INFANTERIE
C’est pendant la deuxième moitié du xvi' siècle que le mot infanterie s’introduit dans la langue française , venant d’Italie (i), comme celui de soldat qui se forme alors d’après le mot solde (2). On disait auparavant soudoycrs et piétons. Ces nouvelles expressions importent peu au développement des progrès des troupes à pied, et nous les signalons seulement à titre de curiosité historique.
Depuis les légions de François I", dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, l’infanterie française est constituée en bandes isolées de 5 à 600 hommes chacune, les meilleures provenant de Gascogne (3) et de Bourgogne. Il
(1) Nous n’avons rien lu de relatif ii cette origine dans la 8e édition (1862) do l'Hist. des marionnettes (fantoccini) de M. Ch. Maonik. — On trouve dans nos chroniqueurs français du xvi' siècle la première forme fanterie.
(2) Œuvre» de Brantdme, édition du Panthéon littéraire, t. Ier, p. 579.
(3) a On peut avoir six ou sept mille Gascons en tout. » Relations det ambassade un vénitiens, t. l'r, p. 195. — « Environ huit mille. » Id., t. II, p. 41.
RENAISSANCE DE L’ART
existe également des bandes de fantassins étrangers (1) ; sans elles, les fils de Henri II ne pourraient faire entrer en campagne un gros corps d’armée, et c’est pourquoi ils payent 200,000 fr. annuellement aux cantons suisses (2), et d’autres subsides à des seigneurs allemands afin de pouvoir faire levées chez eux (3). Un capitaine, secondé par un lieutenant et un enseigne, commande la bande ; les officiers portent le même armement que les piquiers qui forment le noyau de la bande, c’est-à-dire le centre de la formation carrée qu’elle adopte pour combattre; quant aux arquebusiers, ils occupent l’extérieur de ce carré ; la raison en est simple , ce sont eux qui escarmouchent, qui font l’office de soldats armés à la légère, et, s’ils se postaient ailleurs, leur départ occasionnerait du trouble et des vides dans la formation.
Cette formation carrée prédominait encore au début de la période examinée dans ce chapitre, car l’on voit sur les champs de bataille des milliers de gens de pied rangés suivant cette figure (4).
A nous voir dire des milliers de soldats, l’on présumerait une armée française nombreuse. Elle l’était beaucoup plus à cette époque, si l’on s’en référé aux chiffres indiqués par l’ambassadeur vénitien Jean Correro pour l’année 1569, lequel prétend, dans son exagération, qu’elle comprenait plus de cent mille fantassins (5). Toujours est-il que la guerre
(4) Consultez, sur les fantassins, l’article de Stuhb, intitulé : La manière de combattre de* escadrons allemands et des escadrons recrutés (en allemand), au u° 1er de 1834 du Zeitschrift militaire prussien.
(2) On payait comme entier aux Suisses le mois pendant lequel ils rejoignaient l’armée. (J fém. de Baycin du Villars, 1606, p. 326.)
(3) Relations des ambassadeurs réniliens, annéo 4561, t. Ier, p. 399.
(4) Par exemple h la bataille de Cognât (prés Ganuat, en Bourbonnais), livrée le 6 janvier 1568 entre catholiques et protestants, où ces derniers forment « moins de carrés distincts ».
(5) Relations des ambassadeurs réniliens sur les affaires de Francs au
HISTOIRE DE I,’aRT DE LA GUERRE.
civile avait stimulé l’esprit militaire, poussé chacun à prendre les armes, et multiplié le nombre des arquebusiers.
Dans les luttes religieuses, les troupes ne portaient pas des deux côtés le même armement. Les troupes huguenotes, souvent improvisées, manquaient au début d’arquebuses et maniaient en place des fourches, des faux ou des bâtons (1); plus tard, elles restèrent légèrement armées; on y comptait peu de cuirasses, de simples morions pour couvrir la tête, point de lances, mais quelques poignards et des arquebuses généralement mauvaises (2).
La formation véritablement carrée disparut peu à peu ; des manuscrits du temps font voir des batailles disposées sur 68 et même sur 42 hommes de profondeur. Les progrès des armes à feu précipitèrent ensuite la réduction du nombre de rangs, puisqu’en 1610, à la mort de Henri IV, l’infanterie française s’était amincie jusqu’à 10 rangs seulement. 11 est vrai que ce dernier résultat provient non plus de la diminution générale de la profondeur, mais de la substitution de carrés par compagnie, n’ayant que 12 à 10 rangs de côté et placés sur une ligne, à un seul carré par bande ou corps, c’est-à-dire de l'adoption d’une formation à intervalles plus propice, en effet, et au jeu des armes à feu et à l’initiative des chefs secondaires dont il faut profiter dans les guerres civiles. Les guerres de religion terminées, on resserra le plus souvent les intervalles, mais l’on conserva la juxtaposition des compagnies ainsi formées et, par conséquent, la profondeur nouvelle. Dans le bataillon rangé dès lors sur 1 0 hommes de profondeur, on prit l’habitude de mettre les armes à feu
xvr siècle dans la Collection des documents inédit* sur l'histoire de France, 18.18, t. Il, p. 151.
(1) Voyez Imberdis, Guerres religieuses en Auvergne, p. 71.
(t) Idem, ibidem, p. 1 05.
RENAISSANCE DE L ART
aux deux ailes par portions égales, et les piquiers au centre, disposition qui laissait encore aux mousquetaires, successeurs des arquebusiers, la faculté de se disperser et d’agir en tirailleurs.
Les mousquets s’introduisirent dans les premiers temps de l’époque dont nous nous occupons et n’eurent pas de peine à primer les lourdes arquebuses. Vers le même temps, on groupa plusieurs bandes pour constituer une agglomération plus facile à administrer, et cette agglomération, qui fit de rapides progrès grâce à l’ensemble qu’elle put mettre dans ses opérations, prit le nom de régiment (1561).
Beaucoup des régiments furent levés dans les guerres civiles et disparurent ensuite, en sorte que la première constitution de l’armée française en régiments demeure assez confuse : toujours est-il que les noms des bandes les plus célèbres, des bandes de Piémont, Picardie, Champagne, passèrent à nos premiers régiments et sê conservèrent jusqu’en 1789.
Les régiments et les bandes se levaient par les soins du chef qui en obtenait le commandement, lequel s’ingéniait par tous les moyens possibles pour tenir son corps au complet. De là les compositions les plus singulières, qui expliquent l’incroyable indiscipline de ce temps. (Voy. le § 5 de ce chapitre.) Voici, par exemple, ce qu’un contemporain écrit de la bande, du capitaine Michery : « au nombre de 600 hommes et quasi autant de putains et goujeats. » Ces 600 « pendars, dit-il, étaient tous bannis, vagabonds, voleurs, meurtriers, renieurs de Dieu et de vieilles dettes, remenans (restes) de guerre, reste de gibet, massacreurs, verolés, gensmourans de faim (1) ».
(!) Mémoire» de Claude Haton , publiés par M. Boürquklot dans la Collection des documents inédits sur l’histoire de France, <857, p. 937.
II y avait des corps mieux composés les uns que les autres, et je serais tenté de croire que ce sont ceux qui combattaient à l’extérieur de la France et faisaient la vraie guerre, plutôt que ceux qui prenaient part aux luttes civiles. Brantôme ne nous montre-t-il pas l’excellente infanterie formée par nos guerres d’Italie, comprenant « des jeunes gens sortis des villages, du labour, des boutiques, des écoles, des postes, des forges, des écuries », et ne signale-t-il pas sa vaillance et sa promptitude à prendre bonne façon ? Certes, là encore, les mœurs et la discipline laissent grandement à désirer, mais quelle idylle comme composition relativement à celle de la bande d’infanterie du capitaine Michery !
L’amincissement de la formation et l’augmentation du nombre des armes à feu constituaient pour l'infanterie d’incontestables progrès; cette arme avait fourni en outre ses preuves de courage et d’utilité dans les actions de guerre du siècle, et notamment à Marignati, où un roi de Fiance lui avait fait l'honneur de combattre à sa tète : il semblerait donc que sa place devait être acquise sans conteste, et que la révolution qui avait amené ce résultat ne devait plus soulever de récrimination. La situation élait loin d’étre telle. Les seigneurs, devenus chefs de notre gendarmerie, regrettaient que cette dernière ne possédât plus la prépondérance, et de là leur animosité et leur injustice envers les fantassins. Ainsi quand Tavannes, dans ses Mémoires , parle contre l’emploi des Suisses, il ne se borne pas à énumérer leurs exigences, à dire que « ce sont des ours qui ne luttent si on ne les embrasse », à exprimer qu’un « roi qui ne craindra ses sujets s’en doit passer » ; mais il ajoute : « pour leur faire gagner leur haute paye, il faudrait mettre la cavalerie en bataille derrière eux, sans aller à la charge, jusqu’à ce qu’ils fussent défaits ou victorieux. »
RENAISSANCE DE L’ART
En s’en prenant h l’infanterie, les seigneurs montrent que la renaissance de cette arme forme un mouvement social autant qu’un mouvement militaire , et qu’ils regrettent cet avènement aux armes de la masse du peuple. Lisez plutôt cette opinion (1) de Davila (2), qui avait servi en France : « La cavalerie catholique, composée de la principale noblesse du royaume, renverserait facilement les escadrons de reîtres (ou cavalerie allemande), de laquelle si l’on ôtait les capitaines et quelques nombres de gentilshommes, on trouverait que tous les autres ne sont que palefreniers et volets peu capables de l’exercice des armes (3). »
Pendant la deuxième moitié du xvie siècle, l’infanterie espagnole conserve dans les Pays-Bas la réputation dont elle jouit depuis Charles-Quint. Ce qui fait sa force, outre sa permanence (4), c’est que le caractère flegmatique et ami de l’ordre des Espagnols leur a permis de mieux imiter les Suisses, de mieux se plier à la discipline patiente en usage chez ces courageux montagnards. L’infanterie espagnole adopte une ordonnance compacte (5). Outre la pique et l’arquebuse, elle porte l’épée et le poignard, ce dernier ayant pour destination de servir dans les luttes corps à corps. Ses bataillons acquièrent une grande réputation, et avoir été à
(4) Elle se rapporte à l’année 4569.
(2) Hisl. des guerres civiles de France, traduction Baudoin, Paris, 4657, in -4°, t. I". p. 223.
(3) Les retires étaient pourtant adroits aux armes. Voyez le paragraphe suivant.
(4) Obligée de combattre hors du territoire espagnol, elle obtint la permanence plus tôt que l’infanterie des autres peuples et la. conserva.
(5) Au début du xvii® siècle on proclame encore l’utilité de lu formation carrée pour combattro. Consultez U Soldato. par Giovaksi Altoki, Florence, 4604, ou encore l'extrait qui en a été donné par Luigi Carbsb dans le petit volume édité à Venise, en 4840, sous ce titre : Arle mililare da tant aulori, p, 469.
68 HISTOIRE DF. l’art de i.a guerre.
Y École de Flandre devient un titre d’honneur pour un soldat castillan.
Les compagnies d’ordonnance créées par Charles Vil continuent à posséder la même importance : on recherche leur commandement. Ainsi, dans la paix de 1576 avec les huguenots, qu’accorde-t-on au prince Casimir, fils du comte palatin du Rhin ? La principauté de Château-Thierry, une pension de 14,000 écus et une compagnie de cent lances.
Le fait capital de l'histoire de la cavalerie dans la période de 1547 à 1610, c’est l’introduction en France de la cavalerie allemande ou desreîtres : attachons-nous à bien caractériser ces nouveaux combattants.
Les reîtres (1), rangés sur plusieurs rangs et armés de pistolets, venaient décharger leurs armes à feu à bout portant sur les gendarmes et les tuaient ainsi presque infailliblement, malgré leurs cuirasses, parce que chaque gendarme, n’ayant personne derrière lui, essuyait plusieurs coups de feu : tel fut l’immense avantage de ces cavalière allemands. Les gendarmes, au contraire, rangés sur un seul rang, avaient bien de la peine à enfoncer leurs escadrons profonds, et, pourvus seulement d’une lance, devaient se contenter de les blesser quand ils les atteignaient.
La profondeur des escadrons de reitres allait jusqu’à 1 6 rangs ; mais ces 1 6 rangs ne tiraient pas à la fois ; le feu s’exécutait par rangs successifs. Arrivé près de l’ennemi, mais non à distance de charge à fond, ce que l’on évitait, le
(1) Un colonel commandait 5 on 600 rettren.
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premier rang déchargeait ses deux pistolets par cavalier, puis tournait à gauche pour démasquer le second rang qui agissait de même, puis démasquait le troisième rang, et ainsi de suite. De la sorte, l’escadron se reformait sur la gauche pour recharger.
Cette tactique nouvelle surprit à l’origine les escadrons français, qui furent battus; mais bientôt ils s’y habituèrent, et, résistant au feu, tinrent tête. Dès lors, ils remarquèrent combien les reîtres employaient de temps à se reformer, et ne manquèrent pas, avec l’élan national, de se précipiter sur eux avant que leur ordonnance fût reconstituée. Ce revirement dans la tactique devint funeste aux Allemands et les mit presque toujours en fuite : au lieu de prendre à leur tour le contre-pied de l’attaque française et d’aller se ranger, après l’exécution de leur feu de pistolets, derrière un monticule ou un corps de troupe posté pour les soutenir, ceux-ci persistèrent dans leur méthode décousue, qui ressemblait au jeu de barres, suivant l’expression de la Noue, et continuèrent à avoir le dessous : c'est ainsi que leur premier prestige disparut. Mais je suis convaincu aussi que ce fut en grande partie parce qu’ils combattirent moins bien qu’au début. Au lieu de se présenter résolûment face à l’ennemi et de se donner le temps d'ajuster rang par rang, ils durent, aveuglés par leurs précédents succès, finir par se dépêcher de tirer, à une trentaine de pas de l’adversaire, et même à tirer tous les rangs à la fois, de façon que plus d’un coup portait en l’air, que le feu occasionnait peu de dommage et que la course en arrière qui le suivait ressemblait au résultat d’une panique. Cette explication me semble d’autant plus plausible que les reîtres ne font pas preuve d’un courage constant. Ainsi à Ivry, à la fin de la bataille, acculés à la rivière et ne voulant s’y hasarder, ils coupèrent les jarrets à
leurs chevaux (1) qui, devenus immobiles, leur servirent de retranchements ; placés derrière leurs montures, ils s’efforcèrent de donner des preuves de valeur « qui auraient été bien plus à propos et plus glorieuses pour eux, opine Davila (2), s’ils les eussent données dans la mêlée. »
Les reîlres portaient avec eux tout ce qu’il faut pour confectionner du pain : des fléaux pour battre le blé, des vans pour isoler le grain, des moulins pour le broyer, des seaux avec leurs chaînes ou cordes, afin de puiser l’eau nécessaire à la façon de la pâte, de petits fours pour cuire le pain (3).
Par suite de la présence des reitres, les compagnies d’ordonnance ou plutôt la gendarmerie, cette « grosse et redoutée cavalerie », se transforme par rapport à ce qu’elle était sous François I". Une cause particulière provoque aussi celle transformation : l’exagération où l’on était arrivé, après ce monarque et son fils, relativement au poids et à la force des armures, exagération telle qu’un chef jeune encore ne pouvait les garder plus de deux heures (4). Dorénavant, la gendarmerie adopte l’usage des gros escadrons et aussi, mais partiellement, la coutume de charger au trot ; elle fait bien, on le voit, deux emprunts aux retires.
(I) Couper les jarrets à des chevaux ou mulets ne constitue pas une mesure inusitée. Aujourd'hui on recourt également A ce moyen extrême dans les convois que l’on est obligé d’abandonner en même temps que l’on y met le feu aux voitures, et cela par le principe admis A la guerre qu'il faut au moins priver l’onnemi des ressources auxquelles on renonce, sinon l’on doublerait sa puissance et en force.
(2j Hist. des guerres civiles Je France , livre xi , traduction Baudoin, Paris, 1657, t. II , p. 115.
(3) Mémoires de Claude Maton, publiés par M. Bourquelot, p. 355.
(4) Discoure politiques et militaire» du soigneur DE LA Noue, XVe discours. C’est au début de ce discours que se rencontre le passage invoqué, dans lequel on lit ce propos souvent cité : « la plupart se sont chargés d'enclumes, au lieu de se couvrir d’armures.» On agissait ainsi pour se préserver du feu des mousquets et pistolets.
RENAISSANCE DE l’àRT.
Quant à la profondeur, le nombre des rangs dans la gendarmerie ne fut pas d’abord considérable ; à la bataille de Dreux, elle ne compte que deux rangs (1), formation qui paraît générale pour le moment, puisqu'à Saint-Denis, suivant Castelnau, les protestants ne l’adoptent pas et se mettent encore en baie, uniquement parce qu’ils ne sont pas assez nombreux (2).
La charge au trot diminua l’efficacité de la lance, qui dès lors choquait sans vitesse acquise sur une lourde et solide armure ; il fallait d’ailleurs, pour manier avantageusement la lance, être monté sur des chevaux de grande taille, dont la continuité des guerres civiles rétrécit le nombre. Aussi l’usage de la lance disparut peu à peu (3), par nécessité, remarquons-le, et non comme un progrès, car on a toujonrs compris que c’était la reine des armes (4) pour les gens de cheval : celle disparition valut une préférence au pistolet. C’est ainsi que de petites causes vicièrent profondément la tactique de la cavalerie ; l’imitation des reîlres porta à galoper au trot, et le peu d’efficacité possédé dès lois par la lance fit recourir aux armes à feu, deux façons d’agir contraires à la véritable destination des cavaliers. Aussi Walhausen dit-il avec raison que la grosse cavalerie ne fut plus dorénavant qu’une troupe bâtarde; il laisse entrevoir que le nom de cuirassiers prend alors naissance, nom qui, en effet, n’appartient en rien à la période féodale, soit pure, soit mitigée (5).
(1) Suivant Jean DE Tavasnes, la gendarmerie royale n’était mémo A cotte bataille que sur un rang on en haie. (Vie de Gaspard de Tavannes, t. II, p. 378, dan» la collection Petitot.)
(î) Mémoires , VII, 7.
(3) Voyez Enoi historique et militaire sur l’art de la guerre, Paris, 1789 (par D’EcRA!»MEvn,i,K , t. Ier, p. 275.
(4) Expression de Montccucolli.
(5) C'est-à-dire aux temps décrits dans nos deux précédents chapitres.
Si les premiers escadrons de la gendarmerie n’onl que 2 rangs de profondeur, ce qui leur laisse encore un front de trop grande étendue, les escadrons de cavalerie légère pèchent par l’excès contraire et reçoivent jusqu’à 16 rangs d’épaisseur.
Quels sont les combattants de cette cavalerie légère, indépendamment des rcîtres, dont nous avons déjà parlé et qui étaient aussi armés à la légère ?
Les slradiots ont à peu près disparu. Les argoulets subsistent, mais leur nom est devenu une injure. Les carabins apparaissent distinctement sous Henri II, avec une origine espagnole suivant les uns, quoique leur nom paraisse rapporté des croisades (1). Leurs armes consistent en une cuirasse échancrée à l’épaule droite, pour qu’ils puissent mieux coucher en joue; un gantelet pour la main qui tient la bride, un cabassct pour coiffure; uneescopette, un pistolet et probablement une épée ; leur escopette a 1 mètre 20 centimètres de long.
C’est aussi au règne de Henri il que remonte la création des dragons ou arquebusiers, due non au maréchal de Brissac comme l’affirme le P. Daniel, mais à Pierre Strozzi qui, en 1543, c’est-à-dire sept ans avant les guerres entreprises en Piémont par le premier, mil 500 arquebusiers à cheval, près de Landrecies, et cela pour leur éviter de la fatigue (2). On employait ces dragons à faire des escortes, à pousser des reconnaissances, à occuper des postes, ce qui les obligeait à combattre souvent à pied ; en tous cas, comme cavaliers, ils
(4) Des doux mois turcs carra, soldat, et bei, seigneur.
(î) Paul Jove, livre xliv. Suivant dü Bellay (livre II) , Pierre Strozzi aurait amené 300 soldats toscans ayant déjà été revêtus nu moins du grade d’enseigne, lesquels, armés de corselets dorés, « se mettaient soudain à pied s’il était besoin do combat ou d'assaillir un fort, ou garder un passage ou lo conquérir. »
RENAISSANCE DE L’ART
formaient de la cavalerie légère, mais qui ne luttait pas en escadrons. Les autres puissances créèrent des dragons à notre imitation ; chez elles , principalement chez les Hollandais et les Allemands, ils conservèrent plus longtemps le caractère de fantassins à cheval. En France, ils furent nombreux jusqu'au règne de Henri IV.
Four résumer ce paragraphe, nous mettrons en saillie l’opinion formelle de l’époque, parce qu’elle montre combien la chevalerie et ses préceptes étaient tombés dans l’oubli. U vaut mieux que la cavalerie se trouve rangée sur 1 6 rangs de hauteur qu'en haie, disent les contemporains, car « pour faire un grand effort, il faut que les hommes soient bieti serrés (1), et afin aussi qu’ils se puissent mieux entr’aider et secourir, ils ne doivent être si éloignés les uns des autres (2)». Ainsi l’on comprend que la cavalerie doit agir en bloc et l’on cherche à augmenter sa masse (3) ; dès lors on ne charge plus qu’avec de lourds escadrons.
Mais , fait singulier ! malgré cette lourdeur on galope quelquefois. Ce sont les Français que leur élan ramène encore à ce véritable emploi de l’arme ; à 200 pas ils prennent le galop, à 100 pas ils courent à toute bride (4), quoiqu’il
(1) D'autres recommandent, pour la cavalerie comme pour l'infanterie, les formations fermées en cas de défense : voyez par exemple la curieuse figuro de l'escadron à former en temps de nuit dans les Diporti nollurni, dialloghi familliari del capitano Fbascesco Ferbetti, Ancône. 1579, p. 56.
(2) Discours politique s et militaires de la Noce, iv’ discours.
(3) La Noue pressent l'expression de botte à botte employée aujourd’hui pour indiquer la situation d’une cavalerie lancée à une allure vive , de façon A produire effet par son choc. Il écrit au premier paradoxe do son XVI II* dis cours : a Les Allemands surpassent toutes les auties nations, parce qu’il ne semble pas seulement qu’ils soient serrés , mais qu’ils soient collés les uns avec les autres : ce qui procède d’une ordinaire accoutumance qu’ils ont de se tenir toujours en corps , ayant appris, tant par connaissance naturelle que par épreuve, que le fort emporte toujours le faible, »
(4) Je croirais assez que les escadrons qui couraient do la sorte avaient moins de 16 rangs de profondeur.
HISTOIRE DE l’àRT DE LA GUERRE.
faille un peu de carrière pour bailler coup avec la lance. La Noue trouve que c’est prendre cette carrière trop longue (1).
Non-seulement on charge souvent au galop, on charge même à fond : ici ce sont encore les Français dont les cavaliers ont toujours possédé cette qualité distinctive et essentielle ; Gaspard de Saulx nous les montre en effet traversant avec peu de résistance les escadrons de reîtres.
Ainsi, momentanément au moins, à la fin des guerres de religion, à l’aurore du xvn* siècle, la cavalerie possédait les vrais principes, ceux que l’art moderne admet et qui font sa force; d’où vient donc que Gustave-Adolphe la trouve à son avènement chargeant à peine au trot? La principale raison, c’est qu’on l’avait paralysée en plaçant pour le combat des pelotons de fantassins entre ses escadrons. Il sera mieux de remettre au prochain chapitre l'examen de ce mauvais usage.