CHAPITRE XII
Nous avons étudié successivement les temples et les ruines qui remontent aux anciennes époques. L’imagination est trop portée à les voir isolés au milieu des souvenirs classiques et à oublier que la vie, la foule, le bruit, les entouraient jadis. Il ne sera donc point inutile de terminer ces études en esquissant d’un trait rapide la physionomie d’une cité grecque.
Les villes les plus anciennement fondées en Grèce étaient situées sur des hauteurs, d’où elles dominaient une plaine. La crainte des pirates les avait jetées à quelque distance de la mer : telles sont Athènes, Corinthe? Argos, Sicyone, Egeste de Sicile. Plus tard, les colonies arrivées par mer, toutes commerçantes, puissantes par 1 e nombre de leurs vaisseaux, ne vivant, ne respirant que par la navigation, se riaient des pirates. Elles s’établirent sur le rivage même, sur les rochers et les collines : Syracuse, Sélinonte, Messine, les villes d’Ionie, en sont un exemple. Quand la civilisation triomphe, quand les mers sont purgées et le
droit des gens reconnu, les villes, dont la population s’est accrue, brisent l’enveloppe tutélaire qui les a longtemps contenues. On sort des vieilles citadelles, on bâtit sur le penchant des collines, puis plus bas, mais de manière à se réfugier dans les murs au premier danger, comme les oiseaux qui s’essayent hors du nid. Alors Athènes , Corinthe, puissances maritimes, relient leurs acropoles à la mer par des fortifications magnifiques et comptent avec orgueil jusqu’à six lieues de tour. La ville haute est abandonnée, des temples somptueux sont élevés aux dieux protecteurs du berceau national : tel est le changement produit dans les idées qu’il sera défendu un jour d'habiter des lieux qui primitivement étaient toute la ville.
Aussi, lorsqu’on a bien présentes à l’esprit ces transformations successives de la cité grecque, on considère un passage remarquable de la Politique d’Aristote (vu, 10), non pas comme uue conclusion historique, mais comme une formule dogmatique. « Les villes situées sur la hauteur, dit-il, favorisent la « tyrannie, les villes situées en plaine la démocratie ; « des collines distinctes et plusieurs points faciles à « fortifier plairont à l’aristocratie. » En effet, Cylon, Pisistrate, Phalaris, s’emparèrent des acropoles pour s’assurer la tyrannie; c’est pourquoi les archontes athéniens ne tenaient qu’un seul jour et tour à tour les clefs de l’acropole. Athènes, au temps de la liberté, était descendue des hauteurs et sa population était dispersée dans toute la plaine, où elle s’adonnait à l'agriculture. Sparte, enfin, était située sur de petites collines, chères
300 ‘ HISTOIRE DE L’ART GREC
à son aristocratie; les Géomores avaient leurs somptueuses habitations sur les rochers de Syracuse. Mais cette harmonie entre la disposition des lieux et la forme des gouvernements est un pur accident. On trouverait autant de faits pour combattre l’observation d’Aristote que pour la justifier, d’autant plus que les mêmes villes ont passé de l’aristocratie à la tyrannie, puis à la démocratie, selon les phases diverses de l’histoire.
Dans le même ouvrage, Aristote donne aux fondateurs de cités des conseils qui nous ouvrent des aperçus précieux sur les villes grecques, non-seulement au siècle d’Alexandre, mais dans les temps plus reculés. Il veut d’abord que la ville soit établie sur une hauteur, tournée vers le levant, ou, si cela n’est point possible, vers le nord. Dans les pays chauds, le vent du nord réussit seul à dissiper les fièvres de l’automne et les miasmes accumulés pendant les mois d’été. Vitruve recommande de même 1 de chercher toujours le nord et la fraîcheur.
Le second précepte d’Aristote a trait à la sécurité. Que la situation préférée soit favorable à la guerre, la sortie facile , l’accès difficile. Dans la prévision des sièges, l’ancien système de construction est préférable au nouveau système , au système hippodamien. Ici nous nous arrêtons. Quel était donc l’ancien système? Quel était, surtout, le système hippodamien ?
1 vu, 1.
Hippodamus, fils d’Eurvphon, était un architecte de Milet, un Ionien, par conséquent. Nous savons que les Ioniens ont introduit dans les arts et les mœurs de la Grèce, la politesse, l’élégance, le goût du luxe et des jouissances. Hippodamus, homme délicat, aux vêtements somptueux, avait tracé les plans de plusieurs villes, de Thurium notamment, du Pirée reconstruit après les guerres médiques, de Rhodes, la ville du Soleil. Ces plans étaient d’une régularité admirable, conçus dans le principe que nous appliquons aujourd’hui : les rues étaient larges et tirées au cordeau. Rhodes, en particulier, était ordonnée avec une si belle symétrie qu’on l’appelait non pas une ville, mais une maison 1 . Tout cela se passait au siècle de Périclès. Par conséquent, au siècle de Pisistrate, on s’en tenait au vieux système, et ce vieux système était l’opposé du nouveau, offrant des nies étroites, sans alignement, tortueuses, les maisons empiétant sur la voie publique; ici des saillies, là des enfoncements; plus loin des ruelles sans issue. Nos anciennes villes, en Europe, certains quartiers de l’Orient nous donnent une idée de ce désordre pittoresque auquel avait présidé le hasard, alors que la ville s’accroissait, sans plan, sans police, dans des temps de barbarie.
Les rues étaient extrêmement étroites, non seulement parce qu’en Orient on entretient ainsi plus de fraîcheur, en écartant les traits du soleil ; mais Aristote nous apprend quels avantages sigualés on tirait de
1 Meursius, Rhod., I, 10.
HISTOIRE DE L’ART GREC
cette disposition en cas de siège et d’assaut. L’ennemi était déconcerté, s’il franchissait les murs de la ville ; on pouvait défendre pied à pied le terrain, ménager partout des embuscades. Dans un dédale barricadé par mille obstacles, l’ennemi se perdait et se faisait écraser. C’est ce qui arriva à Pyrrhus lorsqu’il prit Argos, une ville antique s’il en fut. Aristote veut donc qu’un fondateur de ville emploie les deux systèmes le nouveau, pour l’ornement de la ville et l’agrément des habitants ; l’ancien, pour leür sécurité et dans la prévision des sièges. Une partie de la ville est spacieuse, bien coupée , magnifique ; l’autre est sombre , tortueuse, propre à arrêter l’ennemi.
Ou se figure sans peine quel aspect original, curieux, plein d’imprévu et d’accidents offrait une ancienne ville de la Grèce, où les monuments les plus divers s’élevaient les uns auprès des autres, au milieu de vieilles maisons en bois, en brique, en terre séchée au soleil, ceux-ci vénérés pour leur antiquité, ceux-là admirés pour leur beauté nouvelle et nés d’hier. Le désordre est purifié par l’éclat des couleurs, par la lumière de l’Orient qui pénètre les réduits les plus secrets, et par le goût grec qui fait sentir sa délicatesse dès l’enfance de l’art. Le plan de certains quartiers de Stymphale en ‘Arcadie, de Syracuse, d’Athènes ellemême, est demeuré écrit sur les rochers où ces quartiers étaient bâtis. Les Grecs aimaient à tailler le rocher, à y établir l’assiette de leurs demeures, à y creuser leurs citernes, leurs silos, leurs armoires. On retrouve donc aujourd’hui des indications nombreuses, des
rues avec les ornières creusées par les chars et les conduits des eaux ; à droite et à gauche, à des distances et à des niveaux inégaux, des surfaces aplanies sur lesquelles s’élevaient les maisons, très-petites d’ailleurs. Ces emplacements se disposent en terrasses et montent peu à peu avec la colline. Des escaliers étroits sont restés, qui accusent les étages supérieurs ou les communications de maison à maison. Parfois des sièges taillés également dans le roc annoncent une petite place où les passants pouvaient s’asseoir ; parfois le pas du voyageur s’arrête devant l’orifice d'une citerne. Lorsqu’on étudie ces plans, où la confusion et la clarté se mêlent, lorsqu’une imagination patiente les consulte et cherche à reconstruire les édifices qui ont disparu, on entrevoit la physionomie d’une ville antique, et ces fugitives apparences reposent sur une hase solide, réelle : car le plan est écrit sur le rocher, il se touche du doigt. Eh bien! à Syracuse, à Stymphale, à Athènes, que retrouvons-nous? Le vieux système et la vieille ville. A Athènes, les rochers qui portent tant de traces précieuses sont voisins de l’Acropole, cfe l'Aréopage et du Pnyx; c’est l’ancienne Athènes par excellence.
Quant aux maisons elles-mêmes, elles sont petites, chétives, à un point qui nous paraîtrait à peine croyable, si nous n’étions accoutumés, nous modernes, à vivre entassés cinq et six fois les uns au-dessus des autres, dans des cubes de quelques mètres que nous appelons des appartements. Dans ces appartements, cependant, nous vivons, nous respirons, enfermés pen-
304 * HISTOIRE DE L’ART GREC
clant de longs hivers, tandis que les anciens ne demandaient à leurs demeures qu'un abri pour la nuit et le repas du soir. La vie se passait en plein air, dans l’agora, sous les portiques ; on mangeait au tribunal ou au théâtre , et, pendant tant d’admirables nuits d’été, le peuple dormait au seuil de sa porte ou sur sa terrasse, ainsi que le font les Grecs d’aujourd'hui. Plus tard, les Ioniens, gagnés à leur tour par la mollesse asiatique, entraînés par leur rapide prospérité, inventèrent des maisons spacieuses, élégantes, richement décorées. Aussi disait-on : « bâtir une maison à la mode ionienne. » Les Alexandrins ajoutèrent encore de nombreux raffinements, et il est probable que la maison grecque, telle que la décrit Vitruve, est celle des Alexandrins, encore plutôt que celle des Ioniens.
Mais au sixième siècle, la vie privée est encore pauvre et la demeure privée restreinte. Ainsi qu'il arrive dans les places fortifiées, le terrain est compté à chacun; si la population augmente, les maisons doublent de hauteur. Le rez-de-chaussée est habité par l’homme, le premier étage par la femme : c’est le gynécée. Le discours contre Ératosthène fait clairement comprendre cette disposition, qui existe encore au temps de Démosthène. Du reste, dans la vie des Grecs, tant qu’ils furent grands et libres, la vie privée eut peu d’importance. La richesse, l’art, le luxe ne s’appliquaient qu’aux édifices publics. Dicéarque rapporte quel effet produisait Athènes sur le voyageur, lorsqu’il l’apercevait pour la première fois. Les monu-
LES VILLES DO SIXIÈME SIÈCLE. 30 à
ments publics dominaient seuls, éclatants, inconjparables. Le reste de la ville avait un aspect singulièrement humble : le bois et la boue séchée au soleil formaient la plupart des maisons. Qu’était-ce dans les villes doriennes, où les mœurs étaient plus rudes? Qu’était-ce à Sparte, surtout, où Lycurgue voulait que la hache et la scie fussent seules employées pour construire les charpentes , les planchers , les toitures ?
Dans nos villes modernes, les maisons ont une hauteur si considérable que la plupart des édifices sont noyés dans un océan de constructions et de toits. Dans les villes anciennes, les maisons estaient basses; les temples, les palais publics, les théâtres dominaient et se voyaient de loin, surtout quand les villes étaient situées sur des collines. Les Grecs admiraient surtout celles qui se disposaient en amphithéâtre, Delphes par exemple, Rhodes, Halicarnasse. La ville de Gênes peut nous donner aujourd’hui une idée de cet effet grandiose et naturel. En outre, comme les temples étaient en général situés sur des hauteurs, ils n’en étaient que plus apparents. Les premiers autels avaient été dressés sur les collines ; les hommes se croyaient ainsi plus près de la Divinité. Par tradition, les temples étaient placés de même et l’on ne pouvait déroger à cette coutume sans y être autorisé par un oracle d’Apollon1.
Ne faut-il pas admirer souvent chez les Grecs, com-
1 Arigt., Polit., VII, 12.
306 HISTOIRE DE L’ART GREC
bie» les habitudes de la vie, les superstitions même sont favorables à l’art? L'architecture grecque a pour principe la plate-bande; elle procède par supports verticaux et par traverses à portées franches. Ce principe se prête merveilleusement aux conditions de solidité et aux lois les plus exquises de la raison, mais il ne permet point de pousser les constructions à une hauteur considérable. Dans les plaines immenses de l’Asie, au milieu des déserts de l'Égypte, dans les vallées bien arrosées où nous asseyons nos villes, il faut des tours deBélus, des pyramides, des cathédrales. En Grèce, les temples sont placés sur la pente des montagnes, au sommet des promontoires et des collines. La nature entre dans les calculs de l’architecte, elle lui fournit un magnifique piédestal , qui met la base même du monument bien au-dessus de la tête de l'homme. Dès le premier coup d’œil, le temple nous force à lever la tête, à regarder de bas en haut, action que les Latins traduisaient par le mot suspicere , qui impliquait l’idée d’admiration.
En outre, qui n’a pas été frappé de l’harmonie qui existe entre la nature de la Grèce et l’architecture des Grecs, entre les lignes des horizons et les lignes des monuments? En Grèce, les horizons sont fins, déliés, d’un mouvement léger et, pour ainsi dire, rasant, parce que leur étendue est immense. La mer est presque toujours voisine, la mer, sur laquelle tout se détache et dont la vaste surface fait couler le regard sur un plan horizontal. Le principe des plates-bandes se prête donc à l’aspect général de la nature en Grèce :
en retour, le temple emprunte à la nature un piédestal et une grandeur que lui donnaient déj à ses proportions, • mais que sa position rend plus sensibles.
Au-dessous des temples, Aristote veut qu’on place l’agora. C’est ainsi que le Pnyx d’Athènes est situé audessous de l’Acropole. L’orateur pouvait, d’une main, attester les dieux protecteurs de la ville et montrer leurs temples ; de l’autre main , il indiquait la mer et invoquait le glorieux souvenir de Salamine. On distinguait l’agora politique et l’agora des marchands.
La place destinée aux assemblées politiques s’étendait et s’ornait en proportion de la liberté conquise par les citoyens. Dans les villes soumises à la tyrannie ou à l’oligarchie, elle était aussi peu commode que possible, pour dégoûter le peuple; dans les États démocratiques, elle était décorée de portiques, de sièges, de statues, de fontaines. Les anciennes places publiques étaient vastes et irrégulières : elles n’avaient point été entourées de constructions, dans le principe, et les premiers portiques qu’on y construisit étaient dissemblables, d’époque diverse, placés au hasard, coupés par les rues. Telle était la place publique de Pharæ, en Achaïe1 : telle était celle d’Élis. Pausanias remarque expressément que c’était l’ancien système, trèsdifférent du système adopté par les Ioniens. Le système ionien préférait une place rectangulaire, entourée de portiques réguliers sur les quatre côtés. A Élis, on
1 Paus., Ach., 22.
trouvait un portique dorique supporté par trois rangs • de colonnes, puis un autre portique double, c’est-àdire que deux portiques adossés à un mur commun regardaient, l’un le levant, l’autre le couchant. Le Pcecile d’Athènes était de même, si l’on en juge par la copie qui en reste dans la villa Àdrienne.
Décrire les diverses espèces de monuments qu’on bâtissait au sixième siècle, prytanées, palais pour les magistrats, tribunaux, c’est ce que je ne pourrais faire : les anciens nous laissent dans une ignorance complète sur ce sujet. Il n’y avait point encore de théâtres en pierre. Les gymnases existaient , mais simples et réduits. Les stades et les hippodromes ne devaient offrir que des sièges pour les juges des jeux, des talus en terre pour la foule, quelques abris pour les épreuves préliminaires et les festins. Plus tard, ces sortes d’édifices furent construits avec une véritable magnificence. Si nous considérons les fortifications, les ports, les môles, les travaux de nécessité publique, nous en trouverons des débris qui remontent à cette époque : j’ai signalé les plus considérables, dans le cours de ces études. Mais ces ruines, qui intéressent si vivement lorsqu’on voyage, offrent peu de ressources lorsqu’on s’applique à l’étude critique de l’art. L’utilité a des lois impérieuses, et, dans des cas semblables, l’art digne d’éloges est celui qui se conforme strictement à ces lois. Nous avons cité également les fontaines et les aqueducs magnifiques que possédaient déjà Corinthe, Athènes, Mégare, Samos. Les Grecs ont donc précédé les Romains dans ces sortes de travaux. Les
Occidentaux, dans leurs pays ijiondés par les fleuves et arrosés de pluies fréquentes, ne songent qu’à se prémunir contre les eaux et ne craignent guère d’en manquer. En Orient, on apprend bien vite le prix d’une source pure et intarissable et on lui bâtit, pour la conduire dans les villes, de véritables arcs de triomphe.
Les tombeaux, surtout à ces époques reculées, contribuaient à l’ornement des villes et ajoutaient à leur physionomie un trait grave et religieux. Les fondateurs des cités, leurs héros et leurs rois, les grands citoyens, avaient leurs tombeaux sur les places publiques, auprès des temples, dans des enceintes réservées : ici, de petites pyramides; là, de simples stèles; plus loin, de petits édifices avec des colonnes; parfois, le roc taillé et décoré d’une façade rapportée. Les villes, en s’étendant, enclavèrent aussi les tombeaux moins illustres qui se trouvaient d’abord hors des portes. Les anciens ne trouvaient pas que le souvenir des morts eût rien de pénible; ils conservaient leurs demeures au milieu des demeures des vivants, au lieu de leur assigner une grande fosse commune loin des regards oublieux. Les routes, les abords des villes étaient ornés de monuments funéraires de toute sorte. La Voie des tombeaux à Pompéi, les rochers taillés de Syracuse, de Cvrène, de l’Ionie, la voie Appienne, récemment dégagée, nous apprennent comment l’arttirait parti de motifs toujours restreints mais toujours variés. Tous ces édifices, de quelque nature, de quelque dimension qu’ils soient, suivaient la marche des époques, et leur
HISTOIRE DE L’ART GREC
style était celui des temples contemporains : car il n’y a point d’art qui offre un caractère d’unité plus frappant que l’art grec. Tout y avance, pendant le progrès aussi bien que pendant la décadence, avec l’ensemble et la régularité d’une armée bien disciplinée.