S. INFANTERIE
Nous avons vu, en traitant de l’infanterie au chapitre précédent, que celte arme, tombée en un profond discrédit pendant le beau temps de la féodalité , avait commencé à se relever dans les croisades, expéditions lointaines qui démontrèrent la valeur du pauvre fantassin. Peu après, la création des troupes communales, avons-nous vu également, vint juxtaposer à l’infanterie féodale une infanterie bourgeoise, mieux constituée, agissant avec plus d'ensemble, qui l’em-
(1) Lisez dans la Bibliothèque elievirienne le volume intitulé : /nelrucliotu du chevalier de la Tour-Candp/ à tet filles.
(2) Consultez le curieux Mémoire sur la durée des familles nobles , lui» l’Académie des sciences morales par M. Benoibton i>k Chateau neuf ; ce mémoire a été inséré en 1845 au Moniteur et aux Comptes rendus de ladite Académie.
porta souvent sur elle dans les luttes des villes contre les seigneurs, et fut même appelée sur les champs de bataille (1).
Le mouvement de renaissance pour les troupes à pied continua encore avec la découverte et l’usage de la poudre.
Outre les aventuriers, organisés en bandes, qui se montrèrent en France dès la fin du xu* siècle, et dont une partie désola notre patrie, au point que Charles V se vit obligé de charger du Guesclin de l’en debarrasser, nous dûmes avoir vers cette époque une infanterie plus régulière, dépendant du roi. En effet, dans un règlement du dernier jour d’avril 1351, le roi Jean 1" s’exprime de la sorte : « Voulons que louz les Piétons soient mis par Connestablies et Compaignies, et que chascun Conneslable (2) ait un pennoncel (étendard ou bannière) à queue, de tels armes ou enseignes comme il ii plaira ; et que tous, Arbalestriers et Pavesiers (3), lacent leur monstre (revue) là où ils devront, et soient mis en escript les lions et les surnons du Conneslable et de tous les Compagnons qui souz lui seront; et que chacun en particulier viegne devant celui qui recevra la monstre, et que chascun devant lui tende l’arbaleste et tire par plusieurs
fois et que, au moins deux fois le mois, leur monstre
soitvëue. »
Toutefois, n'allons pas trop loin dans notre généralisation, et ne concluons point de ce passage d’une ordonnance peu
(1) 60,000 hommes de troupes communale», par exemple, a'nvançaient procisnionnellrment , disent les historiens, vers le camp français, le lendemain de la bataille de Crôcy, lorsqu'elles furent assaillies et défaites : ce chiffre indique les ressources offertes par les communes, puisque déjà de leurs soldats avaient tiguré dans l’action principale elle-raôme.
(2) Capitaine d'une compagnie de gens de pied dite connestablie.
(3) Soldats chargés de porter des pavois ou paniers derrière lesquels s’installaient lu?» arbalétriers pour combattre.
postérieure à la bataille de Crécy (1), et inspiré peut-être par ce grand désastre, n’en concluons pas que toute l’infanterie française se trouvait organisée dans la seconde moitié du XIVe siècle.
La meilleure infanterie, au xiv* siècle, est l’infanterie anglaise, composée principalement d 'archers adroits, bien organisés, commandés par des nobles qui ne dédaignaient pas ce service (2). Ces archers manient un arc, et non une arbalète comme ceux des autres nations ; or, l’arc donne un tir rapide et assuré, en ce sens que sa corde peut s’ôter facilement et se cacher sous le vêtement quand il pleut. Ce sont ces archers qui remportent la victoire à Crécy et à Poitiers. Mais rappelons que les archers anglais, avec leur tir de loin , constituent une intanterie légère , qui obtient le dessus, par rapport à nos lourds gendarmes, frappant seulement de près, parce qu’elle prend entièrement le contre-pied de leur manière d’agir. Avec ses archers, la chevalerie anglaise se voyait encore obligée de combattre à pied (3) ; le problème n’était donc pas résolu, j’entends celui d’avoir une infanterie capable de supporter le fardeau principal de la guerre.
On rencontre seulement dans les premières années du xv* siècle une infanterie solide : c’est l’infanterie hussite. Entourée d’un retranchement de chariots, elle luttait avec succès en rase campagne contre la cavalerie.
(1) Comme date elle se trouve juste à cinq ans de chacune des batailles de Crécy et de Poitiers.
(2) « Los Anglais sont la fleur des archets du monde », dit Couine». I, 3. Cet auteur remarque au même chapitre que sur le continent, notamment chez les Bourguignons , les meilleurs chevuliers et écuyers tenaient & honneur de combattre à pied avec les archers.
(3) Parce qu’ils ne pouvaient résister de pied ferme, n’étant qu’une infanterie légère. En effet, il y eut alors en Angleterre des corps d’archers à cheval, souvent employés comme garde : Edouard III en avait autour do sa personne 120 choisis parmi les plus robustes
Ses succès confirmèrent les idées amenées alors par la Renaissance et présentées habilement par Machiavel, que l’infanterie rangée en ordre ferme (solide) et serré pouvait résister à une charge de cavalerie, sans que la réciproque eût lieu. De ces idées a la prédominence de l’infanterie il n’y avait qu'un pas.
Ce pas fut franchi par l'institution de corps permanents de troupes à pied. Le premier fut celui des francs-archers, établi en France par l’ordonnance du 28 avril 1448, qui débute ainsi : « En chacune paroisse de nostre royaume y aura un archer, qui sera et se tiendra continuellement en habillement suffisant et convenable. » Cette seule phrase de l’ordonnance émise par Charles Y1I comprend les deux causes du peu de durée du nouveau corps : des archers , c’est-àdire des hommes tirant de l’arc, avaient en effet peu à vivre au moment où des armes de grand avenir, les armes à feu, se multipliaient ; en outre, éparpillés sur la surface du territoire par paroisse, ils ne pouvaient évidemment prendre l’esprit et les dispositions d’une troupe toujours réunie, acquérir, en d’autres termes, le véritable esprit militaire. Ces deux causes empêchèrent les francs-archers de demeurer constitués pendant plus de deux règnes, ceux de Charles VII et de Louis XL
On les appelait francs parce que leur principal privilège consistait dans l’exemption de taille ou d’impôt, d’où leur vanité tira une prétention à la noblesse. Ils n’étaient pourtant que des gens de campagne, car la volonté royale dit formellement de choisir le plus adroit de la paroisse « pour le fait et exercice de l’arc, sans avoir égard ne faveur à la richesse et aux requestes que l’on pourrait sur ce faire » .
Les francs-archers s’entretenaient dans leur habileté d’ar-
cher en se réunissant, les dimanches et jours de fêtes, sous les ordres de leurs chefs.
Remarquons le serment exigé de chacun des francs-archers de bien servir le roi, et l’obligation pour eux de répondre à l’appel de guerre « toutes les fois qu’ils seront mandés ». Ce sont évidemment des troupes royales , et de ce moment la souveraineté traclionnée de la noblesse n’existe plus; les seigneur essayeront de résister, et pendant les guerres de religion et pendant la Fronde; mais ce sera en vain : la royauté en France devient maîtresse du pays et peu à peu gagnera assez de terrain pour se gouverner seule.
Coiffé d’un casque nommé salade, armé d’un arc et d’une dague, habillé d’un pourpoint recouvert d’un justaucorps, le franc-archer se trouvait entièrement à la charge de la paroisse qui lui payait sa solde (1), comme elle payait son équipement et son armement, et répondait de sa personne.
On ignore les détails de l’organisation première des francsarchers. Louis XI les porta à l’eflectif total de 16,000 hommes, divisés en quatre corps de f ,000 hommes chacun ; ces corps se recrutèrent dans des circonscriptions de territoire à eux spécialement assignées. Un corps de francs-archers se subdivisait en huit bandes de 500 hommes.
Après les avoir améliorés de la sorte, ce monarque les supprima (2) ; il faut croire pour cela que leurs vices se montrèrent fort en saillie ; car, avec le temps, un tel corps, nombreux pour l’époque, eût pu prendre de l’importance. Peut-être, au lieu de le supprimer, aurait-on mieux fait de
(I ) Quatre livres dix sols par mois pendant le temps du service.
(î) On a représenté les francs-archers comme existant au delà de Louis XI, en 1487 et 1495 par exemple, d’après Moliket (livre ni, chap. 456), et Couines (livre vin , chap. 3) : nous croyons que c’est plutfit le mot que l'institution qui subsistait.
grouper tous les franes-archers, jusqu’alors isolés dans leurs villages, et une fois réunis, vivant ensemble, ils auraient pris l’esprit militaire. Mais on désespéra d’atteindre à ce résultat, et à cause de leurs défauts et à cause du voisinage d’une infanterie plus parfaite : nous voulons parler de l’infanterie suisse.
Cette dernière était bien ordonnée, se distinguait par une bonne discipline, marchait et combattait en ordre, avec silence. Louis XI pensa qu’en joignant à ces qualités le caractère de la permanence, il obtiendrait des troupes supérieures. Aussi appela-t-il 6,000 Suisses en France '1480). Ces Suisses furent chargés d’instruire les aventuriers qu’il rassembla à Pont-de-l’ Arche, et, fait curieux, ce fut un officier bourguignon nourri de l’étude des anciens, Desquedes, qui reçut le commandement de ce camp, où les vainqueurs du duc de Bourgogne se firent les précepteurs des soldats français. Louis XI eut jusqu’à 10,000 de ces aventuriers. Trop fin d’ailleurs pour conserver une loi entière en des étrangers (1), il leur opposa politiquement un contre-poids par l’enrôlement de lansquenets (2) allemands.
(1) Le Rosier de» guerre », qu’on lui nttrihue, se prononce contre l'emploi de» étrangers (voy. p. 44 de ce livre iu-12, édité en 1646 par d'Espagnet), et l'on présume qu’il fut composé vers 4 475. Au surplus, si ce monarque variait d’opinion suivant les besoins de sa politique, il est permis de supposer qu'il ne voulait, sinon autour de sa personne, au moins en France, qu'un nombre restreint de troupes étrangères, ce qu’il observa toujours. — Nous citons le Rosier des guerres, qui contient divers détails militaires ; mais que le lecteur ne s'étonne pas de nous voir ne rien emprunter à V Arbre de» bataille s, dû au prieur Honorât Bonnor, et imprimé pour la première fois a Paris , en 4 484 ; c’est plutôt un traité des droits de la guerre par rrfjrport à la féodalité qu’un traité d’art militaire ; je n’y ai rencontré qu’une opinion avancée pour l’époque et nullement féodale, quoique exprimée d’une façou nuageuse, c’est qu’attendre son ennemi est « ebose plus vertueuse , plus forte, plus difficile que l’assaillir ». (Chnp. 30.)
(2) Ces lansquenets aimaient l’argent comme les Suisses et exigeaient double paye pour monter à l’assaut, si nous en croyons Braktomk, rapportant un fait arrivé A Bayart. Voy. les flamme» illuetre» de cet auteur, Discours 27, Vie de M. de Lautrre.
Sous Charles VIII et Louis XII l’infauterie française accrut sa considération (1) : avec Charles VIH elle concourut à la conquête de Naples, cette belle expédition française, et au retour couvrit bravement la retraite ; de Louis XII, elle reçut des chefs renommés, par exemple Bayart, le chevalier sans peur et sans reproches, et Montluc, devenu depuis, et grâce à elle, maréchal de France. Elle se montra digne de ce nouveau patronage, et les jeunes seigneurs commencèrent à s’y enrôler sans répugnance. Ce fait constitue une véritable révolution amenée par l’épée dans la société.
François I" continua cette révolution en combattant luimême à la tête de nos fantassins (2), fait capital de la part d’un roi dont les idées chevaleresques sont connues. De ce fait sortirent deux avantages : le service dans l’infanterie gagna encore en considération, et nos soldats de pied montrèrent ce qu’ils valaient en battant les Suisses ; on peut dire que les exploits de l’infanterie française moderne datent de ce jour.
Si François I" avait battu les fantassins helvétiques avec des bandes improvisées et irrégulières, que ne ferait-il pas avec une infanterie régulière et permanente? Cette réflexion le poussa vers une institution nouvelle , celle des léyions , institution qui ne répondit pas, disons-le immédiatement, à l’attente signalée.
Ce fut par un édit de juillet 1 534 qu’il institua, pour la conservation et défense du royaume, lesdites légions au
(t) L'Italie, malgré la préférence des chefs de condottieri pour les hommes dé cheval, puisque en 4 439 jusqu’à 64,650 de ces derniers combattaient sur son sol, l'Italie, disons-nous, possédait cependant déjà des enseignes d’infunterie d’un effectif assez considérable; en 1482, l’une d'elles, composée de Corses et commandée par Pierre-André Gentili , comptait 7 caporaux et 200 appointés. Rl COTTI , Storia délie compagnie di venlura ; Turin, 1845, t. III, p. 423 et 432.
(2). A Marignan (1515).
nombre de sepl. Chaque légion devait se recruter dans une ou plusieurs provinces nettement déterminées, et comprendre six bandes. Voici la composition de l’une de ces bandes :