ÉCOLES DO RI EN N ES. — CANACHUS ET AOÉLADAS
les avaient accoutumés à aimer l'archaïsme. J 'ai déjà cité Bupalus de Chio, et Théodore de Samds, dont Auguste et ses successeurs recherchèrent tant les œuvres. Ils ne goûtaient pas moins les produits d’artistes plus habiles, plus avancés, qui résumaient la science des maîtres de l’ancien temps et qui annonçaient l’aurore du grand siècle. Je veux parler de Canachus, de Sicyone, et d 'Agéladas, d’Argos.
Canachus était déjà célèbre et en pleine activité vers l’an 500 avant J.-C.; il vivait encore quand l’invasion des Perses jeta la Grèce dans une crise suprême. Né à Sicyone, nourri des traditions récentes et singulièrement agrandies de Dipœne et de Scyllis, il était le contemporain de Callon l’Eginète et d’ Agéladas l’Argieu. Son chef-d’œuvre, qui fit l’admiration des Grecs et qu’ils répétèrent à plaisir sur divers monuments, était la statue d 'Apollon, destinée au sanctuaire de Didyme, près de Milet. L’Apollon didyméen fut emporté par Xerxès quand il revint de Grèce, vaincu, mais d’autant plus courroucé. C’était, par conséquent, l’an 479. Xerxès voulait punir les Milésiens de leur trahison, car il les soupçonnait de s’être laissé battre à dessein, près de Mycale, par la flotte athénienne. Ses soupçons étaient fondés; les Ioniens de Milet ne pouvaient qu’être entraînés par une vive sympathie vers Athènes, la capitale intellectuelle des Ioniens. La situation des habitants de l’Asie Mineure dans les armées persanes était singulière, puisqu’on les forçait de se battre contre leur nation : chose facile, quand la rivalité le commandait, cruelle quand on s’égorgeait au service des
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Barbares et pour obéir à des maîtres détestés. Xerxès, après avoir pillé le pays, enleva l’Apollon de Canachus : ce fut un deuil public pour les Milésiens. Je recommande la lecture du chapitre1 où Pausanias raconte cet enlèvement, parce qu’il cite la plupart de ceux qui, avant Auguste, dépouillèrent les temples et les sanctuaires, attentat rare dans l’ancienne Grèce, par l’effet du respect religieux; cependant Pausanias montre que les Grecs eux-mêmes enlevèrent quelquefois aux villes vaincues des simulacres révérés.
L’Apollon de Ganachus fut donc transporté à Ecbatane ; deux siècles plus tard, il fut rendu aux Milésiens par Séleucus Nicator. Exécuté par l’artiste avant l’année 479, date du passage de Xerxès, il ne peut être antérieur à l’an 494 avant J.-C., puisqu’à cette époque, Darius, prédécesseur de Xerxès, pilla et incendia le temple d'Apollon didyméen, après avoir repris la ville de M ilet qui s'était révoltée. Ces deux limites précisent l’époque où florissait Canachus.
Nous remarquions, dans le chapitre précédent, que l’Apollon tenant les trois Grâces dans sa main, œuvre de Tectæus et d’Angélion, était figuré sur certaines monnaies de Milet. Les monnaies qui; sont autonomes, c’est-à-dire du temps où Milet avait encore le droit de battre monnaie, remontent probablement au règne de Séleucus Nicator, qui avait rendu la statue, ou à ses successeurs immédiats, lorsqu’ils avaient accordé au sanctuaire de Didyme des immunités ou des bienfaits
1 Liv. VIII, ch. xlyi.
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dont les Milésieus voulaient consacrer le souvenir. Les monnaies frappées sous les empereurs romains, qui reproduisent à diverses reprises la figure de Canachus, rappellent aussi sans doute des privilèges et des présents octroyés parles empereurs au Didyrnéon.
Les monnaies plus anciennes nous montrent Apollon sur la pointe de* pieds, soulevé légèrement, à la manière archaïque. S’Amain gauche tient un arc ramené vers le corps; sa main droite porte un cerf dont les cornes se distinguent lorsque la pièce est bien conservée. Telle est, en effet, la description que nous ont laissée les écrivains anciens. Une monnaie du règne de Gordien présente la même statue, mais sous un temple en forme de baldaquin, avec des rayons disposés autour de la tête. Ces rayons étaient peut-être une addition récente, car sous les empereurs le culte du dieu Soleil se substituait facilement au culte d’Apollon, ou plutôt on confondait volontiers les deux divinités. Du reste, il convient, lorsqu’il s’agit des graveurs grecs, de faire la part de l’interprétation libre. Même quand ils copient un monument célèbre, ils retranchent ou ajoutent des détails à leur gré. Aussi faut-il chercher, sur les objets de ce genre, la silhouette, la conception générale, l’ensemble d’une figure; ce serait une erreur de prétendre déterminer nettement son style. Le style des monnaies est loin d’imiter fidèlement le style archaïque. Une seul pièce, frappée sous Julia Domna, essaye de reproduire le caractère véritable de la statue.
On a nié que ces médailles fussent une réminis-
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cence de l’Apollon de Canachus On a voulu alléguer un passage de Pline où il est question d’un cerf suspendu en équilibre sur ses pieds, de telle sorte qu’il suffisait de le toucher du doigt pour qu’il oscillât d’un pied sur l’autre. En effet, les Macédoniens de Dium avaient placé à Olympie une statue d’Apollon tenant une biche par les pieds de devant, tandis qu’elle se • dresse sur les pieds de derrière. Dans la Dactyliothèque de Lippert se trouve une pierre gravée qui répond à cette description.
Mais ni ce monument ni les textes de Pline et de Pausanias n’ont rien de commun avec la statue du Didyméon. Les monnaies de Milet ont une bien autre ' autorité.
Il serait plus intéressant de comparer un bronze du Musée Britannique, qui appartenait jadis à la collection Payn Knight, et qui a été publié par la société des Bilettanti dans les Specimens ofancient sculptures"1 ; c’est une figuriue d’environ vingt centimètres de hauteur. Le dieu est posé carrément sur ses deux jambes. Les jambes sont roides, la gauche s’avance un peu pour donner à l’ensemble de la pose quelque stabilité ; les pieds posent à plat sur le sol. Dans la main gauche est marquée la place de l’arc, quoique l’arc soit perdu ; dans la main droite est un petit faon, les pieds repliés. J’ai oublié de dire plus haut que cet attribut dans la main d’Apollon faisait supposer une statue colossale, ce qui était conforme au goût et aux habitudes
1 Soldan, Zeitschrift fur Altw,, 1841, p. 581.
* Planche XII.
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de l’époque. La coiffure est formée de boucles roulées autour du front symétriquement et serrées à leur naissance par un bandeau. Sur chaque épaule, trois mèches tombent libres et séparées, comme sur les épau- , les des anciennes statues de Minerve dans l’Acropole d’Athènes et sur les bas-reliefs archaïques, notamment sur le bas-relief des douze Dieux qui est au musée du Capitole. Derrière la tête, la masse des cheveux descendait sur le dos en flots pressés, mais le bas de la chevelure a été brisé sur le bronze Payn Knight.
Le visage est archaïque, toutefois avec trop de douceur. On observera beaucoup plus de dureté sur une tête en marbre qui provient de la collection Townley et qui est aujourd’hui au Musée Britannique. Cette tête présente une assez grande analogie avec le bronze précédent pour qu’on y voie également une imitation de l’Apollon de Canachus. Les traits sont plus secs, le galbe du visage est plus épais, les sourcils et les lèvres offrent un contour dur; l’œil est dilaté, le cou ramassé, les mâchoires fortes.
11 y a dans cette reproduction, qui n’est peut-être que maladroite, quelque chose qui me rappelle le jugement de Cicéron : « Les statues de Canachus ont trop cle roideur pour être vraies. » Ailleurs Cicéron, qui goûtait si fort Canachus, trouve que Calamis et Myron sont beaucoup moins durs dans leur exécution . La dureté, la roideur, étaient donc le caractère principal du style de Canachus, et je m’empresse d’ajouter que ce style était celui des écoles doriennes prises dans leur ensemble, tandis que les œuvres des écoles
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ioniennes avaient plus de douceur, de délicatesse; de bonne heure elles rencontrèrent la grâce.
Je reviens au bronze Payn Knight, et tout en y reconnaissant une copie d’après Canachus, je suis de plus en plus persuadé que cette copie appartient à une époque beaucoup plus rapprochée de nous et quelle rend, la silhouette, mais non le style. Les proportions générales sont courtes, cependant le modelé n’est point assez sec; la jambe est plus grosse que nerveuse. Assurément les épaules sont tout d'une pièce et comme nouées; les bras, qui y semblent rivés, sont posés comme par une secousse d’automate ; cet aspect devait être celui de l’original. Mais le détail d’exécution était nécessairement tout a,utre ; les pectoraux, par exemple, sont assez gros pour avoir inspiré à l'auteur de l’ouvrage sur les sculptures du Musée Britannique l’idée singulière que cet Apollon est un Apollon androgyne, unissant la nature féminine à la nature masculine.
Je préférerais chercher le principe d’exécution des écoles doriennes dans un bronze du cabinet Pourtalès. C’est un Apollon également, qui tient un arc brisé de la main droite et qui appuie sur sa hanche sa main gauche aux doigts effilés. Le modelé de cette figurine est fin, sec, exagéré; le sourire arrive à la contraction la plus tendue ; le menton est saillant, la bouche creuse. L’anatomie fait voir les côtes, les muscles des cuisses, les rotules, les os des jambes vivement accusés. Le creux de l’aisselle est fouillé vigoureusement et la saillie des pectoraux est nette. Ce système de seulp-
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ture, où l’on sent tout à la fois de la science, de la dureté, de la finesse, si on le suppose plus complet, plus avancé, plus voisin de la perfection, me semble plutôt donner une idée du style de Canachuÿ. Je n'établis aucune autre comparaison entre cette figurine et la statue de l’Apollon didyméen; je ne la cite que pour le principe d’exécution.
Quant à l’Apollon en bronze qui est au Louvre, nous aurons occasion de l’étudier un jour et de revenir sur un rapprochement qui n’a, du reste, rien de nécessaire ni de frappant. 11 en est de même des statues du même genre qui sont au musée du Capitole, à Oxford, à Cassel. Les types de l’époque archaïque n’offrent point une grande diversité; c’est pourquoi l’on est tenté parfois de les confondre. Mais, où nous ne voyons que des nuances, les anciens reconnaissaient des mythes différents et des formes opposées de la même* divinité.
Canachus répéta lui-même son type d’Apollon didyméen; les Thébains le lui demandèrent pour en faire leur Apollon isménien, car le culte des deux divinités était le même. Pausanias nous assure que le » simulacre de Thèbes était de tout point conforme à celui de Milet, par l’aspect, la pose, la grandeur; seulement, celui de Milet était en bronze d’Égine, bronze renommé pour sa qualité et son alliage, taudis que celui de Thèbes était en bois de cèdre. Se répéter et se copier est le propre des maîtres primitifs. Plus tard, Phidias fera six statues de Minerve et il inventera autant d’attitudes, d’ajustements, d’attributs nouveaux;
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il réussira, surtout par la science des formes et de l’expression, à créer autant de types variés. Mais un sculpteur de l’époque archaïque se copie lui-même naïvement et $ans aucun scrupule, de même qu’un artisan reproduit cent fois sans se lasser un meuble ou une étoffe. Les peintres byzantins, le Pérugin et d’autres Italiens primitifs, ne craignent pointées répétitions.
11 est juste d’ajouter que, dans l’antiquité, comme divers peuples adoraient des dieux identiques, ils exigeaient parfois qu’on copiât pour eux un type qui était devenu célèbre dans un sanctuaire plus révéré que tous les autres.
Canachus ne doit pas être confondu avec un artiste du même nom, Sicyonien comme lui, et qui vivait deux générations plus tard, au temps de la bataille d’Ægos-Potamos. Peut-être ce second Canachus est-il ' son petit-fils ou son petit-neveu. Car le grand Canachus avait un frère, Aristoclès , sculpteur également, qui l’aidait dans ses travaux. L’antiquité vantait un groupe de trois Muses ; Canachus, Aristoclès et Agéladas d’Argos s’étaient associés pour ce travail : chacun avait fait une muse. Le groupe était en bronze, nous en reparlerons à propos d’Agéladas. Aristoclès . s’était chargé surtout de la direction de l’école et de l’enseignement : le mérite de son frère ne doit pas empêcher de reconnaître le sien, qui était réel, puisqu’il luttait avec Canachus. et Agéladas, acceptant une comparaison directe et redoutable. Toutefois, il s’appliquait de préférence à transmettre la science nouvelle aux sculpteurs que l’éclat du nom de Canachus
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attirait à Sicyone. Sept générations d’artistes sont citées au siècle suivant, qui se rattachaient à Aristoclès, gardaient sa tradition et se glorifiaient de relever de lui. Quant à un groupe de Jupiter et de Ganvmède qu’on lui a attribué1, il appartient avec plus de vraisemblance à un sculpteur athénien qui portait le même nom et qui vivait au siècle de Périclès.
Canachus avait exécuté des œuvres nombreuses; la plupart ne sont point mentionnées dans les écrits anciens qui nous restent. On cite ses Enfants montant des chevaux de course, statues commémoratives destinées à rappeler des victoires remportées dans des jeux solennels. Voici un fait important à noter : le cheval apparaît dans la -sculpture avec une importance principale, et l’art si difficile de faire des statues équestres est créé. Malheureusement les Grecs ne nous ont point transmis de détails sur des œuvres qu’il serait si intéressant de voir analyser. L’animal était-il traité avêc plus de liberté, d’audace, ou, au contraire, avec plus de timidité et d’embarras que l’homme? Si l’on compare les plus anciennes monnaies qui portent l’image d’un cheval, celles de la Macédoine, de la Thessalie, de Tarente, par exemple, les plans sont* simples, les lignes roides, les surfaces aplaties, tandis que les extrémités sont fines, la tête sèche avec des angles bien accusés. Il est vraisemblable que ces monnaies étaient inspirées par les œuvres les plus célèbres de la sculpture contemporaine et qu’elles rendent assez
* Sillig, Cataloyus artificum, in v. Aristocles.
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fidèlement l’effet des Célétizontes de Canachus ; c’était le nom qu’on donnait à ces enfants montés sur de puissants chevaux.
Canachus n’employa pas seulement le bronze ou le bois de cèdre ; il travailla l’or et l’ivoire. Dans le temple de Corinthe, la Vénus assise était de lui; elle était formée d’ivoire et d’or. Elle portait sur la tête le polos, comme Junon. D’une main elle tenait un pavot, symbole des amours nocturnes (ou de la fécondité); de l’autre, une pomme, souvenir du prix que lui avait décerné Pàris. Les figurines en terre cuite d’ancien style que l’on trouve dans les tombeaux de l’isthme de Corinthe reproduisent quelquefois ce type, peutêtre d’après l’original de Canachus. Mais il est impossible de rien alléguer de certain, car les terres cuites ' qui représentent des divinités féminines assises prêtent à la confusion, par le nombre et la ressemblance de leurs attributs.
Enfin, si l’on en croit le témoignage d’un écrivain latin1, Canachus sculpta aussi le marbre, tradition qui devait être chère aux Sicyoniens. Ses œuvres dans ce genre sont, comme tant d’autres, reléguées dans l’oubli.
Le lien qui unissait les deux écoles de Sicyone et d’Argos a déjà été établi : il apparaît de la manière la plus éclatante par l’association fraternelle de deux artistes sicyoniens avec un Argien : Canachus et Aristoclès exécutent en commun avec Agèladas d’Argos le groupe des trois Grâces. C’est par là d’a-
1 Invenio et Canaehum, laudalum inter «latuarios, fecisse marniorea.
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bord qu’Agéladas est signalé à la postérité, car on ne sait aucun détail sur sa vie. Chacun des sculpteurs fit une muse; réunies, elles formaient un groupe. Une épigramme de Y Anthologie grecque 1 décrit les attributs des trois Muses. Celle d’Agéladas tenait la grande lyre que porte Apollon, le barbiton; celle d’Aristoclès la lyre faite d’une écaille de tortue ; celle de Canachus les roseaux mélodieux, ce qui signifie la flûte de Pan. De même les trois Muses que soutenait la main de l’Apollon de Délos tenaient une flûte de Pan, une lyre et la double flûte : la variante était légère.
Nous sommes donc amenés, sans secousse, de Sicyone à Argos par cette fraternité qui unit les plus illustres maîtres des deux écoles. Malheureusement il est difficile d’éclairer, même d’un demi-jour, la personne ou le talent d’Agéladas. L’antiquité parle à peine de lui, et ce qu’elle rapporte il faut le contester, le rectifier, pour que son témoignage soit acceptable. Ainsi les Grecs savaient qu’Agéladas avait fait la statue de l’athlète Anochus, qui fut vainqueur l’an 520 avant J.-C.; d’autre part ils racontent que 90 ans plus tard, pendant que sévissait la terrible peste d’Athènes, on consacra dans le dème de Mélite une statue d 'Hercule secourable , œuvre d’Agéladas. De sorte que l’activité réelle d’Agéladas aurait duré quatrevingt-dix ans, ce qui, en admettant qu’il eût commencé à être connu dès l’âge de vingt ans, suppose une longévité peu vraisemblable. Agéladas aurait
1 Antholog. palat., II, p. 672.
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survécu même à Phidias, son élève, qui mourut à l’âge de soixante-cinq ans.'
Pour rentrer dans des limites raisonnables, il faut considérer, d’une part, qu’il y a eu en Grèce plus d’une épidémie, et que les souvenirs populaires se reportaient toujours à la grande peste de 430, comme au type des fléaux de ce genre. Il serait donc possible qu’avec les âges la tradition des misères locales se fût confondue avec la tradition d’une calamité universelle, et qu’en réalité le dème de Mélite seul eût été atteint par une épidémie qui épargnait le reste de l’Attique. Dans ce cas, la date serait tout à fait inconnue.
En second lieu, le culte d’IIercule dans le dème de Mélite était très-ancien ; c’était à Mélite qu’il avait été initié aux petits Mystères. Pourquoi la statue d’Hercule n’aurait-elle pas été faite par Agéladas longtemps avant cette consécration? Phidias n’avait-il pu faire acheter par Périclès et par les Athéniens une œuvre de son vieux maître? Cette œuvre n’aurait-elle pu être gardée dans un autre édifice? N’aurait-elle pu, à l’occasion d’une calamité publique, être consacrée avec plus de solennité ou transportée d’un sanctuaire dans un autre? Il y a tant d'explications à proposer, qu’on n’hésitera point à écarter la date de 430, qui prête à Agéladas une longévité fabuleuse. Dès lors, nous remontons à l’an 45o, époque à laquelle Agéladas fit, pour les Messéniens exilés de leur patrie et établis à Naupacte, sur le golfe de Corinthe, une statue de Jupiter, qui fut reportée plus tard sur le mont Ithomc, quand la Messénie se releva.
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Ce n’est point assez de gagner ainsi vingt-cinq ans; on doit encore rapprocher du siècle de Périelès les débuts d’Agéladas. L’athlète Anochus, dont il fit la statue, fut vainqueur l’an ;i20. Mais on n’élevait point une statue à un athlète le lendemain de sa victoire. Aucune loi n'imposait tant de hAte. Tantôt la ville à laquelle appartenait le vainqueur, tantôt l’athlète luimème ou sa famille plus riche en faisaient les frais. Souvent cet honneur ne lui était décerné qu’après plusieurs triomphes et même après sa mort, ainsi qu’on en voit plus d’un exemple ; parfois le père et le fils, ^ * quand tous deux étaient athlètes, étaient réunis sur le même piédestal, par conséquent longtemps après " que le père avait remporté le prix. Ce ne fut donc point dans la même olympiade qui marque la victoire d’ Anochus qu’Agéladas fit sa statue. Eu supposant seulement un délai de cinq ans, l’activité d’Agéladas ne s’étend plus que de l’an 51î> à l’an 4fio, ce qui fait rentrer l'histoire dans une plus juste mesure. J’oubliais d’ajouter qu’Auochus, qui était de Tarente, fut vainqueur de nouveau, une olympiade plus tard, dans la course du double stade.
A Olympje se trouvait, en outre, une œuvre beaucoup plus considérable d’Agéladas : il avait représenté Cléosthène, d’Épidamne, vainqueur à la course des chars, monté sur son char et traîné par ses coursiers, progrès considérable dans la sculpture. De même qu a Sicyone Canachus fait les Célétizontes, de même à Argos Agéladas va plus loin et représente un char, les quatre chevaux, le vainqueur,
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son cocher. L’effort est parallèle dans les deux écoles, il y a comme un généreux défi; mais Agéladas est plus hardi. 11 fallait de l’invention, des procédés plus habiles, une grande liberté déjà pour surmonter les difficultés d’exécution que présentait un tel sujet. Agéladas est le premier qui ait montré un vainqueur sur son char, car Pausanias nous apprend qu’avant Cléosthène aucun de ceux qui s’illustrèrent en Grèce par leur passion pour les courses et par l’art d’élever des chevaux rapides n’eut de statue semblable à Olympie.
% Cléosthène ne s’était pas fait représenter seul sur son char, mais avec lui le conducteur de ses chevaux, auquel il devait une partie de sa victoire. C’était un véritable tableau homérique, et, pour que la réminiscence fut complète, les chevaux avaient des noms comme les coursiers d’Achille : des inscriptions immortalisaient ces noms. Celui qui était attelé à gauche du timon s’appelait Samus, celui de droite Cnacias , les deux autres Phœnix et Corax. Quelle gloire pour le riche vainqueur qui pouvait payer un semblable monument! Quelle ne fut pas l’admiration des Grecs, quand ils s’assemblèrent à Olympie pour la première fois après la consécration de cette offrande ! ‘ Quel honneur surtout pour l’artiste, car son œuvre avait une importance capitale. Reproduite par les graveurs de médailles, elle fut imitée librement, mais imitée, sur les monnaies archaïques de Géla ou de Syracuse.
Agéladas exécuta encore pour Delphes un travail du même genre. Les Tarentins voulurent rappeler par un*
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trophée consacré dans le grand sanctuaire dorien une victoire qu’ils avaient remportée sur les habitants d’une contrée voisine, les Messapiens. lis leur avaient enlevé force chevaux et force captives. Ils demandèrent à Agéladas une série de groupes, composés de chevaux et de femmes enchaînées, ou peut-être de femmes qui tenaient en laisse les chevaux. Doriens eux-mêmes d’origine, puisqu’ils avaient pour ancêtres les Spartiates que Phalanthe conduisit àTarente, les Tarentins s’adressèrent au chef d’une école dorienne et au sculpteur le plus célèbre de leur temps.
On montrait encore à Olympie une statue d’ Agéladas : c’était Timosithée , guerrier valeureux de Delphes, qui remporta souvent la palme dans les jeux présidés ' par les Éléens. Mais Timosithée était un esprit aventureux ; il aida Isagoras à s’emparer d’Athènes, po.ur y établir la tyrannie. Il fut pris et mis à mort. Sa statue ne fut donc postérieure que de peu d’années à l’an 507 : elle appartient aux débuts d’Agéladas.
La ville d’Ægium, en Achaïe, avait demandé au maître argien un groupe composé de deux figures, - Jupiter imberbe et Hercule jeune ; elles étaient en bronze. Les Àchéens d’Ægium prétendaient que l’enfance de Jupiter s’était passée chez eux. La statue de Jupiter était gardée dans la maison du prêtre, de même qu’un enfant œst élevé dans la maison de son tuteur. Dans le principe, le prêtre du dieu était même un enfant qui avait remporté le prix de la beauté; quand il avait grandi, on le remplaçait.
Telles sont les œuvres connues d’Agéladas. Leur
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description, si sommaire qu’elle soit, suffit pour laisser entrevoir combien avec lui et avec Canachus la sculpture grecque s’est développée. Tous les sujets sont abordés, les difficultés les plus délicates sont surmontées, la personnalité (il faut entendre par ce» mot le talent et le style) commence à se prononcer. Les Grecs ne nous ont transmis aucun de leurs jugements sur Agéladas, ni rien qui nous permette de caractériser son style. Au moins, nous avons un trait sur Canachus, nous savons que ses statues offraient des beautés un peu roides et que son talent n’était point sans dureté. L’étroite corrélation des écoles doriennes, et surtout des écoles de Sicyone et d’Argos, la collaboration d’ Agéladas avec Aristoclès et Canachus, permettent de supposer quelque ressemblance entre le style des deux derniers maîtres de l’époque archaïque, de même que le choix des sujets nous laisse pressentir qu’ Agéladas a été plus loin que Canachus et qu’il a fait davantage pour le progrès de l’art. En effet, parmi les œuvres d’Agéladas, la postérité n’oubliera jamais les plus insignes, je veux dire ses élèves. Quelle que soit la négligence des témoignages anciens, Agéladas nous présente d’irrécusables preuves d’ une science déjà élevée et digne d’inspirer les génies les plus divers, car il a formé les trois plus grands sculpteurs du siècle de Périclès, Myron , Polyclète et Phidias. Ce sont là ses répondants et ses titres d’immortalité.