CHAPITRE VI
l)e môme qu’en parcourant une route pénible et aride, on a besoin d’entrevoir le terme du voyage, de môme il est utile d’avertir que nous cesserons bientôt de chercher le fil de la tradition historique à travers les ténèbres de l’art naissant, des contradictions des historiens, la sécheresse des biographies. Si ces études ont quelque intérêt scientifique, elles offrent peu de charme : j’agirai prudemment en annonçant qu’elles finissent bientôt. Dans le présent chapitre., nous épuiserons le Péloponèse et verrons l’école de Sparte. Le * chapitre suivant montrera quelle a été l'expression la plus haute et la plus avancée des écoles doriennes du Péloponèse, au siècle de Pisistrate ; Canachus et Agéladas représentent cet immense progrès, et leurs œuvres sont assez bien décrites par les Grecs, pour qu’il soit 'possible de se les figurer par la pensée. Dès lors, il ne restera plus à examiner que Técole d’Athènes et l’école d'Égine, si dignes de captiver l’attention. Nous au-
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rons achevé de reconstruire la charpente historique d'un siècle fort peu connu, et nous n’aurons plus que le plaisir d’examiner les monuments de cette époque qui nous ont été conservés, les frontons d’Égine, les statues et les bas-reliefs retrouvés sur le sol de l’Attique.
Nous avons parcouru l’orient du Péloponèse, il nous reste à jeter un coup d’œil sur la partie occidentale. Quels pays contient cette moitié de la péninsule? La1 Laconie, la Messénie, l’Arcadie, l’Élide, la Triphyjie et l’Achaïe.
L’Achaïe est une petite confédération qui demeura isolée du reste de la Grèce jusqu’aux jours de la lutte suprême contre l’ambition des successeurs d’Alexandre et la conquête romaine. Ses -habitants furent pendant -de longs siècles ensevelis dans le calme et dans un heureux égoïsme, indifférents même? à l’invasion des Perses, régis par de sages lois, s’appliquant à perfectionner leur constitution politique, que les Grecs considéraient comme un modèle. Les Achéens, cette race glorieuse chantée par Homère, ne reparaîtront qu’aux derniers jours delà Grèce, et leur nom s’étendra de nouveau à tous les Hellènes qui voudront défendre la liberté mourante. Jusque-là, ils sont oubliés de l’histoire. Leur pays est assez fertile, bien que resserré entre les montagnes et la mer, et traversé par des torrents qui se dessèchent aux premières chaleurs. L’Achaïe est sans ports, par conséquent sans commerce; ni l’industrie, ni les arts n’ont pu se développer dans ces conditions.
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Qu’on ne cherche pas davantage des artistes et un mouvement intellectuel dans la Triphylie, petite contrée qui n’eut qu’une vie précaire et fut, le plus souvent, asservie aux Éléens. Il en est des peuples comme des particuliers : lorsqu’ils luttent contre les nécessités de chaque jour, ils ne songent ni au luxe ni aux arts qui sont le privilège des opulents loisirs.
L’Élide, au contraire, fut de bonne heure riche, éprise des prospérités de la paix, respectée à cause de son caractèrè religieux. Les troupes des pays voisins déposaient leurs armes avant de traverser l’Élide, terre sacrée, et ne les reprenaient qu’à là frontière. Olympia fut, dès le principe, le sanctuaire de l’art autant que de la religion, et les Éléens, dépositaires de tant de statues et de tant d’offrandes magnifiques, ne pouvaient rester eux-mômes insensibles à la gloire qui s’attache aux arts. Ils ne se bornèrent point tout à fait à jouer vis-à-vis des Grecs le rôle de maîtres des cérémonies; ils élevèrent des temples, consacrèrent les images de leurs divinités protectrices. Cependant on ne compte chez eux que peu d’artistes, architectes ou sculpteurs; ils n’eurent qu’un commerce peu étendu, faute de ports et d’industrie; on ne voit pas non plus que l’amour du beau ait produit dans la société éléenne ces efforts puissants qui assurèrent, dans certaines villes, la perpétuité des écoles aussi bien que leur éclat. D’ailleurs, l’Élide avait peu d’importance politique: située à l’extrémité du Péloponèse, elle ne participait que de loin au mouvement de la Grèce, elle était en dehors du grand courant des faits et des idées. Les
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douceurs de la paix, les pompes tranquilles du culte endormaient les esprits ; l’art trouvait des adeptes, mais par la contagion de l’exemple. Le vaste musée d’Olympie ne pouvait manquer de toucher quelque nature privilégiée et d’inspirer au moins un sculpteur. En effet, nous n’en remarquons qu’un seul qui vivait au commencement des guerres médiques. 11 s’appelait Gallon; il était d’Élis, et il faut se garder de le confondre avec un sculpteur du même nom, beaucoup plus célèbre, qui était d’Égine.
Callon l’Éléen avait fait pour ülympie une statue de Mercure tenant son caducée ; elle lui fut commandée par Glaucias de Rhégium. Son œuvre la plus considérable était une série de statues de bronze commémoratives, consacrées par les Messéniens qui s’étaient établis à Zancle (Messine). Chaque année, les citoyens de Zancle envoyaient un chœur de trentecinq enfants avec leur maître de musique et un joueur de flûte prendre part à une fête qui se célébrait à Rhégium, de l’autre côté du détroit. Mais, si courte que soit la traversée, Charybdeet Scylla étaient redoutées justement : une tempête s’éleva et le bâtiment fut englouti par les flots. Comme les enfants appartenaient aux premières familles de la ville, on résolut de consacrer leurs statues à Olympie, avec, celles de leurs conducteurs. On s’adressa à Callon d’Élis, qui exécuta en bronze les trente-sept figures. Il est inutile de dire que la ressemblance n’y était pour rien, mais qu’on avait accepté un certain type, dont la jeunesse était le caractère général. Les anciens ne parlent ni de la
dimension ni du mérite de ces statues. Elles n’étaient qu’un monument, un signe commémoratif propre à frapper les yeux par son importance; l’inscription ajoutée sur chaque piédestal donnait à ce signe sa valeur précise, sa personnalité. Les enfants ne différaient entre eux que par la variété de taille, d’âge, de pose, de mouvement.
Gallon était antérieur à Pythagore de Rhégium, qui vivait vers la 74“* olympiade, et à qui les habitants de Zancle, aussi bien que Glaucias de Rhégium, se fussent adressés plutôt qu’à un étranger. Callon ne fut point préféré, par eux à un compatriote qui eut, du reste, dans son temps, un grand renom ; Pythagore n’était point encore assez âgé pour s’être fait connaître. D’autre part, nous savons que ce fut vers la 71me olympiade que Zancle changea de nom et s’appela Messana. C’est donc entre la 7 1 mo et la 74™ olympiade qu’il faut placer Callon. Il est le seul artiste éléen que l’histoire cite au sixième siècle.
De l’Élide, si nous passons dans l’Arcadie, qui l’entoure de toutes parts, nos recherches seront encore plus stériles.
Un peuple de chasseurs et de bergers ne professe point un vif amour pour les jouissances de l’art et ne prétend guère concourir aux splendeurs les plus exquises delà civilisation. Retranchée dans ses montagnes neigeuses et dans ses vallées profondes, la race arcadienne, la seule qui n’eût jamais été soumise par des invasions, était restée grossière; ses mœurs simples n’étaient point sans un mélange de rusticité; elle était
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pauvre, sans communications avec la mer. Les peuples plus jeunes avaient entouré, refoulé de toutes parts les vieux Pélasges, en s’emparant des plaines fertiles et des côtes visitées parle commerce. Les montagnards de l’Arcadie, comme ceux de la Suisse, étaient estimés pour leurs vertus. Religieux, hospitaliers, fidèles au serment, braves, ils mettaient leur sang au service des étrangers ; leurs mercenaires étaient les” meilleures troupes d’une armée. Mais il n’y avait point de place chez un peuple semblable pour les lettres et les arts. La musique elle-même, si l’on en croit l’Arcadien Polybe, n’était pour eux qu’un exercice imposé par la loi, un moyen d’adoucir leur sauvage nature. La civilisation du reste de la Grèce ne pénétra que tard dans ces contrées, et, quand on y voulut élever aux dieux des temples et des statues, il fallut recourir aux artistes des autres pays. Avant le siècle de Périclès, on ne trouve pas un nom de sculpteur dans toute l’Arcadie ; même quand une œuvre est désignée par les écrivains grecs, l’artiste n’est point nommé. La statue venait du dehors, les Àrcadiens n’en disaient point davantage. Telle était l’image de l’athlète Arrachion , qui ornait la place publique de Phigalie. Arrachion, étranglé dans le stade d’Olympie par un antagoniste avec lequel il luttait, avait fait un tel effort avant de mourir qu’il avait contraint son ennemi de demander grâce et de s’avouer vaincu. Les pieds de la statue que lui élevèrent ses compatriotes étaient à peine séparés ; les bras étaient collés sur les côtés et les mains sur les cuisses, à la façon des statues égyptiennes. Toutefois, la statue
était en marbre et postérieure à la 53m* olympiade, date de la victoire d’Arrachion. Plus tard, les Phigaliens, voulant refaire une statue de Cérès qui avait été brûlée, appellent d’Égine Onatas, de même que les Tégéates* avaient appelé le crétois Chirisophus, qui leur fit un Apollon en bois doré.
Il est inutile de parler delà Messénie. Un pays quî n’a eu pour illustration que des malheurs insignes ne promet rien à l’histoire de l’art. Les efforts héroïques des Messéniens pour défendre ou reconquérir leur liberté ont inspiré des poètes : la misère d’un pays désolé par la guerre ou la servitude est rarement favorable aux artistes. Plus tard, au siècle de Périelès, la Messénie produira un sculpteur distingué qui, même alors, sera une exception. Dans l’histoire delà sculpture moderne, on ne parle point de l’école de Danemark, parce que Thornwaldsen, un Danois, s’est formé et a vécu à Rome.
Fixons donc toute notre attention sur la capitale de la Laconie, sur Sparte, dont l’école de sculpture fut la plus brillante des écoles doriennes au sixième siècle. Des préjugés universellement répandus nous portent à considérer les Spartiates comme des barbares et à opposer leur génie au génie athénien : rien ne prête mieux à l’antithèse. J’ai protesté jadis contre ce jugement qui nous est dicté par les ennemis naturels de Sparte, par les écrivains attiques, et je me suis efforcé 1 de réhabiliter dans unê mesure équitable l’es-
1 Voyez la première partie des Etudes sur le Pélopontse, 1 volume in-8°, chez Didol.
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prit des Doriensqui régnaient à Sparte. La constitution de Lycurgue n’a point étouffé cet esprit : elle lui a seulement tracé des limites, en lui donnant une législation. Les arts furent soumis aux exigences de la morale et de l’utilité, et, si l’on a raison de croire qu'ils ne jettent tout leur éclat qu’au sein de la richesse et d’une société libérale, c’est un spectacle d’autant plus rare de voir comment ils s’accommodent avec le plus pauvre et le plus austère des gouvernements.
La sculpture fut particulièrement florissante à Sparte, et il ne semblerait point impossible, au premier abord, d’en découvrir la cause. Nulle part la force et la beauté du corps ne furent plus estimées : un peuple voué à la guerre s’éprend naturellement des qualités qui brillent dans les combats. Nulle part aussi une belle jeunesse ne fut plus souvent exposée dans sa nudité à l’étude des sculpteurs ; les vierges elles-mêmes s’exerçaient à la gymnastique sous les regards des hommes. Il est juste d’ajouter, toutefois, que la sculpture ne poursuit point à Sparte la forme et l’expression idéale de la beauté. L’école de Sparte n’arrive point, comme les autres écoles de la Grèce, à cette perfection qui touche de si près à la volupté. Ses' œuvres conservent un caractère religieux, et ses artistes sont occupés à satisfaire aux demandes de l’État, qui ne veut que des dieux ou de rares statues commémoratives, plutôt qu’à chercher l’expression la plus achevée et la plus délicieuse de leur art. L’école de Sparte a produit surtout pendant l’époque archaïque, dont le style encore naïf n’offrait aucun danger et ne
donnait point à la matière les séductions de la nature vivante. Elle s’arrête au siècle de Périclès, comme si la sévérité des magistrats s’alarmait, en la voyant acquérir assez de puissance pour charmer les sens; je dis les magistrats, mais non la constitution de Lycurgue, qui n’avait pu prévdir les développements de l’art. D’ailleurs les lois de Lycurgue, plus libérales dans le principe, furent altérées plus tard par une application trop rigoureuse. Tout système absolu, en politique comme en philosophie, tend à l’exagération : les disciples sont condamnés à aller toujours plus loin que le maître. Les Éphores, gardiens des mœurs et des lois, n’évitèrent point cet excès ; ils outrèrent la pensée de Lycurgue et tombèrent dans les sévéritésd’une étroite discipline. Aussi, dès le commencement du siècle de Périclès, la chaîne s’est-elle brisée, pour avoir été trop tendue. Avec Agésilas et Lysandre se' manifeste une décadence complète. Au contraire, au siècle de Pisistrate, les traditions du législateur et son grand esprit vivent encore : c’est pourquoi l’art est florissant.
Sparte possédait un grand nombre de vieilles statues en bois. Quelques-unes de ces statues étaient habillées, revêtues d’armures, par exemple, un Hercule et une Vénus qui rappelle la Vénus armée des Corinthiens. D’autres simulacres étaient couverts d’un voile; certains avaient des fers aux pieds, Vénus, parce qu’elle devenait ainsi le symbole de la fidélité conjugale, Mat's, parce qu’il était le gage de la victoire éternellement attachée aux armées lacédémoniennes. Quelquefois on
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embellit les idoles surannées, ainsi que le prouve l’anecdote des Leucippides, Bilaïra et Phœbé, que j’ai racontée plus haut.
L’essor fut imprimé à l’art Spartiate par les étrangers : les Samiens, les Ioniens de l’Asie Mineure, les Crétois peut-être, s’y succédèrent à peu d’années de distance. Théodore de Samos et Bathyclès de Magnésie vécurent quelque temps à Sparte,' et, comme c’est à Sparte que nous trouvons en plus grand nombre les élèves de Dipœne et de Scyllis , il est vraisemblable que ces deux sculpteurs y séjournèrent. Théodore enseigna l’art de fondre le bronze ; de lui relèvent les fondeurs que nous citerons en leur lieu. Dipœne et Scyllis enseignèrent l’art de sculpter le marbre, et, comme leurs élèves sont signalés surtout comme des toreuticiens, c’est-à-dire comme des -artistes qui emploient l’or, le bois, l’ivoire et mélangent des matières diverses, on peut reconnaître dans cette préférence l’influence de Bathyclès et des Magnésiens qui l’avaient suivi. Tel est l’heureux concours qui, dans un intervalle de quarante années à peine, de l’an 576 à l’an 536 avant J.-Ç., réunit à Sparte les inventions et les matières nouvelles : car nous y voyons honorés à la fois la toreutique, le travail du bronze et le travail du marbre.
Théodore fut appelé à Sparte comme architecte. A cette époque les relations des Spartiates avec Samos étaient étroites; ils envoyaient même des flottes défendre les colonies doriennes de l’île, ou attaquer le tyran Polycrate; ils accueillaient en Laconie les ci-
toyens exilés par Polvcrate. Théodore construisit la Scias, monument en forme de tente, destiné aux réunions politiques, couvert en métal peut-être. Pendant ce temps, il fondait aussi des statues et formait des élèves. Deux Spartiates, ses contemporains, Chartes et Syadras, reçurent probablement ses leçons. Quant à Ariston et Télestas , deux frères nés également à Lacédémone, et qui exécutèrent un colosse pour les habitants de Clitor, on ne peut fixer l’époque à laquelle ils vécurent.
Le plus habile artiste de cette période, celui qui honora principalement l’école et les traditions de Théodore, ce fut Gitiadas ; c’est entre ses mains que la statuaire fit preuve surtout de liberté, de progrès et d’éclat. Gitiadas, né à Sparte, était à la fois poète, architecte et sculpteur. Poète, il composa un hymne en l’honneur de -Minerve; architecte, il construisit pour la déesse un temple en bronze qui la fit appeler Chalcioecos, ce qui veut dire la déesse « à la demeure d’airain; » sculpteur, il décora le temple d’une suite de bas-reliefs en bronze. L’édifice n’était point en métal massif, mais revêtu de plaques fondues ou repoussées, repoussées plutôt, parce que ce procédé emploie beaucoup moins de métal que le moule. Appliquées sur l’édifice, ces plaques étaient reliées ensemble par des rivets. Les reliefs qui les décoraient représentaient les Travaux d’Hercule, et ceux que lui avait imposés Eurysthée , et ceux qu'il avait entrepris volontairement; sujet vraiment national, puisque les rois de Sparte étaient des Héra-
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clides. Castor et Pollux étaient également des héros chers aux Doriens et les protecteurs de la ville : Gitiadas avait retracé tous leurs exploits, sans oublier l’enlèvement des filles de Leucippe. Minerve, sa naissance, sa querelle avec Neptune, figuraient au premier rang parmi ces compositions. Les Grecs citent encore Persée partant pour tuer Méduse, tandis que les nymphes lui attachent les talonnières ailées qui doivent le porter jusqu’en Libye. Divers sujets étaient empruntés encore à Homère; par exemple Vulcain détachant Junon que Jupiter a suspendue par des chaînes.
Cet ensemble de sculptures, conçu avec hardiesse, exécuté dans de certaines proportions, devait former une frise ou quelque décoration du même genre, ré- .glée par l’ordonnance de l’architecture. Quel en était le mérite? Tout ce qu’on sait, c’est que le tranquille Pausanias, en contemplant ces œuvres, les déclare dignes d’admiration : or, ces mots dignes d' admiration constituent le plus grand éloge, l’expression la plus forte qui échappe à Pausanias dans tout son voyage en Grèce. On ne croira point pour cela que le talent de Gitiadas dépassât les limites ordinaires de son temps; il devait être empreint d’archaïsme, mais si cet archaïsme avait la science et la sûreté que révèlent les frontons d’Égine, il comportait déjà des beautés très-élevées. Du reste, il ne faut pas oublier que Gitiadas touche au siècle de Périclès. Il a dû mourir vers la 7 1 e olympiade, car il avait commencé à orner de statues un vaste trépied, consacré dans le sanctuaire
d’Àmycles. Sous ce trépied devaient être posées trois statues; Gitiadas en fit deux : Venus et Diane. La mort le surprit sans doute et Callon acheva la troisième, qui était une Proserpine.
On cite encore, parmi les œuvres de Gitiadas, la statue en bronze d 'Âmétos, athlète vainqueur, et celle de Minerve , la divinité du temple en bronze élevé par Gitiadas. Né dans le pays, cher à ses concitoyens, cet artiste représente vraiment le génie Spartiate ; il a perpétué l’art qu’avaient apporté des étrangers en lui imprimant un progrès décisif et un caractère national.
Avec Bat hy clés, il ne s’agit plus du travail du bronze, mais d’un art plus raffiné, plus magnifique. Ap rès la prise de Sardes, l’an 544, Bathyclès et ses élèves se réfugièrent chez les Spartiates, alliés fidèles de Crœsus, à qui Crœsus avait envoyé de grandes quantités d’or pour leur Apollon d’Amycles; peutêtre même doit-on supposer qu’avec l’or Crœsus avait envoyé les artistes.
La statue d’Apollon Amycléen avait la forme d’une colonne. Autour d’un pareil simulacre, qui ne pouvait jamais être assis, on voulut construire un trône qui l’entourait en demi-cercle, une sorte de chœur, avec des sièges ménagés à droite et à gauche. Il est assez difficile d’expliquer, à l’aide des mots, un système si différent de tout ce que nous connaissons, mais que les proportions colossales de la statue et du trône rendaient applicable. On s’en fera une idée moins vague, sinon exacte, en jetant un coup d’œil sur la res-
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titution graphique qu’a composée jadis Quatremère de Quincy dans son Jupiter Olympien. Je ne juge point le dessin de Quatremère. Bien d’autres restitutions ont été tentées depuis; il y en a de plus récentes dans les revues archéologiques de Berlin et de Londres ; le champ ouvert aux conjectures est si vaste que l’imagination s’y peut jouer librement.
Les matières étaient mélangées, le bois, l’or et l’ivoire, comme dans le coffre de Cypsélus. Les sujets étaient nombreux et Bathyclès avait tiré parti de tous les agencements du meuble sacré. Ainsi, par devant et par derrière, deux Grâces et deux Heures servaient de supports. Comme la statue du dieu avait quarante-cinq pieds de hauteur et comme son trône devait être en proportion avec la statue, on juge que les Grâces et les Heures, sortes de caryatides anticipées, devaient être elles-mêmes d’une assez grande dimension. Pausanias énumère ensuite un assez grand nombre décompositions, sans marquer la place qu’elles occupaient. Tantôt c’est un sujet ionien et une réminiscence orientale, par exemple Hercule et ses travaux. Les personnages fabuleux qui avaient donné leurs noms aux montagnes et aux fontaines de la Laconie étaient représentés; c’est ainsi que Jupiter et Neptune enlevaient Taygète et Alcyone, filles d’Atlas. Les traits de la vie de Tyndarée, les malheurs de Ménélas et d’Hélène, les vieux souvenirs des habitants du pays étaient retracés habilement par Bathyclès. Il n'avait pas négligé non plus de puiser dans Homère, sachant du reste combien Sparte était attachée au souvenir
des Àchéens : le combat d’Achille et de Memnon, les voyages de Ménélas, les funérailles d’Hector, les chants des Phéaciens en étaient la preuve. Enfin, comme il fallait couvrir de nombreuses surfaces, il avait dû recourir aux mythes chers à toute la Grèce et propres à inspirer éternellement ses artistes : Persée et Méduse, Céphale et l’Aurore, Bellérophon et la Chimère, la Chasse de Calydon. Au sommet du trône, il avait placé sa propre image, avec le portrait de tous les compagnons qui l’avaient aidé dans cette magnifique entreprise; leurs statues se suivaient, se tenaient par la main, et formaient une sorte de chœur. C’était comme le chant de triomphe, la signature des artistes, le couronnement légitime de leur œuvre. Ni les Grâces, qui inspirent les belles choses , ni Diane Leucopliryné , déesse des Magnésiens, n’avaient été oubliées.
Quel était le mérite d’un travail aussi considérable, . exécuté par des mains nombreuses? Ëtait-ce la richesse des matières ou la variété des représentations, quel que fût leur style? Nous ne voyons point que les anciens aient vanté la beauté ou le caractère du trône de Bathyclès. Bathyclès précède d’un demi-siècle Gitiadas, et c’est Gitiadas qui jette le premier un véritable éclat sur l’école de Sparte. Les Magnésiens, qui sculptaient le bois, repoussaient les plaques d’or, limaient l’ivoire sous la direction de Bathyclès, ressemblent un peu à des artisans et rappellent le maître-ouvrier du moyen âge, entouré de ses compagnons. La richesse matérielle, la prodigieuse abondance des sujets, le? proportions gigantesques du trône, tels
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sont les traits principaux de cette œuvre. Mais, si archaïque que pût être le style du monument, de tels travaux avancent l’art d’une façon surprenante et le conduisent à l’indépendance et à la fécondité. L’influence des Magnésiens se lit sentir même parmi les élèves de Dipœne et de Scyllis.
Ces élèves sont au nombre de quatre : Doryçlidas et Dontas , deux frères, Théoclès, fils d’IIégylus, et Médon que l’on a identifié quelquefois avec Dontas, en supposant que le copiste de Pausanias avait fait une faute dans son manuscrit. Soit que Dipœne et Scyllis fussent venus à Sparte, attirés par les Lacédémoniens qui les avaient connus à Sicyone quand leur armée vint y renverser la tyrannie de Clisthène et rétablir la prépondérance de l'aristocratie dorienne, soit que les artistes lacédémoniens fussent accourus à Sicyone pour profiter des leçons de maîtres célèbres.
Dontas fit à Olympie, pour les Mégariens, un Trésor, c’est-à-dire un édifice où s’enfermaient les trophées et les offrandes précieuses. Les sculptures étaient en bois de cèdre rehaussé d’or ; les bas-reliefs formaient, en s’appliquant sur le bois, une véritable frise. On admirait surtout le combat à' Hercule et à' Achéloüs, auquel assistaient Jupiter, Déjanire, Mars, Minerve, Hercule. Dans le fronton de l’édifice, Dontas avait représenté la Guerre des Dieux et des Géants.
Il y avait à Olympie un autre Trésor, élevé par les habitants d’Épidamne. On y voyait Atlas supportant le monde, Hercule, l’arbre des Hespérides et un dragon enroulé autour de l’arbre qu’il doit protéger :
c’était l’œuvre de Théoclès, fils d’Hégylus. L’inscription gravée sur le globe que portait Atlas disait que Théoclès avait été aidé par son fils, sculpteur comme lui. Quant aux Hespérides, qui complétaient le sujet, elles furent changées de place plus tard par les Élééns et transportées dans le temple de Junon. Il y en avait cinq ; on les voyait à côté d’une statue de Thémis , sculptée par le Lacédémonien Doryclidas, et des Heures, filles de Thémis, sculptées par l’Éginète Smilis. Toutes ces statues étaient en or et en ivoire. Smilis d’tàgine travaille avec les artistes lacédémoniens comme il a travaillé avec les artistes de Samos ; ces voyages, l’échange des idées, la diffusion de lascience et des progrès, le mélange des écoles diverses, hâtaient le perfectionnement de l’art. Du reste, combien d’autres sculpteurs , oubliés par l’histoire , vivaient alors et sont perdus pour nous. Dans ce même temple de Junon, Pausanias décrit d’autres statues archaïques en or et en ivoire : les Éléens avaient formé, en les réunissant, un véritable musée. On voyait Cérès et Proserpine, Apollon et Diane, Latone, la Fortune, Bacchus, la Victoire ailée; mais déjà les noms des auteurs étaient ignorés.
L’art de sculpter le marbre fut également pratiqué, entretenu, développé à Sparte. La preuve la plus frappante, c’est qu’aussitôt après les guerres médiques on y construisit le portique des Perses, portique en marbre supporté par des cariatides parmi lesquelles les Grecs reconnaissaient Artémise et Mardonius. Par la, les artistes Spartiates résolurent les premiers un
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difficile problème : l’union de la sculpture et. de l’architecture. Les femmes de Caryes et les Perses du portique précèdent les Télamons du temple d’Agrigenle et les Errhéphores du temple de Minerve Poliade à Athènes.
Ainsi l’école de Sparte fut féconde au sixième siècle autant qu’aucune autre école, plus féconde peutêtre. Dans tous les genres de sculpture elle a eu des représentants, et la magnificence elle-même n’a point été repoussée par une constitution sévère, parce que cette magnificence s’appliquait à la religion. Sans nous dissimuler que l’art Spartiate sera comprimé au siècle de Périclès, nous découvrons qu’il a été brillant au siècle de Pisistrate et qu’il a surpassé l’art des autres villes grecques. Je ne parle ni du mérite ni du
style, question impénétrable ; je parle du nombre des
maîtres et de l’abondance des œuvres. Les étrangers sont accueillis avec honneur, et les Lacédémoniens travaillent à leur tour pour les peuples étrangers : pour les Arcadiens, pour les Épidamniens, pour les Mégariens. L’art concourait, avec la poésie, à justifier la grandeur politique de Sparte, où vivaient encore les traditions non faussées et le grand esprit de Lycurgue.