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LA GUERRE S’HUMANISE

Dans l'opinion générale, l’invention de la poudre a rendu les combats plus meurtriers. Il est certain qu’elle a permis de se tuer de plus loin et plus collectivement (2), mais les batailles antiques étaient terribles aussi comme pertes, au moins pour les vaincus, et au début les armes à feu furent de peu d’effet contre les armures dont chacun se trouvait alors à peu près couvert.

Les chevaliers paraissent avoir été contraires à l’emploi de la poudre, à l’usage des armes à feu. Ainsi Bayart a dit : « C’est un grand crève-cœur qu’un vaillant homme puisse être tué par un vil et abject friquenelle ; » mais ce propos

(1) Eludes sur le passe tl l'avenir de l'artillerie, t. III, p. 67, 68.

(î) Le* premiers effets de lu pondre sont dépeints pur Pétrarque dans son écrit : De remediis u triusque fortunae : « Il ne suffisait pas, dit-il, que lu colère du Dieu immortel tonnilt au ciel, la rage humaine u trouvé le moyen de tonner sur la terre, a

et d’autres analogues (1) constituent au plus un regret, une boutade (2), et n’ont pas empêché les chefs habiles de cette époque, Bayart lui-même, Montluc et d’autres, d’utiliser le mieux possible contre l’ennemi la nouvelle invention, traitée de diabolique par plusieurs. Il ne faut donc pas arguer de l’apparence de leur opinion aux nouvelles armes à feu, apparence inexacte, répétons-le, il n’en faut pas conclure que la conséquence de l’invention de la poudre fut immédiatement de rendre la guerre plus sanglante.

D’ailleurs, fait digne d’intérêt, à l’instant où cette invention surgit, la guerre s’humanise.

Déjà, au milieu du xi” siècle, l’Église avait établit la trêve de Dieu qui interdisait aux chrétiens de combattre entre eux du mercredi soir (3) au lundi matin, ainsi que durant le carême, l’avent et les fêtes patronales; cette trêve avait limité les exactions des puissants, les brigandages de certains seigneurs arrivés à l’excès de la force brutale , et protégé à la fois les maigres biens du peuple et les biens considérables des abbayes. Les monarques, à leur tour, malgré le peu d’assiette de leur autorité, avaient cherché à diminuer le nombre des guerres privées , à circonscrire les luttes ; exiger l’envoi d’un défi, ordonner un délai de quarante jours (4) avant sa mise à exécution, prescrire que toutes les hostilités particulières seraient suspendues dès que le roi entrerait en guerre avec les ennemis de la nation (5), tels furent successivement

(4) « J'espère que nous quitterons bientôt l'usage de l'artillerie, » dit Montaigne.

(i) Voyez mes Portraits militaires, t. U, p. 49.

(3) Je dis mercredi, d’après Baudin, Pi cl. de l'armée , au mot paix de Pieu; Robertson dit du jeudi eoir (note xxi de son Tableau des progrès de la tociétc en Europe ).

(4) C’est la trêve royale attribuée à Philippe-Auguste, ou plutôt à S1 Louis (4245).

(5) Ordonnance de Philippe le Bel en 4296.

leurs moyens de répression. Quoique souvent enfreints, ces moyens témoignent de leurs louables efforts pour diminuer les vestiges de barbarie qui subsistaient encore. Au moment de l’apparition de la poudre, lorsque son usage s’acclimate, une autre tentative se produit, celle des billets de sûreté. Arrêtons-nous un instant sur cette institution (1).

Afin d’augmenter et de consolider les effets de la trêve royale, on demandait aux parties en querelle de se donner des billets de sûreté mutuelle; le magistrat en requérait ordinairement la délivrance à la sollicitation de la partie la plus faible; parfois, pourtant, ils se donnaient volontairement à titre réciproque (2). Par ces billets, l’on s’engageait à s’abstenir pendant un temps déterminé, ou à jamais (3), d’acte hostile ; qui faussait sa promesse encourait des peines graves, souvent celles réservées à la trahison. On connaissait déjà du temps de S1 Louis cet adoucissement à la plaie des guerres privées (4), et il se consolida après ce monarque. Un des exemples les plus frappunts à en fournir est celui d’Olivier de Clisson en remettant un à son souverain, le duc de llretagne. 11 est, du reste, des pays de France qui adressèrent au roi des remontrances sur l’usage des billets

(4) La trêve de Dieu, ces billete de sûreté constituent des faits très-remarquables dans l'bistoire de la société humaine; quoique à cette époque l’on raisonnât moins d'après les événements de l’histoire moderne, je m’étonne de ne pas en trouver trace dans lo célèbre traité de Grotius intitulé . le Droit de la guerre et de la paix, 4624, traduit en français pur le diplomate Antoine de Courtin , Paris, 1687 ; Grotius, en jurisconsulte, s’appuie presque exclusivement sur l’histoire ancienne, surtout sur l'histoire romaine, dont il tire ses arguments.

(2) Voyez Bbaumakoib, Coutumes du fieaucoisis, chap. 60.

(3) Lauriers (Ord. des rois de France, t. Ier, p. 1723, 429) prétend que l’ussursment était pour toujours, tandis que la trêve était pour un temps : en tout cas, cette dernière ne s'appliquait qu'à ceux qui pouvaient se faire la guerre, tondis que l’assurcment était pour le roturier comme pour le noble. Le relus d’assuremeut valait assurément.

(4) Voyez Etablissements de S' Louis, livre Ier, chap. 28.

de sûreté et demandèrent qu'il fût limité; mais, à notre sens, cette délimitation même le confirme : ainsi, Louis X, en 1315, répond aux nobles de Bourgogne, je cite textuellement, « que l’on ne contraigne les dix nobles, leurs hommes, ni leurs sujets, à donner assurément en guerre ouverte, ne en autre cas, si la menace n'est connue ou prouvée nous leur octroyons » (1).

Aux billets de sûreté vint se joindre la coutume de former entre seigneurs des associations volontaires; l'association décidait à la majorité sur les sujets de dispute qui survenaient entre deux associés.

Enfin parut la fameuse ordonnance de Charles VI (1413) qui défendait absolument les guerres privées (2) ; pour contraindre à s’y soumettre, on envoyait des garnisaires vivre sur les terres du récalcitrant, on confisquait ses biens, on le jetait en prison, ou à défaut on y jetait ses vassaux et amis. Cette ordonnance subit diverses atteintes, puisque nous voyons plus tard Louis XI obligé de publier un édit (3) pour abolir dans le Dauphiné le funeste usage des guerres privées. Elle montre néanmoins l’humanité qui s’introduit dans la guerre en ce sens que la guerre cesse ainsi d’être une affaire individuelle; au lieu de se passer entre seigneurs, elle n’a plus lieu qu’entre Etats, entre nations; elle devient plus pesée et plus rare, tout en devenant, convenons-en, plus solennelle et plus grandiose. Mais, à ce dernier point de vue, elle s’humanise encore, car l’expérience de tous les

(4) Ordonnance de Louis le Hulin, rendue à Viuceniies, en avril 1315, sur le» remontrance» des nobles de Bourgogne, de» évêchés de Langrcs, Autun et du comté de Forez, art. tu.

(2) Cette ordonnance interdit de a se mettre en armes , au mandement d’aucun seigneur, sinon du roi ou du connétable. »

(3) En 1 451 .

temps montre que plus les nations augmentent leurs ressources en hommes et en matériel, plus elles grandissent en moyen de destruction , plus aussi les luttes sanglantes sont difficiles et rares.

L’obtention de ces résultats, à la fin du xiv* et au début du xv" siècle, n’a rien qui doive étonner, quand on songe combien déjà chez les hommes de bonne souche, chez ceux qui dirigeaient alors le pays, le bon sens et la raison commençaient à prévaloir sur la force matérielle et grossière, fait dont le chevalier de la Tour-Landry, donnant des conseils à ses filles (1), fournit un parfait spécimen. Et pourtant en cette période, à sa fin même, nos guerriers nobles n’avaient rien perdu des qualités militaires sur lesquelles se basait l’illustration de leur famille (2).

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