CHAPITRE I
Les Grecs se sont constitués le principe de la civilisation et se sont attribué toutes les inventions. La postérité les a crus trop souvent et a répété, après eux, que les branches les plus diverses de l’art avaient été cultivées en Grèce pour la première fois. Aujourd’hui, une étude plus attentive du passé, des fouilles multi- . pliées en Asie et en Égypte, des monuments nombreux, une critique sérieuse appliquée à ces monuments, en un mot cet ensemble de découvertes matérielles et de théories qui compose l’archéologie, nous montrent qu’il ne faut point croire leà Grecs. L’humanité non plus que l’intelligence ne datent point d’eux. Des sociétés grandioses ou éclatantes ont précédé la société grecque, qui a emprunté à ses aînées
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bien des éléments et bien des lumières. L’art a été pratiqué chez les Égyptiens, chez les Assyriens, chez les Phéniciens même, à une époque où la Grèce n’était occupée que par des tribus encore sauvages. Par les migrations, par les colonies, par la guerre, par le commerce, les modèles et les procédés pénétraient peu à peu jusqu’aux Hellènes. Nos musées nous apprennent ce que la sculpture, en particulier, avait produit en Égypte et dans la haute Asie, et des traces non douteuses nous prouvent que les Grecs ont connu ces œuvres et qu’ils ont commencé par les imiter. Mon but n’est point de dresser la liste de ces emprunts, tâche délicate qui mérite d’être entreprise un jour, et de dicter à quelque savant un livre intitulé : les Origines orientales de /’ art. Au contraire, je me propose de rechercher par quelle suite d’efforts les Grecs se sont affranchis de l’esprit d’imitation pour constituer un art indépendant et original. A la différence des autres peuples de l’antiquité, ils n’ont reçu de leçons que pour réagir contre leurs maîtres, s’assimiler leurs modèles, les dépasser, les rejeter, et enfanter à leur tour des modèles incomparables. Ils n’ont point inventé l’art, ils ont inventé la beauté. Les artistes de l’Egypte ou de l’Assyrie avaient su produire des impressions fortes, religieuses, saisissantes; ils n’avaient point atteint ces principes supérieurs qui élèvent la pensée de l’homme jusqu’aux types divins et lui permettent de contempler le beau face à face. J’essayerai de retracer l’histoire des progrès de la sculpture grecque, des causes qui ont amené son émancipation, des
hommes qui ont contribué à sa puissance et qu’on peut appeler les précurseurs de Phidias.
Quand ou réfléchit sur le développement de l’architecture hellénique, on voit que la prospérité des peuples, la fondation de colonies multipliées, c’est-àdire de nouvelles villes, le goût des chefs de l’État pour les monuments magnifiques, les nobles exigences de la religion, les besoins de la vie croissant avec la fortune publique, l’emploi de richesses dangereuses pour la liberté aussi bien que pour le despotisme, que les circonstances extérieures, en un mot, ont eu une grande influence sur l’art de bâtir. L’architecture est, en effet, un art collectif qui emploie des ressources extraordinaires et des mains nombreuses ; elle ne représente point uniquement le génie individuel, elle représente surtout le progrès général de la civilisation et la munificence de tout un peuple.
Convient-il d’appliquer cette méthode d’observation à la sculpture? À-t-elle aussi un caractère complexe, universel, politique? Est-ce l’art de l’État plutôt que des particuliers? En faut-il chercher l’explication dans les révolutions et dans les différentes phases de la vie des peuples grecs? Il convient, au contraire, d’entrer dans un nouvel ordre d’idées. C’est à la religion qu’il faut demander le secret des fécondes inspirations de la sculpture ; ce sont les mœurs qui en ont favorisé l’essor; c’est le talent individuel qui en a assuré la perfection. La religion, les mœurs, le talent, voilà des forces vives qui craignent peu la violence des événements. La volonté d’un roi ne les fait point naître, les
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impatiences d’une démocratie ne les font point grandir, et les calamités publiques ne les font point disparaître, car elles constituent le génie même d’un peuple.
Ld liberté a imprimé à l’esprit grec une impulsion puissante ; elle est le principe de sa grandeur. La littérature, qui s’attache surtout à la pensée, a besoin d’indépendance; l’art, qui s'attache à la forme, demande plutôt des encouragements, mais on conçoit que les âmes, exaltées par la conscience de leur dignité et par je ne sais quel souffle généreux, soient capables de créer de plûs belles choses. Les idées du philosophe, de l’orateur, du satirique, de l’écrivain quel qu’ilsoit, se mêlent àlavie publique ; elles agissent sur l’opinion. Aussi, chez les Grecs eux-mêmes, ontelles paru parfois redoutables et elles ont pu connaître un frein. Mais les conceptions qui se cachent sous la matière, qui ne rêvent que la beauté et dont le seul but est de charmer, n’ont jamais été ni dangereuses ni comprimées. Comment le pouvoir le plus ombrageux pourrait-il les atteindre dans le silence de l’atelier? Je parle du pouvoir politique, car s’il s’agit d’une influence sacerdotale ou de la discipline d’un législateur, la question reparaît telle que je la posais tout à l’heure.
La religion exerce une action naturelle lorsqu’elle commande aux artistes des statues ou des tableaux pour ses temples. Les statues immobiles de l’Egypte, les peintures du culte bysantin prouvent jusqu’où peut s’étendre cette action. L’influence du législateur, surtout dans une petite république, n’est pas moins directe : ainsi Lycurgue et les éphores qui ont exagéré
ses intentions ont pu proscrire de Sparte la peinture et tout ce que les arts offraient de plus propre à flatter les sens; ainsi Platon, dans sa cité imaginaire, se promettait d’enfermer les artistes dans un cercle étroit conforme à ses théories morales. Par bonheur, les pouvoirs politiques ont rarement intérêt à montrer cette rigueur : ils ne font qu’imiter les particuliers qui encouragent les artistes s’ils leur font des commandes, qui les découragent s’ils n’en font pas. Selon la forme du gouvernement qui régit son pays, le sculpteur changera-t-il de style, le peintre 'décorera-t-il différemment les temples ou les églises, le paysagiste verra-t-il la nature d’un autre œil? On conçoit que la musique fasse verser des larmes : tel air a gagné des batailles ou soulevé le flot populaire. Je ne connais point de tableau qui ait excité de telles passions, ni de statue qui ait hâté une révolution. Le culte des arts a pour forteresse la retraite et pour garantie cette liberté qu’assure toujours une porte bien fermée. Les artistes qui se sont jetés dans les affaires s’en sont rarement applaudis, et leur pays, en perdant. les chefs-d’œuvre qu’ils auraient dû faire, gagnait de forts médiocres * administrateurs. Les Grecs ont compris ces dangers et ils ont toujours tracé à leurs artistes une voie nette, distincte, libre.
D’un autre côté, il serait injuste d’attribuer une part trop grande à la politique, lorsqu’il s’agit du développement de l’art en Grèce. Athènes n’a guère été libre que pendant le siècle de Périclès; dans les autres villes, • les changements ont été sans nombre. Royauté, ty-
rannie, aristocratie, république avec l’intervention de la multitude, toutes les formes ont régi tour à tour les petits États qui divisaient la Grèce. Des révolutions sanglantes, des dissensions éternelles s’y mêlaient, et nous voyons l’art cependant suivre son développement logique, avancer par époques, avec ensemble, insensible aux accidents politiques, excepté à l’épuisement du Trésor, créant ses œuvres chez les rois comme dans, les républiques, fécond sous Alexandre comme sous Périclès, encouragé par Polycrate ou par Hiéron autant que par Corinthe ou par Sicyone, cher aux Amphictyons de Delphes aussi bien qu’aux Géomores de Syracuse : il était pour tous les Grecs sacré comme une religion. C’est donc amoindrir leur génie que de le subordonner aux faits extérieurs, car il a surmonté, au contraire, tous les obstacles.
De même que les particuliers ne sont point exempts d’envie lorsqu’ils expliquent la marche rapide de l’homme de talent qui s’élève au-dessus d’eux et mettent tout sur le compte des circonstances et de la fortune, de même la postérité n’est point juste envers les Grecs lorsqu’elle oublie leur ardeur, leur émulation merveilleuse, leur amour effréné du beau, les dons * naturels de leur race, pour n’admirer que leur climat favorable aux arts, le sol charmant qui les inspire, la liberté qui les échauffe. Il semble que les plus grossières tribus du Nord, si on les transportait dans ce pays enchanté, produiraient en foule les Phidias et les ‘Apelle. L’événement a bien prouvé le contraire, témoin les Albanais et les Turcs. D’ailleurs, les Grecs ont
quitté leur beau ciel, ils ont habité les bords de la mer Noire, les côtes de la Lycie, les ports de la Sicile et de la Gaule, les sables brûlants de l’Afrique, et ils sont toujours restés des Grecs. Après quinze siècles d’avilissement, de corruption morale, ils ont vu leur nationalité même effacée du monde. A ce moment encore, ils s’échappaient de Constantinople pour apporter à l’Europe le flambeau des arts et des lettres qui allait s’éteindre, et l’Europe s’en est soudain illuminée.
11 faut croire à l’égalité politique des hommes, mais non à leur égalité intellectuelle. La religion affirme que toutes les races sont sœurs ; mais, en dehors des préceptes de la charité, quel peuple de race blanche reconnaît dans les nègres des égaux par la pensée et des frères par le génie? Pourquoi donc les Grecs n’auraientils pas occupé un degré supérieur dans l’échelle des races? Pourquoi n’auraient-ils point obtenu, par excellence, la grâce, la forme et le sentiment de la divine beauté? Les Sémites ont eu le génie du monothéisme, les Romains le génie de la politique, les Grecs le génie des arts. La science démontre qu’il est inutile de chercher la quadrature du cercle ; ce n’est pas un effort moins stérile que de prétendre expliquer les dons mystérieux du Créateur. 11 vaut mieux accepter la noble royauté des Hellènes dans l’art et en retrouver l’histoire à travers les âges.
Les premières manifestations de l’esprit grec sont étrangères a la sculpture, mais elles lui seront plus tard singulièrement favorables. Je veux parler de la religion et de la poésie, qui furent étroitement
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unies dans ie principe, et dont l’œuvre commune s’appelle la Mythologie. Pour bien comprendre la beauté d’une mythologie, il faut avoir la foi, la foi de l’imagination, qui est la plus enivrante de toutes. Mais si nous parvenons à nous défaire des idées fausses que les modernes se sont successivement formées sur la théologie grecque, si nous écartons le fétichisme grossier, les récits scandaleux recueillis à plaisir par les auteurs de résumés à l’usage de la jeunesse, les allégories et les madrigaux chers aux deux siècles qui nous ont précédés, les systèmes exclusifs comme l’evhémérisme qui ramène tout à l’histoire et le symbolisme qui ramène tout à la matière, alors nous nous prenons à admirer cet immense et magnifique tissu de fictions qui enlace l’univers entier comme un réseau d’or et de lumière. La mythologie grecque est la plus poétique et la plus éclatante création de l’intelligence humaine. C’est bien autre chose qu’Uomère et qu’IIésiode, l’un qui choisit seulement les croyances qui s’accommodent à l’épopée, l’autre qui prétend raconter la généalogie des dieux et établir l’ordre dans le monde de la fantaisie. La mythologie, qui l’a faite? Tous, et personne; c’est l’œuvre d’un peuple, œuvre profondément nationale à laquelle ont concouru les prêtres et les poètes qui pendant longtemps n’ont fait qu’un, les anciens de la tribu, lés bergers dans les solitudes, les laboureurs rassemblés le soir, les marins bercés par la vague pendant les nuits étoilées. Les colonies d’étrangers, les navigateurs arrivant d’Orient ont apporté des. éléments nou-
veaux qui ont été transformés peu à peu. La nature a parlé par ses mille voix : le flot expirant sur la plage, les mugissements de la tempête, la lumière infinie du soleil, les senteurs âcres de la montagne, le silence des forêts, le murmure des sources, bienfait d’un climat brûlant, tout a fourni des impressions à des imaginations sensibles , ardentes , fécondes , qui créaient sans cesse des explications fabuleuses pour les faits, des âmes pour la nature, des dieux pour le monde entier.
On devine à l’avance quelle influence une telle mythologie exercera plus tard sur l’art, lorsque l’art sera capable de façonner les images de ces dieux innombrables et puisera des sujets variés à l’infini dans ces mythes que les poètes ont déjà appauvris eh les embellissant. On cherche en vain dans l'histoire de l’humanité une matière pareille. Depuis tant de siècles, les modernes vivent encore sur le paganisme grec, ils lui empruntent le sujet de leurs statues, de leurs tableaux, de la décoration de leurs palais, de leurs meubles. L’art, quand il veut se reposer des austères traditions du christianisme ou de l’imitation de la vie réelle, se réfugie dans le -sein de la mythologie grecque, dans cet Olympe de fictions éternellement charmantes. Tant il est vrai que la Grèce a été la jeunesse de l’humanité, et que l’humanité vieillie, dès quelle veut se reporter aux doux sourires, aux rêves brillants, à la grâce idéale, aux enchantements de l’âge d’or, est forcée de retourner à la Grèce !
La science, lorsqu’elle rencontre quelque fable sur
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son chemin, en cherche l’origine, en démontre la fausseté, et met à nu dans toute sa sécheresse l’idée qui se cache sous le symbole. Mais autre chose est l’histoire des religions, autre chose l’histoire de l’art. L’esprit philosophique doit tout pénétrer : les artistes, au contraire, ont besoin d’une imagination crédule qui accepte tout avec passion : c’est à la forme qu’ils s’attachent, et l’idée ne peut les inspirer qu’autant qu’elle prête à la forme. Je me figure une belle prairie de la Thessalie ou de l’Élide»émaillée de mille fleurs. Partout naissent au hasard, se pressent, se mêlent, se groupent par familles les anémones, les pensées, les crocus, les asphodèles; les espèces les plus diverses se confondent, et cet ensemble est pourtant plein d’harmonie, de fraîcheur et d’éclat. Hélas! quand vous m’aurez prouvé que ces fleurs ne sont qu’oxygène, azote et carbone, quand l’analyse chimique aura décomposé les cduleurs et les parfums, que restera-t-il, sinon une certitude triste, amère, et un peu de cendres? L’art ne cherche que la vie et l’enveloppe sensible des idées; il aime l’illusion. Ce n’est point à nous qu’il appartient de détruire à plaisir la poésie du passé. Dès que la source des fictions est connue, elles perdent de leur charme en même temps que de leur autorité. Il semble qu’elles aient besoin de la teinte mystérieuse dont les entoure une origine populaire. Un des souvenirs qui m’étaient restés de lectures déjà éloignées, c’était l’explication que donnaient les Grecs du lever quotidien du soleil; car, si le soleil part chaque matin sur son char étincelant et baigne chaque
soir ses coursiers dans la mer, comment regagne-t-il (la terre étant plate aux yeux des anciens) l’orient, son point de départ? J’avais lu précisément que, pendant la nuit, le soleil se reposait sur une barque d’or fabriquée par Yulcain et garnie d’ailes. C’était comme une couche flottante pour le dieu; pendant son sommeil, la barque l’emportait doucement sur les eaux, de la demeure des Hespérides au pays des Éthiopiens, c’està-dire du couchant à l’orient. Là il trouvait un autre char et un attelage frais pour recommencer sa course. Cette fiction m’avait charmé par sa poésie, naïve comme une légende populaire, lorsque dernièrement je reconnus qu’elle était l’œuvre de Mimnerme ; Mimnerme embarrassé pour expliquer la géographie céleste d’Homère, avait inventé cette fable. 11 m’a semblé aussitôt qu’elle perdait tout son prestige. Que serait-ce si l’art voulait, à l’aide de la science, disséquer toutes les formes qu’il admire et résoudre tous les nuages dont il se repaît? C’est la beauté surtout qui fait la vérité de ce qu’il croit.
L’art grec a puisé sans limites dans la religion : aussi est-il éminemment mythologique, même sur des miroirs, sur des boîtes à parfums, sur les objets destinés aux usages les plus vulgaires. La sculpture a été appelée à un rôle plus grand encore, puisqu’elle a donné aux Dieux une forme sensible qui, peu à peu, a gagné les âmes, au détriment de l’idée religieuse; de sorte qu’on en vint un jour à adorer la beauté divinisée encore plus que la divinité. L’art devait entraîner à cette extrémité une religion qui s’abandon-
nait à lui. Les fureurs des Iconoclastes ne sont donc point sans fondement, si nous rapprochons du paganisme grec les annales de l’histoire byzantine.
Les prêtres grecs avaient-ils pressenti ce danger? Youlurent-ils que l’art fût esclave? Le tinrent-ils asservi aux traditions hiératiques? En d’autres termes, faut-il accuser la religion d’avoir prolongé l’enfance de l’art et de l’avoir contraint à copier sans cesse de vieux et laids modèles que recommandait leur caractère sacré?
Comme l’Egypte a paru, au commencement de ce siècle, le berceau de la religion- aussi bien que de l’art grec, la mode était alors parmi les savants de tout rapporter à l’Égypte. On voyait l’art égyptien enchaîné par des lois étroites : l’art grec devait être enchaîné aussi. Le progrès eût été une impiété aux yeux des prêtres égyptiens; de même, les prêtres grecs devaient défendre à la sculpture de s’écarter de la grossièreté des antiques idoles. Ce système avait l’avantage de simplifier singulièrement l’histoire obscure des premiers siècles de l’art. Découvrait-on un détail nouveau, on avait le droit de le généraliser, de l’appliquer à tout propos, et de se rejeter sur la tradition hiératique, c’est-à-dire sacrée, immuable, universelle. On est allé bien loin sur cette pente, où j’estime dangereux de m’engager; car je reprends ici l’idée’ de liberté qui nous semblait tout à l’heure mal réalisée par l’histoire, et je change seulement de point de vue. La force vitale, l’originalité, la grandeur de l’art grec résidaient, non pas dans les institutions po-
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litiques soumises aux caprices de la fortune, mais dans cette liberté qui est insaisissable et se rit des événements, qui a pour sanctuaire le génie et qui faisait dire aux sages de l’antiquité qu’ils étaient libres, même dans les fers. Le génie grec a pour définition qu’il est libre, et cette indépendance intellectuelle éclate sous toutes les faces de la civilisation, quel que soit le gouvernement qui règne. Si nombreux que soient les emprunts que la Grèce a pu faire à l’Égypte et à l’Assyrie (et il ne faut point les exagérer), je ne crains pas de dire qu’ils n’ont trait qu’à la technique, à la partie matérielle de l’art. Quant à l’esprit qui préside à cet enfantement, c’est une réaction contre les traditions étroites de l’Orient, c'est l’art libre, qui sera si fécond, opposé à l’art esclave, qui s’affaissera par une chute si pesante.
Dès le seuil des temps historiques, on cherche en vain chez les Grecs la tyrannie du principe sacerdotal, car la civilisation homérique laisse voir le pouvoir spirituel confisqué par le pouvoir temporel. Les prêtres ne sont point les maîtres, ils ne forment aucune association qui ressemble à un clergé. Aussi la poésie etl’art sontils des auxiliaires que la religion implore, au lieu de les dominer. Au milieu de divinités innombrables , de temples inégalement célèbres, au sein de l’anarchie mythologique , les prêtres des sanctuaires rivaux demandent à l’art plus de force, à la poésie plus de prestige ; ils ont besoin de captiver la foule en rendant le culte tout extérieur et en donnant à l’idée qu’ils ont divinisée une forme de plus en plus matérielle, et sur-
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tout de plus en plus belle. Je ne vois point dans l’histoire grecque de traces du despotisme hiératique. Le prêtre, dans la société hellénique, n’est point un obstacle ni le représentant de vieux préjugés; il est, au contraire, à la tête du progrès, il le consacre. Il part avec les chefs des nouvelles colonies, il prête son concours intelligent à ceux qui régissent les États, il accommode les oracles aux réformes salutaires des législateurs. Où sont les persécutions exercées par les prêtres grecs? Où voit-on percer l’intolérance? Phidias, Anaxagore, Aspasie, ont été accusés d’impiété, mais par un parti politique et dans Athènes républicaine : ce sont les ennemis de Périclès qui essayent leurs forces sur ceux qui l’entourent. Socrate a bu la ciguë, mais ce ne sont point les prêtres, c’est un orateur, c’est un poëte comique qui l’attaquent; le peuple le condamne comme un novateur qui veut renverser Jes lois de son pays.
Pour la sculpture en particulier, la religion, loin d’imposer à l’artiste des entraves, le poussait vers le progrès et profitait de sa science nouvelle dès qu’il l’avait acquise. Il y avait à Sparte deux antiques statues d’Hilaïre et dePhœbé. Une prêtresse entreprit un jour de leur faire ajuster des têtes nouvelles, un visage plus beau; dès qu'une idole eut été ainsi rajeunie, les éphores avertis lui défendirent de toucher à l’autre. Les prêtres venait l’initiative, des magistrats l’obstacle. Quand on lit les descriptions des voyageurs anciens, que de statues ont été remplacées, renouvelées, embellies ! Dès que l’art grec peut nommer ses pre-
mières œuvres, même si ce sont les œuvres d’artistes fabuleux, on sent que la carrière est libre. Dédale commence déjà à s’écarter de la tradition égyptienne, à détacher du corps les bras de ses statues. 11 essaye de leur donner plus de mouvement et des attitudes diverses. Les prêtres s’en indignent-ils? Au contraire, c’était là précisément ce qui recommandait Dédale à l’admiration des Grecs. Ils racontaient qu’un jour Hercule avait rencontré sa propre statue, si ressemblante, qu’il crut voir un rival et se mit à le lapider. Les prétendus élèves de Dédale travaillaient avec autant de liberté, et c’était le peuple ignorant qui attachait parfois les statues avec des chaînes, de peur que leurs dieux, dont les corps semblaient vivants et les pieds prêts à marcher, ne voulussent les quitter. Ne parlaiton pas aussi de véritables automates créés par Dédale?* Les jprétres devancèrent l’opinion et protégèrent même les artistes contre ses injustices. Lorsque Dipœne et Scyllis, par exemple, furent maltraités par les Sicyoniens, qui s’alarmaient de leurs innovations, ce fut l’oracle de Delphes qui prit leur défense. Si nous remarquons ces tendances des prêtres aux époques reculées, que sera-ce quand la Grèce sera plus éclairée et plus passionnée pour l’art?
Si l’on observe et si l’on compare les statues archaïques, on remarque des types souvent répétés, l’arrangement symétrique des draperies, des plis roides et qu’on dirait copiés sur des étoffes apprêtées, le sourire qui contracte toutes les bouches, un air de famille commun à la plupart des figures ou des bas-reliefs.
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En étudiant les monuments de plus près, on saisit cependant des nuances et des différences notables. Du reste, je suis loin de méconnaître ce qu’il y a de traditionnel dans les productions des vieilles écoles de la Grèce, car la tradition dépend moins de la religion qu’elle n’appartient à l'art. L’art indépendant et qui ne relève que dé lui-même se crée ses règles et ses lois. * Çptte tradition que vous semblez critiquer est l’essence même de l’art grec; c’est le secret peut-être de sa grandeur, c’est assurément le secret de sa perfection.
Les modernes, qui ont hérité des trésors amassés ‘ par tant de siècles et qui n’ont qu’à choisir parmi les vérités à jamais conquises ou parmi des modèles innombrables, ne soupçonnent pas ce qu’ont coûté aux premières civilisations ces modèles et ces conquêtes. Nous imitons les fils des parvenus qui jouissent avec tant d'indolence du fruit de tant de labeur. Mais, dans les sociétés antiques, quand il fallait tout découvrir et tout créer, quand la philosophie, la littérature, l’art, étaient encore ignorés, quel était l’isolement des plus grands-esprits ! Quelle était leur faiblesse, sans appui et sans guides! Déjà plusieurs civilisations avaient failli; elles s’étaient engagées dans des voies fausses; leurs efforts, parfois gigantesques , n’avaient point atteint le but, ou les bouleversements terribles de l’ancien monde les avaient emportées pendant leur marche, car, si le génie humain date de la Grèce, l’humanité date de plus loin. Les Grecs, à leur tour, s’élevant sur ces ruines et profitant des éléments incomplets que leur transmettaient les civilisations orien-
talus, ont pris le flambeau et cherché leur route, route difticile, lentement trouvée, puisque l'art véritable a eu un long et mystérieux enfantement. Pendant des siècles, l’art s’est traîné terre à terre ; la poésie resplendissait déjà dans sa plus belle fleur, qu’il existait à peine. En effet, la poésie n’est qu’un jet de la pensée, qui trouve une langue toute faite pour s’exprimer. L’art, au contraire, doit lutter avec la matière et la dompter: cette lutte suppose des siècles.
La sculpture fut donc humble à ses débuts, embarrassée, craintive, n’osant se détacher du certain pour ’ tenter l'inconnu, ne faisant point un pas en avant sans regarder en arrière, formant, à mesure qu’elle avançait, une chaîne indestructible : cette chaîne, c’est la tradition, non pas la tradition étroite des peuples routiniers, cercle vicieux dans lequel les Chinois tourneront jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent épuisés; non pas la tradition stérile des pays asservis aux castes sacerdotales où l’art est enfermé dans des signes hiéroglyphiques et des formes écrites, mais la vraie, la seule tradition, qui repose sur l’intelligence et la liberté, et qui dans le respect du passé sent la force de l’avenir. La sculpture grecque avançait lentement parce qu’elle ne cherchait pas la nouveauté ; elle cherchait le pro- * grès. Faire comme le maître, un peu mieux s’il est possible, mais surtout faire comme lui; s’assurer par des épreuves répétées, demeurer en place plutôt que de s’égarer, se modifier par nuances, sans secousses, voilà ce que se proposait chaque école, et longtemps les élèves furent plutôt des artisans que des artistes ;
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car il faut tenir le compte le plus sérieux des conditions matérielles et des difficultés pratiques. C’est donc l’art qu’il faut accuser, et non pas la religion, si le développement de l’art a été entouré de tant de précautions, s’il est resté longtemps semblable à luimôme ; ou plutôt, loin de l’accuser, il faut voir, dans cette éducation sûre, la source de sa grandeur et de ses admirables principes.
Ainsi nous retrouvons sous son véritable aspect la théorie de la liberté appliquée aux arts. Nous récla- * mons, au nom de l’art grec* non pas seulement cette liberté extérieure qui dépend de la faiblesse des hommes ou des jeux de la fortune, mais cette liberté intime qui ne craint aucune atteinte, qui est quelque chosq de supérieur à la liberté et qui s’appelle l’indépendance : l’indépendance a été l’âme de l’art grec. 11 ne faut pas craindre de le répéter, c’est par des aspirations si réglées à la fois et si fières, c’est par une volonté inflexible de n’exprimer que leur propre génie et de lui donner une force originale, c’est par une poursuite ardente, infatigable du beau, abstrait de toutes les imitations et de- toutes les influences étrangères, que les Grecs ont produit ce chef-d’œuvre à jamais inimitable qui s’appelle la sculpture grecque. Oui, ils ont emprunté aux Égyptiens, aux Assyriens, à tous les peuples leurs aînés, des inventions, des procédés, des modèles promptement dédaignés; mais ils n’en sont ni moins originaux, ni moins créateurs. Une comparaison, dont on excusera la hardiesse, fera sentir la force de cette pensée. Avant la création du monde, dit
la Genèse, les éléments étaient confondus; l’eau, l’air, le feu, la terre existaient, mais amalgamés dans un horrible chaos : Dieu les sépara, leur imposa des lois, et l’univers fut créé. De même, les éléments que l’art grec a mis en œuvre existaient avant lui, mais dispersés, sans règle, confus. Les Grecs ont porté l’ordre et la lumière au milieu de ce chaos, ils ont trouvé les principes de la beauté absolue, établi l’harmonie et l’empire idéal de la raison : alors seulement on a pu
dire que l’art était créé.