‹ Histoire de l'art grec avant PériclèsChapitre 25 sur 30 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

ÉCOLES DOHIENNES. - SICYONË, CORINTHE, AHGOS.

Nous avons suivi jusqu’ici' le progrès de la sculpture à mesure qu’elle s’avance de l’Orient vers l’Occident. C’est de Samos, de Chio, de l’ile de Crète que viennent les maîtres et les découvertes. Bientôt la science nouvelle se répand sur le continent; Sicyone, Corinthe, Argos, Cléone, Ambracie nous montrentou les œuvres de üipœne et de Scyllis, ou leurs élèves. Dans d’autres endroits, leur influence s’est peut-être fait sentir, mais elle nous échappe, parce que des temps aussi reculés sont avares de témoignages et ne se trahissent que par quelques mots épars. Nous voyons, toutefois, la sculpture gagner l’intérieur du Péloponèse et s’établir victorieusement à Sparte, la capitale du Péloponèse et des Doriens. En même temps, elle franchit les mers et s’étend de plus en plus vers l’Occident. Voici Cléarquc de Rhégium, qui est désigné comme élève des deux sculpteurs crétois, et, pour qu’il ne soit pas une excep-

tion dans cette partie de la basse Italie qui s’appelle la Grande-Grèce, voici Daméas de Crotone, qui le suit de quelques années. C’est lui qui fait pour Olympie la statue de l’athlète Milon, statue de bronze que Milon lui-même portait sur ses épaules. Plus loin encore, sur la côte de la Sicile, à Agrigente, voici un contemporain de Dipœne et de Scyllis, un sculpteur venu d’Ambracie, qu’ils ont peut-être instruit pendant leur séjour en Acarnanie, Pohjstratos ; il a été mandé pour faire la statue du tyran Phalaris, et il se rencontre à son tour avec un artiste agrigentin, Périlaos, l’auteur du taureau de Phalaris. On regarde volontiers comme une fable cette légende du taureau d’airain auquel les Grecs semblent avoir immolé des victimes humaines, aussi bien qu’au Minotaure de Crète; mais la fable n’est sans doute qu’un emprunt fait à la religion phénicienne et au culte sanglant de Moloch.

Enfin, à l’extrémité de la Sicile et du monde grec, Sélinonte nous offre, non pas des noms de sculpteurs, mais quelque chose de plus précieux encore, leurs œuvres. Sur ces curieux monuments d’époques différentes, quoique peu éloignées, on saisit le moment où l’influence de l’art grec, déjà nettement caractérisé, se substitue àl’influence de l’art oriental, transmis primitivement par les Phéniciens, qui de tous côtés entouraient Sélinonte. Nous reviendrons plus tard sur les bas-reliefs des temples de Sélinonte.

Rien de surprenant, si l’on observe dans l’histoire de la statuaire la même diffusion, le mêmû ensemble de progrès que nous avons coustatés dans l’histoire

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de l’architecture. Les matières nouvelles sont transportées par le commerce, les artistes voyagent, les types, les sujets, les procédés, les innovations se transmettent de ville en ville et de pays en pays. La Méditerranée, ce lac du monde ancien, est sillonnée par d'innombrables navires; les colonies les plus lointaines ne font pas seulement un échange de marchandises, elles font un échange d’idées. Entre ces villes grecques, toutes si bien assises au bord de la mer, le commerce et les relations de chaque jour sont les fils invisibles qui forment peu à peu, en se jouant de l’analyse la plus subtile des historiens, cette trame magnifique qu’on nomme la civilisation grecque. La mer ne séparait point les îles ni les continents : elle les unissait. Le monde grec, si vaste déjà sur la carte, plus vaste encore lorsque l’on considère le développement de ses côtes, était conquis à l’unité intellectuelle par la rivalité même qui s’opposait à son unité politique. Personne ne voulait se laisser dépasser, et, dans cette lutte d'un peuple qui poursuivait la perfection par la seule force de son instinct, les haines et les antagonismes de races étaient oubliés. J’avoue que j’admire sans réserve la facilité, l’humanité, la tolérance, la bonne grâce de l’esprit grec, qui a su distinguer l’ordre politique et l’ordre moral, qui n'a point sacrifié aux nécessités de la guerre les arts de la paix. Aussi les Hellènes, tout en restant divisés à l’infini et en ne trouvant jamais assez de champs de bataille pour s’égorger, ont-ils eu, par les lettres et les arts, une vie commune : l’unité de la Grèce, c’est sou génie.

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L’exemple le plus sensible de cette communauté frappe dès les premiers développements de l’art. Les Ioniens, quoique chassés par les Doriens, leur renvoient plus brillante la civilisation qu’ils ont emportée avec eux, et deviennent leurs instituteurs. Cetteaction d’un peuple sur un autre peuple n’a rien de systématique; c’est quelque chose où la volonté des hommes n’a point de part; la civilisation se répand à la manière des eaux qui, dès que deux mers communiquent, cherchent naturellement leur niveau. Bientôt, au contraire, les villes de l’Asie Mineure seront abaissées par la conquête des Perses, et les arts éliront leurs centres de prédilection dans les villes de la Grèce continentale. Alors, à son tour, l’Ionie leur demandera à prix d’or des leçons, des chefs-d’œuvre et des artistes.

Je ne puis m’expliquer toutefois comment, après les écoles de Samos et de Chio, qui comptent trois ou quatre générations, les sculpteurs ont fait complètement défaut en Orient. L’attention publique, il est vrai, se portait sur l’Occident, en même temps que la grandeur s’y concentrait. Aussi concevrais-je que les artistes ioniens eussent imité l’exemple de Théodore, de Dipœne, de Scyllis, et quitté leur patrie pour aller chercher la gloire à Sparte, à Sicyone, à Argos. Mais l’Asie Mineure et les îles ne produisent même plus de sculpteurs dans ce siècle, excepté Bathijclès de Magnésie et le Crétois Aristoclès , qui tous les deux, en effet, s’établissent dans le Péloponèse. Faut-il reconnaître un de ces faits que l’esprit humain n’explique pas, un

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de ces hasards qui ne se ramènent à aucune théorie? La statuaire, assurément, ne fut point délaissée par les villes ioniennes, mais elle tomba dans des mains obscures. Les talents individuels sont comme ces ' fleurs sauvages qui se transplantent, mais ne se laissent point semer. Qui sait combien de noms ont été oubliés par les critiques anciens? Qui peut dire combien d’autres, consignés dans leurs écrits, ont été perdus avec eux? C’est ainsi que les Grecs eux-mêmes connaissaient à peine et ne citaient pas davantage un artiste qui vivait vers l’an S00 avant J.-C., et s’appelait Téléphone. Au dire du petit nombre de connaisseurs qui avaient vu ses œuvres, parmi lesquelles ils recommandaient un Apollon, une statue de Larissa , un Athlète , Téléphane était un des meilleurs artistes de son temps ; ils le comparaient à Myron et à Polyclète. Mais il était demeuré obscur parce qu’il avait vécu en Thessalie, pays perdu pour les arts et situé en dehors du mouvement hellénique. Ses œuvres étaient restées enfouies, selon l’expression de Pline le Naturaliste, qui seul a sauvé la mémoire d’un talent aussi remarquable. De plus, Téléphane avait travaillé pour les rois de Perse, pour Darius et pour Xerxès; le sentiment national avait contribué à faire renier des œuvres perdues chez les Barbares. Savons-nous donc combien de sculpteurs ont été oubliés dans les villes du Nord ou dans l’intérieur de l’Asie? Car les rois de Perse professaient une singulière estime pour les artistes gTecs; ils recherchaient leurs œuvres, pour orner leurs palais, avec une passion qui doit nous faire écou-

ter avec défiance la haine éloquente des historiens grecs.

C’est donc dans le Péloponèse qu’il faut chercher les élèves de Dipœne et de Scyllis. La génération qui suivit la cinquantième olympiade, de l’an 576 à l’an 550 environ, fut témoin d’un mouvement décisif dans l’art de sculpter. De même qu’une langue bien faite est nécessaire pour exprimer la pensée et qu’elle apprend à bien penser, de même le marbre et le bronze, matières sculpturales par excellence, furent une conditioh de progrès pour les artistes et les inspirèrent. Du reste, Dipœne et Scyllis ne travaillaient point uniquement le marbre ; ils employaient aussi le bois, l’ivoire, l’or peut-être ; de sorte que nous ne serons point surpris lorsque Pausanias, citant une seule fois les élèves de ces deux maîtres, soit à Délos, soit à Olympie, ne désignera aucune statue de marbre.

Si l’on compte les écoles de sculpture au siècle de Pisistrate, on en trouve quatre dans le Péloponèse : . Sicyone , Corinthe , Argos et Sparte; elles constituent les écoles doriennes. L’ école d'Égineel Y école d'Athènes ont chacune leur caractère propre et méritent d’être étudiées à part. Faut-il constituer une septième école, celle de Thèbes? La tradition s’y manifestet-elle avec assez d’éclat? Les maîtres et les disciples forment-ils une chaîne assez continue? L’art y rencontre-t-il un centre assez nettement déterminé? C’est une question qu’il vaut mieux reprendre plus tard, en étudiant le siècle de Péri clés , car Thèbes ne se rattache en rien au mouvement du Péloponèse, et les

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statuaires qu’on y remarque sont déjà contemporains des guerres médiques.

Nous nous bornons aux écoles doriennes, et nous cherchons d'abord à Sicyone quelle influence ont exercée Dipœne et Scyllis. Il semble que les jalousies excitées par leur présence n’aient point cédé aux avertissements de l’oracle de Delphes et que les artistes sicyoniens se soient toujours tenus à l’écart. Ces deux maîtres n’ont point eu de successeur immédiat; la culture des arts continue à Sicyone sans être signalée par aucun nom, à moins qu’on ne considère cdmme appelé par Dipœne ou par Scyllis un autre Crétois, Aristoclès, qui, né à Cydonie, vint quelques années plus tard s’établir à Sicyone ; il semble même qu’il y ait obtenu le droit de cité, car il est désigné quelquefois comme Sicyonien. On montrait de lui, à Olympie, Hercule disputant à une Amazone à cheval son baudrier. Evagoras de Zancle avait dédié ce groupe que nous retrouverons un jour répété, dans un style plus jeune, sur une jnétope de Sélinonte. Aristoclès, si l’on en croit Pausanias, devrait être compté parmi les plus anciens artistes; la ville de Zancle, ajoute-t-il, portait alors son premier nom, et ne s’appelait pas encore Messana (Messine). C’est nous dire seulement qu’il vivait avant les guerres médiques, sans fixer aucune date. Le calcul des générations donnerait un point plus précis, la 64" ou la 65" olympiade, par exemple; car nous connaissons le fils et le petit-fils d’ Aristoclès. Cléœtas , son fils, construisit à Olympie un système ingénieux de barrières pour régler la

course des chars, et l’on voyait de lui, dans l’Acropole d’Athènes, un guerrier avec un casque et des ongles d’argent. Cléœtas, à son tour, eut deux fils : Aristoclès, qui portait le nom de son grand-père et le célèbre Canachus. Tous les deux furent sculpteurs : Aristoclès était chef de l’école, Canachus l’illustrait par ses œuvres. Canachus joue un rôle assez important dans l’histoire de l’art pour qu’il soit nécessaire de l’étudier plus tard avec une attention particulière. Il vivait, du reste, au commencement du siècle de Périclès; il précède immédiatement les grands maîtres; avec lui nous sommes bien loin des traditions de Dipœne etdeScyllis.

Retournons donc en arrière, et, puisque Sicyone n’afire point d’artiste qui recueille manifestement l’héritage des Crétois , regardons autour de Sicyone quels sont leurs contemporains, quels sont ceux qui ont été gagnés, du moins, par leur exemple ou excités par leur gloire. Il y avait à Sicyone une statue en bois d’Hercule. Cette statue avait été faite par Laphaès, né à Phlionte, ville voisine. Il faut noter que les auteurs ne rangent point Laphaès parmi les élèves de Dédale, et que son œuvre, par conséquent, n’a point un caractère primitif. Bien plus, Laphaès avait un style qui lui était propre et faisait reconnaître ses statues entre toutes les statues de bois. En effet, Pausanias visite une ville d’Achaïe, Ægire, située non loin de Sicyone, sur les bords du golfe de Corinthe. On lui montre une statue en bois de Minerve dont les pieds, les mains et le visage sont en ivoire, tandis que ses vêtements sont dorés et rehaussés de couleurs. Un

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peu plus loin, son guide le mène devant un temple d’Apollon dont les frontons sont ornés d’anciennes statues ; la statue du dieu lui-même est ancienne, elle est d’une proportion colossale ; le dieu est représenté nu. Pausanias demande quel en est l’auteur. Son guide l’ignore; mais Pausanias fait cette réflexion : « Pour tous ceux qui ont vu l’Hercule de Sicyone, il est aisé de reconnaître que l’Apollon d’Ægire est également l’œuvre de Laphaès. » Ainsi, même pour un voyageur plus curieux que passionné, peu doué du sens du beau, mais qui avait vu et comparé beaucoup de choses, les œuvres de Laphaès avaieut un caractère particulier, un style propre, une marque originale. Cette personnalité indique un progrès immense dans l’art ; c’en est assez pour nous empêcher de croire Laphaès antérieur à la 50e olympiade, c’est-à-dire à Dipœne et à Scyllis.

Corinthe touche à Sicyone, elle lui dispute l’inventiôu des arts ; ces deux villes font éclater en tout ce qui touche à l’art une rivalité généreuse. Corinthe ne s’est-elle point émue de l’arrivée de Dipœne et de Scyllis? Ne les a-t-elle point appelés comme Argos et peutêtre comme Sparte? N’a-t-elle point envoyé, du moins, quelques sculpteurs se former auprès d’eux? Aucun fait ne justifie des suppositions aussi vraisemblables. On remarque, toutefois, parmi les Corinthiens, un artiste qui suit d’une génération les artistes crétois, et qui a été contemporain de leurs élèves; c’est Euchir , qu’il ne faut pas confondre avec le modeleur que Démarate emmène en Etrurie. Il y a un siècle de distance.

Peut-être était-il de la même famille, car l’on sait comment les noms se transmettaient chez les Grecs, en sautant une génération. Les œuvres d’Euchir nous sont inconnues ; il avait pour maîtres deux Lacédémoniens, Syadras etChartas, qui vivaient en même temps que Dipœne et Scyllis. Nous perdons ensuite de vue l’école corinthienne pendant quelques années, ce qui n’est une preuve ni de mort ni de stérilité; elle reparaît avec éclat vers le temps des guerres médiques.

Alors trois sculpteurs corinthiens Amyclœus , Chionis et Diyllos exécutent un groupe composé de cinq statues que les Phocéens consacrèrent à Delphes en souvenir d’une victoire remportée sur les Thessaliens.

C’était la célèbre dispute du trépied sacré. Hercule avait enlevé du temple le trépied, Apollon prétendait le lui arracher. Diane et Latone assistaient Apollon, t Minerve était auprès d’IIercule. Nous voyons combinent ce sujet est interprété sur les vases peints et les bas-reliefs; il n’y a point de lutte et les artistes ne donnent point aux divinités la violence de l’épopée homérique. La colère d’IIercule ne se manifeste que par une menace; il retourne la tête, en sentant une main retenir le trépied qu’il emporte sur son épaule et il lève doucement sa massue. Apollon, au contraire, s’avance légèrement et touche à peine le trépied, tandis que les déesses s’approchent avec le charmant sourire que l’on remarque sur les sculptures de cette époque, sourire banal, mais qui répand toujours du charme sur les compositions, en prêtant de la grâce même aux combats et à la mort sanglante. Nous

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sommes assurés que le groupe des artistes corinthiens était conçu dans ce principe. Diyllos et Amyclæus avaient exécuté en commun Hercule, Apollon et Latone ; Chionis avait fait seul Diane et Minerve. Chionis est un de ces artistes que Vitruve appelle malheureux, parce que la chance favorable leur a manqué bien plus que le talent. Peut-être est- ce aux trois artistes corinthiens qu’il faut attribuer la création de cette scène si souvent reproduite, quoique avec une certaine variété, par l’art grec.

De la plaine qui est commune à Corinthe et à Sicyone, il faut un jour de marche pour passer dans la plaine d’Argos. Avant d’y arriver, on traverse la vallée de Némée et le voyageur cherche du regard, dans les rochers, l’antre du lion fameux que vainquit Hercule. La Grèce n’a jamais produit de lions; les Grecs ne connaissaient le lion et à plus forte raison son image que par les traditions orientales. Même dans' ‘l’art parfait, la tête du lion du Parthénon, par exemple, diffère bien peu du lion assyrien. Les lions sculptés sur la porte de Mycènes sont un emprunt encore plus sensible fait à l’Orient; et, lorsqu’on voit quelle idée les Asiatiques attachaient aux lions figurés sur les fortifications d’une ville, on se demande si le lion de Némée n’est pas- simplement l’emblème d’une forteresse primitive, semblable à Tirynthe et à Mycènes, qu’Hercule aurait soumise. Aujourd’hui, les ruines d’un temple dorique ajoutent à l’intérêt d’un lieu déjà illustré par la fable. Les colonnes étendues sur le sol attestent, par leur position mêmé, qu’un

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tremblement de terre les a renversées, en les faisant rayonner dans divers sens. Plus loin, on rencontre Mycènes, la ville d’Agamemmon, avec ses murs formés d’assises gigantesques, ses portes savaînment protégées, ses lions sculptés, ses trésors qui n’ont pas encore été tous fouillés. Car celui qu’on appelle communément trésor d Atrée est seul déblayé; deux autres, faciles à reconnaître , attendent qu’on les explore ; peut-être éclaireront-ils les savants sur des monuments dont la destination n’a pu être déterminée avec certitude.

Enfin nous sommes dans la plaine d’Argos, où croissent de riches moissons et que l’Inachus arrose de ses eaux promptes à tarir. Non loin était le grand sanctuaire de Junon, où des fouilles ont été entreprises en 1854 à l’aide d’une souscription recueillie à Munich. Des centaines de fragments de sculptures ont été découverts : le jour où ils seront destinés, non sans un retard regrettable, ils jetteront quelque lumière sur l’école de Polyclète. Argos est au nord-ouest dans la plaine, à une certaine distance de la mer. Au fond du golfe argolique, la côte est basse et marécageuse ; une ville ne pouvait s’y établir , l’hydre de Lerne avait pris possession de ce marais alimenté par la fontaine Amymone. L’Acropole d’Àrgos, au contraire, est très-élevée : elle présentait à Danaüs et à sa colonie un asile contre les pirates. On y reconnaît encore les restes de murs antiques auxquels ont été superposées des fortifications modernes. Un théâtre, creusé en partie dans le rocher, est adossé à l’Aero-

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pôle ; selon le goût si excellent des Grecs, il regarde la mer et commande une vue délicieuse. La ville ancienne proprement dite, la ville basse est couverte par des constructions turques et grecques ; il y a là, sous le sol, bien des secrets qui ne seront peut-être jamais révélés.

Les écoles de sculpture d’Argos et de Sicyone ont échangé tour à tour leurs leçons et leurs maîtres. Pendant l’enfance de l’art, Sicyone est plutôt unie à Corinthe; quand l’art se développe, elle paraît en relation plus étroite avec Argos. Il est vraisemblable que Dipœne et Scyllis s’établirent à Argos quand ils quittèrent Sicyone. Plus tard, nous verrons que les historiens font naître le grand Polyclète tantôt à Sicyone, tantôt à Argos, comme pour indiquer que les écoles des deux pays se confondaient volontiers. C’est pourquoi je u’ai point hésité à réunir, sous le titre commun d’écoles ddriennes, les écoles de Sicyone, de Corinthe et d’Argos, auxquelles ilfaudra joindre celle de Sparte. Leur style devait offrir une ressemblance, autant que l’architecture dorique des divers pays offre de conformité. Cependant les formes de la sculpture permettent à l’artiste, bien mieux que les lignes de l’architecture, de marquer sa personnalité.

Je ne ferai point remonter les origines de l’art argien jusqu’à Épéus, le constructeur du cheval de Troie; mais les traditions s’accordent avec les sculptures de Mycènes pour attester les relations de l’Argolide avec l’Orient. On essayerait en vain de pénétrer les ténèbres de ces origines. Pour trouver des noms his-

toriques, il faut arriver à Dipoene et à Scyllis. Nous avons vu déjà quelles œuvres ils exécutèrent pour Argos, quelles œuvres pour Tirynthe, ville voisine. Après eux, les témoignages anciens disparaissent, sans qu’il faille regarder ce silence comme l’expression de la pauvreté de l’école. Dipœne et Scyllis qui maintinrent l’enseignement, travaillèrent au progrès de l’art, fournirent des élèves qui devaient les surpasser eux-mêmes et les faire oublier, ou, du moins, il a plu au hasard, qui a déchiré tant de pages des annales de l’art, de condamner tous ces travaux à l’oubli. On en trouve à Argos une preuve mémorable que je m’empresse de saisir, parce qu’elle donne plus de force à mes protestations contre les lacunes de l’histoire.

Dans la 65e olympiade, l’an S16 avant J.-C., un Arcadien nommé Démarète remporta à Olympie le prix de la course armée, c’est-à-dire de la course dans laquelle les concurrents paraissaient dans le stade couverts d’une pesante armure; de tels jeux étaient un véritable apprentissage de la guerre, car c'était ainsi qu’on courait à l’ennemi. Le fils de ce même Démarète, Théopompe, fut couronné à son tour une génération plus tard. Les statues du père et du fils furent consacrées à Olympie; deux sculpteurs d’ Argos, Euiélidas et Chrysothémis , en étaient les auteurs. Sur le piédestal était gravée l’inscription suivante, que je re- ( commande très-vivement à l’attention du lecteur :

« Ces statues sont l’œuvre d’Eutélidas et de Chrysothémis d’ Argos, qui tiennent leur art de leurs prédécesseurs, '.i/yçt eiSéieç iv. ^ps-rspwv. »

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Ils avaient donc des prédécesseurs à Argos, c’est-àdire des maîtres dont ils se plaisaient à rappeler le souvenir, puisqu’ils travaillaient à Olympie cinquante ou soixante ans après Dipœne et Scyllis. Pendant cet intervalle, l’art n’avait donc pas été négligé par les Argiens, et il y avait eu des sculpteurs que les anciens nous ont laissé ignorer. En un mot, nous avons donc le droit de récuser parfois le silence de l’histoire, lorsqu’elle nous dérobe le lien qui unit des générations d’artistes et fait paraître intermittente et périssable la tradition des écoles qui n’ont pas cessé de croître et de produire.

La statue de Démarète le représentait armé, tel qu’il était descendu dans l’arène pour disputer le prix : il tenait un bouclier, sa tête était couverte d’un casque et ses jambes portaient des cnémides. Sa pose était sans doute celle d’un homme qui court ou qui va s’élancer : le sculpteur archaïque était déjà assez libre pour donner à ses divinités la légèreté et le mouvement, et l’on voit alors les statues se soulever sur la pointe des pieds, avancer une jambe comme pour marcher avec cette allure poétique que notre imagination prête aux dieux, tandis que nous lisons Homère.

Je citerai encore un artiste argien, antérieur aux guerres médiques et qui a dû être l’élève ou le contemporain de Chrysothémis et d’Eutélidas : c’est le sculpteur Aristomédon , qui fit, pour les habitants de la Phocide, diverses statues qu’ils consacrèrent à Delphes. Au moment de livrer aux Thessaliens une bataille qui devait décider de leur sort, les Phocéens avaient réuni

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leurs femmes, leurs enfants, les statues de leurs divinités sur un immense bûcher. Trente guerriers, si l’armée était vaincue, devaient allumer le bûcher et s’entre-tuer ensuite. Ces dispositions prises, on alla au combat. La lutte fut désespérée et la victoire complète. Dans leur joie, les Phocéens consacrèrent à Delphes les statues de Rhæos et de Dalphantès, chefs de l’armée, de Tellias, leur devin; ils y joignirent celles des héros protecteurs du pays, de Phocus notamment, dont le nom avait servi de mot d’ordre pendant la bataille. Aristomédon, d’Àrgos, était l’auteur de toutes ces statues.

L’école argienne n’a donc cessé ni de vivre ni de grandir depuis sa naissance. Aussi ne serons-nous point surpris de la voir tout à coup jeter un grand éclat lorsque Agéladas formera par ses leçons, qu’on viendra chercher de loin, les trois plus grands sculpteurs du siècle de Périclès : Myron, Polyclète et Phidias. Agéladas ne fut point dans l’histoire de l’art, chez les Argiens, un accident glorieux; il relève, lui aussi, de ses prédécesseurs, èx. xpcrépiov, comme disait le vers cité plus haut. La grandeur de l’école argienne, au temps de la perfection, a été préparée lentement par une suite de travaux et de maîtres, depuis l’enfance de •l’art. D’ailleurs, Agéladas appartient, par ses premières années, au siècle de Pisistrate; il est un des grands sculpteurs de l’école archaïque. De même que le Sieyonien Canachus, il mérite une étude spéciale;

Avant de quitter l’Argolide, jetons un regard sur une petite ville dont le nom est devenu immortel,

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grâce aux poètes tragiques et aux souvenirs de Thésée et d’IIippolyte : je veux parler de Trœzène. Trœzène est une ville d’Argolide; elle est située vers la pointe sud-est, à une demi-lieue de la mer, en face de l’île de Calaurie, où mourut Démosthène. Des restes de temples, des constructions diverses, une tour qui a servi de défense dans les temps modernes, signalent l’emplacement de l’antique Trœzène. Elle est adossée aux dernières pentes des montagnes de l’Àrgolide; si l’on y pénètre, on rencontre des ravins verdoyants, des ruisseaux qui coulent sous de sombres ombrages, des beautés sévères, des rochers qui se dressent à pic des deux côtés du défilé et s’unissent par une arche naturelle que les Grecs modernes appellent le Pont-du- Diable. Par un contraste fréquent en Grèce, la nature la plus riante s’offre à quelques pas de la nature la plus austère. En descendant vers la mer, en face de Calaurie, est un vaste bois d’orangers et de citronniers qui répandent au loin leur parfum. On montrait à Trœzène, dans l’antiquité, quelques statues de bois qui frappent mon attention, parce qu’elles ont fait vivre le nom d’un artiste, Rermon , habitant de Trœzène. Il fit, pour un temple très-ancien, bâti jadis par Pitthéus, la statue A' Apollon Théarien. On citait encore ses statues de Castor et de Pollux, également enbois. L’époque à laquelle vivait cet artiste devait être assez reculée, puisqu’il ne travailla que le bois, mais il est impossible de la fixer. Peut-être Ilermon se rattachait-il à l’école argienne, et, par conséquent, à Dipœne et à Scyllis. Autrement, il eût été classé par

les auteurs parmi les Dédalides, si ses œuvres eussent eu un caractère primitif.

Du reste, on trouve de tous côtés des élèves des deux sculpteurs crétois, même quand la patrie de ces élèves demeure inconnue. Tels étaient (nous le savons par un témoignage positif) Tectœus et Angélion , qui exécutèrent en commun une statue à' Apollon. Cette statue, souvent citée et que reproduisent véritablement certaines monnaies d’Athènes, était à Délos; les proportions en étaient colossales, car, tandis que la main droite du dieu tenait un arc, sa main gauche étendue portait les Trois Grâces, de même que plus tard la Minerve et le Jupiter de Phidias portaient dans leurs mains la Victoire. Les Trois Grâces tenaient chacune un instrument de musique, une lyre, une flûte et une syrinx; celle qui avait la syrinx l’approchait de ses lèvres comme si elle en jouait. Ainsi les attributs des divinités et les divinités secondaires elles-mêmes n’étaient pas encore nettement déterminés. Les Grâces représentées dans la main d’Apollon ressemblent fort à des Muses, et, sans l’avertissement des critiques grecs, si une pareille statue nous était montrée, nous n’hésiterions pas à dire qu’ Apollon porte trois Muses.

La monnaie attique sur laquelle est figuré 1 ce groupe est d’une époque beaucoup plus récente, peut-être du temps des empereurs. Elle est en bronze et se trouve au Musée britannique. Sur le revers, on voit Apollon, les bras étendus symétriquement et se faisant équi-

1 Voyez mes Monnaies d'Athènes, page 3 6 i -

libre. La main gauche tient un arc, la main droite trois petites figures, trop petites pour que le graveur ait pu indiquer leurs attributs, mais on reconnaît les Grâces. Les épaules du dieu sont carrées, sa tenue roide; mais si l’aspect est archaïque, il ne faut pas oublier que les jambes sont modelées. Quant au style de l’œuvre, une réduction nécessairement aussi infidèle que l’est une petite figure répétée sur une monnaie ne peut en donner aucune idée.

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