CANON EN FORME DE VASE
les premiers canons , disons - nous , comme emploi satisfaisant, au delà de 1319, au moins en Europe (1). A cette date , les Génois en avaient qui affectaient la forme d’entonnoir ou de vase.
Ces canons portaient de faibles dimensions, lançaient de gros biscaïens ; la grossièreté de leur fabrication les rendait tous impropres à l’usage d’armes à feu portatives, et on les plaçait et f tirait soit sur des roues, soit sur des chevalets. Souvent on en accolait deux ou trois à la fois sur une même voiture à deux roues, garnies de pointes de fer du côté de l’adversaire , et d’un manlelet en bois du côté des servants. Cette voilure, traînée par un cheval ou même à bras d’homme, s’appelait ribaudequin. Une circonstance à noter, c’est que ces petits canons se chargeaient par la culasse.
Après les canons des Génois, datant comme emploi de 1 3 1 9, viennent, suivant l’importance historique, les canons dont les Anglais se servirent à Crécy (1346), et dont Froissart lui-même indique l'existence ; canons minimes encore (2) ,
(!) En 4349, chez les Génois. Metz possède probablement deux canons dès 4324, snivant un document publié par M. Loredas Labchkt, dans ses Origines de rarlillerie française (4862). — Les annales gantoises mentionnent bien l'emploi des canons comme trouvé en 4313, mais le texte est contestable. Hors d’Europe, il n’est pas impossible (voy. la § 4'r de ce chapitre) que les Chinois et les A rabes aient connu l’usage des armes è feu antérieurement à 4300. Consultez Eludes sur le passé et l'avenir de l'artillerie, t. III, p. 70, 74.
(2) On rencontre en 4370 mention de canons du prix de 3 fr. Malgré la différence du prix de l’nrgent, ce chiffre indique la faiblesse des premiers calibres. Ce sont pourtant, comme tous ceux dont nous parlons dans ce paragraphe, des canons métalliques. On a , disous-le , parfois essayé des canons en bois : l’ingénieur Antoine de Ville en signale un de son invention au
tirant de faibles projectiles, qu’un auteur compare à nos fusils actuels, et qui exécutèrent à cette bataille une seule décharge. Remarquons expressément que ces canons pouvaient être dirigés contre des hommes, même couverts d’armures, mais qu’ils eussent été impuissants contre des obstacles matériels.
Malgré cette exiguité de début, les armes à feu jouirent promptement de la vogue due à leurs étonnants effets. L’usage s'en répandit partout, et l’imagination humaine les lit passer dès le xiv' siècle par les calibres les plus divers, leur fit lancer soit des boulets, soit des flèches, soit des grenades , soit des boites à balles. Nous parlons ici des pièces d’artillerie, des bouches à feu , comme nous dirions aujourd’hui; celles de gros calibre, bien entendu, n’accompagnaient pas les troupes.
Quant aux armes à feu portatives , leur emploi suivit une marche plus lente. D’après un auteur compétent, il ne peut remonter au delà de 1364, et se borna dans l’origine à la défense intérieure des villes. C’est en Italie , à Pérouse , que l’on en voit en plus grand nombre : Pérouse en possède 500, tandis qu’Augsbourg en a 30 à peine.
Au xva siècle, les choses changent de face, les progrès continuent ; de plus forts calibres s’aventurent en campagne, montés dorénavant sur des affûts qui permettent de diriger la pièce en tous sens, et les canons à mains ou couleuvrines se multiplient. En effet, le duc de Bourgogne, à la tête de 40,000 hommes, compte parmi ses troupes 4,000 couleuvrines et 2,000 ribaudequins. Malgré l’exagération évidente
chnp. 44 de son traité De la charge des gourerneun des placée (4639, édition de 4 666, p. 392), et si nous en croyons le dialogue 99 du livre i" du traité de philosophie morale de I'etkabqüe, intitulé: De remediie utriueque forluntr, il en existait au milieu du xivc siècle.
de ces chiffres, ils dénotent un pas immense. Les armes à feu tendent à se substituer aux armes en usage , et elles ont une grande chance d’y réussir, car l’on a compris qu'il fallait proportionner la force de la poudre à leur degré de résistance.
Au commencement de la substitution , elles modifient peu la tactique. Pourtant , la poudre aura pour effet de rendre l’art de la guerre plus léger, plus universel (1) qu’il ne La été au moyen âge , comme l’invention de l’ordonnance perfectionnée et à intervalles pour l’infanterie a donné la supériorité dans l’antiquité aux Romains. Les premières armes à feu modifient peu les batailles, les grandes rencontres, témoin la guerre des Hussites en Allemagne, mais elles produisent effet dans les combats , dans les engagements. C’est ainsi que les Français défendent le pont de Comines, en 1382, avec des bombardes portatives.
Vers la moitié du règne de Charles VII , l’artillerie à feu devient redoutable sur les champs de bataille. Les frères Bureau, dont l’un revêt l’office de maître général de l’artillerie , la perfectionnent , en dirigent habilement l’emploi , sans, toutefois, fonder un système régulier d’artillerie, comme on s’est trop pressé de l’affirmer. Ils sont secondés par l’attention de plus en plus marquée que les chefs apportent à l'usage des bouches à feu, attention dont on ne peut douter en voyant Jeanne d’Arc elle-même s’y prêter (2).
(1 ) Voyez la fin de l'introduction de V Histoire de l'art de la guerre avant l utage de la poudre.
(2) Cot.si.NOT de Montuku'II. dit, par exemple, dans sa Relation du siège de Troyes (juillet 1 429) : « Si mit en besongne chevaliers et escuyers, archers, manouvriers et autres gens de tousestats, à apporter fagots, huis, tables, fenestres et chevrons pour faire des taudis et npprochements contro la ville pour asseoir une petite bombarde et antres canons estans en l'ost. Elle faisait de merveilleuses diligences, aussi bien qui eust sceu faire un capitaine, le quel eust esté en guerre tout le temps de su vie ; dont plusieurs s’émerveillaient » (Chronique de la Purelle, chap. 57.)
32 HISTOIRE DE I.’aRT DE IA f, TERRE.
On voit alors figurer de gros canons en campagne. Au combat de Saint-Jacques, en 1444 , une bombarde , dont la section offre un diamètre de 36 centimètres, lance un boulet de pierre de 60 kilogrammes. Ces gros canons sont toujours accompagnés de plus petits, montés comme eux sur roues (1) et en plus grand nombre. Ces derniers, juxtaposés sur le même chariot, forment des jeux d’orgue, des canons à grêle (2); plus mobiles, on les désigne déjà sous le nom d’artillerie volante ou légère.
Cette artillerie , souvent peinte en rouge pour la garantir de la rouille , et fabriquée dans quelques pays par certains marchands autorisés (3); cette artillerie, assurément, est encore trop peu mobile pour chercher l’enneifli , mais on la dispose de façon à fortifier le champ de bataille contre les attaques de la cavalerie ; les obstacles qui peuvent la couvrir reprennent leur importance, et une fois postée, tout tend à attirer l’adversaire sous son feu (4).
Les armes à feu portatives ne réalisèrent pas des progrès aussi prompts. Au milieu du xv* siècle, le tir de la couleuvrine s’effectuait trois fois moins vite que celui de l’arbalète, six fois moins vite que celui de l’arc ; ce dernier, recommandable en outre par la simplicité, conserve encore une certaine supériorité , et cette situation dure jusqu’à François 1", en France surtout , où l’on semble vouloir réserver les armes à feu de main pour la défense des villes.
(4) Parmi les premiers canons montés sur des affûta à roues, il faut mentionner, comme antérieurs au milieu dn xv' siècle, les Tarrae-Buchse des Suisses.
(5) Cher les Suisses ( Hagel-Buchse ).
(3) Par exemple. Jean Combier , marchand d'artillerie h Mons (4 454). Les gouvernements ne s’étuient pas encore réservés la fabrication exclusive de l'artillerie.
(4) Eluder sur le passé et l'arenir de l'artillerie, t. I", p. 55. Nous devons beaucoup à ce savant ouvrage pour le présent paragraphe.
Pendant la seconde moitié du xve siècle (1), le duché de Bourgogne (2) met en ligne des pièces montées sur des affûts très-perfectionnés , mais n’ayant pas l’âme exactement cylindrique et devant offrir en conséquence un tir fort irrégulier ; il les approvisionne au moyen d’un convoi considérable, dans lequel on compte jusqu’à 2,000 chariots. Néanmoins, les munitions lui font parfois défaut, ce qui montre un des grands inconvénients de l’artillerie dans l’énorme consommation dont elle a besoin. Ce nombre des canonniers est alors minime : un par pièce suffit , sans compter les pionniers qui l’aident.
Les pièces conservent le même affût pour marcher et tirer, et cela dès 1488, avantage réel; mais le double canon seul possède un avant-train à roues basses.
Sous Charles VIH , l’administration de l’artillerie se simplifie par le fractionnement de cette arme en bandes. Un commissaire d’artillerie commande la bande, qui comporte moyennement de 600 à 700 chevaux. Les canonniers sont cantonnés dans certaines villes et jouissent d’une assez grande considération. Les calibres s’allégent et ce souverain emmène dans son expédition de Naples jusqu’à 100 pièces de grosseur moyenne (3) qui se meuvent avec plus d’aisancc que par le passé, et tirent des boulets de fer et peut-être même de bronze. Nonobstant, le charroi de l’artillerie demeurait en-
(1) « Les progrès accomplis par l'artillerie pendant la seconde moitié du xt* siècle, dit M. le colonel Kavé, ont eu plus d’importance que tous ceux qu’elle a faits dans '.es 360 ans qui se sont écoulés dopuis. » Etudes sur le passé et l'avenir de l'artillerie, t. III. p. 216.
(î) On voit encore en Suisse, à Ncuveville (Neunstadt du canton de Berne), des canons pris sur l'armée de Charles le Téméraire à Granson et & Morat : ils sont très-longs par rapport A leur calibre.
(3) Il prit A Sarzanne 40 grosses pièces et fit ainsi son expédition , 1 40 bouches A fou en tout. Voyez Eludes sur le passé et l'avenir de l’artillerie, t. I", p. 4 05 à 11 0 : les exagérations des historiens h ce sujet y sont relevées et rectifiées.
core dans l’enfance, puisque, pour conduire les pièces à l’intérieur du territoire français, le grand maître, au moyen de lettres closes portées par un courrier, ordonnait dans chaque ville chef-lieu de tenir prêts les chevaux nécessaires : cette réquisition se payait après avoir été effectuée.
Les armes 5 feu portatives se multipliaient sans être trèsmaniables, car l’expédition précitée comprenait 1,000 hacquebuttes pesant chacune 25 kilogrammes environ. Ces hacquebuttes se transportaient à l’aide de chevaux et se tiraient sur des chevalets (1). On les retrouve sous Louis XII, qui en traîne à sa suite 500 contre Gênes en 1507 (2).
A cette date, l’artillerie allemande se signalait par un nombre considérable de gros calibres : aussi fallait-il laisser des troupes pour en garder une partie pendant que l'autre partie cheminait traînée par les seuls chevaux dont on disposait. Le caractère contraire se retrouve dans l’artillerie française, dont les petits calibres jouissent d’une assez grande mobilité pour changer d’emplacement pendant le combat et choisir des positions plus favorables.
Les armes à feu portatives se multiplient pendant le règne de François 1 r, puisque les légions françaises, dont nous avons parlé au § 3 de ce chapitre, en contenaient à peu près une sur quatre soldats. C’étaient alors des arquebuses à mèches, et le tir de ces arquebuses (3) devenait impossible dès qu’il pleuvait ; le seul avantage de ces armes, vers l’adoption générale desquelles l’opinion tendait, c’est qu’elles étaient moins lourdes (4) et effrayaient l’ennemi par leur bruit. A
(1) Voyez Comises, VIII, 7.
(2) Mémoires de Flkubange, cbnp. 6.
(3) Il s’effectuait à main libre.
(4) Elle* pesaient de 0 « 7 kilogramme*.
côté de ces arquebuses ii subsiste encore des hacquebuttes ; l’on retrouve en effet dans les narrations du temps les expressions harquebousiers et hacquebutiers pour désigner les soldats qui se servaient de ces armes. Bientôt l’arquebuse reçoit en France le nom espagnol de mousquet , et dès lors des mousquetaires figurent dans nos rangs.
François 1" réduit à 8 le nombre de ses calibres, les coule avec un métal plus ductile et moins coûteux que par le passé (1) et double l’attelage des calibres moyens afin de les rendre plus mobiles : il obtient de la sorte une artillerie supérieure à celle de Charles-Quint, et la répartit dans 14 arsenaux pourvus de tous les accessoires nécessaires. Les maîtres de l’artillerie, les canonniers, les conducteurs même du charroi reçoivent un brevet du grand maître comme les employés divers de cette arme, et tous y jouissent d’une grande considération à laquelle Paul Jove rend témoignage (2).
Le roi chevalier montre moins d’habileté pour l’emploi de l’artillerie sur les champs de bataille que pour sa fabrication et son organisation. Ainsi, à Pavie (1525) sa fougue lui fait masquer, par une charge malencontreuse, le tir de ses pièces, faute d'autant plus grave (3) que le souvenir de la victoire de Marignan (1515) devait lui confirmer l’ulilité dont cette arme pouvait être.
N’oublions pas qu’au dire de Martin du Bellay le mousquet tait son apparition avant cette funeste bataille de Pavie, en
(4) Relation de l'ambassadeur vénitien Marino Giustiniano en 4535, dans les Documents inéd Ut tur t'hiil. de France, t. I" p. 95.
(î) Livre XV.
(3) Cette faute seule ne cause pas la perte de la bataille) il y en eut d'autres de commises, non, il est vrai, de la part du roi de France; ainsi, les capitaines de son infanterie l'avaient trompé sur l'effectif de leur troupe.
l’an 1 521 : il le désigne évidemment quand il parle d’une arquebuse qu’on tirait sur une fourchette. Dans cette journée quelques soldats espagnols possédaient une arme à feu portative munie d’un bassinet qui se refermait, progrès essentiel, car dès lors on pouvait remuer l’arme, même chargée et amorcée.
Les exercices continuent comme dans la première partie du moyen âge, mais tendent moins à former exclusivement des chevaliers féodaux, lesquels disparaissent peu à peu ainsi que nous l’avons dit dans les précédents paragraphes.
On tient à exercer les combattants ensemble et non plus seulement individuellement. Le Rosier des guerres (1) vante la coutume et la bonne doctrine comme venant en aide un jour de bataille : « Si la doctrine des armes est mise en oubli, dit ce traité, il n’y a nulle différence entre paysans et chevaliers. »
Charles le Téméraire exerçait ses archers à cheval à mettre pied à terre, à attacher leurs chevaux, puis à marcher vivement, en ordre, précédés des piquenaires (piquiers) qui mettaient genou en terre et baissaient leurs piques, à un signal donné , pour les laisser tirer par-dessus leurs têtes ; ces piquenaires devaient se précipiter sur l’ennemi dès qu’il était en désarroi, et savaient prendre comme défense l’ordonnance carrée ou ronde , c’est-à-dire se placer dos à dos en fermant l’ordonnance.
Machiavel, dans son Art de la Guerre , composé au début
(1) Publié par le président d'F.bpaonrt en 4646, in-42, p. 78, 84 et 84.
du xvi* siècle, vers 1515, époque de la bataille de Marignan, insista sur cet ensemble nécessaire à des troupes. « Le premier exercice, dit-il (1), auquel une armée se doit accoutumer, c’est de s’assembler incontinent ensemble, et pour faire cela il la faut mettre en ordre plusieurs fois tous les jours, et la rompre autant de fois. » Il appelle second exercice, savoir marcher à pas comptés et observer l’ordre en marchant ; troisième exercice, savoir bien combattre et manier les armes, y compris l’artillerie ; quatrième exercice, savoir connaître les commandements du capitaine par le battement des tambours, par le son des trompettes et par les enseignes.
11 n’est pas besoin de savoir qu’à Crécy (1346) nos troupes ne s’arrêtèrent pas malgré l’ordre du roi, ce qui les fit arriver en désordre sur le terrain, et que plus tard, sur le champ de bataille d'Azincourt, chaque chef voulait planter sa bannière près de celle du général, pour penser que la captivité (1356) du roi Jean dût faire disparaître dans les troupes de la France le peu de discipline dû à diverses améliorations réalisées depuis Philippe-Auguste dans la constitution des milices féodales. Charles V essaya de la faire revivre ; il fit entraîner hors de France par du Guesclin les grandes compagnies qui donnaient le plus funeste exemple. Après lui Charles VII est le seul monarque français de cette période qui ait franchement essayé de rétablir la discipline.
(4) Livre III, chap. 8. J'emprunte la traduction françaiae de 1664.
On sait que le capitaine d’une compagnie d’hommes d’armes de cette période l’administrait en personne et répartissait les prêts et payements aux gens d’armes, écuyers, archers et autres combattants ou servants.
Quant au chiffre des sommes allouées, on ne le connaît pas exactement. Ainsi, lorsque l’ambassadeur vénitien Barbaro écrit dans sa Relation « que François 1" dépensait, pour 2,500 lances et 2,400 chevau -légers, 400,000 écus, » le taux de la solde se trouve compris dans cette indication ; mais, pour l’en faire sortir explicitement, il faudrait passer par bien des intermédiaires et l’on serait arrêté faute de renseignements. Pourtant on possède plusieurs monstres (revues) contemporaines; elles sont mensuelles, la solde y varie non-seulement suivant le grade (1), mais encore suivant d’autres conditions, probablement de réputation militaire ou d’armement; la couleur de la robe des chevaux s’y trouve mentionnée (2).
Les premiers règlements administratifs datent du règne de ce monarque (3), mais ils sont encore mal observés et produisent peu d’effet ; ils devaient naissance aux désastres causés dans nos précédentes expéditions d’Italie par le défaut d’une administration générale constituée et fonctionnant régulièrement.
(1) Chevalier, chef do la compagnie, chevalier bachelier, écuyer, archer, (î) Dan» ce» montre» il y n presque toujours de» lacune»; »ur l’une, par exemple, la solde des archer» manque.
(3) 2i janvier 4517 et 47 août 4&Î3.
LE MOYEN AGE DEPLUS i/ IJ SAGE I)E LA POUDRE. 39
Quant aux marchés pour fournitures de vivres, . on en aperçoit des traces bien avant le xvi” siècle, puisque l’historien Villarel cite un bourgeois de Paris s’engageant, dès 1383, à fournir pendant quatre mois le blé nécessaire à la subsistance de 100,000 hommes.
Nous avons dit à la fin du paragraphe de ce chapitre consacré à l’infanterie qu’après avoir (sous Charles VII) exempté le peuple de taille pour l’engager à se faire fantassin, l’on transforma (sous François I") en un impôt l’obligation du service pour cette arme (1), la seule encore ouverte aux non-nobles. Cet impôt devint permanent, et d’un impôt permanent, mis à la disposition du pouvoir royal, surgit une armée permanente. Telle est, en termes simples, la marche qui conduisit chaque société, chaque peuple à maintenir constamment sur pied des troupes pour sa protection.
Cette armée permanente résulte aussi de ce que la période moderne, dont elle est l’un des caractères, apparaissait. Pour le montrer nettement, il faut indiquer comment l’armée féodale s’affaiblissait, disparaissait peu à peu. On aperçoit à ce sujet plusieurs motifs :
1° La division du fief , amenée par le morcellement de la propriété. Cette division fit qu’au lieu de devoir quarante jours de service militaire, le possesseur d’un quart de fief
(t) On voit qu’il a fallu dans cette période, ou stimuler l'esprit militaire, ou reconnaître qu'il faisait défaut s en réalité, cette situation a toujours existé, sauf peut-être chez les Romains, et encore nous no parlons que d’après leurs historien,.
de chevalier n’eu dut plus que dix jours (i), ce qui était déjà peu pour obtenir de la suite dans les actes militaires ; quand le fractionnement augmenta, l’inconvénient devint tel qu’il fallut renoncer à une milice représentée par un ensemble de fractions aussi minimes d’obligations. Comme déjà le refus de venir à l’armée entraînait une amende, l’idée vint de remplacer le service militaire, réparti par le fait entre un grand nombre d’individus, de le remplacer par une somme d'argent. Ce motif nous ramène donc, comme le désir de ne pas être légionnaire, à l’établissement d’un impôt permanent, donné pour ne pas faire partie d’une troupe, et qui, par une réaction assez commune, fut l’une des causes de la permanence de l’armée. Une armée perpétuelle, par une seconde réaction toute naturelle, fournit aux souverains un point d’appui, non-seulement pour exiger l’impôt en remplacement du service militaire, mais pour instituer et réclamer un impôt en faveur de tout autre besoin général. A toutes les époques, on le voit, la répugnance à porter les armes a coûté à une nation (2).
2° Le qoùt, pour quelques-uns, d’une vie luxueuse et molle. Après plusieurs siècles de puissance, les goûts rudes et aventureux s’apaisèrent au sein des familles nobles, et ils furent remplacés par des tendances de somptuosité et de loisir. Au lieu de songer à aller en guerre, de partir pour la croisade, on préféra demeurer chez soi et prier Dieu sans aller en terre sainte. De là, l’idée de se faire remplacer pour le service militaire et, comme conséquence, d’éviter
(1) Tableau de > progrès de la tociclè en Europe, par Uilbert Stuart, trad. française, 1789, t. II, p. 49 à 50 et 156 à 159.
(2) La grande charte garantit Ica Anglais îles exigences fiscales de leurs , souverains. En France, il fallut se contenter des remontrance « des parlements lors de la demande d'enregistrement d’un édit.
l’honneur incommode d’être fait chevalier (1). Ce remplacement des chefs fut nécessairement limité par l’intention de ne pas céder son entière autorité sur ses vassaux. Quelquefois aussi il y fut suppléé par le payement d’une somme d’argent; toujours est-il qu’il contribua à former des chefs de groupes importants de combattants en dehors des grands seigneurs, et qu’il créa, sans lien avec la féodalité, des guides expérimentés et plus à la dévotion du roi pour cette armée perpétuelle dont nous venons de parler, née de l’impôt permanent, et par conséquent aussi du refus de service militaire.
3° Le dégoût pour les autres de vivre côte à côte avec les premiers mercenaires. Les premiers soudoyés , enrôlés par les rois (2), furent des hommes sans foi ni loi, aventurière dans le sens complet du mot. Leur voisinage dégoûta les derniers éléments féodaux subsistant encore dans les armées, et acheva de désorganiser la constitution militaire féodale. Les derniers barons et leurs tenanciers cherchèrent, en effet, à se tenir à l’écart, tandis que les souverains, sentant que les troupes féodales leur échappaient, non-seulement conservèrent leurs mercenaires, tout en regrettant leur indiscipline, mais en accrurent le nombre suivant leurs besoins politiques ou gouvernementaux.
De ces trois motifs de dislocation pour les forces militaires féodales résulte une disposition générale à se garder du service guerrier : moyens et grands en donnent l’exemple. Quant aux petits, ils servent dans les milices des
(4) On en vint à refuser la chevalerie, ce qui entraînait la saisie des terres on une amende , ou à payer une somme d'argent pour obtenir un sursis de recevoir la chevalerie.
(î) En France, un peu avant Philippe-Auguste; en Angleterre, un peu avant Henri H.
villes, ou bien, s’ils sont déclassés et ne tiennent plus à résider dans leur lieu natal, ils s’enrôlent comme aventuriers. De toute façon, le grand métier de guerre, celui qui conduit à l’extérieur de la patrie, celui-là appartient exclusivement à ceux qui l’embrassent pour en vivre ; on ne le fait plus par goût ou par patriotisme, signe caractéristique de cette époque où la poudre commence ses jeux sanglants, lesquels précipitent à coup sûr l’éloignement de la génération pour les armes, éloignement préparé par d’autres causes déjà indiquées.
On a remarqué combien la renonciation des classes nobles à exercer d’une manière absolue et entière le commandement à la guerre et à diriger toutes les choses militaires, combien cette renonciation avait fait surgir, des rangs inférieurs, des guerriers habiles, chevaliers de fortune naturellement dévoués au roi comme n’avant à défendre vis-à-vis de lui aucun droit féodal (1). J'admets celte remarque si l’on veut en conclure ce trait qui signale le premier emploi de la poudre, à savoir que la guerre commence à se moderniser, à se faire peuple au lieu de rester quelque peu barbare et d’agir en grand seigneur. Mais je ne dirai pas, avec divers auteurs, que de cette renonciation date l’apparition dans les rangs militaires de combattants et surtout de chefs sans noblesse, car il en a toujours existé dans les armées de l’Europe, de Charlemagne à 1789, même en pleine féodalité, et cela par cette raison trop oubliée qu’il est presque impossible de faire une guerre un peu longue sans récompenser à tous les degrés de l’échelle ceux qui y
(1) Un vassal pouvait refuser de répondro à la convocation royale, si la querelle du souverain et la guerre qui en résultait n’avait pas été approuvée par la nation ou le conseil qui la représentait. Voyez Uiage de» fieft, par Brussel, livre II, cbap. 6.
prennent part, et que par suite trois ou quatre actions d’éclat portent au premier rang l’homme brave et intelligent.
Toutefois, malgré les revenus produits par l’aversion du service militaire et les exemptions consenties qui en résultaient, malgré la puissance donnée au souverain par la présence des troupes soldées avec ces revenus, l’armée ne serait pas devenue permanente aussitôt si le premier essai sérieusement tenté, celui du roi de France Charles VII, ne se fût renforcé et aidé de la crainte de la domination anglaise (1) contre laquelle il avait si énergiquement et si heureusement lutté. Cette crainte poussa en effet la population française à seconder ses vues pour former un noyau militaire capable de résister à nos redoutables et tenaces ennemis. L'amour de la régularité, de l’ordre, dont les troupes nouvelles (Jonnèrent, vis-à-vis du heurté féodal, un exemple sinon parfait, au moins jusqu’alors inconnu, cet amour fit le reste et consolida l’établissement (2). Il fut consolidé encore plus par les expéditions lointaines, telles que l’expédition de Naples, par Charles VIII, et l’extension de la stratégie, sa réapparition plutôt, contribua à fonder la perpétuité de l’armée. Pouvait-on, en effet, entreprendre de frapper de tels coups avec des armées aussi variables, aussi peu obéissantes que les armées féodales ?
(4) Tableau dee progril de la société en Europe, par Robertson, en triode l’ Histoire de Charles-Quint, édit. Didier, gr. in-4 8 , 1814. t. Ier, p. 77.
(2) La ténacité et la régularité françaises, qui triomphent ici, semblent singulières «u notre caractère, et surtout vis-à-vis des Anglais : c'est cependant ce qui eut lieu. En Angleterre, point de plan uniforme pour l'armée; nos rsdoutablrs adversaires, les Edouard, lèvent des troupes tantôt en tollicilanl leurs tenanciers militaires, tantôt en les sommant avec menace de punition. Voyez LntQABD, Hiet. d'Angleterre, tin du 2e chup. but Edouard III, trnd. Léon de Wailly, t. II, 4843, p. 249. En Angletrrre, les liefs ne cessèrent d'étre soumis A l’impôt militaire qu'k l'aven* ment de Charles II (4660) ; consultez n ce sujet MaCaulaT, Hiet. d’Angleterre député Jacquet II, au début du cbap. 2.
Les Espagnols, qui combattent si longtemps hors de chez eux aux xv' et xvi' siècles, sont obligés, comme Charles VIII menacé par les Anglais, de maintenir permanentes leurs armées d’Italie et de Flandre ; leurs tercios s'éternisent, et cette circonstance, jointe à leur courage et aux talents de leurs chefs, en font des troupes redoutables.
Ces soldats permanents (1), on les recrutait un peu par tous les moyens, les uns parmi leurs parents (2) et leurs vassaux, les autres dans leur propre pays également, mais au moyen d’une commission d’array, c’est-à-dire par enrôlement forcé (3) , les derniers par enrôlement volontaire, moyennant prime et à l’étranger, là où ils avaient pris langue et pouvoir à exercer. Les mercenaires étrangers surtout appartenaient à la classe paresseuse et débauchée de la population.
N’oublions pas que si l’existence des troupes mercenaires dispensa en fait du service militaire la population, principalement celle qui se rattachait féodalement à quelque seigneur, elle ne l’en exempta pas en droit, et chacun demeura sous le coup d’une convocation qui devint de plus en plus rare, mais dont le xvu' siècle offre encore un exemple (4).
(1 ) Jusqu’à la fin du xvi* siècle, on les congédiait souvent encore à la fin des guerres; mais il en restait toujours un noyau, et d’ailleurs, à l’inverse des troupes féodales, ils demeuraient sous les drapeaux tant que le souverain qui les employait entrevoyait île la brume à l'horizon politique. On sentit promptement que les entretenir en paix comme en guerre était nn excellent moyen d’éviter les désordres qu’il» commettaient une fois licencié».
(2) Comme singularité citons le comte Alex. Crivelli de Milan, qui combattit pour Charles-Quint i ce seigneur posséda un régiment composé de 400 de ses pnrents, et en leva un second dont tous les officiers étaient de sa maison. Reportez-vous à la Vie de Crillon , par M. i>B Fobti a d’Urran, in-8°, t. Ier, p. 4 et 405.
(3) Daniel, HUI. de la milice françaiie . t. Ier, p. 57. Gilbert Stuart, dans son Tableau dee progrès de la eociéte en Europe, déjà cité, t. Il, p. 72. 482, 483, parle de l’array et dit que cet usage a été conservé en Angleterre dans la preaee des gens de mer.
(4) En 4674 : voyez notre chap. 40.
Les grades n’étaient pas encore nettement déterminés. A ia fin de cette époque, François de Guise, chef de plusieurs armées, possédait seulement le grade de capitaine de gendarmes. C’était, il est vrai, un prince, mais non un prince de la famille royale de France (1). Bayart, qui jouissait, sans commandement en chef (2), d’une immense influence et paraissait à tous les conseils, était en réalité un simple capitaine d’une bande de gens de pied.
A prendre le mot armée dans le sens général de force militaire d’un État, il serait difficile de dire la composition et l’effectif de l’armée des principales puissances de l’Europe pour cette période. Nous savons pourtant que les forces de la France, à la mort de Louis XI, peuvent s’estimer à 60,000 combattants (3).
Mais nous pouvons relever dans les historiens ce qui concerne les armées actives mises en mouvement dans les principales expéditions.
En 1347, Édouard III, roi d’Angleterre, assiège Calais, d’après Brady, avec 31,294 soldats et 16,000 matelots montés sur 700 bâtiments; son armée de terre comprend 13 comtes, 44 barons et bannerets, 1,046 chevaliers, 4,022 écuyers, centeniers et commandants, 5,104 vingteniers et archers à cheval, 15,480 archers à pied, 4,474 fantassins gallois et 314 ouvriers divers : les canonniers et artilleurs figurent parmi ces derniers.
En 1411, l’armée du duc de Bourgogne compte 40,000 hommes, chiffre qui peut être exagéré. Dans la journée de Morat (1476), Charles le Téméraire commande à 18,000
(1) On appelle souvent la famille des Guise maison françaite de Lorraine, mais son chef avait été naturalisé par Louis XII.
(2) Voyez mes Portrait » militaire», t. Ier, p. 49.
(3) Chronique manuscrite du temps.
HISTOIRE DE l'àRT DE LA OllERRE.
combattants. Louis XI, qui représente les idées d’organisation moderne, tandis que son rival reste le type du chef féodal, Louis XI, arguons-nous, qui s’appuie sur un peuple et non sur des seigneurs, ne met pas en ligne néanmoins un pareil nombre de soldats, parce qu’il dispose de moins de ressources, de moins de richesses accumulées, et aussi parce qu’il ménage davantage les moyens de son pays. Quoique Comines (1) nous parle des grosses armées de ce monarque, il entre à Paris (1465) à la tête de 12,000 hommes seulement, et n’entretient que 14,300 hommesau fameux camp de Pontde-1’ Arche (1480).
Charles VIII atteint l’Italie lorsqu’il marche sur Naples (1495) avec 9,000 hommes (2) et 140 bouches à feu, chiffre d’autant plus faible qu’à son passage à Lyon il avait 30,000 hommes environ. La décomposition de ces 30,000 hommes est assez curieuse: il y a 12,800 chevaux contre 18,000 fantassins. Ces fantassins comprennent, comme nationalités, 6,000 Français (archers ou arbalétriers) et 10,000 Suisses ou lansquenets (piquiers, hallehardicrs ou couleuvriniers). Les piquiers forment 6,000 hommes, soit les trois cinquièmes de cette dernière catégorie; les hallebardiers et les couleuvriniers sont en nombre égal, 2,000 hommes, et forment un cinquième seulement.
Dans la journée de llavenne (1512), l’armée française compte 18,000 fantassins et 10,000 chevaux (3); l’armée espagnole se rapproche de ces chiffres. François I" dispose à Marignan (1515) de 28,000 fantassins, 2,500 hommes
(4) Chroniques, livre vi, chap. 6.
(2) Comines, liv. vin, chap. 2.
(3) Le jour de Piques (11 avril) 1512, l’armée de Gaston comptait, au dire de Belloy , d'après lo9 archives de la chambre des comptes de Grenoble, comptait 4,580 lanett , 900 Albanais ou chovau-légers , et 15,400 gens de pied.
(l’armes, 1,500 chevau- légers, 72 canons avec leurs attelages, 2,500 pionniers et quelques corps d'élite. Le duc d’Enghien commande à Cerisoles (1544) à 11,000 fantassins, 2,000 chevaux et 20 bouches à feu, tandis que son adversaire dispose de 18,000 hommes de pied, 1,400 chevaux, 16 canons.
De toutes façons, l’on ne penchait pas encore vers les armées nombreuses. Le choix de la localité et le courage faisaient plus, disait-on, que la multitude (1).
11 faut savoir les circonstances qui concernent l’ennemi : on commence à en être persuadé et on agit en conséquence. On effectue des reconnaissances, dans lesquelles, suivant l’expression du temps, on prend « en écrit les chemins et les pasd’iceux par où ils sont allez plus court ou plus sûrement, et quels dangiers il y peut avoir, et des remèdes à l’encontre (2) ». On recourt souvent aussi à des ruses, telles qu’une fausse suite, et même à l’espionnage (3).
Malgré l’accroissement de l’infanterie on ne change rien aux anciennes ordonnances : l’infanterie reste mêlée à la cavalerie (4) pour le combat; nous le dirons plus explicitement au paragraphe suivant en parlant des batailles.
La tactique se perfectionne.
(t } Le Rotitr des guerres, composé ver» <475 et publié ea <616, le répété A deux foi* : voyez p. 81 , 83.
(2) Le Rosier des guerres, p. 67.
(3) Le Rosier des guerres , p. 78.
(I) Tactique de Maizkkoy, t. IV, p. 359.
HISTOIRE DE l’art DE U GUERRE.
Les Anglais le montrent à Azincourt (1415). Dans cette journée, non-seulement ils savent se retirer ou mareher en avant, mais ils pensent à occuper, par un poste de 200 archers, des broussailles situées sur le flanc droit et, par 400 hommes d’armes, un bois s’étendant sur le flanc gauche (1).
Richard 111 perd à son tour la bataille de Bosworlh (1485), pour n’avoir pas appuyé ses flancs et avoir laissé la possibilité de se mettre en situation favorable pour les assaillir, ce que deux corps, aux opinions douteuses et qui se tournèrent subitement contre lui, ne manquèrent pas de faire.
Français et Espagnols prouvent en 1512, sur le champ de bataille de Ravenne , qu’ils s’entendent à manœuvrer. Les premiers combinent adroitement leur plan d’attaque d’après l’avis de Bayart, emploient utilement leur artillerie (2) et reviennent plusieurs fois à la charge (3). L’inianterie des seconds, attaquée de trois côtés, conserve son ensemble et opère une retraite des plus remarquables.
A Marignan , les gros bataillons suisses agissent avec une précision remarquable, et, après avoir tout enfoncé sur leur passage, franchissent et le fossé et les retranchements du camp.
D’aussi gros bataillons eussent dû souffrir du canon; mais le caractère de ce temps, c’est que, -sauf des cas exceptionnels (4), on ne sait pas employer efficacement les armes à feu ; on semble même douter de leur influence.
(1 ) Enai surl'art de la guerre (par o’Ecrammkvili.e) , 1789, t. Ier, p. 231.
(2) Un seul coup de uotre artillerie enleva 33 hommes d'armes à Fabricio Colonne.
(31 Cour» d'art et d hitloire militairee , par le colonel IioCQDSNCOtrHT, t. Ier, p. 314.
(4) Montluc, qui commandait les arquebusiers A Cerisoles, y réussit mieux que d’autres.
Quant à la stratégie, voici le peu que nous avons à en dire. Les longues marches n’effrayaient pas, puisque Charles-Quint, en avril 1552, voulant quitter Inspruck, où il se trouvait menacé, songe à gagner les Pays-Bas, c’est-à-dire prend le parti le plus périlleux (1).
En est-il de même des généraux qui ont à conduire une armée, car Charles-Quint devait à peine enmener une escorte? On pourrait le croire en songeant à la marche hardie exécutée en 1 567 par le duc d’Albe de Milan en Flandre, 5 la tête de 1 1,000 hommes, marche appartenant à la période qui fait l’objet du chapitre suivant et dont nous reparlerons.
Nous trouvons à citer d’autres mouvements stratégiques fort antérieurs : ceux accomplis par du Guesclin en France et en Espagne ; ce guerrier, malgré le peu de communications existantes, parcourait en peu de temps des étendues de pays considérables. Quand il conduit les grandes compagnies de France en Espagne, elles traversent le Languedoc en bon ordre. Avant la bataille de Tolède, il combine un double mouvement, envoie Henri de Transtamare couper le chemin à l’armée de Pierre le Cruel, tandis que lui-même se charge de prendre l’ennemi en queue. Peu après ce dernier revient avec une armée de renfort envoyée par le roi de Fez, son allié : du Guesclin marche vivement à sa rencontre et le bat à Montiel (1368). Son système consiste à se mouvoir avec une promptitude telle que son attaque ait lieu lorsqu’on le croit très-éloigné.
Le moment où l’on doit assaillir l’ennemi est assez bien
(1) Charles-Quint, par M. Mionrt, gr. iu-18, 1863. p. 44 ot 4ü.
indiqué dans le Rosier des guerres (1) : c’est, articule cet ouvrage, (juand l’ennemi est las de marcher, traverse une rivière ou un défilé, gravit une montée, dort ou repose, ou encore quand il a contre lui le soleil, la poudre (poussière) et le vent.
Ce même ouvrage, en nous disant (2) que si l'ennemi vacille en un point, il faut diriger sur ce point « ses échelles et ses batailles », nous montre qu’on tenait encore en crédit la formation par échelons dont les Suisses se servaient depuis longtemps, et qu’ils employèrent à cette époque contre Charles le Téméraire dans la journée de Morat (3).
Quant au choix du champ de bataille, le Rosier des guerres dit formellement ( f) qu’il faut se conduire à cet égard d’après l’arme dont on a le plus ; seulement il ajoute que « ceux de pied se combattent mieux aux pleins champs (5) », et cette conclusion est contraire au point de vue moderne, car il nous semble aujourd’hui, et cette opinion dure depuis près de trois siècles, que c’est la cavalerie à laquelle les plaines conviennent, tandis que l’infanterie combat bien dans les terrains accidentés.
Dans la première partie du moyen âge on rangeait l’armée, nous l’avons vu, un jour d’action , en deux ou trois grands groupes ou batailles; ces batailles comprenaient la gendarmerie, tandis que les gens de pied restaient derrière.
La gendarmerie se composait des chevaliers placés en haie ou sur un rang (6), puis ensuite, à une certaine distance, des
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(2) Page 64.
(3) Et non dans celle de Granson, où ils formaient nn seul bataillon de 8,000 liommes.
(4) Page 69.
(5) Prévenons le lecteur que l'alinéa dont nous extrayons cette phrase n’est pas en somme très-clair.
(6) Quand le terrain était resserré, il fallait que la gendarmerie, sur cer tains points, doublât et triplât ses rangs; mais elle le faisait avec des inter-
archers des lances fournies postéssur plusieurs rangsetcomme un rideau, derrière les chevaliers auxquels ils appartenaient; cela faisait en réalité deux rangées de cavalerie et une rangée de fantassins, mais ne constituait point les trois lignes de l’ordre de bataille moderne, ces lignes contenant chacune de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie.
Joly de Maizcroy fait voir, en effet, au sujet de la bataille d’Aurav (1304) que l’imparfaite relation de Froissard permet d’abord de supposer l’armée du comte de Montfort disposée sur trois lignes, puis, après un examen plus attentif, il admet que cette armée et l'armée adverse étaient sur une seule ligne, mais partagées en trois corps séparés avec une réserve derrière (1). La bataille de Marignan présenterait quelque chose d’analogue, s’il est vrai que les Français y furent rangés sur trois lignes le premier jour, et le deuxième jour sur une seule.
On sait que l’ordre de bataille des Suisses, qui disposaient seulement d’infanterie , se formait également sur une seule ligne, l'avant-garde à droite, l'arrière-garde è gauche, l’artillerie dans les intervalles.