TRÉZÈNE
Trézène possède quelques débris d'un temple, peutêtre du temple d’Apollon Théarius1. Il ne reste que quelques tambours de colonnes doriques, en pierre nqire basaltique, travaillés avec beaucoup de soin : les tambours étaient unis les uns aux autres par des cubes de bois. Au lieu de cannelures, la colonne présente huit pans, huit faces abattues , de sorte que son périmètre est un octogone régulier. En expliquant, au début de ces études, l’origine du temple dorique par le principe de la construction en bois, je prétendais que les cannelures représentaient, d’une manière idéale, les pans du tronc d'arbre équarri, les surfaces abattues successivement par la hache. Les fragments du temple de Trézène ne justifient- ils pas cette explication? Ils paraissent avoir appartenu à un temple trèsancien, si l’on s’en rapporte à l’amincissement trèssensible des seuls tambours de colonnes, depuis leur base jusqu’à leur sommet. Des colonnes semblables existent entre la Laconie et la Messénie, sur l’emplacement du temple de Diane Limnatis.
Nous repartons : déjà le golfe d’Athènes est derrière nous, le cap Scyllée est franchi. Maintenant, c’est le golfe d’Argolide qui se creuse profondément sur notre droite. Là-bas, derrière Tirynthe, la ville d’Hercule, et auprès de Mycènes, la ville d’Agaraemnon, s’élevait le
1 Gell, Voyage en Morte, p. 195; Curliuu, Pàlopon., L H, p. 195.
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vieux temple de Junon Argienne. Brûlé à la fin du cinquième siècle, il fut reconstruit un peu plus bas sur la montagne. L’enceinte et les soubassements restent seuls reconnaissables : seulement, des fouilles récentes, dirigées par M. Rangabé, et payées par une généreuse souscription des lettrés de Munich, ont fait découvrir de nombreux fragments des sculptures qui ornaient le temple le moins ancien.
Enfin, le cap Malée, tant redouté des navigateurs grecs, est doublé; laissant sur notre gauche l’île de Cythère, nous touchons aux côtes de la Laconie.
SPARTE
Sparte est loin de la mer, dans l’intérieur, au milieu d’une plaine qu’encadrent de leur longue chaîne parallèle le Parnon et le Taygète. Haut de sept mille pieds, avec une série de sommets qui se relient ensemble comme une muraille, couronné de sapins et de neiges lentes à fondre, le Taygète a un aspect grandiose, austère, vraiment rude, qui semble en harmonie avec le caractère Spartiate, tel que se le figurent les modernes. Mais il ne faut pas pousser plus loin la comparaison , car la plaine arrosée par l’Euro tas est aussi riche, aussi riante qu’aucune autre contrée de la Grèce.
Je me souviens encore de mon arrivée à Sparte au mois de mai. La nature avait alors une douceur et un charme infinis; partout des fleurs et des parfums; les agnus-castus et les lauriers-roses de l’Eurotas com-
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mençaient à s'ouvrir. Les sentiers étaient bordés de roses sauvages; de grands oliviers mêlaient leur feuillage blanchissant au feuillage vigoureux du figuier, du mûrier, du caroubier; des ruisseaux, des prairies émaillées d’anémones, des champs fertiles partout où il y a eu des bras pour labourer les champs. Une telle nature eût adouci la race la plus féroce, et je me suis efforcé de montrer, -dans un ouvrage déjà ancien *, qu’il y avait dans le génie Spartiate un côté plus poli, plus élégant, ouvert à l’amour du beau et aux jouissances élevées. Les Spartiates n’appartenaient point impunément à la race grecque.
Il reste bien peu de débris de Sparte, surtout après les dévastations inqualifiables de l’abbé de Fourmont, un fou, c’est le mot le plus doux qu’on lui puisse appliquer. Une substruction de pont, quelques murs d’époque romaine, les fondations d’un théâtre, refait en partie par les Romains, une grande ruine carrée qui laisse la consolation fort contestable d’évoquer le souvenir de Léonidas; tels sont les seuls vestiges d’une ville où Pausanias, dans une rapide énumération, cite cinquante-quatre temples, vingt- deux édifices publics, portiques, gymnases, leschés, trente-trois monuments héroïques, élevés cà et là sur les places de la ville aux rois et aux grands hommes du pays. •
La plupart de ces monuments et de ces temples étaient d’ordre dorique et remontaient au sixième siècle, qui est le siècle de la grandeur de Sparte.
1 Études sur le Péloponèse, in-8°, 1855.
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Alors, en effet, elle était maîtresse de tout le Péloponèse, envoyait ses armées attaquer Polycrale ou délivrer Athènes de ses tyrans, tandis qu’elle jouissait des bienfaits de la constitution de Lycurgue, qu’elle maintenait encore inaltérable. Mais on ne trouve aucun fragment de ces nombreux temples, dont quelques-uns, le temple d’Esculape par exemple, attirèrent l’attention de Pausanias ; voyageur si indifférent aux belles choses. Pausanias admira surtout l’agora, entourée de portiques selon l’usage, sur laquelle il né nous donne aucun détail. Il ne dit même pas de quel ordre étaient les édifices de Sparte, probablement parce qu’ils étaient d’ordre dorique, et qu’à Sparte il était superflu d’en faire l’observation. Les édifices que les historiens anciens décrivent de préférence, et cela est naturel, ce sont ceux qui s’éloignaient le plus des traditions reçues et frappaient les yeux des Grecs eux-mêmes par leur étrangeté ou leur antiquité. Telle était la salle des Assemblées , qui affectait.la forme d’une tente et que pour cette raison on appelait la Scias. C’était l’œuvre de l’architecte samien Théodore; la présence d’un artiste samien à Sparte n’est point sans importance pour l’histoire de l’art. Elle prouve que l’Asie envoyait à la Grèce des artistes nourris de traditions différentes, ou du moins soumis aux influences orientales. Si l’art grec s’est créé un domaine propre et une originalité éclatante, il n’en devait pas moins ses progrès techniques aux civilisations plus avancées.
De même, à côté de la salle des Assemblées, le
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Cretois Kpiménide avait construit un édifice rond qui était consacré à Jupiter et à Vénus. Sur l’Acropole de Sparte, il y avait encore un édifice qu’on appelait le Pavillon , et qui reproduisait la Scias dans de plus petites proportions. Nous ne pouvons nous faire une idée de ces constructions, qui tiennent de près aux traditions orientales, ou qui en sont une réminiscence. Il ne serait pas impossible de retrouver chez les Grecs, je ne dis pas des coupoles , mais les principes d’une toiture toute différente de celles que ^ nous connaissons par les ruines. Au siècle de la perfection de l’art, à Athènes, ne voyons-nous pas Périclès lui-même faire construire un théâtre dont la toiture rappelait, par sa forme, la tente du roi de Perse?
Il y a là tout un côté de l’architecture grecque, le plus neuf assurément et le plus piquant, que nous ne pouvons que pressentir : les monuments ont disparu et les écrivains les ont à peine décrits.
Un des édifices les plus remarquables de Sparte était le temple de Minerve Chalciœcos, ce qui veut dire Minerve à la demeure d’airain. Son temple, en effet, était en bronze. Le Lacédémonien Gitiadas, qui était à la fois poète, architecte et sculpteur, comme les grands artistes de la renaissance italienne, Gitiadas l’avait construit. De plus, il avait représenté en relief sur les parois de métal une suite de sujets, les travaux d’Hercule, les exploits de Castor et de Pollux, ceux de Persée. C’est •pourquoi la sculpture avait probablement contribué plus que l’architecture à rendre célèbre le temple de Minerve, qui, au témoignage de Thucydide,
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était assez petit. Dans les vieux âges de la Grèce, nous voyons des édifices garnis ainsi complètement de bronze, le trésor d’Atrée notamment. Les auteurs parlent encore du temple de Delphes, bâti en bronze par Vulcain, de la prison de Danaé, souterraine selon Pausanias, et dont les parois intérieures étaient couvertes de métal. Plus tard les poètes et les peintres de vases firent de cette prison un simple coffre. A Sparte même, Homère décrit la maison de Ménélas brillante d’airain, d’or et d’ivoire.
Pausanias s’arrête aussi un instant devant un autre temple , qui est à deux étages. A chaque étage il y a une statue de Vénus avec un nom et des attributs différents. Nous nous étonnerons avec le périégète grec de cette disposition tout à fait rare. Pausanias, qui avait visité tant de milliers de temples, déclare n’avoir rien rencontré de semblable. Maintenant, quel était le plan de l’édifice, sa grandeur? avait-il deux ordres superposés sur la façade? l’escalier était-il intérieur? un des deux sanctuaires était-il souterrain? Il ne faut rien demander de pareil à Pausanias : diffus à l’excès quand il raconte les fables les plus puériles, il est d’un laconisme désespérant dès qu’il s’agit des monuments de l’art.
Aussi, au lieu d’analyser son ouvrage qui n’est déjà que trop bref, me contenteraiqe de renvoyer à sa description de Sparte. On sera surpris de la quantité de temples et de monuments qui s’élevaient de toutes parts : on concevra pourquoi l’État était si riche là où les particuliers étaient si pauvres et pourquoi l’on
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élevait tant d’édifices sacrés ou d'utilité publique, tandis que les maisons n’étaient que des cabanes grossières, que la loi défendait de façonner autrement qu’avec la hache et la scie. Si Sparte, liée par ses institutions, n’a pu conduire le progrès et donner une impulsion généreuse aux arts de la Grèce, elle a, du moins, suivi le mouvement général. Malgré le dédain des Athéniens, elle avait autant de monuments que les cinq ou six grandes cités de la Grèce. Seulement, ces monuments avaient un aspectplus simple, plus sévère; on y cherchait moins la nouveauté, la décoration, les proportions élégantes. C’est pour cela que je regrette plus vivement encore qu’aucun temple de la vieille Sparte n'ait survécu. Nous y trouverions peut-être l’art dorique avec ses traditions primitives, naïves, mais pleines de fermeté, ainsi qu’il convenait dans la capitale du génie dorien. Car aucun peuple, autant que les Spartiates, n’a dû se faire conservateur de la tradition, même dans l’art.