d’un seul coup à ses pieds; sa chute causa la perte des barbares; leur armée, mise en pleine déroute, tomba presque toute entière sous l’épée des chrétiens (1). » Cette narration vague, héroïque, représente assez bien le typé général d’une bataille au temps de la chevalerie pûre : lutte particulière entre les chefs des deux armées, attaque furieuse sur toute la ligne, succès pour le plus courageux. A ce tableau pourtant, l’histoire apporte plusieurs annexes ou différences essentielles; signalons-les.

La bataille féodale, malgré le peu de tactique de -ce temps, était précédée d’une espèce de mise en ordre de bataille. Le chef de l’armée rangeait les siens en deux ou trois grands groupes dits batailles par les Français. Souvent, il laissait ce soin à un chevalier renommé ; c’est ainsi qu’à Bouvines l’évéque Garin, cet intime de Philippe-Auguste, étend assez les lignes à intervalles françaises pour les garantir d’un débor-

(1) Histoire militaire de i Français, Paris, novembro 1813, chez Valade, tome I", p. 2 H .

dement sur les. ailes, et les place le soleil à dos, disposition avantageuse.

L’ordre de bataille adopté, ordre dans lequel les armées se tenaient en général parallèlement l’une à l’autre, toute prudence disparaissait pour l’ordinaire, comme si, la lutte commencée, chacun ne dépendait que de son courage et de la réputation de ses ancêtres. Les cavaliers légers commençaient l’action en escarmouchant , puis, Ionique l’ennemi hésitait, ou à un signal donné, s’effaçaient et laissaient le champ libre. Formés en haie, c’est-à-dire sur un rang qui contenait les bannières, les gendarmes s’avançaient alors la lance en aprêt en jetant le cri d’armes. 11 s’agit ici du cri national et non du cri particulier dont chaque banneret usait par privilège féodal. Le cri de France, après avoir longtemps consisté dans le fameux chant de Charlemagne et de Roland, après avoir été : Dieu nous aide ! au commencement des croisades, devint , sous Louis le Gros : Montjoie saint Denis ! A la bataille de Winsberg (1140), les Allemands partisans de la Bavière et de la Papauté criaient : Guelfe ! tandis que Jes Allcmands-qui soutenaient l’empereur répondaient : Gibelin ! Dès le début du xiv' siècle, les Anglais entonnaient : Saint Georges !

A la charge des chevaliers succédait la mêlée, où la foroe corporelle et la fortune décidaient. Chacun des' chefs y cherchait un adversaire et visait à le terrasser; et, de cette foule d’efforts individuels, sans lien commun, il résultait souvent une boucherie effroyable comme au combat de Mons-en- I’uelle (1304), rarement un succès facilement dénoué, dénoué par une manœuvre : les vainqueurs y couraient autant de dangers que les vaincus.

Les gens de pied restés en arrière agissaient au dernier moment : se précipitant sur le champ de bataille, ils ache-

274 niSTOIRE DE l’art de la guerre.

vaient les ennemis renversés, pillaient le camp, enlevaient les derniers postes, se plaçaient en embuscade pour augmenter l’effet de la poursuite; mais, mal employée, leur coopération devenait souvent nuisible et augmentait encore leur déconsidération.

J’ai dit précédemment que les batailles féodales offraient rarement l’exemple d’une manœuvre.

Nous voyons pourtant sous les murs d’Antioche , dans la première croisade, l’émir Korbouga envoyer un officier tourner une montagne et remonter une rivière, pour prendre h dos ceux qu’il attaque de front (1).

Nous voyons aussi, dans la journée de Tagliacozzo (1 2C8), le sage et expérimenté chevalier Errard dp Valéry ranger l’armée de Charles d’Anjou avec une réserve et se placer en outre, à la tête de 800 chevaliers, dans une vallée étroite, au pied du mont Félice, dérobé à tous les yeux, et attendant les événements. Lorsque Conradin, vainqueur de la première ligne et de la réserve, maître même du camp, s’abandonne en partie au repos, en partie à la poursuite, il sort brusquement de son embuscade, tombe sur les adversaires, occupés à faire du butin, les bat, les disperse, arrête et reforme les siens, aperçoit le corps ennemi qui revient de la poursuite, s’avance vers lui, lâche pied, l’attire, lui ôte à la fois la réflexion et la prudence, se retourne, l’assaille, lui fait éprouver une défaite complète.

Nous voyons encore en 1809, dans les plaines d’Athènes, des aventuriers catalans creuser un marais, le mouiller des eaux du Cépliise. Au printemps, la verdure recouvre leur travail; le duc d'Athènes, Gautier de llricnne, dédaigne d’effectuer une reconnaissance, s’élance sur la surface verte

(1 ) Général La marque, nrtlclo Bataille de V Encyclopédie moderne.

LE MOYEN ACE AVANT l' USAGE DE LA POUDRE. 275

et trompeuse avec scs chevaliers, s’y enfonce. Les Catalans, de tirer des flèches à leur aise sur leurs ennemis embourbés et d’envoyer de la cavalerie par un détour pour prendre à dos la troupe du pauvre duc d’Athènes. Cette lactique leur réussit, et le duché d’Athènes devient leur proie.

De ces trois exemples de manœuvres tactiques, deux appartiennent aux adversaires de la chevalerie féodale européenne; cela prouve notre précédente assertion : que rarement une victoire féodale fut due à l’emploi d’une manœuvre. >

Toutes les batailles de la première partit du moyen âge, il n’est pas inutile de préciser ce point, sont des bataille# à fer émoulu , expression que l’on trouve souvent opposée chez les écrivains à celle de batailles à poudre.

Les combattants ainsi couverts de fer, qui montrent eir leur fougue un si grand défaut de réflexion et sont fréquemment battus par des adversaires raisonnant mieux qu’eux-, habitent d’abord vers le midi , comme la bataille de Muret (121T) le fait voir; mais alors, de la chevalerie provençale ce caractère de légèreté passe à In chevalerie du nord de la France, qui en pâtit si cruellement contre les Anglais à la fin de la présente période. Cette observation nous amène juste aux premières batailles à poudre que nous décrirons aux pages de début d’un travail que nous nous proposons de pubüer prochainement.

J’ouvre ce paragraphe, non pour le traiter avec détails, car mes recherches à ce sujet restent encore trop incomplètes, mais pour faire remarquer combien le général liardin exagère en affirmant que « l’administration proprement dite

de l’armée française ne date que de Coligny et de Sully» (1).

Sans vouloir remonter au temps de Charlemagne, dont certains capitulaires dévoilent d’excellentes mesures administratives et un ensemble de fonctionnaires chargés d’y veiller; sans vouloir puiser même dans les croisades, où l’éloignement de la mère patrie força les chevaliers à s’occuper de l’organisation et de l’administration de leur suite, j’appuierai cette remarque du fait que, dès 1355, le connétable et les maréchaux de France reçoivent juridiction sur « les commissaires des guerres, capitaines, lieutenants ou • autres faisant montre et revues des gens d’ordonnances et autres gens de guerre » (2). Ce droit accordé indique, pour les revues d’effectif, et les commissaires ou officiers qui les •passaient, une existence antérieure, une existence appartenant à la première partie du moyen fige; or, à cette existence se rattache l’origine de l’administration militaire, administration qui ne pouvait alors, vu l'imperfection de l’administration générale de l’État, ressembler à notre administration moderne, si nette, si clairvoyante, mais en revanche trop paperassière. . ; 4

Le développement historique de la fortification dons la première partie du moyen âge, celle qui nous occupe ici, offre deux grandes subdivisions, et il faut y traiter : 1° de la manière dont on fortifiait les sites et points isolés , livrés

(1) Dictionnaire de t'armée de terre, article Administration d'armée.

(2) Fontakoh, cité par CnEWKEViÈBES aux p. 9Î et 93 du tome I"

des Défaite militaires (4760). \

à eux-mêmes comme défense; et 2° de la méthode employée pour la fortification des villes.

Le premier de ces modes de fortifier remonte comme origine à Charlemagne; ce monarque, pour assurer entre ses mains la conservation de ses vastes conquêtes, les couvrit, surtout dans l’Allemagne septentrionale, de tours isolées, carrées ou rondes, entièrement massives par le bas, et que les moyens existants ne pouvaient battre en brèche. Chacune de ces tours, construite sur un point élevé, important, pouvait être confiée à deux ou trois hommes qui gagnaient sa partie supérieure par une échelle, et suffisaient pour la défendre jusqu’à l’arrivée d’un secours. On peut * désigner ces tours par le nom général d’al alaya qui leur fut appliqué plus lard en Portugal (1).

L’existence de ces atalaya mêlait à la guerre de campagne la préparation artificielle du terrain ; il en est de même de certaines têtes de pont élevées en terre et en bois à cette époque sur les rives de l’Elbe et du Rhin (2), atalaya et têtes de pont qui formaient un réseau conçu dans les règles stratégiques.

Une semblable conception d'ensemble militaire manque au genre de fortification isolée dont il nous reste à parler et que l’on a souvent caractérisé par la dénomination de % fortification individuelle. Ce genre do fortification naquit de la nécessité pour chaque noble, après la conquête d’installation, de protéger sa résidence contre les attaques de ses v

(1) M. le major Louis Blesson , frappé de la rapidité avec laquelle Charlemagne recevait de» nouvelles des points les plus éloignés de son empire, émet l’idée que les tours olaltya avaient été réparties de manière it servir en même temps de postes télégraphiques. (Euquine historique de l’art Je la fort ification permanente, p. 38 de ma traduction.)

(3) Pnr exemple, en 789 sur l'Llbe à llakola, en 839 sur le Hhin A Mayence. ,

histoire de l’art t»e la guerre.

voisins et d’implanter par la force et l’intimidation sa puissance sur ses vassaux ; il se perpétua ensuite par l’organisation môme du système féodal , lequel reconnut et avoua des suzerainetés qui , jusque-là , n’avaient été que subies

*• sous la pression d’une épée victorieuse. Chaque seigneur entoura donc sa maison d’un fossé, la préserva d’une atteinte par une ou plusieurs enceintes de maçonnerie offrant à peine une issue, garnies souvent de tours qui commandaient le reste du pourtour, et portant à une extrémité un donjon , presque indépendant , chargé de guetter ce qui se passait dans la campagne , et d’offrir, à la fin de la défense , un dernier refuge un réduit aux assiégés. L’ensemble de ces constructions défensives prit le nom de château, et l’expression château seigneurial devint synonyme de celle de

* château fort. Le château du seigneur occupait un site bien choisi au point de vue de la résistance, soit le haut d’une colline ou d’une tnotte artificielle, soit le sommet d’un rocher naturellement à pic ou taillé à pans roides. Le fameux château de Coucy, quoique annexé à la ville de ce nom, fournit

v l’exemple le plus complet d’un château féodal bâti avant l'invention de la poudre ; il se distingue par un donjon , construit vers. 1220, et paraissant destiné à une race de

• géants, dit un auteur moderne qui le décrit en détail de sa plume et de son crayon (1), car il mesure 30" 50 de diamètre et 60” de hauteur ; on y remarque aussi , sous les voûtes qui supportent le sol de la vaste cour intérieure, l’entrée d’un souterrain par lequel la forteresse pouvait être ravitaillée, et qui allait déboucher dans la campagne voisine, près de Saint-Gobain , à plus de trois lieues de, distance.

(1) M. Viollkt-lk-Duc , dans son curieux Eftai tur l'architecture militaire au moyen âge, 1854, p. 91 a 98.

Alors aussi, n’oublions pas de le dire, parallèlement à ces vastes châteaux, il existait dans les campagnes un trèsgrand nombre de petits clrâteaux et de petits forts, désignés parfois officiellement sous le nom de forteresses cham-

pétres (1).

La fortification individuelle et féodale, ce fait vaut la peine d’être mis en relief, s’introduisit tout d’une pièce en Angleterre à la suite de l’invasion normande ; à peine installés (1070), les vainqueurs accumulèrent les châteaux fortifiés sur le sôl des vaincus désarmés, et en firent à la fois « une citadelle pour eux, une prison pour les habitants» (2). Ces derniers ripostèrent en barricadant leurs maisons , en les remplissant d’armes; puis, couvert, de part et d’autre, par des clôtures, par des fortifications, on se tint en observation mutuelle. Cet état d’hostilités se produisit aussi sur le continent , et il est propre à' cette période du moyen âge, durant laquelle, néanmoins, force et puissance restèrent encore aux mains des maîtres titrés de la plus grande partie des terres (3).

Malgré l’état peu avancé de l’art de fortifier dont témoigne la fortification individuelle, on retrouve en Irlande, à cette époque, trace d’une longue ligne de châteaux forts et de redoutes palissadées, et par conséquent d’une combinaison d’obstacles étendus et étudiés, à propos du territoire nommé Pal, sur lequel les Normands s’installent et se consolident

(4) Pur exemple. «Inns l'ordonnnnce du dauphin Charles, du mars 4356. [Recueil Jet ordonnance* Jet rois Je France , tome III , p. 1 45.)

(2) Augustin TtlfERRY, Histoire Je la conquête Je i Angleterre par les ATormaneh , livre ▼, édition format anglais, 4646, tome II, p. 4 Ï2. — En Angleterre ces demeures seigneuriales curent donjon et triples murailles , en Ecosse elles consistèrent seulement en une tour carrée avec fossé.

(3) En France les privilégiés recoururent même il l’autorité suzeraine du roi de France pour interdire la construction de nouveaux châteaux.

vers 1175; oh retrouve, surtout dans l'établissement du château Gaillard des Andelys par Richard Cœur de lion , l'entente et l’application des meilleurs principes de l’art de l’ingénieur. Ce château, achevé en un an (1196-1197); sous la direction du héros anglais lui-même , avait pour but de garantir Rouen , capitale de la Normandie, d’une attaque de la part des Français en fermant la rive droite de la Seine, et en dominant la navigation de celte rivière juste au point culminant du coude où se trouvaient les Andelys, et où finissaient les domaines du roi de France ; il fut élevé au sud du lac de retenue qui joignait le Grand-Andely au Petit-Andely (de création nouvelle), sur un rocher crayeux, à plus de 100” au-dessus du niveau de la Seine, et, du côté où le roc

était plus accessible, reçut pour bouclier un fort pentagonal, garni de 'cinq tours; au bas, un fort situé dans une île et une estacade solide barraient le coure de la rivière. Malheureusement, si bien adapté qu’il fût au terrain, si réussi qu’il apparût dans ses chicanes défensives, le château Gaillard avait l’inconvénient majeur d’être trop étranglé ; dans sa plus grande largeur, il offrait à peine une étendue de 85m, et les ouvrages s’y accumulaient pourtant à un point tel qu'ils se gênaient, comme le fit voib le siège de sept mois (1203- 1204) par lequel Philippe-Auguste parvint à le réduire à son obéissance (1).

La méthode employée pour la fortification des villes provient en partie de l’esprit d’animosité qui animait les bourgeois copirc les seigneurs féodaux, et plus encore du désir d’éclore à l’indépendance qui animait les premiers, qoe des brigandages réellement commis par les seconds. Les villes communales en France, les cités appartenant à la ligue

(1) Consultez Histoire du château Gaillard, par A. Deville , Rouen, 1849.

LE MOYEN AGE AVANT L’i'SAGE DE LA POUDRE. 281

hanséalique en Allemagne s’enveloppent d’enceintes, grâce aux efforts de leurs corps de métiers qui prennent chacun à cœur d’achever et de défendre une portion déterminée du pourtour qui incombe à leur responsabilité et reçoit ordinairement leur nom. Dans ces enceintes, les portes appellent principalement l’attention ; le chemin d’entrée y parvient après plusieurs détours et passe souvent entre deux tours sous une voûte surmontée elle-même d’une troisième tour.

Ce sont encore des enceintes à peine terrassées, de véritables murailles flanquées (1) partiellement, et partiellement battues au pied par des tours carrées , puis rondes (comme résistant mieux au bélier), qui comportent un faible diamètre , s’élèvent de distance en distance , restent indépendantes de l’enceinte et n’ont pas souvent d'escaliers permanents pour monter à leur plqte-formc ou à la galerie de leur -JL" rempart. Parfois, une de ces tours, plus considérable et plus indépendante que les autres, bâtie à l’un des angles de l’enceinte, et communiquant directement avec la campagne, servait de citadelle à la ville et au besoin de forteresse contre les habitants; telle était la grosse tour, du Castillon à Amiens, tour qui joua un rôle au milieu des péripéties qui assombrissent, dans les premières années du xue siècle, l’histoire de la commune de ce nom (2).

Mais on s’égarerait en affirmant, avec plusieurs écrivains, que la fortification des villes, en cette première période du moyen âge, eut une origine purement bourgeoise; les souverains fortifiaient aussi les cités , et je n’en veux que deux exemples saillants, Londres et Paris ; Londres qui vit bâtir,

lors de l’installation de Guillaume le Conquérant (1067),

(4) Sans que l'«fi attachât encore un 'mérite spécial au flanquement.'

(2) Augustin Tiuaunr, Lettrei tur l'hietoircde France, lettre xix.

HISTOIRE DE L’ART DE LA Gl'ERRE.

doux forteresses à l’occident de ses murs, le château Kaynard et le château Montlichct, et ajouter ainsi à la force que lui donnait déjà la tour de Londres, construite à l’orient, à proximité de la Tamise, et désignée par les Normands sous le nom de tour Palatine; Paris, auquel Philippe-Auguste annexa le Louvre , alors en dehors de l’enceinte générale, comme une citadelle dominant, en aval de la capitale, les deux rives de la Seine; Paris, qui eut bientôt comme autre citadelle le Temple (1), et que Charles Y dotera plus tard (au uv' siècle), dans le même esprit, de deux autres forteresses, la bastille Saint-Antoine et le palais des Tournelles qui , placées toutes deux sur la rive droite du côté d’amont , y commanderont les faubourgs.

La fortification, à ce début du moyen âge, résiste à la fois par sa masse et par son site; elle résiste à un art de l’attaque imparfait qui lui permet de rester stationnaire, si ce n’est pour augmenter les chicanes et permettre une défense pied à pied, à la fois longue et énergique. Plusieurs enceintes; des ouvrages multiples, étagés, fractionnés^ des passages étroits, interrompus, barricadés; des obstacles sans nombre, du haut desquels tombent en foule des projectiles lourds, incommodes ou malsains; telles sont les bases , fondamentales de cette défense prévue et préparée bien à l’avance, avec une perspicacité digne d’une civilisation plus parfaite. Outre tous les obstacles placés vers l’ennemi , sur ce périmètre essentiel qui sépare le champ de bataille du défenseur de celui de l’assaillant , il existe à l’intérieur des villes autant d’obstacles que d’habitations; chaque maison est crénelée, porte tour, offre peu d’ouvertures, et peut

(1 ) Ln grosse tour du Temple date de 1212 , et la ptfcmiSre construction du I .ouvre de 4 204.

contraindre à un siège régulier, en sorte que, pour se rendre maître de la cité, il faudra presque lutter corps à corps avec chaque habitant.

Ces maisons crénelées, construites par les riches bourgeois, indiquent de leur part importance et affranchissement, aussi coïncident-elles avec l’établissement des premières communes, et leurs possesseurs y tenaient-ils beaucoup (1). On en comptait jusqu’à 300 dans Avignon , au début du xm* siècle.

Page 1