CHAPITRE il
COKINTHE, DELPHES, SYRACUSE.
LE TEMPLE DE CORINTHE
11 y a un grand charme à visiter des lieux célèbres l’histoire à la main et à étudier les édifices qui ont survécu au temps. Leurs ruines sont encore aujourd’hui le plus bel héritage de la Grèce, la parure d’un pays qui n’a point besoin de parure, mais où les monuments de l’art complètent les beautés de la nature, au point qu’ils semblent leur donner la poésie et la vie.
Le temple qui doit nous occuper le premier est le temple de Corinthe : d’abord parce que c’est le temple dont les proportions et le style accusent l’antiquité la plus reculée ; ensuite parce que Corinthe est la ville où l’architecture s’est développée avec le plus de rapidité. Je ne parle pas de l’ordre corinthien, qui ne se produisit que plus tard, mais de l’ordre dorique, qui, de bonne heure, fut en honneur chez les Doriens de Corinthe et reçut chez eux de notables accroissements. C’est là que les frontons furent, pour la première fois, décorés de terres cuites, ainsi que les bords du toit et
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les sommets du temple. On dit que, de toutes les branches de l’art, l’architecture, avec ses dispendieuses constructions, est celle qui donne la plus juste mesure de la prospérité d’un peuple. Or, aucun peuple dans toute la Grèce, et cela bien avant le siècle où nous enfermons nos études, aucun peuple n’atteignit un aussi haut degré de prospérité que lés Corinthiens. Déjà Homère donne à Corinthe le titre d’opulente ( Iliade , II, v. 570), qui lui restera attaché durant toute son histoire et qui la désignera à la feinte colère, c’est-à-dire à la cupidité des Romains. La conquête des Doriens interrompt à peine un développement que les nouveaux maîtres avaient intérêt à favoriser, puisqu’ils en profitaient. Aristocratie avide, ils établissaient simplement sur le commerce des droits qui faisaient affluer l’or dans leurs palais. Pleins de mépris pour le reste des citovens, ils ne s’alliaient qu’entre eux; c’était Venise, moins le Livre d’or. Ils étaient deux cents, et avaient établi une sorte de royauté annuelle : de sorte que chacun possédait le pouvoir à son tour et le pos*sédait tout entier.
Mais pendant ce temps, la race éolienne, la race conquise, grandissait et sentait sa force. La richesse, le bien-être éveillent bientôt le besoin de liberté, ou du moins le désir d’un pouvoir plus modéré. Le peuple préféra un seul maître 'a deux cents tyrans : ce maître fut Cypsélus.
Cypsélus ne s’appliqua, dès le premier jour, qu’à réformer les mœurs, qu’à appauvrir son peuple : il s’attaqua à la richesse, comme à une source de pré-
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coce corruption. Cette politique fut continuée par Périandre, son fils, Périandre, le rival de Solon, un des sept sages de la Grèce. Sa pensée constante fut d’arrêter le luxe et la corruption. En même temps qu’il dirigeait les esprits vers un but plus élevé que le commerce, vers les combats, vers la gloire, il construisait de nombreux vaisseaux, s’illustrait par ses victoires et saisissait tous les prétextes de guerre.
A l’intérieur, au contraire, il poursuivait l’oisiveté * et la mollesse , défendait d’acheter un trop grand nombre d’esclaves (les Corinthiens en eurent plus tard jusqu’à quatre-cent soixante mille) ; il forçait les propriétaires à quitter la ville, à demeurer dans leurs terres, à présider à leur culture; il instituait un tribunal de vieillards chargés de veiller à ce que personne ne dépensât pl us que son revenu ; — il paraît qu’en cela, comme en bien des choses, les anciens nous avaient, devancés.
Mais quelle que soit la puissance d’un souverain, quelque populaires que soient ses lois les plus sévères, il ne force point la civilisation, la richesse, la corruption même à rebrousser chemin ; il ne renverse point la destinée d’un peuple; c'est à peine s’il en suspend quelques années le cours. La destinée de Corinthe, c’était d’être grande par le commerce, c’était d’être riche. Or, le secret de cette destinée, c’est la position de Corinthe.
Placée sur un isthme qui unissait les deux moitiés de la Grèce, Corinthe était le lien de ces deux contrées, la clef du commerce ; les Grecs eux-mêmes l’appelaient
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les Entraves de la Grèce. Dans le principe, les échanges entre le Péloponèse et le Nord se faisaient par terre.
Les droits qu’on payait en traversant l’isthme, un système de douanes auquel il fallait bien se soumettre, voilà la source des premiers revenus de Corinthe. On se dirigeait vers l’isthme, comme le font aujourd’hui les bateaux à vapeur du Lloyd autrichien, et l’on transportait, ou bien la charge des bâtiments, ou bien les bâtiments eux-mêmes, par un système de machines, , d’une mer à l’autre. Corinthe devint ainsi l’entrepôt des marchandises de l’Asie et de l’Italie; l’isthme fut un pont jeté entre l’Adriatique et l’Archipel, entre la mer de Sicile et la mer d’Ionie.
Dans de telles conditions, une ville ne pouvait refuser sa destinée ; elle ne pouvait repousser la fortune qui se présentait d’elle-même. Corinthe fut commerçante, riche, avec les excès qu’entraîne à sa suite la richesse. Le luxe, les plaisirs, la mollesse, les vices * brillants qui perdirent les grandes cités commerçantes de l’antiquité, et Tyr et Sybaris, on les trouve à Corinthe; on les trouve dans une ville éminemment grecque, dans une métropole, dans une cité dorienne, c’est-à-dire qui sera toujours maintenue par un sage gouvernement, par les principes conservateurs de la race dorienne et par d'habiles politiques dont le commerce avait été l’école. Le propre du génie grec, c’est de garder la mesure même (ce que je vais dire n’est point un paradoxe), même dans ses excès. La mollesse des Corinthiens ne les empêchera point de soutenir de longues guerres. Ils n’aiment point les camps — ils
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payeront des mercenaires. Us craignent de manier la rame et de conquérir ces mains calleuses que les Athéniens montraient avec orgueil et qu’ Aristophane louait si fort; — ils empliront leurs galères de rameurs recrutés dans les pays voisins. Grâce à ces faciles sacrifices, qui ne sont que des sacrifices d’argent, ils supporteront avec plus de persévérance que Sparte elle-même, cette longue et désastreuse guerre du Péloponèse qui doit aboutir à la prise d’Athènes.
D’ailleurs, ces riches Corinthiens, ces parvenus, ils ressemblent aux nobles Vénitiens, aux nobles Génois, aux Médicis, des marchands sur le trône. Ils aiment le beau, ils encouragent les arts, et, au sein d’une oisiveté intelligente et épicurienne, ils dirigent un peuple d’artisans et d’artistes. Ce sont là des passions qui maintiennent les âmes, qui ne leur permettent pas de descendre plus bas qu'une corruption élégante et qui les sauvent de la dégradation. Peuple aimable, en eflet, plein de goût, hospitalier, aimé plutôt qu’envié par le reste de la Grèce, qu’attirait l’appât du gain, des belles choses, des plaisirs, et, s’il faut l’avouer, des vo’uptés; il lui manqua, pour être grand, le malheur qui éprouve et fortifie, il lui manqua un amour plus vif de la gloire, de la gloire, mot si cher à toute âme grecque.
Le temple de Corinthe est situé au pied de l’Acropole, sur le penchant même de cette puissante citadelle, non loin de la fontaine Pirène. Il ne reste plus que sept colonnes du péristyle : cinq ont conservé leur architrave; une autre n’a plus que son chapiteau.
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Quand Spon et Wheler visitèrent la Grèce, en 1676, il y avait encore douze colonnes debout : une des douze colonnes appartenait même au posticum, ainsi que l'indiquait un léger degré sur lequel elle posait. Car les portiques du pronaos et du posticum sont exhaussés d’ordinaire d’un degré au-dessus du sol du péristyle. Au temps de Stuart, c’est-à-dire quatrevingt-dix ans plus tard, ce temple était dans le même état.
En 1785, quand Meyer passa à Corinthe, la colonne du posticum avait disparu. En 1795, dix ans après, Hawkins trouva le temple dans l’état où il est aujourd’hui. Les Turcs avaient détruit les colonnes qui les gênaient et conservé seulement celles qui servaient à soutenir leurs maisons : car ils s’étaient bâti des demeures, en prenant pour appui le temple qui garde de tristes traces de ce voisinage.
Il est possible de restaurer le temple par la pensée , avec six colonnes sur la façade, treize sur les longs côtés. Sa largeur était de soixante pieds ; il surpassait donc en grandeur le temple d’Égine, celui de Phigalie et le Théséion d’Athènes. La frise est donnée par l’architrave sur laquelle les gouttes sont figurées, suivant l’usage. Ces gouttes indiquent la dimension et la disposition des triglyphes. On supposera naturellement des frontons, avec les terres cuites, œuvre de Dibutade, et les antéfixes qui décorent le toit. C’était une invention de l’artiste corinthien, si l’on en croit le témoignage des Corinthiens eux-mêmes. Puisqu’il y avait un posticum, il faut établir, comme pendant néces-
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saire, un pronaos, ce qui nous donne une celia et un opisthodome. L’orientation doit guider pour déterminer quel est le portique du pronaos, quel est le portique du posticum. De même, pour décider quelles colonnes appartiennent à la façade ou à l’un des longs côtés, il convient de considérer non-seulement l’orientation, mais le joint de l’architrave sur la colonne d’angle. On sait que, pour les colonnes d’angle, les Grecs ne faisaient point tomber le joint des architraves sur l’angle des façades principales, mais bien sur les façades latérales. La raison en est bien simple, et déjà , ce principe est appliqué au temple de Corinthe.
Les ruines ont un aspect de force, de puissance, et surtout de pesanteur qui surprend au premier coup d’œil. Les colonnes, en effet, n’ont même pas en hauteur quatre fois leur diamètre : leur diamètre à la base est de cinq pieds et demi ; leur hauteur est de vingt pieds. Ce sont les proportions les plus courtes que montre l’art grec. Les fûts sont monolithes, ce qui atteste un art moins confiant en lui-même, qui n’osa employer les tambours et composer sa colonne par sections.
La colonne d’angle est plus rapprochée que les autres : nous voyons donc déjà appliqué ce principe qui sera maintenu au beau siècle, mais un peu atténué. La colonne d’angle sera toujours un peu plus forte que les autres, parce que, étant baignée d’air de toutes parts, elle paraîtrait plus petite par la perspective aérienne : peut-être aussi voulait-on donner aux supports une plus grande apparence de force dans les angles,
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où la poussée devait s’exercer. Mais ce n’était là qu’une délicatesse de déduction et de logique. Yitruve veut que la colonne d’angle soit plus grosse d’un cinquantième, ce qui n’ajoute rien à la solidité, mais suffît pour prévenir les jeux de perspective.
On observe encore des restes de stuc sur la pierre. Par conséquent, en choisissant des monolithes, on n’avait point songé à la décoration, mais cédé à la timidité. Qu’importaient les joints des tambours, puisqu’ils devaient disparaître sous le stuc?
Chaque colonne comporte vingt cannelures ; quelquefois le vieux dorique n'en a que seize. Le chapiteau est écrasé, sa courbe rentre sous elle-même ; sa saillie, au-dessus de la colonne, est exagérée, parce que l’amincissement du sommet de la colonne est luimême exagéré. Vu d’en bas, le lobe du chapiteau avait trop d’importance et paraissait nu. C’est pourquoi on l’orna de filets. Plus tard, quand le col de la colonne se renflera, quand le galbe du chapiteau se redressera, ces filets descendront plus bas et viendront orner le gorgerin.
Les colonnes sont renflées d’une façon très-sensible; c’est Yentasis, qui demeurera comme un principe d’élasticité, de courbe harmonieuse, même sur les coLonues du Parthénou.
L’architrave est pesante. 11 faut remarquer que les gouttes ne tiennent pas à l’architrave, mais qu’elles s’en détachent, étant des morceaux travaillés séparément. Furent-elles ajoutées à une époque postérieure? Était-ce une économie de temps et de matière ? Voilà
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ce que je ne puis dire. On remarque la même particularité sur le larmier du temple de Phigalie , où les gouttes étaient en marbre blanc.
. Lorsqu’on arrive devant les ruines du temple, l’effet , en est incertain et l’on est surtout frappé de sa pesanteur. Mais si l’on oublie un instant les admirables ruines d’Athènes, on ne peut s’empêcher de reconnaître un caractère de force, de solidité imposante qui constitue une certaine grandeur. L’examen des détails empêche d’ailleurs de remonter à une époque trop reculée. Si l’on ne trouve pas le fini d’exécution, la précision exquise d’appareil des temps plus récents, il faut songer que le type, s’il est déjà complet, n’est pas parfait; il faut laisser quelque chose au progrès. Le stuc recouvrait d’ailleurs le grain inégal de la pierre et offrait sans doute plus de finesse. Les monuments de Sélinonte et d’Agrigente nous en, fourniraient la preuve. Le stuc fait nécessairement supposer l’application de couleurs qui ont disparu.
A quelle divinité ce temple était-il consacré? A Minerve Chalinitis ou à Junon Bunéenne? On peut hésiter entre ces deux attributions, que suggère la lecture de Pausanias. Quant à décider si le monument est du temps de Cypsélus ou des Bacchiades, c’est ce dont je me garderai. Car, dans notre système de classification, vouloir préciser les dates serait une chimère : je dirai seulement que ce temple, par ses proportions et des lois de construction, paraît le plus ancien temple qui soit demeuré debout sur le sol de la Grèce.
Sa situation est magnifique ; mais pour goûter tous
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les avantages, toutes les beautés de la position de Corinthe, il faut monter au sommet de l’Acropole, c’està-dire de la ville haute, car tel est le sens exact de ce mot. En effet, dans les temps où les invasions et les attaques des pirates étaient si fréquentes, les cités naissantes de la Grèce s’établissaient sur les hauteurs ; c’étaient des refuges plutôt que des villes. L’Acrocorinthe est bien autre chose qu’une colline, c’est une montagne de 1,800 pieds de haut, qui semble formée d’un seul rocher, escarpée, taillée par la nature comme par une main puissante, et teinte de chaudes couleurs.
Au sommet de cette montagne , qu’on distingue même d’Athènes, s’élevait le temple de Vénus, audessous duquel jaillissait et jaillit encore la fontaine Pirène, célèbre parmi les poètes par le volume et la fraîcheur de ses eaux, où le cheval Pégase se désaltérait quand Bellérophon le saisit. Aussi Euripide fait-il dire à Bellérophon, dans le prologue d’une de ses tragédies, malheureusement perdue :
« Je viens de l’Acrocorinthe , montagne arrosée « d’eau de toutes parts, demeure sacrée de Vénus. »
Je me souviens d’être monté à l’Acrocorinthe par une de ces matinées du mois de juin, déjà si chaudes en Grèce. Le soleil répandait sur les montagnes et sur les deux mers une lumière à la fois pénétrante et limpide, tellement transparente que la vue saisissait les détails les plus lointains, défiant les horizons euxmêmes qui se dérobaient par leur courbe naturelle. A cette heure, l’air n’est agité par aucune brise; il est
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si pur, si subtil, que les bruits mourants de la plaine montent jusqu’à vous; on distingue la clochette des béliers et le chant plaintif des laboureurs. Aussi, le regard domine-t-il sans peine les lieux les plus remarquables de la Grèce, les lieux auxquels s’attachent les noms les plus poétiques.
Au pied de la montagne, c’est l’isthme cher à Meptune, théâtre des fêtes et des jeux qui rassemblaient toute la Grèce. 11 semble à peine séparer les deux mers dont les beaux Ilots viennent mourir sur ses rives opposés. C’est bien, selon l'expression de Pindare, un pont jeté sur l’abîme. D'un côté, s’étend le golfe de Corinthe, étroit, découpé par des promontoires sans nombre, resserré au point qu’on dirait un immense fleuve, si un fleuve pouvait égaler l’azur et le calme de ses eaux. Au nord, le Parnasse, l’Hélicon, qui dressent leurs sommets dont toutes les neiges ne sont point encore fondues ; le Cithéron , où le pâtre corinthien recueillit Œdipe enfant. Au sud, la riche plaine de Sicyoue, que couronne le lointain Cyflène : plus au sud, le défilé de Némée, qui conduit à Mycènes, la ville d’Agamemnon; à l’orient, le golfe Saronique, le golfe d’Athènes, les roches Scyroniennes, encore redoutées des voyageurs, l'ile d’Égine, aimée des arts, Salamine, nom glorieux, Athènes, enfin, Athènes, assise à gauche de l’Hymette et derrière laquelle le mont Pentélique s’élève doucement, comme un fronton de temple. Plus loin encore, le cap Sunium, et ce temple en marbre d’où Minerve étendait son bras protecteur sur les flottes athéniennes.
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Pour des âmes plus viriles que celles des Corinthiens, combien un tel spectacle était propre à enflammer l’ambition ! Quel désir naturel de posséder tant de contrées qu’ils embrassaient du regard! Mais ils aimaient mieux en goûter mollement les charmes, au chant des courtisanes, dont la procession venait, couronnée de lleurs, adorer "Vénus. L’antiquité nommait Corinthe les Entraves de la Grèce. Un peuple doué d’un génie belliqueux et grandement épris de la gloire, eût fait une vérité de cette métaphore géographique. Mais Corinthe fut au-dessous de sa fortune. Homère l’appelait déjà f opulente : elle est restée Corinthe l’opulente. Ce sera son nom dans l’histoire.
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Quoique nous ne devions reconstruire l’histoire des temples doriques qu’à l’aide de l’échelle des proportions, nous aurions mauvaise grâce à accuser toujours le silence de l’histoire; car c’est elle qui va nous livrer en ce moment un des fils de la tradition, et qui nous permettra de suivre les architectes corinthiens en dehors de leur pays. En quittant Corinthe, nous retrouverons son influence et le progrès qu’elle avait imprimé à l’art dans d’autres villes : à Delphes, qui appelle un architecte corinthien, Spintharus, pour construire son temple d’Apollon; à Syracuse, colonie corinthienne, fondée au siècle de Cypsélus et dont les plus anciens monuments furent bâtis par des architectes partis de Corinthe.
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Dirigeons-nous d’abord vers Delphes, bien que le temple de Spintharus n’ait été construit que dans la seconde moitié du sixième siècle. Mais, comme ses ruines n’ont point encore été rendues à la science par des fouilles dont le succès serait cependant certain, comme nous ne pouvons en parler que d’après les récits des voyageurs grecs , il vaut mieux rappeler en quelques mots son histoire, et réserver toute notre attention pour les temples de Syracuse, qui existent et qui réclameront des études plus techniques et nécessairement plus arides.
Nous partons de Corinthe , nous nous embarquons au port Léchée, doublons le promontoire sur lequel s’élevait le temple de Junon Acræa, laissons à droite ce repli profond du golfe de Corinthe que les anciens appelaient la mer des Alcyons, longeons les côtes de la Béotie.et le mont Hélicon, cher aux Muses, où chantent encore aujourd’hui d’innombrables rossignols. Nous sommes à Cirrha qui n’est plus, depuis la guerre Sacrée, que le port de Delphes. Nous prenons terre, en nous dirigeant vers le Parnasse , afin de remonter la vallée du fleuve Pleistos, à l’ombre de magnifiques oliviers qu’il ne faut point comparer aux maigres oliviers de la Provence, mais plutôt aux oliviers de Tivoli. Ce sont de grands arbres au tronc séculaire, au pied desquels de constantes irrigations entretiennent une humidité féconde : leurs feuilles, dont le dessous est gris et comme argenté, se détachent légèrement sur le ciel si pâle, si transparent de la Grèce. Bientôt nous sommes à l’entrée d’un ravin immense du Par-
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nasse : à gauche s’élèvent les deux sommets célébrés par les poètes.
A l’endroit même où s'arrête la vaste fissure qui sépare ces deux sommets, sur le flanc escarpé de la montagne, on aperçoit un village placé sur une étroite terrasse, disposé en forme de théâtre, dominé par des rochers à pic, aux couleurs éclatantes et en même temps d’un aspect sévère. C’est là, à la place de ce village qui s’appelle Kastri, c’est là qu’était Delphes ; et afin que notre imagination ne craigne point de se former de ce site une idée trop grandiose, afin qu’elle se repose sur d’exactes proportions, il faut se rappeler que le Parnasse, couronné de neige pendant huit mois de l’année, est haut d’environ sept mille pieds.
Il serait hors de propos de retracer l’histoire de Delphes et le grand rôle qu’a joué dans la société antique l’oracle d'Apollon. Pouvoir spirituel sur lequel s’appuyaient les pouvoirs temporels et que l’on ne dédaignait pas impunément, guide des rois, des généraux, des fondateurs de colonies, sanction des législateurs, de Solon comme de Lycurgue, conseil journalier des particuliers, arbitre de la guerre et de la paix, selon qu’il prédisait la victoire ou menaçait de la colère des dieux, mélange de politique généreuse et de vues intéressées, de haute sagesse et de puériles supercheries, l’oracle de Delphes fut jusqu’à Périclès le lien moral de la Grèce. Il perdit alors son autorité, parce qu’il resta fidèle à Sparte et au principe dorien, et surtout parce que la philosophie et l’incrédulité avaient gagné les hommes d’Ktat. Mais au siècle de Pisistrate,
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l’oracle jouissait de tout son crédit, et Delphes pouvait se dire avec quelque vraisemblance le centre (c^aXd;) de la terre, c’est-à-dire du monde grec. De toutes parts affluaient les offrandes, de toutes parts arrivaient les ambassadeurs, ceux de Crésus comme ceux de Tarquin, ceux de Rome républicaine, de l’Étrurie, de Marseille, de la Sardaigne, de l’Occident en un mot, comme ceux de la Macédoine, de l’Asie et des îles les plus reculées de l’Orient. Que de dons magnifiques ! que de statues ! que de monuments! Chaque peuple de la Grèce élevait un édifice nommé Trésor, où il consacrait ses trophées : chaque vainqueur, chaque athlète apportait sa statue ; on en compta plus tard jusqu’à trois mille. Et les autels, et les portiques, et les bas-reliefs votifs, et les inscriptions! Tout cela était accumulé sur un espace assez étroit, sur cette terrasse naturelle dont nous venons de parler, et qui était disposée en demi-cercle comme un théâtre.
Toutes ces richesses de l’art se pressaient, non pas avec symétrie, avec les. vastes intervalles, les places, les avenues, les vides qu’aiment les modernes, et qui répugnent au goût antique : le Forum romain, l’Acropole d’Athènes, en sont la preuve. Au contraire, tout était placé, groupé au hasard, avec une certaine irrégularité que l’art ne redoutait point, avec une apparence de désordre, plus pittoresque qu’une froide ordonnance, qui donnait à l’ensemble le mouvement, la variété, et qui n’excluait point l’harmonie. Car c’est, là la différence profonde du goût ancien et du goût moderne : dans nos plans, .dans nos élévations, dans
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nos dispositions, nous voulons la symétrie, les anciens cherchaient l’harmonie. La symétrie établit partout l’équilibre, la régularité ; ce qui existe à gauche, elle le répète à droite ; elle promène le cordeau et l’équerre et se fait exacte comme la géométrie ; en un mot, c’est une science. L’harmonie, au contraire, ne force ni les terrains ni les niveaux : elle accepte les obstacles, elle respecte toutes les convenances, elle en profite, elle aime les caprices du hasard, naît des oppositions et parfois des discordances : c’est un sentiment. Si l’on hésite à reconnaître combien, en matière d’art, le sentiment est supérieur à la science, que l’on compare nos ensembles de mom'iments les plus vantés aux ensemble^ de ruines, — oui, même de ruines que nous offrent Rome et Athènes.
Cependant, de cette cité de Delphes, de cet immense sanctuaire qui appartient à l’art autant qu’à la religion, que reste-t-il? Beaucoup sous le sol, sous les débris accumulés, sous les terres entraînées par les pluies du sommet de la montagne; rien, ou peu s’en faut, à la surface du sol. Par malheur, le village de Rastri, bâti sur l’emplacement des monuments anciens, rend leur découverte difficile et dispendieuse. On peut les montrer du doigt assurément : ici est le temple de Minerve Pronæa, entouré d’un péribole dont tous les joints forment un segment de cercle : voici le Gymnase, la fontaine Castalie, douce à boire, le théâtre, la fontaine Cassiotis et l’enceinte du temple d’Apollon marquée par une petite église, d’où partent encore les processions portant des flambeaux et des torches
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pendant la nuit de la Résurrection. Mais tous ces précieux restes sont enfouis et attendent que des fouilles généreuses et intelligentes les fassent reparaître au jour.
Le temple d’Apollon fut rebâti cinq fois ; mais 11 convient de faire, dans sa légende, une large part à la fable. C'est la fable qui nous raconte que le temple primitif fut en bois de laurier, puis en cire : les abeilles le fabriquèrent en forme de ruche avec leur cire et leurs propres ailes. Plus tard il fut en bronze, comme le thalamos de Danaé et le temple de Minerve Chalciœcos à Sparte. Ensuite des architectes encore fabuleux, Àgamède et Trophonius, le bâtirent en pierre. Il fut de nouveau détruit, par le feu cette fois. On remarquera que les temples grecs brûlaient souvent, à cause des couvertures en charpente. Les basiliques modernes, qui reproduisent l’intérieur des temples grecs, brûlent de même ; Saint-Paul-hors-les-Murs et Montréal en sont la preuve. Les églises grecques de Constantinople ne brûlaient pas moins souvent, avant qu’on eût commencé à les couvrir de coupoles en pierre, par l’ordre de Justinien,
Ce fut l’an 548, au milieu du siècle de Pisistrate, que le vieux temple de Delphes fut incendié. Aussitôt les Amphictyons firent des quêtes dans le monde entier pour le reconstruire; ils obtinrent des secours, même d’Amasis, roi d’Égypte : c’est ainsi (ce rapprochement est singulier) que Saint-Paul a été rebâti aux frais de la chrétienté et qu’un musulman, vice-roi d’Égypte, a donné les magnifiques colonnes d’albâtre oriental qui
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ornent le maître-autel. Lorsqu’on eut réuni trois cents talents (1,680,000 francs de notre monnaie), les Alcméonides prirent à entreprise la construction du temple. Les Alcméonides étaient une des plus grandes familles d’Athènes. Exilés par Pisistrate, ils cherchaient à lui susciter partout des ennemis. Afin de se concilier la faveur des Amphictyons et de l’oracle de Delphes, ils bâtirent la façade principale du temple, non pas en pierre, selon les conditions du marché, mais en marbre de Paros. Ainsi tout servait les arts , même les haines qu’un tyran inspirait. L’emploi du marbre dans , l’architecture est une nouveauté remarquable : les Athéniens en avaient donné déjà l’exemple; mais chez eux on peut croire qu’ils ne voyaient dans le marbre qii’une matière plus durable, plus propre à être taillée avec précision et finement travaillée. Pline dit cela quelque part ( Bist . Nat., XXXVI, 5), et il y a des architectes modernes qui sont de son avis. Le marbre, assurent-ils, était Couvert d’un enduit ou d’une couleur qui en cachait la qualité brillante et le confondait avec la pierre. Pourquoi donc alors les Alcméonides, par ostentation et pour gagner la faveur d’un peuple et d’une caste sacerdotale, auraient- ils fait la façade du temple de Delphes en marbre de Paros? Qu’auraient-ils gagné à cette fastueuse dépense, si le marbre avait été recouvert aussitôt de couleurs propres à le rendre méconnaissable? Je suis plus partisan que personne de la polychromie, c’est-à-dire de l'architecture pçinte, surtout dans le siècle de l’archaïsme, j'espère le prouver bientôt; mais l’emploi du marbre complique singuliè-
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rement ce problème, et mérite toutes les réflexions des artistes et des savants.
L’architecte chargé de cette importante construction fut appelé de Corinthe : il se nommait Spintharus. Nous ne savons rien de plus que cethommage rendu à l’école dorienne de Corinthe par un peuple voisin. Lorsque le temple d’Apollon aura été découvert, on pourra apprécier le style d’un monument que les auteurs n’ont point suffisamment décrit, mais qui n’en a pas moins un grand intérêt pour nous, c’est de nous montrer le fil de la tradition corinthienne.
Le temple de Spintharus, l’argent manquant, ne . fut achevé que beaucoup plus tard (Eschine , contre Ctésiphon , § 116). Il fut orné alors de sculptures. Calamis, Praxias, Androsthène furent chargés de compléter par cette décoration magnifique l’œuvre inachevée : autant de promesses nouvelles pour le gouvernement qui voudra s’illustrer par des fouilles sur l’emplacement de Delphes.
Si l’on s’embarque au port de Delphes et qu’on sorte du golfe de Corinthe, pour se diriger vers le Sud, en longeant la côte du Péloponèse, on arrive bientôt à l’embouchure de l’Alphée. L’Alphée, après avoir traversé les gorges sauvages de l’Arcadie et la plaine riante d’Olympie, devient le plus beau fleuve du Péloponèse et se jette promptement dans la mer. Mais la mer n’était point un tombeau où se perdaient son nom et ses eaux. Les flots, touchés de l’amour du fleuve pour la nymphe Aréthuse, le laissaient pousser son cours sans y mêler leur amertume jusqu’aux côtes de
la Sicile, et s’unir à la fontaine qu’il aimait : fiction charmante qui transporte notre pensée sans effort d’un bord de la mer Ionienne à l’autre, et nous conduit naturellement vers Syracuse- C’est là, dans la petite île d’Ortygie, que la fontaine Àréthuse répand ses belles eaux, à quelques pas à peiue du rivage; tandis que, non loin, dans le port même que l’île protège, on voit jaillir du foud de la mer un flot d’eau douce qui arrive, par la force de son jet, jusqu’à la surface. C’était l’Alphéepour les anciens, et, par cette naïve croyance, les premiers colons se rattachaient au sol natal, à travers l’étendue des mers.
Par un rapprochement remarquable, les plus anciens temples doriques qui soient restés debout sont ceux de Corinthe et de Syracuse. Syracuse était une colonie corinthienne, fondée au siècle de Cypsélus, alors que l’architecture, cet art qui est la mesure de la prospérité publique, s’y développait avec éclat. De sorte que ces deux villes, unies déjà par tant de liens, se trouvent unies aussi dans l’histoire de l’art.
Sur la cote occidentale de la Sicile, en face du mont Dybla, dont les teintes bleues et cendrées rappellent le mont Ilymette, se trouve l’île d’Ortygie. Ce n’est qu’un rocher, mais ce rocher, que quelques mètres à peiue séparent de la terre ferme, vient s’arrondir de manière à former un des plus beaux ports de la Méditerranée. Là descendit un jour une colonie corin-
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thienne qui avait pour chef Archias. On se retrancha dans l’ile, on fit reculer les Sicules, possesseurs légitimes du pays, et l’on nomma la nouvelle ville Syracuse, du nom d’un marais voisin.
Rien n’est plus obscur que l’histoire primitive des colonies siciliennes : Diodore, leur historien, vint trop tard pour recueillir avec suite les vieux souvenirs de son pays, déjà effacés. Mais rien n’est plus rapide que l’accroissement de ces colonies, par le commerce et par les armes. A peine la race grecque avait-elle pris pied au milieu des Barbares et fondé un comptoir, qu’elle trafiquait avec eux après les avoir battus, s’avançait sans relâche, appelait les aventuriers et les mercenaires, réduisait en esclavage tous ses voisins et montrait bientôt une ville florissante sur une plage déserte ou sur un îlot. La Sicile était, d’ailleurs, un poste singulièrement favorable au commerce : elle était comme le centre de l’Espagne, de l’Italie, de la Grèce et de l’Afrique. Voilà pourquoi Syracuse, soixante-dix ans après sa fondation, fonda à son tour des colonies, Acres, Enna, Casmène, Iléloros, Nétum. Un pont fut jeté pour unir l’île d’Ortygie à la côte, et la ville continua de s’étendre. Elle couvrit les collines voisines, montajusqu’àleur sommet, se disposa sur ce vaste amphithéâtre, jusqu’à ce qu’elle comptât près de six lieues de tour, formant cinq quartiers qui égalaient autant de villes, l’Ue, Tyché, l’Épipolis, l’Achradine, la Néapolis. Quelle ne dut pas être, en effet, la puissance d’un peuple qui refoula les Carthaginois, détruisit les flottes et les armées d’Athènes, arrêta Rome elle-
même pendant trois ans sous ses murs ! Carthage, Athènes, Rome, les trois capitales du monde ancien!
Les ruines de Syracuse racontent encore ce que fut cette ville magnifique. Quandles ruines ont disparu, le rocher taillé pour supporter les édifices, d’immenses carrières d’où une ville entière est sortie, les fortifica-
tions qui défendaient cette ville, ne parlent pas avec moins d’éloquence. Athènes possède des monuments plus beaux et plus complets; Agrigente a conservé, debout sur leurs hautes collines, toute une suite de temples, mais aucune cité grecque n’a laissé d’aussi vastes traces que Syracuse; aucune ne retient plus longtemps les recherches du voyageur.
.le n’essayerai point de montrer Syracuse dans toute sa grandeur, ses murs, sa citadelle, son théâtre creusé dans le roc où les noms des reines sont gravés sur les gradins, l’amphithéâtre, les temples, le grand autel de Jupiter, long de cinq cents pieds, les rues qui gardent le sillon tracé sur le rocher par les chars, les tombeaux innombrables, les carrières à ciel ouvert où les prisonniers athéniens mouraient jadis et que remplissent aujourd’hui les orangers, les figuiers, les nopals gigantesques, de sorte que la végétation la plus riante se marie aux formes grandioses et sévères des rochers, tandis qu’une lumière éclatante se joue dans ces humides profondeurs. Je passerai sous silence la célèbre Oreille de Demjs, reconnue, sans trop d’invraisemblance, non point par un savant, mais par un peintre, par Michel-Ange de Caravaggio, et dont la disposition sonore permettait au tyran d’épier ses victimes dans
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leur cachot. Car je me propose uniquement d’étudier les anciens temples bâtis parles architectes corinthiens, soit qu’ils eussent suivi le chef de la colonie, Archias, soit qu’on les eût demandés plus tard à la mère patrie, comme on lui demandait des généraux et des devins. Il faut donc rester dans la ville naissante que renfermait encore la petite île d’Ortygie, comme elle renferme de nouveau aujourd’hui la cité déchue rentrée dans son berceau.
Le plus ancien temple paraît le céder de peu en antiquité au temple de Corinthe, et, si l’on ne ^devait s’interdire de mettre les simples suppositions à la place de l’histoire, on serait tenté de le rapporter à l’époque de la fondation de la ville. Pour trouver les débris dont il s’agit, il faut se diriger vers la rue Salibra ou Resalibra, et pénétrer dans la maison Santoro.
. On monte un premier étage : là, dans une chambre, on voit s’ouvrir la porte d’une vaste armoire et l’on est en face de deux énormes chapiteaux de colonnes.
Les colonnes elles-mêmes descendent sous le plancher et se perdent dans la maçonnerie du mur, car elles ont servi à soutenir les constructions modernes et y ont été enclavées. Leur sommet seul est resté apparent, et il n’est point difficile de se figurer l’efiet d’un spectacle aussi étrange; les chapiteaux sont grossis encore par leur disproportion avec la tête de l’homme qui se trouve à leur niveau. On dirait le portrait d’un géant enfermé dans Tin petit cadre et exposé à hauteur d’appui.
En 1840, la commission préposée aux antiquités de
la Sicile et présidée par le duc Serra di Falco, lit entreprendre des fouilles au-dessous des constructions.
Ces fouilles furent gênées par la maison qu’il eût été coûteux d’acheter et de démolir; mais on trouva la base des colonnes et par conséquent l’on put déterminer leur hauteur. Une assise de l’architrave fournit un élément de plus pour restaurer' le péristyle, qui est comme le vêtement d’un temple et sa parure. M. Hittorf, à son tour, vint étudier les ruines de Syracuse, afin de préparer un bel ouvrage sur la Sicile, qui malheureusement est loin encore d’être achevé. Je dois à son obligeance la communication des mesures qu’il a relevées et que je reproduis sommairement.
Hau teur de la colonne 8m 50
Diamètre à la base t 90
Diamètre supérieur I 60
Les colonnes ont donc quatre mètres quarante- sept centimètres de hauteur, tandis que les colonnes du temple de Corinthe comptent à peine quatre fois leur diamètre. Le chapiteau est d’un galbe aussi déprimé que celui de Corinthe ; il a de la force et offre une ligne nette plutôt qu’irréprochable. Son caractère se rapproche encore du caractère des plus anciens chapiteaux de Sélinonte, ainsi qu’on le verra plus tard. Mais si les proportions sont moins courtes qu’à Corinthe, d’autres défauts semblent accuser un art timide et encore inexpérimenté. Par ^exemple, les colonnes n’offrent que seize cannelures au lieu de vingt : il en résulte que la cannelure est trop vaste, qu’elle a trop d’im-
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portance, tandis qu’en principe elle doit seulement donner de la variété à la surface de la colonne. Nous avons vu précédemment que, dans l’architecture primitive, les cannelures figuraient les pans réguliers laissés par la hache sur le tronc d’arbre équarri.
On remarquera combien est sensible la pesanteur de l’architrave : elle- est plus haute que la colonne n’est large à sa base. La colonne n’a qu’un mètre quatre-vingt-dix centimètres à la base, tandis que l’architrave a un mètre quatre-vingt-quatorze centimètres de hauteur. Qu’il faille accuser la timidité de l’architecte ou la difficulté de soutenir de pareils morceaux de pierre, cette énormité amena une autre disproportion. On rapprocha les supports, c’est-à-dire les colonnes que l’on craignait peut-être de surcharger, et l’entrecolonncment devint moins large que le diamètre même de la colonne à sa base. Comme, d’autre part, les chapiteaux et les tailloirs ont une forte saillie qui égale presque la moitié du diamètre supérieur du fût, ils semblent se toucher, et je suis persuadé que ces défauts ne seraient pas moins choquants si les colonnes étaient dégagées des constructions modernes, et surtout si le péristyle était complet. Il ne faüt point que les admirateurs de l’art grec hésitent à critiquer ses essais ou ses erreurs, surtout au lendemain de sa naissance. Si naïf qu’il soit, l’ordre dorique estdéjà complet, mais la science des proportions, l’équilibre, le juste rapport de toutes les parties de l’édifice ne paraîtront que plus tard, avec le progrès des siècles. L’étude de l’architecture grecque a cela
de fécond, que la logique et la clarté président même à ses tâtonnements.
L’île d’Ortygie était consacrée à Diane. Selon Pindare, les Nymphes n’avaient fait jaillir la fontaine Aréthuse que pour lui plaire, et, comme Homère Sonne à Diane le nom d’Ortygie, il est vraisemblable que l’ile occupée par la colonie corinthienne avait pris un des noms de sa divinité protectrice. 11 est donc naturel de croire que le temple le plus ancien a dû être bâti en l’honneur de Diane : dans ce temple, sans doute, était placée la statue dont parlent les auteurs et que son caractère archaïque rendait encore plus yénérable. Cicéron, dans son quatrième discours contre Verrès, justifie cette conjecture en nous assurant que c’était bien dans l’île que se trouvait le temple de Diane : « 11 y a, » dit-il, « un grand nombre d’édifices sacrés « dans l’île, mais deux qui l’emportent de beaucoup « sur les autres, le temple de Diane et celui de Mi- « nerve, si riche avant l’arrivée de Verrès. » Diane ligure, en effet, sur les monnaies de Syracuse, notamment sur celles que fit frapper Agathocle. Ses fêtes étaient célèbres : pendant trois jours les bergers siciliens se réunissaient pour chanter en son honneur les poésies bucoliques dont Daphuis passait pour l’inventeur.
Minerve était chère aux Syracusains presqu’à l’égal de Diane : elle était aussi représentée sur leurs admirables monnaies. Comme son temple se trouvait dans l’île, au témoignage de Cicéron, on a été conduit à donner le nom de Minerve à d’autres ruines plus
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considérables qui existent encore, non loin des précédentes.
Rien n’est moins certain que ces désignations ; mais j’avoue qu’un édifice antique gagne toujours à ne point rester sans nom et à s’entourer de la poésie des souvenirs. En outre, le temple a été converti en église chrétienne et consacré à la Vierge; ce qui laisse croire qu’il était jadis consacré à Minerve, la vierge du paganisme. Car le christianisme, en se substituant à la religion grecque et en s’emparant de ses édifices, a cherché des rapprochements de noms et d’idées qui devaient ménager les habitudes locales et rendre la transition moins brusque.
Ce fut au septième siècle de notre ère que saint Zozime, trouvant que le temple ne répondait plus aux exigences du culte, le fit démolir afin de construire une véritable église. Une partie du péristyle fut cependant conservée, et ceux qui arrivent auprès de la cathédrale de Syracuse remarquent avec surprise toute une série de colonnes doriques engagées dans les murs latéraux et lui servant de décoration. Au-dessus des colonnes, des créneaux élevés au moyen âge annoncent que la cathédrale a servi jadis de forteresse, de même que les anciens Grecs, lorsqu’une ville était prise, se réfugiaient au sommet du temple et s’y défendaient.
L’église, à cause des colonnes qui la soutenaient, a reçu le nom de Santa Maria delle Colonne. Le temple proprement dit, le naos , a donc disparu ; mais cette destruction partielle a préservé peut-être de la ruine le reste du monument. Les particuliers y eussent
cherché des matériaux : saint Zozime y trouva un appui pour le nouveau sanctuaire.
Vingt-deux colonnes du péristyle ont été conservées, neuf sur le long côté du sud, douze au nord, une sur la façade postérieure. La façade principale était tournée vers l’orient et en môme temps vers la pleine mer, vers la Grèce. Aucun doute ne semble donc possible : les façades principales comptaient six colonnes, les façades latérales, quatorze. Il y avait deux portiques intérieurs, le pronaos en avant du temple proprement dit, le posticum en avant de l’opisthodome. Voici quelques-unes des dimensions :
Largeur, à partir de l’angle du degré supérieur. 22ni 50
Longueur 56 »
Diamètre inférieur des colonnes du péristyle.. 2 »
Diamètre supérieur 1 50
Hauteur des colonnes avec le chapiteau 9 80
Hauteur de l’architrave et de la frise 2 90
La proportion des colonnes est un peu inférieure à cinq diamètres, proportion qui est plus élégante et plus voisine du beau siècle de l’art que les proportions du temple de Diane. L’entrecolonnement n’a que quarante centimètres de plus que l’entrecolonnement du temple de Diane; mais l’effet est déjà beaucoup meilleur, quoique les colonnes dussent encore paraître trop rapprochées, si elles n’étaient rétrécies et comprimées par les murs modernes. Elles ont vingt cannelures, tandis que celles du temple de Diane n’en présentent que seize ; l’architrave a également moins d’é-
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paisseur et d’énormité ; le chapiteau se redresse avec un galbe plus ferme, plus propre à entrer dans le sentiment architectural. Les proportions des triglyphes, la forme de leurs canaux, tout annonce les approches du beau siècle. C’est pourquoi le temple qui sert aujourd’hui de support à la cathédrale a paru de beaucoup postérieur à celui dont les débris sont renfermés dans la maison Santoro : comme il a dû prêter davantage à la décoration et à une certaine grandeur, on lui a appliqué les paroles de Cicéron, qui dit que le temple de Minerve, dans l’île, él ait si riche avant l’arrivée de Verrès. ,A.lors, en effet, l’édifice était richement décoré, plein d’offrandes magnifiques que Marcellus avait respectées après la prise de la ville et que Verrès pilla sans pudeur.
On admirait surtout les portes plaquées d’or et d’ivoire, sculptées avec un art qui frappait les anciens eux-mêmes, et que je serais tenté, pour cette raison, de rapprocher des portes du baptistère de Florence. « On ne saurait se figurer, » ajoute Cicéron, « combien de critiques grecs ontécrit sur la beauté de ces portes. » Ces beautés ne nous sont point connues ; nous savons seulement qu’il y avait une tête de Méduse entourée de serpents ; il ne faut point douter que beaucoup d’autres sujets n’y fussent représentés. Le travail des matières précieuses, le mélange de l’or et de l’ivoire, était un luxe que Syracuse tenait de Corinthe, sa mère patrie; car le coffre de Cypséius était déjà depuis longtemps un des monuments célèbres de l’art grec. Dans le temple, il y eut plus tard trente-sept tableaux, repré-
sentant les rois de Syracuse et un combat d’Agathocle, combat de cavaliers, qui couvrait un mur du pronaos.
Un autre Agathocle, qu’il faut bien distinguer du tyran, avait été chargé de la construction du temple de Minerve. Diodore nous apprend qu’il le fit construire à ses propres frais , au lieu de puiser dans le trésor public : seulement, parmiles pierres, il choisit les plus belles pour se bâtir une maison. Minerve , irritée , frappa cette maison de la foudre et fit périr Agathocle dans les flammes. Alors les représentants de l’aristocratie syracusaine, qu’on appelait les Géomores , confisquèrent ses biens, quoique ses héritiers prouvassent qu’il n’avait point touché aux fonds que l’État lui avait alloués et n’avait dépensé que son bien propre.
Cette anecdote, quelque’peu digne de foi qu’elle paraisse, établit du moins que le temple fut bâti sous la domination des Géomores , c’est-à-dire des riches, des propriétaires; car telle est la signification de leur nom. Les Géomores furent au pouvoir pendant un siècle, pendant tout le sixième siècle , de 1)96 à 495 environ ; c’est dans cet intervalle que se place la construction du temple de Minerve.
Au sommet du temple, sur la pointe du fronton, resplendissait le bouclier de Minerve, soit qu’il fût seul, dressé sur sa hauteur en guise d’acrotère, soit qu'il fût porté par une statue. Les navigateurs apercevaient d’une grande distance ce bouclier poli, étincelant, de même que les Athéniens, après avoir doublé le cap Sunium et tourné le mont Hymette, distinguaient la
pointe de la lance et l’aigrette brillante de la grande Minerve de Phidias, située sur le rocher lointain de l’Acropole. Lorsqu’ils partaient pour un voyage, les Syracusains allaient d’abord dans le temple de Jupiter Olympien, hors les murs; ils y prenaient le feu sacré dans un vase, s’embarquaient, et tenaient ce vase à la main tant qu’ils n’avaient point perdu de vue le boucher de leur divinité protectrice.
Je viens de dire que le temple de Jupiter Olympien était situé hors les murs : il était, en effet, en dehors de l’enceinte de Syracuse, à quinze cents pas des fortifications. Là campaient Ilimilcon, général carthaginois, et plus tard Marcellus, quand ils assiégeaient Syracuse. Là campait, au commencement du cinquième siècle, Hippocrate, tyran de Géla, qui assiégeait aussi Syracuse. Il blâmait sévèrement ceux qui avaient osé violer le sanctuaire et enlever les objets sacrés. Ce fait suffît pour prouver que le temple de Jupiter Olympien existait déjà au cinquième siècle, et, si peu considérables que soient les ruines qui ont résisté au temps, elles portent de leur antiquité un témoignage qui s’accorde avec le témoignage de l’histoire.
De la cathédrale, nous descendons vers le grand port de Syracuse, port circulaire dont Ortygie ferme l’entrée à tous les vents, et qui est disposé comme un amphithéâtre. Nous le traversons sur une barque, et prenons terre sur la rive droite du fleuve Anapus, auprès de son embouchure. Là sont encore debout deux colonnes sans chapiteau, ou, pour parler plus juste, deux tronçons de colonne. Ce sont des fûts mo-
nolithes ; le mieux conservé a six mètres soixante-dix centimètres de hauteur.
Les cannelures attestent que le temple était dorique ; car leurs arêtes sont vives, tandis que les cannelures ioniques ou corinthiennes, ainsi que chacun le sait, sont séparées par une surface plate , dite baguette. Ces cannelures doriques sont au nombre de seize, ce qui indique déjà une époque reculée; car il n’y en a que seize également au temple de Diane. En outre, l’emploi de monolithes pour les colonnes, n’est point un indice sans valeur : il semble que ce soit le propre d’un art moins expérimenté et par conséquent plus timide, de rechercher des supports faits d’un seul morceau plutôt que d’élever les uns sur les autres des tambours savamment ajustés.
Ces colonnes ont un mètre quatre-vingt-quinze centimètres de diamètre à la base. En leur donnant, par conjecture, quatre diamètres et demi, leur hauteur serait de huit mètres soixante-dix-huit centimètres; en supposant cinq diamètres, la hauteur serait de neuf mètres soixante-quinze centimètres. Mais les éléments manquent pour résoudre ce problème, et je ne crois pas que des fouilles puissent l’éclaircir; les matériaux ont été emportés; le soubassement même des colonnes est déchaussé et le niveau actuel du sol est au-dessous du niveau antique.
C’est dans ce temple de Jupiter Olympien que üenys le Tyran enleva le manteau d'or massif qui ornait la statue du dieu. Il mit à la place un manteau de laine qui serait, disait-il, plus chaud pour l’hiver, moins
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lourd pour l’été. Non loin du temple de Jupiter, croissent les beaux papyrus qui ont rendu célèbre la fontaine Cyané. Avant de rejoindre le fleuve Anapus, les eaux de la fontaine coulent lentement dans une plaine marécageuse. Les papyrus se plaisent dans un courant tranquille et tapissent le lit de Cyané de leurs racines qui ne s’enfoncent point dans le sol. De toutes parts, ces grands joncs triangulaires dressent leur tige lisse et brillante, et balancent, au moindre souffle, la houppe légère qui les surmonte. J’ai rapporté de Syracuse des feuilles fabriquées avec la moelle spongieuse du papyrus. Un Syracusain, M. Politi, sait la traiter d’après les procédés indiqués par Pline le Naturaliste. Assurément ces feuilles n’ont rien de la finesse ni de la beauté des papyrus anciens : on y écrit toutefois facilement, même avec les plumes et l’encre dont nous nous servons aujourd’hui.
Les ruines de Syracuse sont moins célèbres que celles d’Agrigente; car Agrigente ne présente pas seulement un nombre de temples plus considérable, mais ces temples sont d'une conservation et d’un intérêt qui les recommandent à l’attention du voyageur. Par une rencontre singulière, aucune des ruines d’Agrigente ne paraît remonter jusqu’au siècle de Pisistrate ; leur style les déclare postérieures. Seul le temple de Jupiter Polieus, dont quelques débris sont cachés sous une église de Girgenti, pourrait nous faire hésiter ; cependant la forme du chapiteau et les proportions de l'entablement se rattachent -beaucoup plus vraisemblablement au siècle de Périclès. Nous passerons donc
devant Agrigente sans nous y arrêter, mais non sans jeter un regard sur le site admirable qu’elle occupe. Bâtie au sommet d’une série de collines qui s’élèvent par degrés, elle domine une plaine fertile et la vaste mer. Des champs, des vallons repliés sur eux-mêmes, de beaux arbres séculaires, des oliviers au feuillage léger qui ne cache point les lignes du terrain, une nature riante qui brille au soleil et se baigne dans la lumière, tout, jusqu’à la brise de mer qui semble apporter les parfums voisins de l’Afrique, tout contribue à répandre un charme plus vif sur les ruines.
Au sommet de chacune des collines qui montent en amphithéâtre apparaît un débris grandiose, une colonne, un portique, un temple à demi renversé ou tout entier, assis comme sur un piédestal immense, doré d’un ton bistre qui se marie si bien avec la verdure, le bleu du ciel et l’azur des flots. Toutes ces ruines illu?tres ont des noms, retrouvés par les savants ou donnés par le peuple. Voilà Vulcain, Castor et Pollux, Esculape, Junon Lucinienne, le temple le plus élevé de tous; la Concorde, le plus complet; Jupiter Olympien, le plus grandiose, mais couché à terre; Hercule, le plus parfait de style. Plus loin, Cérès et Proserpine; derrière un pli de terrain, le tombeau de Hiéron avec sa frise dorique sur des colonnes ioniques; là-bas, auprès de cette grande ferme sicilienne, l’oratoire de Phalaris, naïve dénomination des modernes qui veulent que là ait prié le plus sceptique et le plus féroce des tyrans. Ce ravin, où coule un faible ruisseau, est l’ancienne piscine creusée par les Carthaginois captifs;
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non loin sont les égouts phéaciens, plus grands que les cloaques de Rome, et qui faisaient dire des Agrigentins qu’ils bâtissaient comme s’ils ne devaient jamais mourir.
Enfin les murs eux-mémes, taillés dans le rocher intérieurement et extérieurement, attestent combien puissante était une ville qui contenait 200,000 citoyens et 800,000 esclaves. Tant de grandeur tomba tout à coup, car telle fut la destinée des colonies siciliennes. On pourrait les comparer à des plantes transportées dans un sol' trop gras et sous une température trop favorable ; elles y croissent en quelques matinées, donnent des fleurs magnifiques, puis s’affaissent subitement.