CHAPITRE III
LES H II INES DE SÉLINONTE
Sélinonte devait son nom au fleuve Sélinus, près de l’embouchure duquel elle était située. Selinon, en grec, signifie ache : aussi une feuille d’ache, armes parlantes, était-elle représentée sur les monnaies de Sélinonte. La ville fut fondée au milieu du septième siècle avant J.-C., l’an 653 selon Eusèbe, 651 selon Diodore, par une colonie partie d’Hybla- Mégara, sous la conduite de Pammilus. Ilybla-Mégara avait été fondée elle-même par les Mégariens de Grèce. Selon l’usage attesté par Thucydide (1. I, ch. 24) , la colonie sicilienne, voulant devenir métropole à son tour, avait demandé un chef aux Mégariens : ils lui envoyèrent Pammilus.
11 n’y a point de témérité à essayer de nous figurer quelle joie orgueilleuse répandait dans une cité grecque, surtout dans une cité de second ordre, le message suivant : « La colonie que vous avez envoyée, il y a « cent ans, au delà des mers, en Sicile, est devenue « riche, puissante, trop nombreuse. Elle veut à son
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« tour porter plus avant chez les barbares le nom « grec et la domination grecque : elle vous demande « un chef. » Ce chef était choisi parmi les nobles; le plus souvent il était de sang royal, car son pouvoir devait égaler celui d’un roi. 11 est naturel aussi de supposer qu’il ne partait point seul, mais qu’il emmenait avec lui, outre le devin, qui interprétait la volonté des dieux, des amis braves et expérimentés pour l’assister dans les conseils ou dans les combats, des architectes pour bâtir la nouvelle ville, une suite en un mot.
Or, Mégare avait depuis longtemps atteint une prospérité qui devait décliner seulement lorsque la puissance athénienne prendrait son essor. Déjà nous avons remarqué combien le commerce l’avait enrichie, placée qu’elle était au seuil du Péloponèse, limite des Doriens et des Ioniens. Distante de Corinthe d’une journée de marche à peine, elle avait participé au développement de l’art chez les Corinthiens.
Nous sommes donc autorisés à supposer que les temples de Sélimyite ont été bâtis par des architectes grecs, par des Mégariens peut-être. Dans ce cas, nous reconnaîtrions encore ici l’influence de l’architecture corinthienne. D’un autre côté, si Ton fait venir les architectes qui construisirent Sélinonte de la Mégare sicilienne, on sait qu’elle est située sur la côte de l’île qui regarde l’orient, au nord de Syracuse, dont elle n’est séparée que par quelques lieues : or Syracuse, c’est Corinthe. De sorte qu’il paraît difficile, quoi qu’on fasse, de 11e pus rattachera l’art corinthien la tradition
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de l’art sélinontin, soit par Mégare de Grèce, soit par Mégare de Sicile.
Voilà donc la nouvelle colonie établie aux bords du lleuve Sélinus, sur une hauteur entourée de murs, qui ne sera plus tard que l’Acropole, mais qui alors était la ville entière. Comment s’est-elle accrue? Quel a été son gouvernement, son commerce ? Quels étaient ses rois, ses monuments, ses gloires? Ne cherchons pas, l’histoire est muette : elle nous dira la fondation de Sélinonte ; elle nous dira sa première ruine eu 409, sa ruine définitive l’an 249 avant J.-C.; elle parlera de quelque petit territoire disputé par Ségeste, ville voisine, alliée des Carthaginois, et elle laissera aux pierres éparses sur le sol que le temps a respectées, le soin de * nous attester la splendeur à peine croyable d’une ville qui n’eut que deux cents ans de liberté. Je me trompe : l’histoire nous dira que SéHnonte, seule des villes grecques en Sicile, s’unit aux Carthaginois, quand ils tentèrent de conquérirl’lle entière. Elle trahit la Grèce au moment où Thèbes la trahissait sur le continent et s’alliait à Xerxès. Thèbes s’acquit ainsi le juste mépris de tous les Grecs : Sélinonte fut punie plus cruellement encore par ceux-là mêmes qui l’avaient gagnée à leur cause.
En deux traits nous pouvons deviner l’histoire de Sélinonte. Tant qu’elle fut un comptoir florissant au milieu des comptoirs phéniciens, tant qu’elle ne pensa qu’au commerce au milieu de commerçants qui trafiquaient avec elle, tant qu’elle ne fut que riche en face d’un peuple qui estimait avant tout la richesse et qui
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trouvait à Sélinonte des débouchés pour ses marchandises, des marchés où s'entassaient les produits grecs, Sélinonte grandit sans danger : Carthage vit d’un œil patient la ville qui s’ avançait jusqu’aux frontières de ses conquêtes. Le jour où Sélinonte fut puissante et ambitieuse, où elle compta 30,000 citoyens capables de porter les armes et de conduire la multitude de mercenaires que ses trésors pouvaient facilement réunir, Carthage se sentit défiée ; elle comprit quel danger menaçait ses dernières possessions, et la ruine de Sélinonte fut arrêtée. Les autres Grecs arrivèrent trop tard pour sauver la ville qui les avait jadis trahis : c’était justice.
Ce n’est point ici le lieu de peindre les horreurs de la prise de Sélinonte. Diodore en a fait un pathétique • récit où l’on trouverait quelques détails de pure rhétorique peut-être, mais dont le fond parait vrai, si l’on songe que des hordes d’Africains barbares composaient les armées carthaginoises. Ici, nous faisons passer l’histoire des monuments avant l’histoire des hommes. Que devinrent les monuments pendant la prise de la ville ? Diodore raconte qu’Anriibal fit massacrer les femmes, les vieillards, les enfants, excepté ceux qui s’étaient réfugiés dans les temples, de peur que le désespoir ne les poussât à y mettre le feu, avant qu’on en eut pillé toutes les richesses. 11 semble donc que les temples furent d’abord épargnés. Mais plus tard Diodore ajoute que lorsque les temples furent remis aux mains des vainqueurs, ils commencèrent à tout saccager, à tout détruire. Les Syracusains, dit-il, en-
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voyèrent une députation à Annibal pour le prier de laisser racheter les prisonniers et d’épargner les temples des dieux. Annibal leur répondit que les Sélinontins n’étaient point dignes d’une liberté qu'ils n’avaient point su défendre, et qu’il y avait longtemps que les dieux avaient abandonné Sélinonte ; c’est-à-dire qu’il laissa ses soldats achever l’œuvre de destruction. Voilà donc un fait qu’il importe de noter : les temples furent détruits, malgré les prières des Syracusains.
Plus tard, les débris de la population, les fugitifs, revinrent habiter leur patrie ; ils y vécurent en payant tribut à Carthage. S’ils retrouvèrent peu à peu une apparence de prospérité, ils ne reconquirent ni la puissance, ni une richesse réelle, ni même la liberté. Us ne laissaient échapper aucune occasion de se révolter et de se joindre aux ennemis des Carthaginois, à Denys l’Ancien, à Timoléon, à Agathocle, au roi « Pyrrhus. Mais après chaque guerre, quand Syracuse et Carthage traitaient, Sélinonte était rendue à ses maîtres. Affaiblie par les charges de la guerre, elle était appauvrie encore par les onéreuses conditions de la paix. Elle eut ainsi une apparence de vie pendant un siècle et demi, jusqu’en 249. A cette époque, Carthage, attaquée parles flottes romaines, voulut concentrer toutes ses forces et former une immense place d’armes ; elle transporta les habitants de Sélinonte à Lilybée et rasa leur ville, qui celte fois ne devait plus se relever. Mais dans toute cette période Sélinonte avait été trop faible, trop pauvre, pour construire de grands monuments. On répara sans doute quelques
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temples qui n’étaient que brûlés, on refit les plus petits ; on construisit de nouveaux sanctuaires dont il reste des traces. Mais les grands temples, les six temples doriques qui se voient encore aujourd’hui à Sélinonte, renversés sur le sol, ces temples sont assurément antérieurs à la prise de la ville par Ànnibal, c’est-à-dire à l’an 409 avant J.-C.
En effet, le style de ces monuments confirme les suppositions qu’autorise si naturellement l’histoire. Étudiez leurs proportions, leur caractère, leurs détails, vous reconnaîtrez qu’ils sont tous, ou du siècle de Périclès, ou du sixième siècle, antérieurs par conséquent à l’an. 409. Je ne parle pas du petit édifice ionique que M. Ilittorff a restauré avec tant d’éclat, dans son ouvrage sur la Polychromie et qu’il appelle le temple d’Empédocle ; il est, en effet, postérieur. Je parle des six grands temples qui s’élevaient au sommet de l’Acropole et sur le plateau opposé de la ville. Trois de ces temples sont du sixième siècle, et le plus ancien remonte probablement à la fondation même de la ville; deux sont du cinquième siècle et ressemblent singulièrement au temple de Thésée à Athènes et aux temples hexastyles de Périclès. Le dernier, de tous le plus vaste et le plus grandiose, porte le caractère nettement tranché des deux siècles. Commencé au sixième siècle, il a été seulement achevé au cinquième. Nous devons donc aujourd’hui étudier quatre temples de Sélinonte et en réserver deux pour une autre série d’études, si nous racontons jamais l’histoire de l’architecture au siècle de Périclès.
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Sélinonte est coupée en deux parties par un ruisseau qui sort des marais. À l’occident, les ruines se trouvent sur une colline peu élevée qui était l’Acropole ; à l'orient elles sont situées sur un vaste plateau qui domine la mer d’Afrique. Entre ces deux parties, est une vallée où coule le petit torrent quand les pluies l’alimentent; à l’embouchure on remarque deux lignes parallèles de constructions qui annoncent l’ancien port, rectangle qui s’avançait dans les terres : les sables l’ont aujourd’hui comblé. Le fleuve Sélinus coule à peu de distance de la ville, à l’orient de l’Acropole ; il porte aujourd’hui le nom de Madiuni. On compte, disais-je, sept temples, en y comprenant le petit temple d’Empédocle; quatre sont sur l’Acropole, trois sur le plateau opposé.
Les temples sont tous orientés, c’est-à-dire tournés vers l’Orient, de sorte que les premiers rayons du soleil frappaient le triangle sacré du fronton et la statue du dieu, quand les portes du temple avaient été ouvertes; ils sont, par conséquent, disposés parallèlement, mais leurs façades ne sont point sur la même ligne, étant de grandeur inégale et à d'inégales distances.
L’Acropole fut le premier abri de la colonie; c’est donc là que nous trouverons les plus anciens temples. . • Mais quel nom doit-on leur donner? C’est ce qu’il faut nous résigner à ignorer. A quels dieux étaient-ils consacrés? L’histoire, qui ne parle avec quelque détail de Sélinonte qu’au moment où elle va périr, l’histoire n’en dit rien. Les antiquaires italiens eux-mêmes, si prompts à donner des noms pompeux à toutes les rui-
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nés, se sont trouvés en défaut. Il n’y a aucune tradition, aucun souvenir qui puisse être attaché aux monuments. Nous les désignerons donc par les lettres de l’alphabet, comme les choses sans nom, en gardant, comme déjà consacrées et familières, les lettres que le duc Serra di Falco avait employées dans son ouvrage sur les antiquités de la Sicile. Nous dirons le temple A, le temple B, le temple C, etc.
Je commence par le temple C, car c’est incontestablement le plus ancien de tous. Ce temple est un rectangle très-allongé qui a vingt-quatre mètres de large sur soixante-trois mètres quatre-vingt-six centimètres de long; six colonnes sur les façades, dix-sept sur les côtés; dix- sept colonnes, le même nombre que leParthénon et que les grands temples qui ont huit colonnes sur leurs façades.
Le plan du temple offre, tout d’abord, un caractère particulier qui se retrouve sur les anciens temples de Sélinonte, mais qui ue se trouve point dans les autres villes grecques. Le pronaos ou vestibule en avant du temple est sans colonnes, fermé par un mur simple et une porte. L’opisthodome, destiné aux objets sacrés, où quelquefois on enfermait le trésor public, l'opisthodome est fermé complètement. Il n’v a point de portes pour y entrer directement comme au Parthénon ; on entrait par l’intérieur. Il faut remarquer qu'il n’y a point de colonnes au pronaos, mais de simples murs * de séparation et une porte; que les murs de séparation sont plus épais que les murs mêmes du temple. En effet , ils devaient supporter les hautes et
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pesantes portes des temples grecs, qui eussent arraché un mur trop faible, et qui, en outre, roulaient sur des rainures de métal. Ces rainures forment un quart de cercle égal à la révolution des battants et l’on en retrouve des traces.
La cella étant acceptée avec cette disposition, j'appellerai l’attention sur le péristyle, qui est large, assez éloigné des murs du temple, tandis qu’ordinairement le péristyle est étroit, pressé contre la cella , à laquelle il sert de décoration ; il n’est pas destiné au peuple, puisque les degrés sur lesquels s’élève la colonnade sont tellement hauts que l’on n’y monte pas. 11 faut les escalader, ils sont inaccessibles et destinés à faire paraître le monument plus grand; le mot stylobatc veut dire, en effet, la place où les colonnes posent leur base. Aussi n’ose-t-on se rappeler sans sourire l’explication de Winckelmann, qui croyait que ces sortes de degrés devaient donner plus de majesté au prêtre, en lui faisant lever la jambe plus haut. On peut citer, sans manquer de respect au maître, cette légère distraction : Homère dort quelquefois, disaient les anciens.
Le péristyle était donc, en général, inaccessible. Même sur la façade, il n’y avait que les trois degrés du • stylobate. En face de la porte seulement, et cela, même au Parthénon, on ajustait de petites marches intermér diaires, égales à un entrecolonnement. Ces marches servaient aux prêtres et aux visiteurs. Or, à Sélinonte, au temple C qui nous occupe en ce moment, il y a des marches véritables sur toute l’étendue de la
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façade, des marches pour le pied des hommes, faciles, douces, car on en compte neuf sur une hauteur de 2 mètres 22 centimètres.
Joignez à ces marches, qui trahissent si clairement l’intention de l’architecte, le péristyle vaste qui entoure la cella et appelle la foule, joignez-y le portique intérieur, de quatre colonnes, de six en comptant les colonnes correspondantes qui précèdent le vestibule du temple, et vous arrivez à une conclusion qui est celle de M. Hittorff, et qui constitue une véritable découverte, à savoir que les portiques qui entourent le temple ne sont point seulement une décoration, ils sont une utilité, ils sont accessibles à la foule, destinés à la foule. Au contraire, dans les autres temples delà Grèce, du moins dans les temples hexastyles que nous connaissons, le temple est tout entier réservé aux dieux; le péristyle se serre contre les murs de la cella, la demeure du dieu; les colonnes l’encadrent, le pressent, le décorent, n’en sont que la décoration, car l’espace étroit qui a été ménagé sous la colonnade se refuse à recevoir la multitude.
Pour quelle raison s’était-on écarté de l’usage général à Sélinonte? Était-ce pour les fêtes? était-ce pour les sacrifices? Le temple une fois fermé, abandonnaiton l’extérieur du temple, ses portiques, aux besoins de chaque jour? Était-ce un abri pour les marchands, un lieu de réunion, un petit forum protégé contre les pluies? Était-6e là que délibéraient les citoyens de la colonie naissante, trop peu nombreux, trop pauvres pour se construire une vaste agora, l’agora des Grecs,
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entourée de portiques sur ses quatre côtés. Le champ est ouvert aux suppositions, et les suppositions doivent craindre une forme précise et absolue. Mais ce qu’il importe de bien constater, c’est une disposition particulière, propre aux anciens temples de Sélinonte, une combinaison économique des besoins religieux et des besoins civils.
Ce temple était-il consacré à Jupiter Agoræus, qui eut plus tard un autel dans l’agora de Sélinonte, selon le témoignage d’Hérodote (Y, 46), quand Sélinonte plus puissante se construisit une agora? L’autel de Jupiter Agoræus était-il primitivement sous ce portique, quand le portique servait d’agora? Ce n’est là qu’une conjecture; mais elle ne manque pas de vraisemblance.
Le jour des sacrifices, le peuple se réunissait probablement sous le portique et devant le temple ; tandis que dans les temples ordinaires, l’autel est en avant du temple, la foule au dehors, et l’on aperçoit dans le fond du sanctuaire, aux portes ouvertes, la statue du dieu, qui de loin reçoit les prières et les offrandes des mortels. La célèbre peinture de Pompéi qui représente un sacrifice à Isis donne une idée très-exacte de cette cérémonie. A Sélinonte, au contraire, l’autel se rapproche et monte sous le portique; la foule y monte avec lui : les hommes sont donc plus près du dieu. Pour obtenir par la perspective plus d’éloignement et plus de grandeur, le sol de la cella s’exhausse de deux degrés au seuil du vestibule, de quatre degrés au seuil du sanctuaire proprement dit. Ainsi la statue grandit et domine encore ceux qui l’adorent.
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Si nous examinons le monument dans son élévation et dans ses détails, nous reconnaîtrons que son style . atteste, comme à Corinthe et à Syracuse, une haute antiquité. Les colonnes ont quatre diamètres 2/5 de hauteur; leur diamètre est, en effet, d'un mètre quatrevingt-quatorze centimètres, et leur hauteur de huit mètres soixante-seize centimètres. Chose singulière, les colonnes, sur les côtés, ont dix-sept centimètres de moins que sur les façades. Elles n’ont que seize cannelures, comme le temple de Diane et le temple de Jupiter Olympien à Syracuse. L’entablement est pesant, puisqu'il égale la moitié de la hauteur de la colonne. 11 a quatre mètres vingt-cinq centimètres sans le fronton, et, avec le fronton, il a huit mètres quatre-vingtcinq centimètres, c’est-à-dire plus de la moitié de la hauteur totale du temple. Cependant il offre déjà le grand et beau caractère des entablements grecs, des entablements siciliens dont l'importance est un peu exagérée toutefois, mais que nous verrons plus tard rachetée par une légère et magnifique décoration.
Les triglyphes sont lourds, aussi larges que les métopes, et le sommet de leurs cannelures affecte une forme non pas arrondie, surbaissée, refouillée, mais presque ogivale. Car l'on sait qu’on trouve des exemples de l’ogive en Grèce, par exemple à Thorieos, dème de l’Attique, où une porte ogivale se remarque dans les murs pélasgiques, et surtout en Lycie où un certain nombre de tombeaux taillés dans le vif de la montagne se terminent par un couvercle de courbe ogivale. La largeur des triglyphes a réduit néeessai-
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rernent les métopes ; aussi ne reste-t-il plus de place pour répéter régulièrement les mutules et leurs dixhuit gouttes; on a inventé alors des demi-mutules qui ne comptent que neuf gouttes, trois sur chaque rang. Ces gouttes sont coniques : mais le stuc qu’on appliquait ensuite sur la pierre les modelait et les rendait cylindriques; les débris épars en offrent la preuve sensible.
Il convient de reconnaître aux vieux temples de Sélinonte, non-seulement les caractères et les beautés du dorique archaïque, non-seulement des particularités Curieuses, mais aussi des défauts réels, des tâtonnements qui n’ont point encore été supprimés par une tradition bien établie et par un art sûr de lui-même. Si fes défauts qui disparaissent avec les progrès du temps, ne suffisaient point à nous faire reconnaître l’antiquité des temples, les sculptures des métopes ne permettraient point le plus léger doute. Ces sculptures célèbres, que nous ont rendues, grâce à des fouilles intelligentes, deux architectes anglais,* MM. Harris et Angel, sont aujourd’hui au musée de Palerme. Le gouvernement napolitain , jaloux de conserver les antiquités du royaume, les a retenues au moment où les architectes se préparaient à les embarquer. MM. Harris et Angel ont perdu les fruits de leurs recherches; mais il leur en reste l’honneur. Ces métopes sont d’une importance capitale pour l’histoire de la sculpture en Sicile et même de la sculpture grecque en général. On y constate un caractère singulier d’antiquité, un mélange de grossièreté et de finesse, un mélange surtout de l’art
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grec et de l’art oriental qu’explique le voisinage des comptoirs carthaginois. Outre divers fragments, trois métopes complètes ont été retrouvées : un char traîné par quatre chevaux, Hercule portant les Cercopes, Persée tuant Méduse. Leurs moulages se voient au parais des Beaux-Arts à Paris : à côté, est le moulage d’un chapiteau du temple.
Je passerai rapidement sur le temple D, temple également situé dans l’Acropole, voisin du temple que
nous venons d’analyser, au nord, et parallèle, puisqu’il • ^ • •
s’ouvre aussi à l’orient. Je passerai rapidement, pour ne pas fatiguer l’attention par la répétition des mêmes détails, e't surtout parce qu’il ne diffère point sensiblement, pour le style, du temple C. Ce qui diffère, c’est le plan. Il n’y a plus de portique en avant du pro-$ naos ; il s’ensuit qu’il n’était plus besoin d’un aussi grand nombre de colonnes sur les façades latérales : au lieu de dix-sept, on n’en compte que treize. Cependant, malgré l’absence du portique, il y a encore un vaste péristyle qui s’écarte des 'murs du temple, qui laisse de l’espace, de l’air, et qui se rattache, comme tradition, au temple plus ancien.
Les autres particularités du plan sont aisées à saisir. D’abord, le pronaos est précédé de quatre colonnes; mais les colonnes qui forment la tête du mur s’unissent au mur, s’engagent et précèdent ainsi, comme époque, les pilastres, que l’art dorique plus parfait' saura créer, afin de terminer l’extrémité des murs et d’en orner l’arrachement. Ces colonnes ainsi engagées peuvent se comparer aux colonnes engagées du temple
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d’Apollon Epicourios en Arcadie, temple bâti par Ictinus , l’architecte du Parthénon, qui ne fit peut-être que reproduire un plan plus ancien. En outre, le mur qui sépare le vestibule de la cella est beaucoup plus épais, parce que, seul des deux murs de séparation, il soutenait une porte d’un poids considérable. Enfin, autour de l’opisthodome , qui occupe une place assez importante, règne une sorte de banquette sur trois côtés, destinée à recevoir les objets sacrés et les offrandes.
Si l’on considère l’élévation du temple, ses proportions sont à peine plus élancées que les proportions du temple C, assez cependant pour dénoter une époque un peu postérieure. Les colonnes ont un mètre soixantesix centimètres de diamètre et sept mètres cinquante et un centimètres de hauteur; par conséquent, elles mesurent quatre diamètres i/2, tandis que les colonnes du temple C ne mesurent que quatre diamètres 2/5. En outre, les cannelures sont plus nombreuses : au lieu de seize, on en compte vingt. Les triglyphes sont toujours pesants et larges, de sorte que l’on retrouve encore les demi-mutules avec trois gouttes au lieu de six ; mais le sommet des triglyphes n’a plus la forme ogivale. Quantaux métopes, elles n’étaient point sculptées. — À ce propos, je m’aperçois que j’avais oublié de dire que les métopes du temple C avaient été sculptées seulement sur les façades ; elles étaient lisses sur les longs côtés du temple.
Ainsi, le temple D, postérieur d’un petit nombre d’années au temple C, offre déjà de sensibles progrès
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dans ses triglyphes , dans ses cannelures, dans les proportions de ses colonnes. Nous constaterons des progrès plus notables, si nous descendons de l’Acropole, traversons la petite vallée sablonneuse qui la sépare de l’autre moitié de la ville, et nous arrêtons devant les ruines amoncelées du temple désigné par la lettre F.
Ce temple présente six colonnes sur les façades, quatorze sur les côtés, en comptant deux fois la colonne d’angle, selon l’usage. Son plan reproduit, avec de légères modifications, le plan du temple C, le premier des temples que nous venons d’étudier. La cella, le temple proprement dit, aune longueur considérable eu proportion de sa largeur; car elle a neuf mètres de largeur sur quarante et un mètres de longueur. On retrouve le portique en avant du pronaos, quoique le portique serre de très près le pronaos, qui n’a ni antes, ni colonnes, mais un mur simple et des portes comme le temple de l’Acropole. Le portique serre de si près le vestibule, qu’il reste seulement assez de place pour le jeu des battants des portes sur la rainure circulaire dont on retrouve les marques. Enfin, s'il n’y a pas de marches sur la façade principale, c’est qu’on a fait plus encore : on a abaissé les degrés eux-mêmes. Le stylobate, qui n’est destiné qu’à rehausser les colonnes et à rester inabordable à la foule, a fait place à des marches continues tout autour du temple, qui n’oat que vingt-six centimètres chacune, et qui sont, par conséquent, accessibles et faciles au pied. C’est un défaut, je n’en doute pas, et, si le monument était debout
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dans son ensemble, on serait choqué par ce piédestal affaibli et trop mince qui ne répond pas à l’importance, à la fermeté écrasante de l’entablement et ne semble pas fournir aux colonnes assez de force, un sol suffisamment épais et résistant pour porter leur fardeau. Si l’architeete s’est éloigné de la tradition et des modèles qu’il avait à Sélinonte même, dans l’Acropole, c’est qu’il a cédé aux convenances matérielles, c’est qu’il lui a fallu rendre son péristyle accessible de toutes parts à la multitude. En effet, lorsque Sélinonte se fut rapidement développée, quand l’Acropole trop étroite ne put contenir sa population, la ville franchit le vallon que nous venons de franchir tout à l’heure par la pensée ; elle s’établit sur le plateau oriental, et, dans le nouveau quartier, on bâtit un autre temple, où la religion et la vie civile conciliaient leurs exigences : c’était à la fois un temple et une agora. ‘Le temple n’est point pour cela profané, car il est fermé ; U reste toujours un -sanctuaire. Le portique qui est ouvert au peuple lui sert d’annexe, d'ornement* et ne participe en rien au caractère sacré du naos, de la demeuré du dieu.
Les colonnes ont un mètre quatre-vingt-deux centimètres de diamètre, neuf mètres onze centimètres de hauteur, c’est-à-dire exactement (à un centimètre près) cinq fois leur diamètre; proportion déjà plus élégante et qui dénote une époque plus avancée. Les autres temples n’avaient que quatre diamètres 1/2, quatre diamètres 2/5. Ceux de Syracuse gardaient le même rapport : Corinthe, on se le rappelle, ne comptait que
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quatre diamètres. Cependant, au temple F, la diminution des colonnes vers le sommet est encore trop forte ; le chapiteau et son tailloir ont une saillie exagérée ; le galbe du chapiteau est toujours déprimé et mou : c’est une nécessité absolue, tant que le sommet de la colonne ne sera pas renforcé et ne permettra pas à la courbe du chapiteau qui unit la colonne au tailloir de suivre une ligne plus verticale, plus ferme, plus propre à entrer dans le sentiment général de l’architecture.
La frise a réduit la largeur de ses tnglyphes, et la suite régulière et égale des mutules avec toutes leurs gouttes a pu se continuer sur les métopes. Mais ce qu’il y a de particulièrement beau et de remarquable dans le temple qui nous occupe, c’est le couronnement, c’est le chéneau, qui surmonte les longs côtés du temple. Les ornements peints qui le décorent sont précieux pour l’histoire de l’art; leur conservation autant que leur style en ont fait un des éléments les plus importants pour la solution du problème de la polychromie. Ces peintures sont appliquées à nu sur la pierre; car, à Sélinonte, on employait deux sortes de pierres. La plus commune, qui servait à la « construction générale de l’édifice, est un calcaire de première et de seconde formation, poreux, qui se décompose par l’action du temps. Mais la pierre destinée à recevoir les moulures supérieures, à former le couronnement et les ornements du temple, est un calcaire de troisième formation, d’un grain très- dur, d’une qualité inaltérable Les matériaux plus grossiers qui
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constituaient le corps du temple étaient revêtus de stuc ; sur les couronnements, sur les moulures, la couleur est appliquée à nu. M. Hittorff a démontré cette différence par des preuves palpables.
Le portique qui précède la cella et s’élève en avant de son vestibule fermé, mérite encore notre attention. Il nous offre, en effet, une anomalie, un essai, une innovation tout à fait remarquable. C’est qu’avec des chapiteaux doriques, les colonnes ont des cannelures qui plus tard ont été appelées ioniques : ce ne sont pas des cannelures à arêtes vives et tranchantes; ce sont
des cannelures séparées par des baguettes , par les intervalles aplatis et sensiblement épais de la colonne ionique. Sur le chapiteau lui-même, on voit se réduire le nombre des filets, c’est-à-dire des moulures creusées dans la pierre avec des arêtes tranchantes, et l’on a ajouté une moulure arrondie, au-dessous du chapiteau. Ce mélange de détails qui, plus tard, ont été si distincts, si nettement attribués aux différents ordres, nous frappera bien plus encore lorsque nous retrouverons à Sélinonte, au milieu du temple dorique de Jupiter Olympien , un chapiteau d’ante avec les vo lûtes ioniques.
Faut-il tirer des conclusions précises de cette confusion? Je ne le crois pas. Si le temple était plus ancien, on pourrait penser que bionique est encore mêlé au dorique, dont il ne se détachera que plus tard. Mais le temple de Sélinonte que nous désignons par la lettre F est voisin du siècle de Périclès ; il appartient à la fin du sixième siècle. Alors l’ionique existait :
peut-être les architectes de Sélinonte lui firent-ils un emprunt qui n’a rien, du reste, que de modéré, je dirais même rien que de naturel. Il faut, lorsqu’on critique une œuvre d’architecture, n’arriver aux explications théoriques et aux hypothèses qu’après avoir cherché en vain les explications matérielles, le besoin, la convenance, l’utilité. Ici, par exemple, qui nous dit que l’architecte n’ait pas donné aux colonnes de son portique intérieur des cannelures à baguettes, uniquement parce que la foule y était admise, parce qu’elle s’appuyait sur les colonnes, les heurtait? Au temple de l’Acropole, le frottement avait brisé les arêtes vives, fineg, tranchantes des cannelures doriques : au temple du nouveau quartier, on mit les baguettes, dont la surface plate et moins délicate n’avait point à redouter de pareils accidents. Ou verra le dessin de cette curieuse anomalie dans l’ouvrage de M. Hittorff. M. Hittorff, qui a si longuement étudié les temples de la Sicile, qui a remué à Sélinonte, avec tant de difficulté et de patience, les amas de leurs énormes débris, M. Hittorff a découvert le premier les fragments de ces colonnes à cannelures ioniques; le premier, il les a fait entrer avec une complète vraisemblance dans la restauration fictive du monument.
Je disais que le temple F doit être placé vers la fin du siècle de Pisistrate. Ses proportions plus élancées, la riche décoration de son entablement, me portent à le croire : ce qui m’y porte surtout, ce sont les sculptures qui ornaient les métopes, c’est-à-dire l’espace laissé vide entre les triglyphes. MM. Harris et Angel
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ont découvert parmi les ruines de ce temple, comme ils l’avaient fait déjà dans le temple de l’Acropole, deux métopes sculptées qui appartenaient à la façade. Sur les côtés, sur les longs côtés du temple, les métopes sont lisses et n’avaient reçu probablement que des ornements peints. Sur les façades, elles étaient sculptées ; le caractère de leurs sculptures montre un progrès considérable sur les sculptures du temple de l’Acropole, atteste l'influence des écoles doriennes de la Grèce, ou plutôt de l’école éginé tique (qui ne sait combien l’île d’Kgiue et Mégare sont voisines?); ce caractère est déjà assez net, la tète surtout d’un Titan renversé par Minerve dénote assez d’habileté, de finesse, pour qu’on n’hésite pas à classer ce temple vers la fin du sixième siècle; ainsi se confirme le témoignage de l’architecture elle-même.
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11 me reste à parler du plus grand temple de Sélinonte, du temple qu’on a attribué, par supposition, à Jupiter Olympien. Sa grandeur même a d’abord fait naître cette idée. A Agrigente, en effet, à Athènes, à Olympie, les Grecs réservaient pour le maître du ciel et le roi des dieux la demeure la plus vaste et la plus magnifique ; à Mégare, métropole de Sélinonte, à Mégare, qui avait peut-être envoyé des architectes avec Pammilus, le chef de la colonie, il y avait un temple remarquable de Jupiter Olympien. Les Sélinontins professaient un culte particulier pour Jupiter; ils lui
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avaient consacré, à Olympie, un trésor destiné à contenir les trophées de leurs victoires. Enfin, outre l’immensité du temple, on sait, par l’étude môme des ruines, que le temple était hypèthre, c’est-à-dire découvert à l’intérieur comme une cour et entouré de portiques. Or, quand nous discuterons, dans un des prochains chapitres , la question des temples hypèthres, nous verrons que les temples de Jupiter Olympien en particulier étaient hypèthres ; c’était une convenance imposée par les idées religieuses, chez les Grecs peut-être, chez les Romains assurément. Nous répéterons donc, avec tout le monde, le temple de Jupiter Olympien .
Avant tout, afin de concevoir une juste idée de sa grandeur, on peut citer ses principales dimensions, en les rapprochant d’un monument bien connu, que l’on regarde avec raison comme le plus grand temple des temps modernes, temple grec lui-même, quoique d’ordre corinthien et de proportion romaine.
Le temple de Sélinonte a 50 mètres de largeur sur la façade ; la Madeleine n’a que 4 1 mètres. La différence est de 9 mètres.
Sur ses longs côtés, le temple de Sélinonte a 1 10 mèt. 30 cent.; la Madeleine n’a que 92 mètres. La différence est de 18 mèt. 30 cent.
De sorte que le temple de Sélinonte occupe en superficie 5500 mètres carrés ; la Madeleine n’en couvre que 3722. La différence est de 1878 mètres carrés.
Le diamètre des colonnes de Sélinonte , à la base, est de 3 mèt. 41 centimètres. Le diamètre des co-
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lonnes de la Madeleine n’est que de 2 mètres 10. La différence est de 1 mètre 31, près des 2/5.
La hauteur des colonnes avec l’entablement, à Sélinonte, est de 23 mètres 60; la Madeleine a 23 mètres. Avec l’entablement complet, le temple de Sélinonte avait 31 mètres de hauteur. Avec son fronton si élevé, la Madeleine n’a que 32 mètres. Mais il faut songer que les proportions de l’ordre dorique ne permettent de donner que quatre diamètres et deux tiers aux colonnes, tandis que les colonnes de la Madeleine ont près de onze fois leur diamètre en hauteur.
Je pourrais encore comparer le temple de Sélinonte au temple de Jupiter Olympien à Agrigente, et montrer qu’il était plus grand que le temple des Géants. Mais cette comparaison trouvera mieux sa place dans une étude des temples d’ Agrigente.
Le plan du temple nous donne huit colonnes sur la façade, dix-sept sur les longs côtés. C’est le plan du Parthénon : mais combien le temple de Sélinonte est plus grand que le Parthénon! Les plans qu’en ont publiés Wilkins et le duc Serra di Falco ne sont point assez conformes aux renseignements que donnent les ruines pour qu’on puisse y ajouter une entière confiance. Il y a même des erreurs graves qu'il faut attribuer à la difficulté de parvenir jusqu’au sol, couvert de gigantesques blocs de pierre, et de remuer ces blocs entassés les uns sur les autres. Il est malheureux que l’ouvrage de M. Ilittorff sur la Sicile ne soit point achevé. Pour moi, qui ai visité et étudié avec le plus grand soin les ruines de la Sicile, et qui sais quel riche
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butin de documents nouveaux et de dessins contiennent les portefeuilles de M. Hittorff, je ne cesserai point de demander la continuation d’un ouvrage qui intéresse à un si haut point et la science et l’histoire de l’art.
Au premier coup d’œil jeté sur le plan, nousrecon-naissons le système appliqué aux trois temples que nous avons étudiés les premiers, système particulier aux architectes de Sélinonte, et qui n’est probablement rien autre chose que la conciliation des besoins religieux et des besoins civils. Dans les monuments du siècle suivant, on ne trouve plus cette confusion. Les Sélinontins se conformeront aux traditions établies, même dans leurs plans. Ici, le péristyle est très-écarté de la cella ; cet écartement est tellement grand que Wilkins, architecte anglais, a été amené à supposer deux rangs de colonnes. En se référant à ce qui a été dit précédemment, on s’expliquera la cause de cette erreur et le but des architectes sélinontins. Le péristyle était destiné à la foule : la preuve, c’est que l’on trouve sur toute l’étendue de la façade, non pas seulement les hauts degrés du stylobate avec les petites marches intercalées, égales à l’entre-colonnement central, mais des marches véritables sur toute la largeur, sur un développement de 154 pieds. Ces marches ont 28 centimètres de hauteur.
De la colonnade qui entoure le temple si nous entrons dans la cella, nous la trouvons elle-même disposée pour recevoir la foule.
En effet, non-seulement la porte du milieu existe,
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mais elle est flanquée de deux portes latérales auxquelles correspondent deux portes dans le mur du portique postérieur, qui s’appelle le posticum. Voici donc la disposition intérieure : le sanctuaire, adossé au mur de séparation, mur très-épais, afin de soutenir le poids et le jeu des portes; le portique de dix colonnes, à droite et à gauche en avant du sanctuaire où était la statue du dieu; au milieu, l’hypèthre, espace découvert; sous les portiques , les passages directs pour la foule qui traverse, de porte en porte. Ainsi, dans ce vaste temple, tout est pour la foule, tout est passage; le dieu n’a de véritable sanctuaire que la partie la plus reculée de la cella, entourée de murs, et qui a moins de sept mètres de largeur.
Ainsi se complète le système dans lequel ont été conçus les plans des anciens temples de Sélinonte. A l’intérieur, la foule ou du moins les visiteurs sont admis et circulent de porte en porte, sous les portiques, comme par une allée. A l’extérieur, le péristyle offre un abri aux citoyens pour leurs réunions ; c’est l’agora, c’est le marché peut-être, car on ne peut s’empêcher de songer au célèbre passage du Nouveau-Testament, qui nous montre Jésus-Christ chassant les vendeurs du temple. Le temple de Jérusalem était un sanctuaire plus fermé qu’aucun des temples de l’antiquité. Les marchands, les vendeurs avaient-ils donc pénétré dans le sanctuaire, dans le Saint des Saints? Il semble qu’ils devaient se tenir simplement sous le portique ; et aux yeux du Christ, comme aux yeux des modernes, c’était déjà une profanation. Les Grecs en jugèrent ainsi
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plus tard , et à Sélinonte on rendit les temples du siècle suivant inaccessibles.
Si du plan nous passons à l’élévation du monument, si nous n’examinons pas seulement sa disposition , mais sa construction, son style, nous reconnaissons qu’il est de deux époques bien distinctes, et qu’il présente, précisément à cause de son double caractère, un exemple tout à fait remarquable de l’esprit grec, de ses progrès logiques, de sa tradition pour ainsi dire inflexible.
Le temple de J upiter Olympien n’avait pas été achevé ; c’est ce qui a fait supposer à Wilkins qu’on devait ajouter un rang de colonnes intermédiaires et établir autour du temple une double colonnade. La raison, à ses yeux, était la difficulté de couvrir le portique avec des poutres formées d’une seule pierre, qui devaient s’appuyer et sur la colonnade et sur le mur : car elles auraient eu 1 1 mètres environ de longueur Il a cru qu’il fallait des supports intermédiaires; mais nous verrons dans un instant quels immenses blocs de pierre les Séiinontins savaient extraire des carrières voisines situées auprès du fleuve Sélinus. Les Égyptiens savaient pousser bien plus loin encore l’emploi des monolithes, c’est-à-dire des matériaux gigantesques. Ici même, à Paris, ne voyons-nous pas les corniches rampantes du fronton du Louvre , sur la célèbre façade de Perrault, formées par deux pierres longues de plus de fiO pieds? Perrault avait fait extraire des carrières de Meudon ces deux monolithes qui depuis se sont fendus en différents endroits.
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Le temple n’avait donc point été achevé : les colonnes sont élendues sur le sol, avec leurs chapiteaux tombés, par l’effort des machines, tombés un peu plus loin qu’elles. Les unes sont cannelées, les autres ont un commencement de cannelures, d’autres sont encore brutes et ne sont point sorties de leur fourreau de pierre ; car les anciens faisaient exactement ce que nous faisons aujourd’hui : ils dégrossissaient les co-* lonnes, les chapiteaux, et construisaient. La sculpture de la pierre ne commençait qu après l’achèvement des parties hautes, et toujours en descendant les échafaudages, de peur que d’inévitables accidents ne détruisissent les moulures, les fines arêtes des parties basses, si on les sculptait les premières. C’est un conseil du simple bon sens. Les temples de Ségeste, de Délos, l’ancien Parthénon d’Athènes, nous présentent les mêmes particularités.
Or, non-seulement le temple n’avait pas été achevé, mais les travaux avaient été abandonnés au sixième siècle, repris au siècle de Périclès, puis interrompus encore par les malheurs publics et par les guerres. De sorte que le temple fut renversé par les Carthaginois avant d’être complet; aussi ne doit-on chercher ni sculptures dans les frontons, ni sculptures sur les métopes, ni couleurs sur les moulures. *
Les colonnes de la façade principale, c’est-à-dire de la façade orientale, les colonnes des deux côtés longs, ont un chapiteau aplati, tandis qu’elles-mêmes sont ' amincies à l’excès vers le sommet : c’est le style archaïque, le style du siècle de Pisistrate.
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Ail contraire, la façade postérieure, qui est tournée vers l’Occident, a des colonnes dont le fût se rétrécit avec beaucoup de mesure ; par conséquent la colonne a plus de force, plus d’épaisseur, et son chapiteau se redresse, avec une ligne ferme, arrêtée, architecturale, qui appartient au beau siècle, au siècle de Périclès. Il faudrait un dessin pour démontrer mieux que toutes les explications la différence des deux époques et des deux styles.
C’est là un fait vraiment remarquable, qui fait voir d’une manière frappante ce qu’était la tradition dans l’architecture grecque. Aujourd’hui, quand nous achevons un monument, que faisons-nous? Nous continuons le style, quelle que soit son époque, qu’il soit gothique ou de la renaissance, bon ou mauvais, préférant un monument homogène, plein d’unité, à des corrections, à des innovations qui, excellentes en ellesmêmes, enlèvent à l’édifice son caractère et son ensemble. ASélinonte, que voyons-nous? Un temple qui reste pendant longtemps à demi construit. L’argent manque, les sacrifices ont été considérables, des révolutions, des guerres sont survenues : on arrête les travaux. Mais pendant ce temps, l’art marche, en Sicile comme en Grèce* dans les colonies comme dans les métropoles: cinquante ans, soixante ans, un siècle peut-être se sont écoulés; l’émulation, l’exemple d’Agrigente, ville voisine, ville rivale, qui construit son temple de Jupiter Olympien, après la défaite des Perses et des Carthaginois, provoquent un nouvel effort : Sélinonte reprend son œuvre. Que fait le nouvel archi-
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tecte? Il suit le mode du temps, il suit la tradition, la tradition inflexible. Il ne peut rien changer au plan ni aux proportions ; le diamètre des colonnes, leur hauteur, tout est donné, il faut qu’il accepte tout. Mais il peut changer le galbe des chapiteaux, le galbe des colonnes, et par cela seul leur donner un tout autre aspect. C’est ce qu’il fait et sans égard pour le passé 5 car il donne à ses chapiteaux une courbe nette, décidée : il augmente l’épaisseur des colonnes à leur sommet, à la gorge, au-dessus du chapiteau, il l’augmente de 55 centimètres. Quel était l’effet, l’aspect de ces deux façades si différentes? Nous ne pouvons en juger : mais il faut songer que cet effet était peut-être complètement sauvé, précisément parce que deux façades d’un rectangle ne se peuvent jamais voir à la fois ni comparer. Il est même possible qu’à une hauteur de 50 pieds (car les colonnes avaient 16 mèt. 60 de hauteur), on ne pût distinguer sans une grande attention le galbe de leurs chapiteaux ; et, par la perspective, l’amincissement des colonnes, le rétrécissement, ici très-fort, là-bas très-faible, ne se laissait saisir que par des regards exercés. Rien n’est plus propre à • montrer combien les Grecs étaient peu épris de l’érudition en matière d’art, du pastiche, ou, si l’on veut'* de l’unité de style. Ils suivaient le progrès et se conformaient à la tradition.
Je ne relève point l’erreur de l’architecte Cavallari et du duc Serra di Falco qui, embarrassés par la différence des chapiteaux, supposent que certaines colonnes appartenaient au péristyle, les autres à l’in-
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térieur du temple. Nous devons chercher la vérité et non point nous arrêter à réfuter toutes les erreurs qui se présentent sur notre route : cela pourrait nous mener bien loin.
L’architecte qui continua le temple fit plus encore : il changea au plan ce qu’il pouvait y changer. Ainsi les antes ou pilastres du pronaos étaient anciennement en ligne avec les colonnes. Il les porta en avant, de façon à les démasquer, et se conforma, par conséquent, au progrès que dénotent le Théséion, le Parthénon et les beaux temples du cinquième siècle.
De plus, sur la façade la plus ancienne, les chapiteaux d’ante ont une forme primitive et confuse : ce sont deux volutes renversées avec une palmette, mélange singulier des éléments ioniques avec l’ordre dorique, souvenir d’une époque où les deux ordres n’étaient peut-être pas encore nettement déterminés. Au contraire, les chapiteaux d’ante sur la façade plus récente sont conformes aux traditions classiques du beau siècle : ils offrent la moulure à bec de corbin. Mais la différence de deux pilastres aux extrémités opposées , d’un temple n’avait rien de bien sensible et ne portait que sur des détails. Il ne faut point comparer ces disparates, parti pris que conseillait le respect de la tradition, avec les horribles ajustements du dix-huitième siècle, qui bâtissait des façades de style nouveau en avant des églises gothiques ou des basiliques romaines.
L’époque de la première fondation du temple nous est inconnue, comme toute l’histoire des Sélinontins.
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Si nous examinons l’échelle des proportions, nous voyons que le diamètre des colonnes est de 3 mèt. 41, leur hauteur de i 6 mèt. 60 : le rapport, par conséquent, est de quatre diamètres et deux tiers, c’est-à-dire un peu plus fort qu’au temple D dans l’acropole de Sélinonte, qui a quatre diamètres et demi, moins fort qu’au temple F, qui compte cinq diamètres. La construction du temple de Jupiter se placerait donc entre les deux époques de la construction de chaque temple : mais comme elles sont inconnues, il faut renoncer à trouver autre chose qu’une classification relative. D’après le style, on placerait le temple de Jupiter vers le milieu du sixième siècle, cent ans après la fondation de Sélinonte. La façade, plus moderne, serait postérieure aux guerres médiqlies.
La beauté des matériaux employés pour ce temple frappe d’étonnement, et les débris eux-mêmes sont tellement grandioses, qu’on se demanderait presque comment on a pu manier de tels blocs. Mais, au ford, ce n’est qu’une question de bras et d’argent. D’ailleurs, l’énormité n’est qu’un mérite tout à fait secondaire en matière d'art. Il y a des blocs qui mesurent près de 18 pieds de hauteur sur 9 ou 10 pieds d’épaisseur. Les colonnes couchées sur le flanc ont encore, sur le diamètre de leurs tambours, près de deux fois la taille d’un homme. Les carrières sont au delà du ileuve Sélinus, de sorte qu’il fallait franchir la vallée qui sépare les deux moitiés de la ville et le Sélinus lui-même. On voit des tambours de colonnes demeurés depuis vingt-quatre siècles sur la route des car-
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rières ou adhérents au rocher d’où l’on allait les détacher.
L’aspect que présentent les ruines de Sélinonte est vraiment imposant. La chute de cette ville infortunée fut pour la Sicile ce que fut la destruction de Sybaris pour l’Italie, la destruction de Milet pour l’Asie Mineure, d’Athènes pour la Grèce : mais Sélinonte est restée un lieu désolé, un désert. Son port, où se mêlaient jadis les galères grecques et les galères phéniciennes, a été comblé par les sables ; le torrent qui s’y jetait a reformé peu à peu les marais qu’Empédocle avait desséchés. La fièvre, cette redoutable gardienne des ruines de la Grèce, a repris possession de Sélinonte; elle y règne, elle en chasse les hommes qui seraient tentés de profaner la solitude des monuments et la poésie des souvenirs. La nature elle-même semble frappée de stérilité : pas un arbre, des plaines en friche. Sur les deux promontoires où fut jadis Sélinonte, d’énormes et innombrables débris sont étendus sur le sol, tels que les machines de guerre des Carthaginois les ont renversés. Ils sont couchés comme une armée de braves le lendemain d’une défaite, tous à leur rang. Le voyageur contemple avec respect ces colosses qui semblent prêts à se relever et n’attendent que la voix de ceux qui les ont jadis créés. Il n’ose escalader leurs fragments gigantesques, dont le plus petit surpasse de beaucoup la taille de l’homme. Aucun témoignage de l’histoire ne peut donner une idée plus saisissante de la puissance d’un peuple qui a grandi si rapidement sur la scène
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du monde, et qui en a été précipité si vite. Pendant ce temps, un soleil ardent pèse sur votre tête : la mer, à peine émue, renvoie mille étincelles et se colore au loin d’un bleu intense et profond; la brise souffle de la côte d’Afrique. On sent cet indéfinissable parfum qui vient d’une terre voisine, avant-coureur d’un immense continent. On croit distinguer l’Afrique au moment où l’horizon se courbe et se dérobe ; on croit entendre le flot qui expire sur la rive murmurer le nom de Carthage. C’est que Carthage est là, non loin, exactement en face, sur un promontoire qui s’avance vers la Sicile. C’est là qu’elle était assise, cette reine de la Méditerranée occidentale, que Sélinonte osa un jour ne plus craindre, et qui se vengea avec une rapidité et une perfidie toutes puniques. Carthage périt à son tour, car les ruines sont le dernier mot de l’histoire. Qu’en reste-t-il aujourd’hui? Que reste-t-il de Tyr? Quelles traces ont laissées ces grandes cités phéniciennes dont le seul génie était l’amour de l’or? Tandis que les Grecs ont assuré l’immortalité même à leurs ruines : les générations les plus reculées iront encore y chercher, non pas seulement des émotions, mais des modèles.