INVENTION DE LA POUDRE
Le feu grégeois, qui fut un des meilleurs agents défensifs des Grecs du Bas-Empire du vu* au xv' siècle, et dont nous avons promis (1) de parler ici , se composait (2) de soufre pur, de tartre , d’une espèce de résine nommée sarcoeolle , de poix, de sel décrépité, d’huile commune et d’huile de pétrole, le tout ayant bouilli ensemble; on transvasait cette composition à l’entonnoir et on y trempait desétoupes: c’est h ces étoupes que l’on mettait le feu, et l’urine, le vinaigre ou le sable jetés dessus pouvaient seuls l’éteindre (3). Outre
(t) A la page 164 du tome premier.
(S) D'après le Liber ignium ad comburendos hottes compose par Maliens Grœchds A la tin du premier tiers du xm' siècle.
(3) Le feu grégeois était, on le voit, une composition ou substance grasse et gluante, ce qui lui permettait d’adhérer aux corps sur lesquels on le projetait : l'urine et le vinaigre, par leur acide, avaient donc plus d’uotion sur lui pour le mouiller et commencer à le dissoudre; c'est dans ce sens qu'il faut entendre leur privilège de mieux contribuer que l’eau à éteindre le feu
HISTOIRE DE I.’aRT DE LA GUERRE.
cette préparation principale, il en existait quelques autres où l’on rencontre la sandaraque, le sel ammoniac di&sous, la graisse de bélier liquéfiée et l’huile de térébenthine.
Antérieurement à cette époque, au moins vers l’an 969 de notre ère, les Chinois connaissaient et employaient la fusée, c’est-à-dire qu’ils possédaient, suivant l’expression de nos missionnaires à Pékin, « Part d’allumer les flèches et de les porter fort loin » (1). A cette date on savait en Chine que le salpêtre, déjà connu anciennement, une fois trituré et mélangé au soufre et au charbon, donnait lieu à un genre de combustion nouveau et spécial. La flèche à feu chinoise ou fusée était encore bien imparfaite.
Des Chinois les connaissances de pyrotechnie passèrent chez les Tartares au xi” siècle ; mais déjà les Arabes possédaient des notions sur le naphtc (2) et son emploi à la guerre; il parait certain que ce dernier peuple connaissait l’art incendiaire au xiue siècle, et pratiquait même les compositions salpêtrées. Marcus Grœchus mentionne parmi ces dernières le mélange d’une livre de soufre vif, de deux livres de charbon de tilleul ou de saule, et de cinq livres de salpêtre, lequel broyé dans un mortier de marbre produisait le feu volant. Justement au un' siècle les Mongols conquéraient une grande partie de l’Asie et de l’Égypte ; ils propagèrent avec eux les procédés de la pyrotechnie chinoise. A la fin de ce siècle les compositions salpêtrées, dont la combustion
grégeois. Lisez à ce sujet, et contradictoirement, Recherches Jur le feu grégeois, mémoire couronne pur l'Académie des inscriptions en 1840, par Ludovic Lalanne, 2r édition, 1845, p. 30, 31, et Eludes sur le passé et l'atenir de l’artillerie, par le colonel F ave, 1862, t. III, p 3, 4, 19.
(1) Slémoires sur les Chinois, par le Père Amiot, t. II, p. 292.
(2) Ou pétrole, ou huile de pétrole, huile volatile de couleur jaune, qui se rencontre dans plusieurs localités et s'extrait au moyen de puits de 12 mètres de profondeur.
s’opère sans le secours de l’air (1), devinrent communes; les Arabes surent alors les employer à la guerre, soit comme annexes de certaines armes, soit au moyen d’instruments et de machines, et leurs nombreuses manipulations à ce sujet ne permettent guère de supposer qu’ils aient entièrement ignoré le fait de la détonation de la poudre (2), car le mélange cité plus haut n’est autre chose (3). Ils cherchaient à éviter dans la préparation de leurs artifices cette détonation dont ils ne savaient pas utiliser les effets. L’idée d’en tirer un parti avantageux leur vint après, et naquit probablement chez eux, quoique les Chinois aient en 1259 un tube de bambou qui, en y mettant le feu, projette un nid de grains ; en tous cas l’invention de lancer des projectiles avec un mélange de salpêtre , de soufre et de charbon appartient à l’initiative commune des Chinois et des Arabes, et coïncide avec les débuts du xiv* siècle.
C’est juste l’époque où la poudre et les armes à feu apparaissent en Europe. Singulier rapprochement ; le terrible agent de guerre qui devait, avec la boussole et l’imprimerie, métamorphoser le monde, cet agent surgissait, semblait inventé dans tous les pays à la fois; on eût dit que pour se produire il faisait explosion comme une opinion tacite et universelle longtemps contenue (4).
(1 ) A cause de la grande quantité d'oxygène dégagée par la décomposition du salpêtre.
(2) Etude sur le passé et l'avenir de l'artillerie, t. III, p. 32, 35.
(3) A l'état de pulvérin, bien entendu, c’est-à-dire non grainée.
(4) Dans la préface de ma traduction de la brochure du colonel prussien WiTTlCtt, intitulée : De la fortification et de la défense des grandes places, j'ai écrit en 1847 : « Les inventions appartiennent en général moins à un homme qu’à une époque dont elles mettent au jour l'opinion tacite. » Cette réflexion s’applique ici, comme l'a remarqué judicieusement lo capitaine anglais Siihai'nki. dans le n° du 1 0 juillet 1852 de The mililanj écrit te de Londres.
HISTOIRE DE l'.VRT DE LA GUERRE.
L’explication parait aisée. Les Croisés occidentaux trouvèrent au xni' siècle les Arabes aussi habiles que les Grecs dans l’art de se servir des procédés incendiaires. Les Croisés, obligés de se défendre, acquirent peu à peu des notions sur ces procédés; les Vénitiens, restés maîtres d’une partie de Constantinople après la quatrième croisade (I), pénétrèrent dans le secret de la composition du feu grégeois, secret dont la conservation semblait devenue sous les derniers empereurs d’Oricnt une affaire d’État (2). Aussi les Croisés rapportèrent-ils avec eux, en Europe, des connaissances pyrotechniques jusque dans leurs foyers; là, ces connaissances devinrent l’objet d’expériences, de recherches diverses, et la poudre de guerre fut trouvée sur plusieurs points à la fois. De ce fait vient le grand nombre de prétendants à l’honneur de cette brillante invention. Ce ne fut pas de la part des Européens une invention, mais seulement une réminiscence, nous venons de l’établir. En outre, on peut prouver que les premiers de ces prétendants, Albert le Grand, François Bacon, ignoraient la force projective de la poudre.
Le véritable inventeur de la poudre de guerre, et celui-là est européen, c’est l’homme qui a fait sortir cet agent du cercle des propriétés fusantes pour le lancer dans celui des propriétés projetantes, car ces dernières seules lui ont donné le rôle important qu’elle joue à la guerre, et par suite son influence sociale. On ne connaît pas son nom , et il demeurera sans doute toujours inconnu ; peut-être aussi un accident fortuit a-t-il seul produit la découverte.
Resterait également à savoir qui le premier a su appliquer
(I) La prise de Constantinople par les Croisés latins date dit 1 ! avril I Ï04.
(!) Voyez les recommandations de l’empereur Constantin Porphyrogénète dans son traité sur l'administration de l'empire.
celte force de projection, devenue pour la race humaine un fait certain et acquis, un progrès, une conquête véritable. Sous ce rapport, même incertitude, ce qui s’explique par la lenteur avec laquelle les améliorations se sont succédé les unes aux autres. Toutefois, il y a des motifs pour attribuer cet honneur aux Arabes d’Espagne, dans la deuxième moitié du xme siècle (1).
Ainsi la poudre de guerre tire son origine des compositions incendiaires : ce sont les Chinois qui ont mêlé le salpêtre à ces compositions et inventé en réalité la poudre ; ce sont les Arabes d’Afrique et d’Espagne qui probablement ont utilisé les premiers la poudre pour lancer les projectiles.