‹ Histoire de l'art grec avant PériclèsChapitre 22 sur 30 · GRÈCE ORIENTALE. — LES MAITRES PRIMITIFS DE SAMOS ET DE CHIO · texte numérisé non relu

GRÈCE ORIENTALE. — LES MAITRES PRIMITIFS DE SAMOS ET DE CHIO

Ce serait un triste préambule d’une histoire de la sculpture que de rappeler avec détail combien étaient grossiers, dans le principe, les symboles du culte. Cupidon, à Thespies, était figuré par une pierre; Junon, à Argos, par une colonne, et, à Samos, par une planche ; les Dioscures, à Sparte, étaient représentés par deux poutres qu’unissait une traverse, signe de fraternité. Il y a longtemps qu’on a dit que l’enfance de l’art ressemblait à l’art des enfants; de telles recherches ne peuvent satisfaire qu’une curiosité stérile.

Il n’est pas non plus utile de raisonner sur les vieilles statues en bois que la Grèce adora pendant plusieurs siècles. Les auteurs les indiquent plutôt qu’ils ne les décrivent, et les images qu’on en trouve sur les vases peints ou les monnaies sont traitées librement, comme il convient à des accessoires.

Les Grecs, même aux époques plus avancées, les

considéraient avec un intérêt singulier, qu’ils fussent incrédules ou qu’ils fussent dévots, parce que leur orgueil national était flatté d’établir une comparaison entre la perfection de l’art et ses débuts. Ces idoles vermoulues, habillées d’étoffes précieuses, teintes de vermillon, cachées sous des branches de myrte ou des parures, aidaient les Grecs à mieux se convaincre qu’ils avaient tout inventé. Ils oubliaient que la plupart de ces simulacres, qu’ils prétendaient tombés du ciel, leur venaient de l’étranger. Cependant Pausanias, en voyageur consciencieux, a soin d’en noter plusieurs qui trahissent leur origine égyptienne. Mais les statues en bois, qui montraient plus de liberté, plus de mouvement, sinon plus de vraisemblance, toute la Grèce les attribuait à Dédale, ou aux élèves de Dédale.

Dédale était pour l’antiquité ce qu’est saint Luc pour l’église chrétienne d’Orient. L’esprit humain a besoin de tout simplifier; on attribuait à Dédale autant d’œuvres qu’on attribuait à Hercule de travaux impossibles. L’un, dans l’art, l’autre, dans la légende antéhistorique, servaient à introduire l’unité dans la confusion : on se sauvait de l’ignorance en se rattachant à un nom fabuleux. Une légende populaire ne s’explique pas, puisqu’elle n’est inventée que pour expliquer ce que l’histoire ignore. Quand le moyen âge ne pouvait citer l’architecte d’une cathédrale ou-d’un château inexpugnable, il nommait le diable, et tout le pays dormait satisfait. Les esprits les moins cultivés ne se résignent point à ignorer : l’erreur, du moins, est une certitude.

On devine que les savants modernes ont agité de

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bien des façons un semblable problème. Pour ceux-ci. Dédale est un mythe; pour ceux-là, un personnage réel; tels critiques ne doutent point que ses élèves ne se soient transmis ses leçons, et ils entrevoient même une vaste famille de Dédalides où l’art était héréditaire, de même que la poésie était héréditaire chez les Homérides, la médecine chez les Asclépiades. On va même jusqu’à supposer que les sculpteurs en bois formaient une sorte de caste, et l’on établit un rapprochement peu vraisemblable avec l’Égypte. Dans certaines questions, la science véritable consiste à avouer qu’on ne sait rien. Les Grecs eux-mêmes ignoraient ce passé reculé : nous ne seifonspas moins embarrassés aujourd’hui pour éclairer les historiens étrangers sur Francus ou sur Pharamond.

Cependant, il convient d’avoir égard au témoignage des critiques grecs qui avaient sous les yeux des statues en bois de toute espèce. Les philosophes, comme Platon, en riaient et les trouvaient grotesques; les dévots, comme Pausanias, touchés par leur antiquité vénérable, leur trouvaient quelque chose de divin ; mais tous s’accordaient à dire que les statues attribuées à Dédale avaient les bras isolés du corps, les jambes détachées l’une de l’autre, les yeux ouverts. Voilà donc, dès les anciens temps, un principe d’imitation et de mouvement. Aussi les voyageurs anciens qui parcouraient le monde grec distinguaient-ils facilement les vieilles productions de l’art national des statues importées d’Égypte ou d’Ëtrurie. Quant aux figures mobiles, marionnettes autant qu’automates, qu’on attri-

buait au fabuleux Dédale, je n’ai rien à en dire, non plus que des ailes d’Icare, de l'invention de la scie et du rabot, et des autres romans que racontaient les Grecs. '

Dans la religion chrétienne, l’idée est tout, et nous n’attachons à la forme qu’un intérêt d’art; dans la religion païenne, la forme dominait, et les esprits élevés retrouvaient seuls l’idée cachée sous le symbole.

Si les prêtres n’eussent pas eu besoin d’obtenir de la sculpture des imitations plus belles, afin de séduire une foule éprise de la beauté, ils eussent gardé éternellement les pierres, les poutres et les signes primitifs de la divinité ; ils n’eussent point souffert, dès le début, qu’on étendît les mains <Hes idoles, qu’on déliât leurs pieds, qu’on ouvrît leurs yeux ; ils n’eussent point eux-mêmes ajusté des vêtements et des parures aux statues, excitant par là les artistes à donner à leurs œuvres de l’éclat et de la richesse. Mais leur impatience ne pouvait hâter, avant le temps, des progrès que con trariaient les événements. Les bouleversements de la société hellénique, les invasions, les luttes de races, l’état de guerre permanent, les colonies et la piraterie déplaçant l’équilibre de cent petits États, les dissensions intérieures, la pauvreté qui les suivait, l’industrie * languissante, le commerce sans cesse menacé, tout retardait l’essor de l’art. Ce n’est qu’au commencement du sixième siècle avant J.-C. que des noms historiques, des œuvres certaines, des personnalités saisissables se produisent dans la Grèce orientale.

A cette époque, on voit dans l’île de Samos et dans

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l’île de Chio deux familles d’artistes qui s’appliquent avec succès à travailler les métaux et le marbre.

Quand l’art ressemble à un métier, quand les artistes ne sont guère que des artisans, la transmission de père en fils est facile. Les noms que les Grecs donnaient à ces professions, plus tard si glorieuses, prouvent combien elles furent humbles dans le principe : ils appelaient les architectes des charpentiers ; les peintres, des dessinateurs d'animaux ; les sculpteurs, des gratteurs de pierre. Ainsi, au moyen âge, les maîtres maçons élèvent des cathédrales, et Vischer de Ntiremberg se représente lui-même avec un tablier d’artisan. Les routines professionnelles favorisaient l’hérédité de l’art. Mail aussi, dès qu’un sculpteur heureusement doué, ou éclairé par quelque voyage, inventait un procédé nouveau, se rendait la main plus libre, l’esprit plus hardi, ses fils profitaient de ses leçons, et l’émulation les poussait plus loin sur cette voie. La famille constituait une petite école : c’est ce qui est arrivé à Samos et à Chio.

Samos est une île de la mer Égée, la dixième en grandeur, selon Scylax, des îles connues des anciens. Elle était voisine de l’Asie; ce voisinage explique le développement plus rapide des arts et la connaissance précoce de leurs procédés techniques. La navigation et le commerce avaient enrichi lesSamiens; leurs flottes et leurs troupes de terre leur permirent de lutter tour à tour contre les Spartiates, contre les Perses et contre les Athéniens, les trois grandes puissances de l’Orient. Ils avaient conquis des possessions sur le con-

tinent asiatique , fondé des colonies en Thrace, en Cilicie, en Crète, en Sicile, et jusqu’en Italie. Leurs relations s’étendaient en Égypte, en Libye, au delà même des colonnes d’IIercule. Le commerce était le secret de la richesse d’un pays qui ne produisait guère que de i’huile et des fruits. Le climat était doux et enchanteur ; chaque année on faisait une double récolte ; les roses de Samos le disputaient aux roses de Pæstum. Les lettres y fleurirent aussi bien que les arts. Ésope, disait-on, avait vécu longtemps à Samos. Polyerate, dont la tyrannie se cachait sous la magnificence, attira à sa cour le poète Anacréon. Parmi les hommes distingués que produisit Samos, on compte les poètes Asius, Chærilus, Æschrion, le philosophe Mélissus et le grand Pythagore, les historiens Eugéon et Duris.-* Les architectes de Samos élevèrent des môles, creusèrent des aqueducs, entreprirent des travaux gigantesques; ils bâtirent le célèbre temple de Junon, dont quelques ruines permettent encore de mesurer la grandeur. Le premier traité d’architecture fut écrit par le Samien Théodore. Mandroclès, qui jeta, sur le Bosphore un pont pour l’immense armée des Perses, était un architecte samien. La peinture sera cultivée également avec éclat dans cette île privilégiée; la première elle établira des concours de peinture ; elle réunira dans le temple de Junon une collection de tableaux qu’on pourra appeler un véritable musée.

La sculpture lie pouvait rester en arrière des autres branches de l’art. Les Grecs avouaient, en effet, que Rhœcus et Théodore, artistes samiens, avaient les pre-

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miers découvert le moyen de couler le bronze. Auparavant, on battait des feuilles de cuivre, on les repoussait au marteau, ensuite on rivait ces différentes feuilles; ainsi se formait la statue. Telle était la statue de Jupiter, œuvre de Cléarque de Rhégium, que l’on montrait à Sparte. Il semble, en effet, que les forgerons, accoutumés à battre sur l’enclume des casques et des Cuirasses, aient dû avoir de bonne heure l’idée, non plus de modeler le corps pour le protéger, mais de le modeler pour l’imiter. Les habitants de Phénée possédaient une statue de Neptune qu’ils affirmaient avoir été consacrée par Ulysse ; mais les autres Grecs riaient de leur prétention, parce que cette statue était d’un seul morceau, et parce qu’ils savaient bien qu’au temps d’Homère on ne coulait point le bronze.

Rhœcus et Théodore inventèrent-ils réellement l’art de couler le métal autour d’un noyau? Ne l’empruntèrent-ils pas à l’Égypte, où les Samiens avaient un comptoir dans la ville de Naucratis, ou à l’Asie, qui était si proche? Les Etrusques, que l’on rattache à l’Asie par les Lydiens, étaient habiles à traiter les métaux, et ils avaient un commerce fréquent avec la Sicile. Or, en Sicile, vers la même époque, le sculpteur Périllus exécutait pour Phalaris le célèbre taureau où des hommes étaient brûlés vivants. Sur des points très-divers du monde ancien, le bronze était donc mis en œuvre. Il est probable que Rhœcus et Théodore n’ont fait qu’améliorer les procédés et les répandre dans la Grèce continentale. En fait d’invention, les Grecs n’hésitaient jamais; ils citaient plutôt deux au-

teurs qu’un seul. Par exemple, ils attribuaient encore à Rhœcus et à Théodore la plastique, c’est-à-dire l’art de façonner l’argile et de faire des modèles en terre ; les Corinthiens, au contraire, réclamaient pour Dibutade et sa fille Cora l’honneur de cette découverte; ils racontaient qu’un soir Cora traçait avec un couteau le contour du visage de son amant, dont l’ombre se projetait sur le mur. A cette vue, le père, qui était fabricant de vases, prit de l’argile humide, leva une empreinte et la fit cuire dans son four.

Ces charmants récits n'ont aucune valeur historique. La plastique a été inventée partout où l’on a mouillé du limon et fait sécher des briques au soleil. Un enfant même, à plus forte raison un artisan, s’essaye à pétrir l’argile et à en tirer l’image des objets qui l’entourent. Comme les fondeurs samiens ne pouvaient couler le bronze qu’autour d’un noyau, et comme ils avaient dû modeler en terre ce noyau, la confusion a été facile. Du reste, l’argile de Samos était renommée par sa finesse, et la fabrication des vases était une des industries les plus prospères de l’île.

On est embarrassé pour rétablir l’ordre généalogique dans cette famille. Rhœcus est le premier ; Téléclès est désigné comme son fils; Théodore , tantôt comme son autre fils, tantôt comme le fils de Téléclès. Enfin, on suppose qu’un second Théodore était graveur sur argent et sur pierres fines. Ce qui est certain, c’est qu’unis par une communauté de travaux, de tradition, d’intérêts, ils représentent l’école de Samos pendant un demi-siècle, de l’an 570 avant J.-C. jusqu’à l’an

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526. Les malheurs publics, la défaite de Polycrate, l’établissement de la domination persane arrêtèrent le développement de cette école. Les artistes durent même se disperser, car on les retrouve dans diverses parties de la Grèce : à Lemnos, où ils construisent un labyrinthe soutenu par cent cinquante colonnes; àÉphèse, où ils dirigent la fondation du temple de Diane; à Sparte, où Théodore seul est appelé et où il élève un édifice en forme de tente, qu’on nommait la Scias , et qui vraisemblablement avait une toiture en métal. Nous ne devons point ici considérer ce qu’ils ont fait comme architectes, mais seulement ce qu’ils ont fait comme sculpteurs, tâche que rend difficile la rareté des témoignages.

Rhœcus avait fait une statue de la Nuit, sujet poétique que les anciens complétaient quelquefois en mettant deux enfants dans les bras de la Nuit : l’un blanc, c’était le Sommeil ; l’autre noir, c’était la Mort. Lorsqu’on entrait dans l’enceinte du temple d’Éphèse, si l’on se dirigeait vers l’édifice qui contenait des tableaux, véritable musée rival du musée de Samos, on apercevait sur un soubassement prolongé en forme de mur diverses statues, parmi lesquelles était la Nuit de Rhœcus; cette œuvre était d’un style très-archaïque et d’un art encore grossier.

La Crète possédait quelques œuvres de Théodore. 11 avait fait en bronze sa propre statue, que Pline vit à Præneste, après qu’elle eut été enlevée de Samos par les Romains. Théodore s’était représenté tenant d’une main une lime, de l’autre un petit char traîné par

quatre chevaux ; la délicatesse ou plutôt la minutie du travail était telle, qu’une mouche, placée au-dessus du char, le couvrait de ses ailes. Cette merveilleuse patience est souvent le propre de l’enfance de l’art.

Enfin Diodore raconte , sans me persuader je l’avoue, que Théodore et son père Téléclès exécutèrent de concert une statue d’ Apollon Pythien que leur demandaient les Samiens. Téléclès était à Sam os, Théodore à Éphèse, où le retenait la construction du grand temple de Diane. Chacun d’eux fit de son côté la moitié de la statue ; les deux parties une fois achevées se réunirent avec une justesse admirable. Cette histoire peu croyable n’est probablement qu’un tour allégorique destiné à mieux faire sentir comment travaillaient les anciens artistes. Ils avaient des mesures écrites, une règle uniforme, un canon , de telle sorte qu’ils retrouvaient sans peine les proportions que leurs maîtres leur avaient enseignées. Cette coutume persévère dans le Péloponèse, au siècle même de Périclès, puisque l’on voit le grand Polyclète proposer à son école une statue dont les rapports et les beautés étaient établis avec tant de précision qu’il ne restait plus qu'à reproduire ses proportions comme un modèle invariable.

Il est vraisemblable que les productions des maîtres samiens étaient renfermées pour la plupart dans ces petits édifices dont parle Strabon. Les Samiens y avaient réuni toutes les œuvres d’art vénérables par leur caractère primitif. Apulée, d’autre part, nous apprend qu’on conservait à Samos une quantité prodi-

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gieuse de bronze travaillé, remarquable par l’ancienneté du style. Est-il nécessaire d’ajouter que, dans ces familles de fondeurs du sixième siècle, faire une statue n’est qu’une exception? Les objets sacrés, les vases magnifiques, en un mot tous les meubles auxquels l’art peut imprimer de l’éclat, étaient leur occupation favorite. C’est pourquoije ne comprends point la nécessité de supposer un second Théodore pour en faire un orfèvre et un graveur. Le premier Théodore pouvait être un Benvenuto Cellini : la diversité d’aptitudes n’est pas moins fréquente en Grèce qu’au temps de la Renaissance italienne. Ce serait lui qui aurait gravé l’anneau, si célèbre que Polycrate jetait dans la mer pour tempérer sa trop heureuse fortune. Ce serait lui qui aurait fondu le cratère d’argent colossal que Crésus avait consacré à Delphes, ainsi qu’un autre cratère d’or qui ornait le palais des rois de Perse. La vigne d’or aux grappes formées de pierres précieuses, qui Surmontait le trône des rois persans, était également l’œuvre de Théodore. Elle avait appartenu à Crésus, etCyruss’en empara après le siège de Sardes. Par là se démontre le lien étroit qui unissait à l’Asie les premiers artistes de la Grèce orientale, lien que font nécessairement supposer toutes les vraisemblances historiques.

Peut-être faut-il rattacher à l’école de Samos le premier artiste éginète qui soit mentionné par les auteurs; il s’appelait Smilis. D’abord, ils nous disent qu’il travailla avec Rhœcus et Théodore à la construction du labyrinthe de Lemnos. Puis, quand Rhœcus a

bâti le temple de Juuon à S(imos, Smilis consacre dans le temple une statue en bois qui représentait la déesse. Son ouvrage le plus célèbre était à Olympie. C’étaient les Heures assises sur des trônes. Elles étaient faites d’or et d’ivoire, et ornaient l’Iléræon.

Une transition naturelle nous conduit à l’école de Chio; c’est un artiste que les Grecs faisaient naître tantôt à Chio , tantôt à Samos. Son nom était Glaucus ; on lui attribuait l’art de fondre le fer et de le souder. C’est pourquoi il se rapproche davantage de la famille samienne, .qui travaillait les métaux, que de la famille des sculpteurs de Chio, qui travaillaient le marbre. On montrait à Delphes un cratère orné de relief représentant des animaux et des plantes, œuvre de Glaucus: le piédestal sur lequel reposait le cratère était en fer. Alyatte, roi de Lydie, avait ènvoyé à Delphes cette offrande. Lorsque l’on surprend les relations des artistes grecs avec les rois lydiens, lorsqu’on compare l’habileté des Étrusques à orner les métaux et le bronze, lorsqu'on se souvient qu'une colonie lydienne s’était établie en Étrurie, il est impossible de ne pas accueillir avec réserve les affirmations des Grecs qui prétendent avoir tout inventé.

Chio est une île de la mer Egée, voisine de la presqu’île de Clazomène, jadis opulente et enviée, encore fertile aujourd’hui, mais célèbre surtout par ses malheurs. Oecupéç successivement par les Pélasges-Thyrrhéniéns, par des colonies crétoises, par des Cariens, elle finit par tomber entre les mains des Ioniens : de cette époque date sa prospérité, car elle devint, comme

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Saraos, un des points importants de la confédération ionienne. Riche en produits, elle était vantée pour ses vins, ses fruits, sa terre à modeler, ses marbres aux couleurs variées; toutefois, le marbre de Cliio ne se prêtait point à être sculpté, on le polissait. Thucydide appelle les Chiotes les plus riches des Grecs; même sous la domination romaine, la vie était à Chio large, opulente, pleine de jouissances. Cet éclat de la vie matérielle ne nuisit point à la culture intellectuelle ; les lettres y furent en honneur. Parmi les villes qui se disputaient la gloire d’avoir vu naître Homère, Chio trouvait le plus de crédit parmi les Grecs pour ses prétentions. Ion, auteur de tragédies, l’historien Théopompe et le sophiste Théocrite étaient de Chio. Quant aux arts, leur développement y fut précoce.

Dè6 la fin du septième siècle avant l’ère chrétienne, vivait dans l’île un sculpteur nommé Mêlas , qui eut pour fils Miciadès : tous deux sont mentionnés simplement par Pline, qui ne nous transmet aucun détail sur leurs œuvres. Archermus, petit-fils de Mêlas, fît des statues qu’on montrait à Lesbos et à Délos, l’île sainte. Le premier il osa représenter la Victoire avec des ailes, et rivaliser avec les images hardies des poètes, qui disaient : la Victoire aux ailes d’or.. Il eut deux fils qui furent sculpteurs comme lui : Bupalus, le plus célèbre de la famille, A thénis, qui travailla eu commun avec son frère. On leur attribuait une caricature du poète Ilipponax, dont la laideur égalait l’esprit, et qui s’en vengea par des vers sanglants ; une statue qui fut consacrée à Délos, et sur le piédestal de laquelle on lisait

cette inscription peu modeste : « Chio n’est pas seulement renommée par ses vins, elle est illustrée par les œuvres des fils d’Archermus ; » une statue de Diane pour les habitants d’Iasus en Carie ; une tête de Diane qui était placée dans un endroit élevé, peut-être sous le linteau d’une porte de temple, à Chio ; ceux qui entraient voyaient le visage de la déesse triste et sérieux, et en recevaient une impression religieuse, ceux qui sortaient le voyaient souriant, comme si la divinité était apaisée par leurs prières.

Auguste aimait beaucoup les œuvres de ces deux artistes, auxquelles le caractère archaïque, tant goûté des Romains, prêtait un charme naïf. Il en plaça au sommet de son temple d’Apollon Palatin et dans plusieurs édifices qu’il construisit. Ces statues, qu'il enleva de Chio, remplissaient-elles les frontons? Étaient-elles seulement placées aux deux angles en guise d’acro- •tères, à la façon des griffons et des trépieds qui servaient de couronnement aux monuments grecs? II est impossible de résoudre cette question : toutefois, on craindra moins de supposer les artistes des vieilles écoles capables de décorer un fronton, si l’on songe aux frontons d’Égine et à la série de figures que le sculpteur Laphaës avait disposées dans les tympans d’un temple d’Ægire en Achaïe. D’un autre côté, il est prudent de se défier des assertions des Romains, lorsque, par un dilettantisme outré, ils se vantent de posséder les œuvres les plus anciennes de la sculpture grecque. Souvent ils ajoutaient des inscriptions pompeuses à des morceaux inconnus. Visconti ( Operevarie ,

t. Il, p. 44) cite une base trouvée dans la campagne romaine sur laquelle on lisait: « Œuvre de Bupalus.» La base et ses moulures, la forme des lettres trahissaient l’époque romaine. Les groupes du Monte-Cavallo nous donnent une leçon du même genre.

Bupalus n’était pas toujours aidé par son frère Athénis. Les Grecs mentionnent des statues qu’il a exécutées seul :

1° Les Grâces , qu’il représenta vêtues, comme Socrate le lit au siècle suivant, et qu’on voyait dans le temple de Némésis, à Smyme;

2° Une répétition du même groupe, qui fut acquise plus tard par le roi Attale et placée dans son palais de Pergame ;

3° La Fortune , tenant une corne d’abondance et la tête ornée du polos, à l’exemple de Junon. Le premier il donna ces attributs à la Fortune, avec une liberté qui pouvait paraître empiéter sur la religion et qui n’excita pas plus la défiance des prêtres que les innovations des autres sculpteurs. Entin Bupalus, qui était aussi un bon architecte, est signalé comme un habile modeleur; il façonnait en terre des animaux que copiaient ensuite les fabricants de tout le monde grec.

Tous les artistes de cette famille, qui constituait l’école de Chio, employaient, non pas le bronze, mais le marbre blanc, le marbre de Paros, qui est resté à jamais la plus belle matière que puisse souhaiter le sculpteur. L’île de Paros, non éloignée, offrait aux Chiotes, ainsi qu’aux Crétois, des carrières faciles à exploiter et inépuisables. Aujourd’hui encore on extrait de la surface

même du sol ce marbre qui forme le noyau de l'île entière. J’ai visité la carrière antique située dans les flancs d'une montagne nommée Marpessa, et où l’on voit avec quel soin et quelle méthode les Grecs extrayaient les blocs admirables qu’attendaient Scopas ou Praxitèle. Ils appelaient lychnitès la qualité la plus transparente, soitque lalumière d’une lampe (lychnon) fit mieux sentir cette transparence, soit qu’elle fit briller les innombrables parcelles de mica qui forment le grain du marbre. Ils racontaient qu’en travaillant aux carrières, un des ouvriers avait introduit un coin de bois pour séparer un nouveau bloc : le bloc s’écarta d’un seul coup, et on vit sculptée à l’intérieur l’image d’un Silène. J’ai remarqué à l’entrée de la caverne, sur la paroi de gauche, un petit bas-relief taillé dans la montagne : il représente des nymphes,^ dieu Pan, un Silène, réminiscence peut-être de la vieille tradition.

L’emploi du marbre dans la sculpture fut un progrès décisif, non moins que l’art de couler le bronze. Déjà les artistes sont sûrs d’eux-mêmes et bien avancés quand ils osent manier des matières aussi rebelles, mais aussi riches en effets et en ressources. Le bois, matière sèche et facile à tailler, avait été pendant des siècles l’essai des sculpteurs, de même qu’il se présente naturellement au couteau des bergers et des enfants. Au contraire, manier le ciseau, faire voler le marbre en éclats, dégager, à force de sueurs, des formes belles et durables, voilà un pas immense, et dès lors on atteindra rapidement la perfection. Si l’on examine les sujets délicats que traite Bupalus, les Grâces, la For-

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tune, Diane, si l’on admet qu’Auguste et ses contemporains eussent un goût raisonnable, il faut reconnaître un mérite déjà solide à l’école de Chio. Les Romains du siècle d’Adrien n’avaient pas moins de passion, dira-t-on, pour les œuvres de l’école éginétique ; je conçois cette passion, à laquelle les préparait l’habitude de voir des statues étrusques, et qu’ennoblit ce sentiment involontaire, ce respect naïf qu’inspirent les productions d’un art primitif : la simplicité toûche toujours par son parfum sincère.

La famille de Mêlas avait-elle découvert le marbre de Paros? Non certes, car c’était la pierre dont les habitants se servaient de tout temps pour construire. Ils n’enseignèrent pas non plus les premiers à entamer des surfaces dures et résistantes, car depuis bien des années les Asiatiques sculptaient le rocher, les Égyptiens le granit. Ils ne firent que rendre plus facile et plus populaire l’application des procédés, et leur talent consacra ce que leur enseignement répandait.

On peut rattacher à l’école de Chio un sculpteur nommé B ion, que le poète Hipponax avait nommé dans ses vers et qu’on croyait citoyen de Clazomène, et Byzès de Naxos, qui décora sa patrie de sculptures en marbre et inventa les couvre-joints. Avant lui, les tuiles ne protégeaient point les charpentes des temples contre les infiltrations de la pluie : l’eau pénétraità travers les joints. Byzès eut l’idée de tailler dans le marbre de Paros des tuiles plus petites qui s’appliquaient sur les premières et couvraient les joints de leur double pente; elles se terminaient, au-dessus des corniches de l’entablement.

par des surfaces ornées de sculptures. Les débris épars sur le sol de la Grèce nous montrent bien des exemples de cet ingénieux système. Les anciens en furent si charmés qu’ils élevèrent une statue à Byzès.

Enfin, ce qu’il importe de constater, c’est que les îles et l’Asie Mineure, c’est-à-dire la partie orientale •du monde grec, contribuèrent efficacement aux premiers développements de l’art : c’est de là que le progrès s’étendit à la Grèce continentale. Nous avons déjà dit que Théodore fut appelé à Sparte, et que Smilis l’Éginôte était venu s’instruire à Samos. Nous verrons bientôt Dipœne et Scyllis partir de Crète pour enseigner leur art aux artistes du Péloponèse. Un fait non moins considérable sera l’émigration d’une colo- . nie de sculpteurs magnésiens qui, sous la conduite de leur maître Bathyclès , quitteront les bords du Méandre pour s’établir à Sparte. La ville de Magnésie était soumise aux rois lydiens, ces princes si riches, si éclairés, si épris des arts, unis aux Grecs par la communauté d’idées, d’intérêt et de race. Quand Cyrus eut renversé ce florissant empire, en 540, quand les Perses menacèrent les États helléniques que ne protégeait plus aucune barrière, les peuples de l’Asie Mineure furent effrayés; beaucoup d’habitants s’enfuirent et allèrent fonder des colonies en Italie et jusqu’en Gaule. Alors , sans doute , les artistes magnésiens se réfugièrent chez les Spartiates, alliés fidèles de Crésus, qui les avait comblés d’or et de présents. Le travail gigantesque qu’exécuta pour Sparte Bathyclès,* aidé de ses élèves, sera décrit plus loin.

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Ainsi l’Ionie, plus promptement heureuse que la Grèce propre, vit fleurir les arts avant elle, comme elle avait vu fleurir la poésie. Le génie ionien, plus vif, plus indépendant que lé génie dorien, plein d’invention, de souplesse et de mouvement, profitait de son contact avec les civilisations de l’Orient. L’épopée, la poésie lyrique, la philosophie, les sciences jetaient un éclat qui provoquait l’essor des arts. Après l’architecture, la sculpture se mit à produire des œuvres dignes d’attention. Elle abandonna le bois, cher à l’enfance de l’art j afin d’employer le bronze, l’or, l’ivoire, les matières rares et le marbre, plus précieux encore pour hâter ses progrès; elle créa une tradition hardie, et la rendit durable en la transmettant de père en fils, car la famille n’était qu’une école plus unie. Ce furent les Ioniens qui eurent la gloire d’instruire et d’enflammer par l’émulation les conquérants qui les avaient chassés du sol natal, ces Doriens belliqueux et rudes qui s’étaient établis à leur place dans le Péloponèse. Noble vengeance ! Salutaire rivalité des deux principes qui devaient composer la grandeur du génie grec!

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