FIRM
HILART
ATYLotieunm ARomaticum .
Quant à M. Detfefsen, qui s'inscrit contre cette dernière supposition, il voit dans les trois mots FIRM. HILARVS ET HYLA les noms de {rois associés :
FIRMYS, HYLARYS et HYLA,
exploitant en commun une fabrique de parfumerie.
Nous dirons à M. Conestabile, ainsi qu'à M. Detfefsen, dont l'argumentation repose sur la coupure en deux du mot ETYLAE, que le mot est toujours un et entier sur toutes les estampilles, sans aucun indice de séparation, même celui d'un simple point. Au surplus, ce qui prouve d'une manière irréfragable qu'ETYLAE ne forme qu'un seul et même mot, c'est l'inscription, sur un de nos flacons, du nom seul, absolument seul, ETYLAE, sans autre addition quelconque. (Voy. PL. XOVIIT, ».)
Ainsi tombent, s’écroulent d’elles-mêmes les suppositions émises par ces deux savants‘
Institut archéologique de Rome, 1865, p. 65.
2 Revue archéologique, juin 1862.
$ Marque pharmaceutique inscrite sur une fiole de verre. Reims, 1863.
HISTOIRE DE L'ART DE LA VERRERIE DANS L'ANTIQUITÉ. 79 Nous dirons à M. Loriquet, à son tour, qu'il a été trompé par la lecture qu'il a cru faire, sur le flacon du musée de Reims, du mot ATYLAR!; que c'est ETYLAE qu'il faut lire, ainsi que nous l'avons démontré : force lui est donc de renoncer au collyre aromatique, à l'ATYLoticum de Firmus Hilarus.
S'il nous était permis de tenter, à notre tour, l'interprétation de cette curieuse estampille, admettant le point de départ des deux savants de Pérouse et de Reims, qui accordent un caractère pharmaceutique ou balsamique à ces petits flacons, nous y verrions la marque,
l'enseigne, en quelque sorte, d'un parfumeur :
FIRMVS HILARI ETYLAE ?.
« lirmus à la riante, à l'aimable Etyla. »
C'est ainsi que nous lisons sur l'enseigne de certaines boutiques de nos parfumeurs :
Un tel à la belle Gabrielle, à la gentille Agnès, a Flore, ele.
Pourquoi Firmus n'aurait-il pas vendu de l’eau d'Etyla, comme certains de nos parfumeurs vendent, par exemple, de l'eau de Ninon, de l’eau de Phryné, la célèbre courtisane athénienne ?
Sous le pied d’un des flacons de Firmus le parfumeur (si l'on admet la supposition que nous venons d'émettre), nous avons vu qu'il avait inscrit son nom seul (page 77) *. Sur un autre flacon sorti évidemment de sa boutique, le nom du marchand, Firmus, a disparu. Celui de son enseigne, sans sobriquet, ETYLAE (à Etyla), qui suffisait sans doute au publie acheteur, y apparait seul à son tour. (PL. XCVIIE, ».)
Cette Etyla était probablement quelque femme, quelque courtisane renommée pour son entrain, pour sa beauté et la blancheur de son teint; ce qui aura fait adopter son nom par le fabricant de parfumerie, dans l'intérêt du débit de sa marchandise.
Il est à remarquer que tous ces flacons, d’origine italienne, sont généralement d'un beau verre blanc simulant le cristal, afin de flatter sans doute l’œil de l’acheteur, et de figurer
1 M. Loriquet a la bonne foi de convenir, tout en maintenant l'A du commencement du mot, qu'il a pu se tromper pour la dernière lettre, et qu’on pourrait voir un E au lieu d’une $. 2 Le mot HILARITAS se lit sur des médailles d'impératrices romaines, entre autres sur celles de Lucille, de Domna,
de Crispine, de Plautille.
3 Un pied de flacon, de la même espèce, portant le nom abrégé de Firmus (FIRM), qui est conservé au cabinet des antiques de la Bibliothèque impériale de Paris, y passe pour avoir été trouvé à Athènes. Le nom de FIRMYS, qui n'emprunte rien à l'étymologie et à l'alphabet grecs, ne permet pas de voir un Hellène dans notre parfumeur; tout au plus peut-on supposer qu'un de ses flacons balsamiques aura été porté et laissé à Athènes par un marchand ou par un
voyageur.
dignement sur les tables de toilette ; mais, en mème temps, il est à noter que leurs parois sont excessivement épaisses, dans l'intérêt évident du marchand, afin de bénéficier sur le contenu: tradition qui ne s’est pas perdue et que nous voyons pratiquer en grand, tous les jours, sous nos yeux. L'esprit mercantile est le même dans tous les temps.
C’est encore le nom d’un parfumeur que va nous montrer le eulot d'un autre flacon. (Pc. C, r.)
Il ne peut y avoir de doute, à juger par la forme, qui nous est connue, et par la plante qui accompagne le nom, L. AEMILI BLASTI, que nous n’ayons là sous les yeux l'étiquette d’un maitre parfumeur *.
Est-ce également d’une officine de parfumerie qu'est sorti ce flacon sous le pied duquel est tracée en creux une amphore à deux anses et à base pointue, environnée de racines de plante? (PL. XCIX, c.) Là, point de nom.
De la parfumerie à la pharmacie il n’y a qu'un pas.
SERVICE PHARMACEUTIQUE. — Quel est l’objet que tient à la main ce personnage à demi nu, représenté sous le culot de ces deux flacons absolument semblables? (PL. XCIX, 4, 5.) Est-ce un caducée ? est-ce une coupe ? est-ce une fleur? La bavure du verre à cetendroitne permet pas de s’en rendre compte.
Quel sens donner à ces quatre lettres
GF HI qui accompagnent le personnage ?
S'il était permis de retrouver l’initiale du pharmacien oculiste Gaius (voy. ci-dessus, p. 52) dans la lettre G qui ouvre l'inscription, on pourrait la traduire ainsi :
Gaius Fecit Hanc (ou Herbidam) Infusionem.
Inutile de dire que nous n’insistons pas sur cette mterprétation.
C’est bien, à coup sûr, un malade qu’on a voulu représenter sous le pied de cette fiole du même genre, bien que de plus petite proportion (PL. C, 4), où il est accompagné des lettres MCAN, que nous interprétons par MediCAmentum Novum.
Est-ce encore d’un médicament qu'il est question sous le pied de cette fiole (PL. C, a), où nous sommes tenté de lire :
QuoD Est PerFectum.
« Qui est parfait. > Nous n’oserions l’affirmer.
1 Ce flacon a été déccurvert en Italie.
HISTOIRE DE L'ART DE LA VERRERIE DANS L'ANTIQUITÉ. sf Devons-nous voir encore une réclame sous le pied d’une autre petite fiole carrée (PL. C, €) portant les initiales :
que nous traduisons par Liquamen Hoc OpTimum ? Ce serait encore, à plus forte raison, le Liquamen optimum qui serait signalé, accompagné
d'une marque particulière, sous le pied d’un second petit flacon (PL. €, L) : Hoc Liquamen OpTimum, F.
Rappelons, à l'appui de cette interprétation, que sur un vase trouvé à Pompéi, on lit inscrit en toutes lettres :
LIQOVAMEN OPTIMVM.
Nous avons longtemps cherché le sens des huit lettres ci-après du pied d’un autre flacon : H. C. A. E. D. V. E. B. (PL. C, k.) Acceptera-t-on l'interprétation suivante :
Hoc Collyrium Amoænum Et Dulce VtEre Bene?
Faut-il déchiffrer Collyrium Mite Herbidum Rapæ' dans ces quatre lettres C-M-H-R encadrant la figure de Mercure armé de son cadueée? (PL. C, 6.)
Peut-être pourrait-on interpréter par V{ere Felix les deux lettres VF de ce petit cartouche? (Œr Cr.)
Sont-ce des allusions mercantiles ou médicales qu’on a eu l'intention d'exprimer sur ces trois autres petits verres? (PL. C, 8, c, b.) On peut le supposer.
Toutes les estampilles que nous venons de passer en revue sont tracées sous le pied des vases. Un d'eux, par exception, va nous montrer la sienne, NCMI, répartie sur ses quatre faces latérales, avec l’image de la plante dont il contenait l'essence. (PL. CE.)
Est-il permis de lire :
Novum Collyrium MIte ?
Nous serions plus embarrassé encore de fixer le sens de cette singulière estampille du long flacon dont nous donnons le dessin (PL. CIF, 4).
Les branchages qui lui servent d'encadrement semblent indiquer une plante aromatique ; mais que dire de cette figure de quadrupède placée au centre de l'inscription ? Nous ne le
savons. Le sens de l'inscription elle-même nous échappe. Types AMOUREUX ET LUBRIQUES. — Nous ne devons pas, à coup sûr, voir l’estampille d’un parfumeur ou d’un oculiste sur ce flacon portant l’image d'un cœur (PL. CI, #), qui se
1 On sait que les anciens faisaient un très-grand cas de l'essence de rave pour la guérison de certains maux d'yeux.
répète du côté opposé. C'était là le don d'un amoureux. Il ne pouvait mieux placer son souvenir que sur la table de toilette de sa maitresse, bien certain qu'il y serait souvent rencontré.
Une petite lagène de verre blanc, portant en toutes lettres le mot AMOR (Pr. CII, c), trahit non moins éloquemment l'intention du donateur et la destination du cadeau.
C’est encore un souvenir amoureux que nous croyons trouver dans cette petite fiole, dont nous donnons le dessin de grandeur naturelle (PL. CIF, »), qui fut découverte sous nos yeux au hameau de Neuville, auprès de Dieppe.
Cette petite fiole, à bout droit et pointu, était enfilée, telle que nous l’avons représentée, dans un anneau de verre; allusion évidemment priapique et conjugale. Telle est l'impression
qu'elle nous fit à la première vue et qui nous est restée.
SANG DES Martyrs. — Ce n'est plus de baumes, de parfums, de souvenirs amoureux, que nous avons à parler ; c'est de larmes et de sang.
On a trouvé dans les catacombes de Rome des vases de verre, la plupart du genre des urnes, qui avaient contenu du sang des martyrs, de saint Nicaise, de saint Victor, de saint Saturnin (voy. PL. CII, 4, 8, c), accompagnés de la palme du martyre. On y voyait encore la trace du sang.
Ces vases avaient été enveloppés d’une couche de mortier (PL. CITE, »), qui, en se brisant, a laissé voir le mot sanguis; par abréviation, SA (SANG).
Auprès d'une urne rougie de sang était un médaillon de verre à demi brisé (PL. CIV), représentant saint Paul assis, la main droite élevée en l'air, avec l'initiale rétrograde de son nom, ‘. Autour du médaillon, dans une couche de mortier, étaient rangés six petits cartouches en forme de semelle de soulier, portant le nom du saint, PAVLT; idée bizarre, qui avait peut-être pour but de rappeler les pérégrinations de saint Paul.
Après avoir passé la revue de tout ce qui se rattache à l'art de la verrerie en fait de vases,
venons à une autre série, d'un genre différent, qui mérite un examen particulier.
Eau. — Était-il donc nécessaire de se demander si les anciens avaient connu l'émail, qui n’est autre chose que du verre opaque, rendu tel par l'addition d'un oxyde métallique, lorsqu'ils nous en ont légué tant de spécimens : flacons, fioles, coupes et autres menus objets, en émail blanc ou coloré de nuances diverses, et enrubanés avec un art et une délicatesse infinis, dont les hypogées de l'Égypte, de la Grèce, de l'Étrurie ont enrichi nos collections ?
Les anciens, indépendamment de ces émaux en pleine pâte, ont employé l'émail par couche mince, comme couverte, sur diverses matières, terres cuites, argile, briques, faïences, ete. Ce procédé doit même remonter à la plus haute antiquité, s’il est vrai qu'on ait trouvé dans
la petite pyramide de Sakkara, qui passe pour plus ancienne que celles de Ghizeh construites
HISTOIRE DE L'ART DE LA VERRERIE DANS L'ANTIQUITÉ, 83 sous la 1v° dynastie, des plaques de faïence émaillées en vert, appliquées contre les parois de la chambre sépulcrale #,
I est certain qu’au temps de cette 1v° dynastie, l'application de l'émail était pratiquée en Égypte. Nous avons touché de nos mains un petit scarabée de terre cuite émaillée, portant le cartouche de Menchères, roi de la 1v° dynastie (voy. PL. CV, 4). Quarante siècles nous séparent de l’âge de ce petit amulette.
Un cercueil de momie d’un roi de la xr° dynastie, du nom d’Antew, découvert dans la nécropole de Thèbes, nous montre l’image de ce roi avec des yeux de verre émaillé ?,
Nous ne pourrions dire à quelle dynastie, à quel règne appartiennent ces boules émaillées, découvertes sur le sol égyptien, de diverses nuances de bleu, dont la grosseur varie de 23 à 57 millimètres. (Pr. CVI.)
Il serait difficile de se prononcer sur la destination de ces boules, en l'absence de renseignements sur la place et sur les conditions où elles se trouvaient lors de leur découverte. Si l’on voulait que ces boules émaillées aient servi comme bijoux pour la toilette, il faudrait en excepter la plus forte (4), qui n'a jamais pu faire partie d'une parure et qui a pu tout au plus servir pour le jeu de la balle de verre.
L'application de l'émail se retrouve sur une foule de monuments pharaoniques postérieurs au premier empire. Cette industrie s'était perpétuée sur la terre d'Égypte : les monuments en tout genre abondent.
Citons, entre autres menus objets, ces figurines de divinités de terre cuite émaillée, qu’on rencontre par centaines ; ces yeux mystiques à la prunelle noire, à la paupière bleue, d’un si brillant émail (PL. CV, c); ces scarabées, symbole vénéré, qu'on trouve de toutes grandeurs et descendant jusqu'aux plus minimes proportions (PL. CV, 8).
Citons, au double point de vue de Part et de l’histoire, ce flacon pomiforme, jaunecitron, ayant encore son petit bouchon {PL. CVIT, 4), sur la panse duquel brillent incrustés en pâte de verre bleue, dans un encadrement, les cartouches nominaux d’Aménophis, huitième roi de la xvit dynastie *.
Mentionnons : Ce bracelet de verre bleu émaillé, couvert d’une légende hiéroglyphique, dans laquelle brille le nom du même pharaon et qu'Aménophis a dû porter. (Pr. CVIT, 5.)
Ces deux scarabées d’émail bleu, sur lesquels sont également tracés les cartouches d'Aménophis. (PL. CVIE, », p.)
A ces cartouches royaux, sur ces scarabées, ainsi que sur le vase pomiforme (4), se trouve accolé le cartouche de la reine Taia; ce qui prouverait qu'Aménophis aurait fait don à sa femme de ce petit meuble de toilette et de ces deux amulettes.
1 Journal des savants, janvier 1841.
? Catalogue du musée égyptien du Louvre, par M. de Roucé, p. 64, 62. 3 CHAMPOLLION.
Sl HISTOIRE DE L'ART-DE LA VERRERIE DANS L'ANTIQUITÉ.
Lui aurait-on donné en mème temps, pour la placer dans son écrin, cette petite stèle en miniature, au nom, émaillé, de son époux? (PL. CVIT, x.)
Le nom d'Aménophis va se trouver répété sur un monument autrement grandiose et célèbre.
C'est sur le piédestal du colosse de Thèbes, si fameux dans l'antiquité, et auquel les Grees et les Romains avaient donné le nom de Memnon *, qu'il va apparaître.
En faisant inserire son nom sur le granit de son colosse et en même temps sur ces fragiles petits objets, Aménophis ne pensait pas qu'ils dussent vivre autant que sa statue colossale, et moins encore, qu'ils dussent parvenir parfaitement sains et entiers à la postérité, tandis qu'elle n'y arriverait que défigurée et rongée par le temps.
Le nom d'un autre pharaon, Amosis, qui aurait précédé, dit-on, Aménophis sur le trône ?, va briller sur un autre bracelet, destiné sans doute à une femme, car il n'a pu servir qu'à un poignet féminin, La découverte de ce bijou dans l'écrin de la mère d'Amosis * confirme suffisamment cette donnée : c’est un souvenir du fils à la mère. (PL. CVIT, 0.)
Il n'est point sans intérèt pour l'histoire de l’art de la verrerie dans ces temps si reculés, d'étudier la composition de ce petit bracelet, qui est formé de rangées de perles presque microscopiques d'or et en émaux bleu et rouge à dessin symétrique, enfilées dans des fs d'or retenus au fermoir.
Nous avons ealeulé que le nombre de ces perles s'élevait au moins à deux mille. C'est sur le fermoir d'or du bracelet qu'est inscrit le nom d'Amosis.
Ne pouvant enlever à l'antiquité l'invention et l'emploi de l'émail, on lui a contesté le procédé de l'application de cette matière vitrifiable sur les métaux dits émaux cloisonnés*, pour l'attribuer aux artistes émailleurs du moyen âge, qui l'ont en eflet pratiqué sur une large échelle durant plusieurs siècles, et dont ils nous ont laissé de si nombreux échantillons : reliquaires, crosses, eustodes, coffrets, tablettes, ete.
Sans contester le talent déployé par ces artistes, nous ne pouvons pas les considérer autrement que comme des imitateurs; c'est l'antiquité qui fut leur maitre.
Le procédé des émaux cloisonnés, à la chute de l'empire romain, réfugié à Constantinople,
devait repasser plus tard en Occident, où il reçut, à titre de souvenir. le nom d'énœl byzantin.
1 Les habitants de Thèbes, au dire de Pausanias, ne partageaient pas, de son temps, celle erreur. «Ils disent, rapporte Pausanias, que celte statue n'est point celle de Memnon, mais bien celle de Phanemoph. » Sur une des jambes du colosse on lit encore, de nos jours, une inscription en grec ainsi conçue : « Moi, Publius Balbiaus, j'ai entendu Memnon, » ou Phanemoph, rendant des sons divins. »
Ce Balbinus avait accompagné à Thèbes la femme d'Hadrien, Sabine, qui était venue en visiter les ruines.
? Amosis passe pour le premier roi de la xx dynastie.
Manette, Description du pare égyptien à l'exposition universelle de 1867, p. 54, n° 45.
4 On appelle ainsi des plaques de métal qu'on creuse et qu'on évide par places à l’aide du burin, réserve faite de filets laissés en saillie pour former le trait du dessin, dans l'intervalle desquels on coule l'émail, qu'on rend adhérent au métal par la chaleur, où qu'on incruste après coup dans le réseau cloïsonné. Quelquefois les cloisons, pour les pièces d’une certaine dimension, étaient simplement soudées sur le fond de la plaque de métal, au lieu d'être burinées à même.
HISTOIRE DE L'ART DE LA VERRERIE DANS L'ANTIQUITÉ. 89 - Peut-être, toutefois, cette industrie n'avait-elle pas entièrement péri dans nos contrées occidentales, si l’on doit attribuer à°des artistes indigènes ces nombreux ornements à émaux et à verroteries cloisounés des sépultures gallo-romaines el mérovingiennes, en tête desquels nous placerons ceux du tombeau de Childéric",
Afin de justifier la part que nous venons de faire à l'antiquité, mettant un instant de côté les textes qui pourraient plaider en sa faveur, laissons parler les monuments.
On découvrit en 1832, en Angleterre, dans le comté d'Essex, une sépulture romaine dans laquelle, auprès d’une grande urne carrée de verre contenant des cendres, étaient groupés des objets ayant appartenu au mort : des vases de verre, un præfericulum, une riche lampe de bronze, des strigiles, les branches d'un pliant, enfin un vase pomiforme de bronze, à anse mobile, couvert d'un émail eloisonné de la plus belle conservation ?. (Voy. Pr. CVIIT.)
La panse de ce vase est garnie d'une double bande d'émail bleu, sur chacune desquelles serpente une branche brun rouge, avec feuilles vertes entrecroistes, Ces deux bandes sont séparées par un bandeau continu verdâtre, elsont accompagnées, haut et bas, d’une suite de dents de scie de couleurs varices; le tout eloisonné avec infiniment d'art et de délicatesse,
Le style de ce vase, celui des objets avec lesquels il était renfermé, le font remonter aux temps du Haut-Empire.
I 'existe d'autres objets, dans le système cloisonné, d'une époque bien plus reculée encore, C'est l'Égypte qui nous les a légués.
Citons cette paire de bracelets, de 6 centimètres et uemi de hauteur, représentant, lun un griffon ou chacal ailé aceroupi (Pr. CIX, à), l'autre un lion; tous les deux accompagnés de tiges de lotus,
Les émaux de ces bracelets, soit faute d'adhésion, soit qu'on ait cherché à les arracher, ont en partie disparu. La couleur bleu lapis domine sur les fragments restés en place *,
Le musée égyptien du Louvre, qui possède ces curieux petits monuments, en à plusieurs autres du même genre, qui, sous le rapport de l'antiquité et de l'exécution, sont loin de le céder à celui-ci.
Signalons, en premier lieu, cette plaque d'or à jour, en forme de pectoral, ayant 12 centimètres de hauteur sur 13 centimètres de largeur, sur laquelle figurent un vautour et un uræus aux ailes déployées, sarmontés d’un épervier à tête de bélier, qui supporte un cartouche au nom d'un roi de la xvin® dynastie, Rhamsès, le Sésostris des Grecs; ce qui
donne à ce petit monument une antiquité d'environ 3300 ans. (PL. CX, 4.)
1 Voyez au Louvre (musée des Souverains) l'épée trouvée dans ce tombeau,
2 Roman sepulchral Relics from John Gage, 1835, pl. V.
3 Le savant conservateur du musée égyplien du Louvre, M. de Rougé, fait remonter ces bracelets, d'après leur style, au temps de la xvii dynastie : Ce qui suppose une antiquité de plus de 3000 ans. Il les dit d'or, bien que le métal, à l'œil, ait loutes les apparences du cuivre. Nous n'avons pas été à même de vérifier la nature du métal.
4 Nous avons suivi le sentiment de Champollion, qui donne ce cartouche à Sésostris.
A côté de ce pectoral, dans le même monument sépuleral, connu sous le nom de la tombe d'Apis, découvert par M. Mariette, se trouvait, avec d’autres pièces émaillées, un petit épervier d’or, à tète de bélier, les ailes étendues, d’une finesse, d’une délicatesse de travail dont le dessin ci-joint (PL. CX, 8) peut donner une idée.
L'artiste a marié avec infiniment de goût, sur ce charmant bijou, l'or à l'émail bleu lapis, rehaussé d’émail rouge. Deux petites attaches d’or (en c, D) indiquent qu'on le suspendait par une chaïnette au cou ou sur la poitrine.
Le réseau coloré de ces bracelets, de ce pectoral, et même peut-être celui du petit épervier, ne paraitraient pas avoir été étendus dans les divisions métalliques sous forme de pâte émaillée durcie après coup au feu, mais y avoir été incrustés, du moins en majeure portion, par morceaux taillés de mesure à l'avance. On peut admettre en même temps que les divisions métalliques, particulièrement pour les bracelets et le pectoral, ont été ajustées et soudées sur le fond de la plaque de métal et non prises à même la plaque.
Il n’en est point ainsi de ce joli petit bracelet d’or (Pc. CXI, 8) à double charnière, découvert à Thèbes, dans la tombe de la reine Aab-Hotep, mère d'Amosis, dernier roi de la xvn® dynastie, lequel régnait en Égypte il y a près de 3700 ans.
Les figures d’or qui brillent sur ce bracelet se détachent sur un fond de pâte vert bleu cobalt, sans addition d’autres couleurs, laquelle n’a pu être étendue sur le champ du bracelet que par la fusion.
Amosis, désigné par son nom et son surnom dans un double cartouche, y est représenté deux fois agenouillé. Derrière lui est le dieu Seb assis, qui le tient par le bras.
Sur l’autre moitié du bracelet, en regard d’Amosis, sont les Génies de la terre, dans l’une des postures de l’adoration !.
Sur un autre bijou, véritable miniature (PL. CXI, c), qui n'excède pas 2 centimètres de
haut, dont nous donnons le dessin colorié de grandeur naturelle, les émaux ont été également fondus dans le réseau métallique ; lequel a été entaillé et réservé dans le champ de la pièce; opération connue plus tard sous le nom de champlevé.
Cette petite breloque, qui était sans doute portée au cou d'un enfant, nous oflre-t-elle l’image d’un perroquet ou d’un épervier? Nous ne nous prononçons pas.
Ainsi les anciens, non-seulement ont connu et pratiqué l’art des émaux cloisonnés, mais encore ils l’ont poussé, dès les temps les plus reculés, à un degré de finesse et de perfection que les modernes sont loin d'avoir dépassé.
Reste la question de la peinture sur émail proprement dite, telle que l'ont pratiquée avec tant de talent et d'éclat les artistes du xvr siècle.
Les anciens ont-ils encore iei été nos maîtres ? Pourrait-on s’armer, pour le prétendre, du
‘ Nous empruntons l'interprétation donnée de ce joli bijou par M. Mariette à sa Description du pare égyptien de l'exposition universelle de 1867.
HISTOIRE DE L'ART DE LA VERRERIE DANS L'ANTIQUITÉ. 87 passage suivant de Philostrate, lequel écrivait dans les premières années du m£ siècle de notre ère ?
« On dit que les Barbares de l'Océan étendent les couleurs sur de l'airain chauffé : lesquelles s'unissent au métal, durcissent comme de la pierre, et conservent ce qui a été tracé. »
De prime abord on est porté à reconnaitre, à cette description, la peinture sur émail. Cependant, à la réflexion, on peut se demander si l’auteur, en se servant du mot couleurs (xp%para), a entendu parler de simples couches de couleurs; ou bien si, en exprimant que ces couleurs, en durcissant, conservaient ce qu'on avait tracé (75£ew 2 yon), il a voulu dire «ce qu'on avait tracé avec ces mêmes couleurs », ou bien « ce qu’on avait tracé sur ou avec le métal avant l'application de la couleur ». Toute la question est là : dans le premier cas, c’est la peinture sur émail; dans le second cas, ce serait l'émail cloisonné.
L'auteur ne s'explique point clairement. Peut-être, au surplus, lui-même ne s'est-il pas bien rendu compte de ce qu'il avait entendu dire, ou l’a-t-il mal interprété.
ILest à remarquer, en effet, que c’est à la suite de la description qu'il fait d’un tableau dans lequel l'artiste avait peint en argent, en or et autres couleurs les mors et bossettes des chevaux, que Philostrate décrit, comme par comparaison, le procédé des Barbares voisins de l'Océan. Aurait-il voulu faire allusion au procédé inventé par les Gaulois (Galliarum invento) pour l’argenture des métaux, qu'ils appliquaient spécialement, ainsi que Pline nous l’apprend, à l'harnachement des chevaux : « Argentarium (plumbum) incoquere simili modo cæpere, equorum maæximè ornamentis ? » Cela ne serait point impossible.
Quoi qu'il en soit, et en attendant que des monuments en nature viennent, ainsi que cela a eu lieu pour les émaux cloisonnés, se révéler à nous et donner au passage de Philostrate sa véritable signification, il est certain que les anciens (s'il était vrai qu'ils n’eussent point pratiqué la peinture émaillée sur plaques métalliques à la façon des peintres émailleurs de Limoges) s’en sont servis sur d’autres matières, sur des terres cuites, par exemple.
Les Égyptiens, ce peuple si avancé dans les arts industriels, vont encore nous en fournir la preuve.
Parmi des milliers de figures de terre cuite émaillée sorties de leurs ateliers, il en est un très-grand nombre qui présentent des traces de peinture exécutée au pinceau. Telles sont, par exemple, ces deux figurines du musée égyptien du Louvre, dont nous reproduisons ici le dessin colorié. (Pr. CXI.)
Sur la première de ces statuettes (4), le visage, le cou et les mains, les seules parties à nu, sont peints en couleur de chair; les cheveux, en tresses noires. Le collier à trois rangs et à pendeloques, qui se dessine sur la poitrine, ainsi que les bracelets des poignets, sont également
1 Taÿra gaot ra ypopara rod Ev Qrsavo Bapéaocus eypetr ro pare Jinopo. Ta JE cunorachat, mai MÜcdobat, 224 cuteu à eyozen.
8 | HISTOIRE DE L'ART DE LA VERRERIE DANS L'ANTIQUITÉ, peints en noir. Il en est de même de la légende hiéroglyphique et de son encadrement, qui, de la poitrine, descend jusqu'au bas du vêtement”.
Sur la seconde statuette (8), le visage, les bras et les jambes, mains et pieds compris, sont peints couleur de chair, la chevelure est noire. Le vêtement, qui se compose d’une tunique à manches courtes, est peint en couleur blanche étendue par une couche unie. Une bande d'étofle jaune, à bordure rouge, portant en noir une légende, pend sur le devant de la tunique.
Entre ces deux statuettes, nous avons tenu à en montrer une troisième, plus petite (Pc. CXI, c), également à couche émaillée, remarquable par sa barbarie et son originalité,
Doit-on voir, ainsi que le pensent plusieurs savants, dans ce personnage à tête monstrueuse, montrant les dents, tirant la langue, les mains appuyées sur ses cuisses, entre lesquelles pend une queue pointue, doit-on voir une personnification fantastique du Demiourgos, lequel ne pouvait se révéler aux yeux des mortels que sous un déguisement emprunté?
A cette statuette nous joignons ces deux petites têtes grotesques de verre, produit également de l'art égyptien :
L'une (PL. CXI, &), entièrement dégarnie de cheveux, est peinte tout en noir, à l'exception seulement du pourtour de la prunelle des yeux, qui est en blanc, ainsi que des pendants attachés aux oreilles.
L'autre (PL. GXI, p), à cheveux bouclés, est également peinte en noir, à la réserve, comme la précédente, de l'orbite des prunelles et des pendants d'oreilles, mais, de plus, d’une portion du visage, des pommettes, du front, du nez, de la bouche, des oreilles, qui sont peints en Jaune.
Si les figures que nous venons de passer en revue ne sont point de métal émaillé, nous n'avons pas moins là de la peinture sur émail : de la terre cuite au métal, la différence et le passage, comme exécution, ne sont pas tellement notables, qu'on doive s y arrêter.
Qui sait, d'ailleurs, si à un moment donné il ne surgira pas quelque monument, quelque débris antique, qui viendra nous révéler le mariage de la peinture et du métal, et donner un
démenti à ceux qui en font le partage exclusif de l’art moderne?
Minomms DE VERRE, GLACES. — On a souvent agité la question de savoir si les anciens se sont servis de miroirs de verre, sans la décider.
Nous n'avons point à nous occuper des miroirs de métal, dont personne ne leur conteste l'usage. Nous n'avons point à décrire ces nombreux miroirs de main d'argent bruni, d’or, burinés sur l’une de leurs faces de figures mythologiques ou héroïques*. Nous n'avons point à parler de ces petites boîtes à couvercle, de la forme de nos anciennes tabatières rondes, qui
1 Cette figure, dont les similaires abondent dans les sépultures, représente, dit-on, la Mort, les bras croisés sur la poitrine, et tenant dans chaque main le hoyau symbolique destiné à la cullure des champs célestes.
2? Le savant M. Gehrard, dans son Etruskische Spiegel, publié à Berlin en 1843, a donné le dessin de plus de deux cents de ces miroirs.
HISTOIRE DE L'ART DE LA VERRERIE DANS L'ANTIQUITÉ. 89 ont dû servir de miroirs de poche ou de voyage : ce serait nous écarter de notre sujet. C'est le verre dont nous avons à nous occuper.
Nous dirons à ceux qui doutent que les anciens aient appliqué le verre aux miroirs : Vous n'avez donc pas lu l'Histoire naturelle de Pline, ce vaste répertoire des arts industriels dans l'antiquité? Elle vous aurait appris que Sidon, la ville des verreries par excellence (Sidon arhfex vitri), fabriquait dès les temps les plus reculés des miroirs de verre : « Sidone quondam üs officinis (vitri) nobili siquidem eliam specula excogitaveral'. »
« Sidon, autrefois célèbre par ses ateliers de verrerie, s'était même oceupé des miroirs. »
Isidore de Séville, écho de Pline, disait en parlant du verre : «I n’est pas de matière plus apte à faire des miroirs *?. »
Peut-être est-ce de Sidon que cette industrie fut importée en Italie.
Elle avait dù l'être plus anciennement encore dans la Grèce, avec laquelle les Phéniciens étaient en relations commerciales suivies. Aussi est-il permis de croire que c'est devant un miroir de verre que Démosthène se plaçait pour réciter ses plaidoyers : « Semper ante speculum quasi anle magistralum causas medilalurus. »
On dit qu'Archimède, lors de la défense de Syracuse, incendia du haut de la muraille de la ville un vaisseau de la flotte romaine, à l’aide d’un miroir ardent. Nous avons vu plus haut qu'Archimède s'était servi avec une extrême habileté du verre pour se faire une grande sphère céleste. On peut supposer qu’il aura employé, pour mettre le feu au vaisseau ennemi, un miroir de la même matière, qui se prêtait mieux que le métal, les physiciens modernes ainsi que les anciens eux-mêmes en conviennent, pour obtenir cet effet.
Au surplus, cette propriété du verre de mettre le feu était connue depuis longtemps.
Aristophane, qui vivait deux siècles avant Archimède, dans sa comédie des Nudes, amène sur la scène un plaisant qui indique un moyen de payer ses dettes, « lequel consiste à mettre entre le soleil et Le billet qu’on a souscrit, qu'on vous présente, une certaine matière translucide, du verre (Ÿ22::), qui brûle et qui fait ainsi disparaitre l'écriture du billet. »
Dans le principe, les miroirs de verre ou de métal étaient de petites proportions, ovales ou ronds (orbes). On les tenait à la main au moyen d’un manche plus ou moins orné.
C’est sans doute un de ces petits miroirs qu'Auguste mourant se faisait apporter pour rajuster sa chevelure avant de se montrer à ses courtisans : « Supremo die, pelilo speculo, capillum sibi comi corriqi præcepit *. »
Caligula s'en servait, lui, pour s'étudier à rendre son visage plus formidable : « Ad speculum in omnem lerrorem ac formidinem*. »
A ces petits miroirs devaient succéder des miroirs fixes et de grandes proportions, à la
1 Lib, XXXVI, c. xxw1, De origine vitri.
2 « Neque est alia speculis aptior materia. » (Etymol., lib. XVI, c. xvi.)