‹ Histoire de l'art de la verrerie dans l'antiquitéChapitre 2 sur 30 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Nous avons indiqué, autant que possible, l’origine, l’âge de ces verreries. Quant à ce qui concerne leur fabrication et leur composition, indépendamment de ce que nous en ont appris les écrivains et les monuments de l'antiquité, que nous nous sommes fait un devoir de citer, nous avons examiné attentivement ces produits de l'art et fait connaître les principes constituants, matière et couleurs, du petit nombre de ceux qu'il nous a été permis de soumettre à l'analyse chimique : notre respect pour ces fragiles et précieux monuments, en ce qui concerne ceux, parfaitement sains et entiers, qui ont passé entre nos mains, ne nous permettait pas d'aller au delà. Enfin, nous avons tâché de tracer un tableau aussi complet que possible.

On ne peut le dissimuler, jusqu'à ce jour, l'histoire de la verrerie antique, à peine entrevue par un petit nombre de savants, n'a été le sujet d'aucune étude approfondie, d'aucun écrit de quelque importance : la science et l'archéologie lui ont fait défaut; elles ne l'ont touchée que comme en passant.

C'est une lacune que nous avons cherché à combler. Puissions-nous ne pas

être resté trop au-dessous de la tâche que nous nous sommes imposée !

A Kouyunjik.

DE

L'art de la verrerie remonte à la plus haute antiquité. L'invention en serait due au hasard, selon Pline le Naturaliste, ainsi que celle de tant d'autres découvertes. Voici ce qu'il raconte :

OnGxE pu verre. — « Il est une partie de la Syrie, dite Phénicie, limitrophe de la Judée, ayant, au pied du mont Carmel, un marais auquel on donne le nom de Candeboé. On dit que de ce marais sort le fleuve Bélus, qui se jette dans la mer, à une distance de cinq mille pas, auprès de la colonie de Ptolémaïs. Ce fleuve est limoneux et profond. Ce n’est qu'à mer basse qu'il laisse voir des sables qui, roulés par les flots, brillent nettoyés de leurs ordures. Ces sables ne deviennent utiles, dit-on, qu'après avoir été agglutinés par l’action de la mer. Ils n’occupent qu'un espace de cinq cents pas le long du rivage. Là, depuis des siècles, ils s’'amassent pour la production du verre. On raconte qu'un navire de marchands de nitre ayant abordé en cet endroit, comme les marchands préparaient leur repas sur le rivage, manquant de pierres pour exhausser leurs marmites, ils tirèrent des blocs de nitre de leur vaisseau. Ces blocs, composés d’azotate de potasse, ayant pris feu mêlés au sable du rivage, des ruisseaux transparents d’un noble liquide se mirent à couler. Telle fut l'origine du verre ‘. »

1 « Pars est Syriæ quæ Phœænice vocatur, elc..., quibus accensis permixta arena littoris translucentes nobilis liquoris » fluxisse rivos, et hanc fuisse originem vitri. » (PLINE, lib. XXXVI, c. xxvi.)

Strabon, qui écrivait un siècle avant Pline, avait déjà signalé ces mêmes sables, mais sans parler de l'anecdote des marchands de nitre et de leur découverte :

« Entre Ptolémaïs et Tyr, dit-il, il est un rivage en talus qui produit du sable vitreux, qu'on ne fond pas sur place, mais qui est porté à Sidon, pour y être mis en fusion !. »

Écoutons à son tour Tacite parlant de ces mêmes sables vitreux :

«Le fleuve Bélus tombe dans la mer de Judée. Les sables amoncelés à son embouchure sont fondus avec un mélange de nitre, sous forme de verre. Ce rivage est d’une minime étendue, mais il est inépuisable ?. »

De nos jours, rapprochement curieux, plusieurs verreries de Valenciennes font ramasser de la vase de mer des côtes de Dunkerque, pour en fabriquer des bouteilles #.

Quoi qu’il en soit de l’anecdote racontée par Pline, il est constant que le verre et l’art de la verrerie étaient connus de toute antiquité, dans l'Orient. Les Livres saints en font foi ; nous lisons au livre des Proverbes : «Ne intueris vinum quandô flavescit, cùm splenduerit in vitro coloribus. »

Le verre, quoique connu des Hébreux, devait y être rare et estimé. Job le met presque au mème rang que l'or :

« L'homme, disait-il, ignore le prix de la sagesse; il ne l’égalerait pas à l'or etau verre. »

Les Assyriens faisaient usage du verre. MM. Layard et Botta en ont découvert dans les ruines des monuments assyriens : c'est à Kouyunjik qu'a été trouvée, entre autres, par M. Botta, cette petite lagène piriforme de verre blanc (voy. Avaxr-Proros), qui n’a de remarquable que son antiquité, si tant est qu’elle appartienne à ces temps reculés.

En 1819, dans des fouilles faites sur la rive gauche du Tigre, dans les ruines d’un des palais de Ninive, le même M. Botta aurait découvert, dit-on, des vases de verre et d’albâtre sur lesquels était inscrit le nom d’un des rois assyriens, Sargon, qui régnait dix-sept siècles avant Jésus-Christ.

Aristophane fait dire, dans sa pièce des Acharniens, aux ambassadeurs athéniens envoyés à Eckbatane, la deuxième année de la 85° olympiade (l'an 440 avant notre ère), que partout,

sur leur passage, on les forçait à boire dans des coupes de verre et d'or.

! «Inter hane (Ptolemaiden) et Tyrum est littus aggerosum quod vitrariam arenam refert; quam dicunt hoc in

» loco fundi, cûm verù Sidonem delata est, fusionem recipere. »

2 « Belus amnis Judiaco mari illabilur, cirea cujus os congestæ arenæ admixto vitro in vitrum excoquuntur. Modicum » id littus e egerentibus inexhaustum. » (Historiarum lib. V.)

Josèphe, dans son Histoire de la guerre des Juifs, parle également de ces sables vitreux, et dans les termes les plus

emphatiques.

3 Cette vase, d’après M. Payen (Précis de chimie industrielle, p. 258), contient, en nombres ronds : 45 parties de silice,

37 de carbonate de chaux, 14 d'aluminium, et 4 d’autres menues substances.

La vase de la mer de Judée, avec laquelle on fabriquait de beau verre blanc, renommé dans l'antiquité, devait être, relativement, beaucoup plus riche en silice et en silice quartzeux incolore, sans mélange de matière métallique, comme en contient la vase de Dunkerque.

De nos jours on a découvert, sur l'emplacement présumé du palais des rois de Babylone, à Kars, des vases et des fioles de verre doré, qu'on suppose d'origine assyrienne.

M. Renan a eu la main moins heureuse lors de sa mission en Phénicie : il n’en a rapporté que quelques verreries ordinaires, découvertes à Amrit, à Tortose et à Gébeil ‘, qui ne tranchent en rien sur les verreries des sépultures romaines les plus communes, et qui ne doivent pas remonter plus haut.

La fabrication du verre, si l'on en croit Élien, ne s'était point arrêtée, en Asie, dans les temps les plus reculés, à de petits vases de table. On avait trouvé le moyen de couler une pièce assez grande pour contenir un cadavre.

« Xercès, dit-il, fils de Darius, ayant déterré le monument de Bélus, dont on fait remonter l'existence aux temps fabuleux, y trouva un cercueil de verre dans lequel gisait son cadavre, baigné dans l'huile *?. »

Hérodote raconte qu'il vit à Tyr, dans un temple d'Iercule, une colonne d’émeraude qui, la nuit, jetait un vif éclat.

Comme il était absolument impossible qu’il existât une pierre d’émeraude capable de faire une colonne, il est hors de doute qu'on avait fait voir à Hérodote une colonne de verre simulant l’'émeraude, creuse intérieurement, dans laquelle les prêtres introduisaient, la nuit, une lampe allumée.

Pline lui-même, qui parle de cette colonne, malgré sa crédulité ordinaire, ne croyait pas qu'elle fût d’émeraude *. Il savait que le verre se prètait d'une facon merveilleuse à limitation de cette pierre précieuse : « Non est smaragdo alia imilabili materia mendaci vitro. »

Les prètres de Tyr avaient, à leur porte et sous leur main, des artistes verriers assez habiles pour servir leur supercherie.

Nous avons vu que c’est à Sidon que les premiers sables vitrifiables auraient été mis en fusion et travaillés. |

Cette ville acquit une grande renommée pour ses ateliers de verrerie : « Sidone quondam üs officinis nobih », disait Pline. Elle en faisait un grand commerce.

Malgré la décadence de cette ville, qui se trouva absorbée par Tyr ‘, ses ateliers restèrent florissants jusqu’au temps de l'empire romain. Pline la qualifiait encore de Sidon artifex vitri Aussi les artistes verriers de cette ville tenaient-ils à honneur de mettre, à côté de leur nom, sur les pièces exécutées par eux, celui de leur ville natale et leur qualité de Sidonien.

C'est sur des anses de patères ou tasses, des plus riches couleurs, qu'un de ces artistes

1 Catalogue des objets provenant de la mission de Phénicie.

2 « Xerces Darii filius effosso vetusti Belus monumento vitreum alveum reperit in quo jacebat oleo cadaver. »

3 «Se autem scribente esse in Tyro Herculis templo stantem pilam è smaragdo, nisi potius pseudosmaragdus sit. »

On a souvent confondu, à tort, Sidon et Tyr. Ces deux villes, ainsi que nous l’apprend Strabon, étaient à 200 stades l’une de l’autre: « Distat Thyrus a Sidone stadiis ducentis. »

; O0 3 l? ne 2 1 È À avait inscrit son nom et son origine à l'endroit du poucier ; alternativement en caractères

grecs et romains :

(Artas de Sidon.) — (Artas le Sidonien.)

A côté de ce même nom, se voit quelquefois une tète, imberbe, d’empereur, couronnée de laurier, laquelle offre une ressemblance assez marquée avec celle d’Auguste.

Cette double circonstance du nom écrit en langue grecque et en langue latine, et d’une tête d'empereur imberbe, ne permet pas de faire remonter au temps des Lagides, ni de descendre postérieurement au règne d'Hadrien, le premier des empereurs qui ait laissé croître sa barbe, cette inscription et l'existence de l'artiste verrier.

Est-ce encore le nom d’APTAC, dont les initiales AP nous apparaissent sur cette petite plaque de verre ornée de l'image connue d'Ibis? Nous n’oserions l’affirmer :

Cet Artas, dont nous avons trouvé le nom répété une douzaine de fois, jouissait-il done d'une telle réputation, qu'il pût décliner à volonté son nom, et se contenter d'inscrire : «ouvrage du Sidonien »,sur quelques-uns des vases sortis de ses mains, ainsi que nous l'avons constaté sur deux pouciers de verre, absolument semblables à ceux que nous venons de signaler. On y lit :

ETIOIHCEN CIAQNIOC ?.

«A fait le Sidonien. »

« Je dois à M. Renier, dit le savant M. Detfefsen, qui avoue qu'il ne saurait lui-même donner une meilleure explication, la remarque que ces morceaux de verre devaient être attachés aux emballages que le fabricant de Sidon envoyait en Italie, et que celui-ci s’en

1 On appelle poucier, dans les fabriques, la petite plaque ronde ou ovale, placée horizontalement sur l'anse de la

coupe, de manière à pouvoir y mettre le pouce, qui lui a donné son nom, afin de pouvoir saisir le vase plus facilement.

Ces pouciers étaient soudés, après coup, à l’anse. 2 À la Bibliothèque impériale, salle des antiques, et au musée des antiques de Rouen. Tomasino, dans son livre De tesseribus hospitalitatis, a donné le dessin d’un de ces pouciers, qu'il prend pour une tessère syriaque.

Le musée de Rouen, indépendamment du poucier Sidonien, en possède un, également de verre, portant les initiales du nom d'Albinus.

HISTOIRE DE L'ART DE LA VERRERIE DANS L'ANTIQUITÉ. 7 servait pour distinguer par cette marque ses caisses de celles d'autres qui faisaient partie des mêmes catégories. »

Sans chercher aussi loin, nous dirons à M. Detfefsen que ces petits morceaux de verre étaient tout simplement des pouciers de cratères, dont la soudure n'avait pas résisté au temps. Le nom d’un autre artiste de Sidon nous est encore apparu sur une petite anse de verre

violacé :

NEIKQNEIAQ

« Victor de Sidon. »

) à 1 1 ct AS < .

C’est encore un Sidonien, EJPHAIOZ CIAQONIOC, dont nous pouvons enregistrer le nom. Décidément Sidon méritait bien la qualification de Sidon artifex vitri, que lui donnait Pline, A A | , . CT . ? A

De la côte de Phénicie, l’art de la verrerie s'était répandu dans les îles et dans les contrées voisines, ainsi que le témoigne cette estampille d’un maitre verrier de Rhodes. (PL. I, c.)

La Grèce, où les arts en tout genre devaient se développer si rapidement et briller d’un si vif éclat, ne dut pas y rester indifférente.

Est-ce à l’école grecque, est-ce à l'école sidonienne, qu'appartenait cet artiste verrier, Ennion, dont les produits, à son estampille, viennent d’être retrouvés au delà du Pont-Euxin, au Bosphore Cimmérien, près des ruines de l'antique Panticape ! ?

nA à na OÙ or intatin à € : 1 e :

Quelle grâce et quel goût dans l’ornementation de celte amphore, sortie de ses mains

(Ps. I, 4)! richesse, élégance, tout s’y trouve réuni.

L'artiste verrier a pu, en toute confiance, y tracer son nom à la place d'honneur qu'il occupe :

ENNIGN CHOPNENT

«Ennion faciebat. »

Les œuvres de cet artiste n'étaient pas restées confinées dans ces contrées lointaines et presque inconnues, elles avaient pénétré en Italie. Témoin ce petit vase de verre, en forme de bassine (PL. 1, 8), trouvé aux environs de Modène*, dont le faire et l'ornementation rappellent d'une façon si frappante ceux de l’amphore du Bosphore Cimmérien, et qui nous montre également, à la même place et sous la même forme, l’estampille du maitre :

ENNIWN

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