CHAPITRE IV
Sur les côtes de la Grande- Grèce * dans une des plaines de la Lucanie, au-dessous du fleuve Silarus (aujourd’hui Sélé) se trouvent les ruines de Pæstum. Pæstum s’appela d’abord Posidonia, du nom de Neptune (Poseidôn) ; c’était la ville de Neptune, comme Athènes était la ville de Minerve [Athéné). Aussi voyons-nous le dieu des mers figurer sur les monnaies de Pæstum. Debout, se portant en avant d’un pas violent, il brandit son trident de la main droite, tandis que le bras gauche étendu semble commander aux flots. Ce type, à peine arrêté par les premiers essais de l’art, reste encore sur les monnaies de la plus belle époque. Le style se transforme, le dessin devient plus pur ; mais l’attitude est gravée dans l’imagination populaire, elle est consacrée. Neptune brandissant son trident, une légère draperie jetée, en guise d’écharpe, d’un bras sur l’autre, se retrouve sur les monnaies repoussées qui reproduisent en saillie et en creux tout à la fois une seule em-
preinte, aussi bien que sur les belles monnaies au revers desquelles bondit un taureau .
Posidonia fut fondée par Sybaris, la plus puissante ville de la Grande-Grèce pendant un siècle, la plus promptement détruite ; mais elle ne fut point détruite parles Barbares, comme Milet ou Sélinonte : elle fut détruite par d’autres Grecs. Car les colonies portaient partout avec elles les hostilités de race, les haines déplorables qui ne cessèrent jamais de déchirer la Grèce. Les Achéens, chassés du Péloponèse, étaient venus se fixer dans ces admirables campagnes de la basse Italie où la terre rendait cent pour un; un certain nombre d’habitants de Trézène avaient émigré avec eux : de concert ils fondèrent Sybaris. 'Des querelles s’élevèrent, à ce qu’il paraît, entre les deux peuples. Les Trézéniens se séparèrent de leurs alliés et se fixèrent audessous du Silams. Ils débarquèrent, construisirent au bord de la mer un camp retranché, ou, si l’on aime mieux, entourèrent de murs les champs dont ils s’emparaient. Les Lucaniens, possesseurs du sol, s’étaient enfuis dans les montagnes voisines. Ainsi fut fondée Posidonia (Strab., vi, p. 251), auprès de la mer, vivant de la mer, en commerce constant avec Sybaris ; c’était bien la ville de Neptune. Par là s’explique aussi un passage de Solinus (h, 10) qui appelle Posidonia une ville dorienne, quoiqu’elle fût considérée comme une colonie de Sybaris, qui était aux Achéens. Trézène, la métropole, appartenait, en effet, aux Doriens, et nous ne nous étonnerons point de voir l’architecture dorique florissante à Posidonia. Sur les monnaies
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également on trouve quelquefois la forme dorienne de leur nom, TsceiSwvea-rav au lieu de TOueiâwviaxwv. Quant au second nom, Pæstum , on en ignore l’origine. Fut-il donné par les Lucaniens, par les aborigènes qui prononçaient mal le mot Posidonia et en faisaient Posdo et Posto ? Fut-il donné par les Romains quand ils conquirent Posidonia? on l’ignore. Le nom de Pæstum est seul resté et c’est le nom que nous emploierons comme tout le monde.
Pæstum fut fondée peu de temps après Sybaris, par conséquent au commencement du huitième , siècle avant J.-C. Il est vraisemblable que les Lucaniens ne renoncèrent point sans combat à leur territoire ; qu’ils essayèrent plus d’une fois de jeter à la mer les étrangers qui s’établissaient violemment chez eux. Mais l’histoire se tait sur toute cette époque et nous ne pouvons soupçonner l’importance et la pros- , péri té de Pæstum que par ses ruines. La plaine, jadis
si fertile, au milieu de laquelle elle s’étendait, son beau golfe entre les deux promontoires de Minerve et d’Énipée, le port Alburnus à l’embouchure du Silarus, le bois de Diane, bois sacré, aux grands arbres séculaires qui ombrageaient l’une et l’autre rive du fleuve, les monts Àlburniens dans le lointain, tel est le cadre au milieu duquel il faut voir Pæstum par la pensée. Joignez-y des murs épais de trois mètres qui sont encore debout, des tours aux larges et puissantes assises ; n’oubliez pas un air tiède, un ciel alors favorable, et ces champs de roses chantés par les poètes latins : Biferi rosaria Pœsli, dit Virgile; Odorati vie -
tura rosaria Pœsli, dit Properce ; et le Tasse dans sa Jérusalem délivrée , répétera après eux :
Quindi insieme venia la gente esperta
Dote sol che abhonda di vcrmiglie rose.
Mais ces roses, je crains bien que le Tasse ne les ait vues que dans Virgile.
La Fable avait répandu autour de Pæstum quelquesunes des riantes fictions que les villes anciennes regardaient comme des titres de noblesse, et dont elles s'entouraient pour se vieillir à plaisir. On disait que les Argonautes avaient abordé à l’embouchure du Silarus et que Jason y avait élevé un temple à Junon. Hercule était venu aussi en Lucanie. Les îles des Sirènes n’étaient point éloignées et n’avaient pu retenir le prudent Ulysse. C’est pourquoi l’on voit parfois une sirène sur les monnaies de Pæstum. Au sommet d’une des portes de la ville, d’une époque plus récente, il est vrai, puisqu’elle forme un passage voûté, une sirène a été sculptée.
Il semble que Pæstum dut profiter singulièrement de la ruine subite de Sybaris. Je n’ose redire, et cela parce que je ne puis y croire, ce que les anciens racontent de Sybaris. Une ville qui comptait vingt-cinq villes dans sa dépendance et pouvait lever trois cent mille hommes, et qui, d’un autre côté, décernait des honneurs à quiconque inventait un nouveau mets, tandis que l’on entendait gémir ceux que blessait le pli d’une feuille de rose, voilà de grandes exagérations! Et ce Sybarite qui partageait le frugal repas d’un
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Spartiate. — « Je ne m’étonne pas, disait-il, si les Spartiates sont de bons soldats; la mort est bien préférable à une telle vie. » En tout cas, les Sybarites payèrent cruellement leur molle et fastueuse puis-* sance. L’an MO, ils exilèrent quelques citoyens trop ambitieux ; Crotone , ville rivale , qui. voulait devenir la première dans la Grande-Grèce , accueillit les bannis : la guerre éclata. Les Sybarites furent défaits : les Crotoniates en firent un affreux massacre ; Milon l’athlète, le fameux Milon de Crotone marchait à leur tête, armé d’une massue, comme Hercule. Puis, ils s’emparèrent de la ville, la rasèrent, et, pour en effacer jusqu’au souvenir, ils détournèrent un fleuve voisin et le firent passer à la place où s'élevait quelques jours auparavant Sybaris.
Un grand nombre d’habitants dut chercher un asile à Pæstum. Cependant, si la population augmenta, il ne semble point que la ville se soit étendue, car l’enceinte des murs existe encore : ils sont en partie renversés, en partie debout, quelquefois jusqu’à une hauteur de six mètres. Or, la ville n’avait guère plus d’un kilomètre et demi de long sur un kilomètre de large. Il est vrai que les faubourgs, le port Àlburnus, la campagne môme ont pu être habités. Ce serait vers cette époque, c’est-à-dire vers l’an 500 avant J.-C., après quelques années nécessaires pour établir le calme, le progrès, l’équilibre, que je placerais la construction du grand temple, dont le style est déjà voisin du beau siècle, en môme temps que les proportions appartiennent au siècle de l’archaïsme. Quant
au portique et au petit temple que l’on appelle quelquefois le temple de Cérès, ils sont beaucoup plus anciens : ils étaient bâtis depuis longtemps, lorsque Yélia ou mieux Élée fut fondée en 553 par une colonie phocéenne. Peut-être était-ce à leur construction que les architectes de Pæstum devaient leur célébrité : c’est pourquoi l’un d’entre eux fut appelé pour présider à la fondation de la nouvelle ville, c’est-à-dire aux embellissements de la ville étrusque que les Phocéens voulaient agrandir.
Pæstum compte dès lors cent années de prospérité qui sont entourées d’autant d’obscurité que ses origines et sa croissance. L’histoire ne parle plus d’elle que pour raconter ses malheurs. Nous suivons partout avec le plus vif intérêt l’établissement des colonies grecques sur les côtes de l’Asie, de la Thrace, de la Sicile, de l’Italie. Mais nous songeons rarement aux habitants des pays que les Grecs envahissaient, aux propriétaires du sol qui devaient céder leurs plaines les plus fertiles, se retirer dans l’intérieur, être exclus de la mer. Sur toutes les côtes de la Méditerranée, nous voyons la race grecque ou la race phénicienne asseoir ses innombrables établissements, refouler les indigènes, comprimer violemment des pays qui ne peuvent plus respirer, en quelque sorte, que par l’entremise du Commerce grec. Mais il y eut parfois des réactions redoutables. L’empire des Sicules, par exemple, faillit se constituer sous le roi Ducétius et les grandes colonies de la Sicile tremblèrent un jour. Les Lucaniens furent plus heureux ou plus persévérants
que les Sicules. Pressés au sud et à l’ouest par les peuples grecs qui étendaient leurs conquêtes, menacés au nord par Rome qui commençait à grandir, ils réunirent toutes leur forces et frappèrent un coup désespéré. Cette guerre nationale, qui fait honneur aux Lucaniens, doit être placée entre l’an 438 et l’an 424 avant J.-C.; elle fut fatale à des villes florissantes, à Pæstum, à Métaponte notamment. Pæstum fut attaquée et prise la première. Ses belles fortifications, ses temples, son port, tout ce que le génie grec avait créé, devint la jouissance des conquérants, ou plutôt des légitimes possesseurs du sol. Ils ne détruisirent point la ville, ils la gardèrent, en substituant le nom barbare de Pæstum au doux nom de Posidonia. Les Grecs furent chassés ou s’enfuirent : il n’en resta qu’un petit nombre ; ils consentaient à demeurer opprimés plutôt que de quitter leur patrie. Tous les ans ils se réunissaient pour entretenir de douloureux souvenirs, pour pleurer la liberté perdue et leur grandeur passée; c’était, la Fête des larmes dont parle Athénée (xiv, p. 682). En vain les Grecs Italiotes appelèrent Alexandre, roi d’Kpire, à leur secours. Alexandre assiégea Pæstum sans pouvoir la prendre. Les Lucaniens se défendirent vaillamment derrière les fortes murailles que les Grecs avaient construites pour eux. Ils les gardèrent jusqu’à ce que la domination romaine enveloppât de son irrésistible étreinte et les vainqueurs et les vaincus.
1 * Dans les temps modernes, l’histoire de Pæstum,
comme celle de tant de lieux célèbres dans l’antiquité,
n’offre que ruines et que désastres. En 9! S, les Sarrasins s’en emparent et la détruisent. En 1080, Robert Guiscard fait fouiller et piller les temples, enlever les matériaux précieux , emporter les colonnes qui devaient orner les églises de Salerne. Pæstum se releva cependant, mais pour dépérir pendant cinq siècles. Les eaux avaient formé des marais dans une plaine naturellement basse ; les sables poussés par les flots t s’étaient accumulés à l’embouchure des rivières. Déjà, il faut bien le dire, au temps de Strabon, la campagne était malsaine et l’écoulement des eaux difficile (vi, p. 251). En outre, pendant le moyen âge, les égouts, les aqueducs, les conduits de toute sorte avaient été comblés ou détruits. Les habitants manquaient d’eau; il fallut enfin quitter des demeures inhospitalières. On alla chercher sur la montagne, à Capaccio, des sources et un air pur. Pæstum fut abandonnée dans l’année 1580. Depuis lors, les trois temples qui avaient été épargnés sont restés solitaires et silencieux. La plaine est en grande partie inculte ; c’est un désert habité par la fièvre, où quelques bergers maladifs mènent paître leurs buffles à demi sauvages.
Pendant deux cents ans, Pæstum resta même oubliée complètement du monde, et ce fut une véritable découverte lorsque, au milieu du dix-huitième siècle, on signala l’existence de ces ruines remarquables. En 1745, le baron Antonini en parla dans son ouvrage sur la Lucanie. En 1750, Soufflot, qui devait être un jour l’architecte du Panthéon, mesura les
temples, et ses dessins furent publiés en 4764 par Dumont, professeur d’architecture. Un auteur anonyme les fit bientôt connaître à l'Angleterre en 1767 ; l’année suivanre, Thomas Major en faisait l’objet d’une publication plus soignée qu’exacte. En 1784, le père Paoli , d’après les conseils du comte Gazzola , écrivait ses longues dissertations d’un goût tout italien.
En 1793, de la Gardette, architecte français, composait, sur Pæstum, le meilleur ouvrage qui eût en- % core paru; ouvrage auquel on rend pleine justice lorsqu’on se reporte au temps où il fut fait. Malheureusement, on est obligé quelquefois de révoquer en doute le témoignage même de l’auteur, ce qui est grave.
Enfin, les travaux les plus complets, les plus distingués que nous possédions sur ces monuments aujourd’hui bien connus des voyageurs, nous les devons à des pensionnaires de l’Académie de Rome ; àM. H. Labrouste, qui mesura, en 1818, l’ensemble des ruines et en fit une restauration remarquable ; à M. Thomas, qui s’attacha particulièrement au grand temple en 1 848. Ses dessins, qui sont aussi bien d’un peintre que d’un architecte, tant l’exécution en est belle, ont été exposés en 4849 à l’école des Beaux-Arts. Ils sont aujourd’hui, ainsi que les Beaux travaux de M. H. Labrouste, conservés dans la Bibliothèque de l’École des Beaux- Arts.
C’est M. Thomas qui, secondé par un autre architecte de l’Académie de Rome, M. André, a découvert, en avant du grand temple, un autel long de plus de
huit mètres. Nous apprécierons plus tard l’intérêt de cette découverte.
Je disais tout à l’heure que, parmi les ruines de Pæstum, les plus anciennes semblent remonter au commencement du sixième siècle. Peut-être remontent-elles encore plus haut, et cependant il tje nous reste rien des premières constructions, des premiers temples de la ville de Posidonia. En effet, des trois monuments, celui qui paraît le plus primitif, par se6 proportions et par son style, n’est pas un temple, c’est un édifice civil, c’est un portique que l’on a confondu à tort avec les basiliques des anciens, et auquel on a donné le nom de basilique. Nous ne conserverons point ce nom, qui n’est nullement justifié parla disposition de l’édifice. On n’y trouve, en effet, ni les murs ni les portes qui doivent fermer la basilique, ni le tribunal où devaient siéger les juges : c’est un portique ouvert de toutes parts , libre , accessible à la foule , coupé dans son axe par une file de colonnes; c’est pourquoi l’on voit neuf colonnes sur les façades : quatre de chaque côté, une au milieu qui répond à la ligne de colonnes qui coupe en deux moitiés toute la longueur du portique. Sur les façades latérales, il y a seize colonnes, dix-huit si l’on compte deux fois les colonnes d’angle, de sorte que l’ensemble du périmètre était fermé par cinquante colonnes. Il faut donc renoncer au nom de basilique et appeler cet édifice un portique, un portique comme le Pœcile d’Athènes, quoique le plan fût bien différent, nous le savons pur la copie de la villa Adrienne, un portique comme il y
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en avait dans toutes les villes grecques pour les réunions des citoyens, pour les marchands, pour la vie extérieure, publique, en plein air, des cités antiques- Cicéron ne raconte-t-il pas que P. Sylla ayant conduit uue colonie à Pompéi, la guerre civile faillit éclater parce que les premiers habitants voulaient se réserver la possession exclusive du portique, où ils se rassemblaient et venaient causer aux heures de pluie ou d’ardent soleil.
Mais il est bien clair qu’une ville qui se fonde ne bâtit un portique pour la commodité des citoyens qu’après avoir satisfait aux exigences de la religion, qu’après avoir élevé des temples aux dieux, ou, tout au moins, un temple à sa divinité protectrice. Où est le temple de Neptune, qui non-seulement était le dieu protecteur de Posidonia , mais qui lui avait donné son nom? Il a été détruit avec tant d’autres monuments du même genre dont les villes grecques étaient si riches; il a été détruit, et nous voyons par là combien à tort on attribue à Neptune le célèbre temple qui est encore debout et qui n’a pu être construit, nous nous en assurerons tout à l’heure, qu’à l’extrême limite du sixième siècle, c’est-à-dire deux cents ans après la fondation de la ville. Aucun témoignage historique, du reste, aucune inscription, aucun indice ne justifie le nom de temple de Neptune qu’on a donné au plus grand temple, non plus que le nom de Cérès qu’on a donné au plus petit temple, parce que Cérès figure sur quelques monnaies. Ces attributions sont contestables autant qu’elles sont po-
pulaires. Mais précisément parce qu’elles sont populaires, nous dirons toujours le Temple de Neptune , le Temple de Cérès, bien prévenus toutefois que nous cédons à une pure fantaisie.
On a découvert à Pæstum, en 1830, un troisième temple qu’on appelle le temple de la Paix. Quelques fragments apparents à la surface du sol avaient déjà été dessinés par les voyageurs ; mais ce ne fut qu’en 1 830 que le roi de Naples fit entreprendre des fouilles. Les fouilles mirent au jour le plan et les détails d’un temple hexastyle, c’est-à-dire d’un temple qui avait six colonnes sur la façade. Ce temple est d’époque romaine et offre un mélange curieux de grec et d’étrusque, sorte de composite qu’on ne peutrapj porter qu’à la décadence de l’art; nous n’avons don point à nous en occuper maintenant. Cependant, comme le temple de la Paix présente des détails extrêmement intéressants, notamment ses sculptures et ses chapiteaux, où figurent des têtes humaines à la manière étrusque, je le signale à l’attention des lecteurs. Ils en trouveront les dessins et une excellente restauration dans le deuxième volume des Planches de l’Institut archéologique de Rome. Dans le deuxième volume des Annales de ce même Institut, partie française, à la page 98, se trouve le mémoire expücatif, rédigé par l’auteur de la restauration , M. Morey , architecte français.
Nous revenons au portique , qui compte cinquante colonnes sur son périmètre, et qui, à l’intérieur, était divisé dans son axe par un rang de colonnes
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isolées, destinées à supporter la toiture. C’est la définition, le but même d’un portique, à part les ornements que l’art peut y ajouter : un portique est un abri pour la foule, un promenoir couvert. Comme construction, il n’est besoin que de murs pour le fond des portiqiies et de supports pour la couverture;* comme appropriation, il faut le plus de dégagement, le plus d’espace possible.
Les colonnes ont 1 met. 38 cent, à la base, G met. H cent, de hauteur, ce qui fait quatre diamètres et 2/5 de proportion. Toutefois, il faut tenir compte à Pæstum, plus que dans toute autre ville grecque, de l’emploi du stuc. Les matériaux sont défectueux; c’est ce qu’on appelle en Italie du travertin, pierre très-dure, inaltérable, mais dont la surface est, par sa formation même, percée de trous, rongée profondément. Les Grecs devaient donc appliquer une couche de stuc assez épaisse (il en reste de nombreuses traces à Pæstum) afin d’obtenir les moulures fines, suivies, délicates de leur architecture. Or, le stuc devenait d’autant plus épais à la base, surtout avec des colonnes galbées comme le sont celles du portique ; de sorte que nos mesures ne sont pas exactes, aujourd’hui que le stuc est tombé. 11 faut supposer un diamètre plus fort vers la base, ce qui donne aux colonnes des proportions encore plus pesantes.
Le chapiteau est remarquable et a donné lieu à bien des conjectures, parce qu'il déroge un peu aux habitudes de l’ordre dorique. On observe, en effet, qu’audessous du lobe, il y a une gorge ornée de petites
feuilles sculptées. Cet ornement, que l’on retrouve au temple deCérès, a paru aux uns dénoter l’influence égyptienne, aux autres l'influence étrusque. Une troisième opinion, qui est celle de M. H. Labrouste, reconnaîtrait dans ce chapiteau une innovation , un caractère original de l’architecture propre aux habitants de Pæstum. Je crois qu’il n’en est rien, et qu’aucun d# ces systèmes n'est fondé. Le chapiteau du portique est grec, parfaitement grec, grec dorique, tout aussi bien que les chapiteaux des temples de Sélinonte que je décrivais précédemment. Il a exactetement le même galbe, le même profil; il a le même refoui! lement, qui forme une gorge au-dessous du chapiteau. Seulement, à Pæstum, on a orné cette gorge, on l’a trouvée nue, elle a paru propre à une légère décoration, on y a sculpté de petites feuilles. Mais ce n’est qu’un ornement , c’est-à-dire le caprice d’un architecte qui ne change rien aux lois constitutives de l’ordre, aux règles de la tradition, au style de l’époque. Il garde le style, le galbe, les profils de son temps; mais voyant ce trou, ce refouillement, cette gorge, il y glisse un ornement. Ce n’est point là une altération de l’art grec ; çela ne constitue en rien un art original à Pæstum. Du reste, il y a une épreuve bien simple à la fois et toute décisive : dessinez à la même échelle des chapiteaux des vieux temples de Sélinonte; joignez-y, si vous le voulez, le chapiteau du temple de Métapontc et des autres temples doriques de la même époque, comparez-les au chapiteau du portique de Pæstum, vous avez la reproduction, le
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calque , pour ainsi dire , du même motif ; les profils s’appliquent les uns sur les autres ou bien ne se distinguent que par des nuances imperceptibles; à Pæstum, la nuance, c’est la diminution des filets afin de faire place aux feuilles sculptées dans la gorge. Il nous reste si peu de monuments de l’ancienne Grèce, appartenant î^x premiers siècles de l’art, que les éléments de comparaison ne suffisent point pour autoriser les inductions et les systèmes précis. Aussi me tiendrai-je, autant que possible, sur la réserve, m’attachant surtout à l'analyse du mopument luimême, à des rapprochements que je n’oserai presser trop vivement. Ce principe du feuillage, qui naît au dol du chapiteau, ne fait-il pas penser à l’ordre corinthien, qui le reprendra, qui fera grandir ce feuillage, qui étendra une végétation plus nerveuse à la fois et plus luxuriante sur le chapiteau lui-même ?
Ceux qui ont attribué à une époque de décadence le portique de Pæstum n’avaient point vu sans doute d’assez près les ornements peints jadis, aujourd’hui sculptés, sur le lobe du chapiteau, au-dessous de cette surface convexe, arrondie, qui s’applique sur le tailloir et se développe sur un plan perpendiculaire au rayon visuel. 11 faut dire que ce portique est composé de pierres qui ne sont point d'un grain également dur, également beau ; de sorte que les. unes ont été attaquées par le vent du large, par les brises humides et fortement salées de la mer ; les autres ont conservé une surface inaltérable. Sur les chapiteaux en pierre dure, les couleurs ont été effacées par vingt siècles,
comme il est naturel de le penser, et il n’en reste aucune trace. Mais sur les chapiteaux en pierre tendre, l’action du temps et des sels dont le vent d'Afrique arrive imprégné , a rongé la surface de la pierre partout où elle n’était point protégée par les ornements, c’est-à-dire par une double ou triple couche de couleur. Au contraire, les ornements ont été respectés ; l’enduit plus épais qui les avait formés défendait la pierre, la conservait, tandis que tout autour le fond s’attaquait, se rongeait, s’abaissait. Les ornements forment aujourd’hui une légère saillie ; si bien que la couleur a disparu assurément, mais les contours que la couleur protégeait sont restés ; ils semblent sculptés, bien que jadis ils fussent peints sur une face lisse. J’ai observé le même phénomène, œuvre capricieuse du hasard, sur un débris de Sélinonte et sur un fragment du temple de la Victoire sans ailes à Athènes. Les ornements gravés ainsi sur les chapiteaux sont d’un style et d’une beauté tout à fait grecs ; ce sont la palmette, le lis marin portés sur leurs élégantes spirales. Assurément, on ne découvrira dans le style de cette décoration aucune trace de décadence. Les dessins sont d’un art très-pur et d’un caractère très-ancien, comme les ornements si remarquables des vieux vases grecs et du vieux Parthénon d’Athènes.'
Je sais bien et je reconnais à l’avance que le chapiteau de l’ante est encore barbare, étrange ; sa courbe rentrée, les appendices qui ont été ajoutés au sommet en guise d’oreilles sont choquants, et l’on cherche en vain des analogies. Ce n’est pas la première fois que
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l’on reconnaît que le vieux, dorique est complet, mais qu’il n’est pas parfait . Autrement, que resterait-il pour le progrès? Le dorique est complet, car nous avons l’ante, son chapiteau qui couronne le pilastre ; or, l’ante, c’est la face parée, décorée du mur, en harmonie avec les colonnes. Mais il faut remarquer que cette idée de couper le mur de la cella, d’en montrer et d’en orner l’arrachement, doit être un des derniers problèmes résolus par les architectes grecs. Nous voyons, en effet, que d’abord oü ferme simplement la cella par le retour des murs et une porte ; en avant, un portique isolé. Plus tard, lorsqu'on fait un pronaos avec des colonnes, on applique contre l’arrachement du mur des colonnes qui se fondent avec lui, qui s’engagent. Nous en avons un exemple à Sélinonte. La découverte de l’ante, c’est-à-dire d’un pilier en légère saillie, fut le troisième progrès. Mais la grande difficulté fut évidemment de trouver à ce pilastre un chapiteau dont les lignes droites pussent se marier avec les lignes circulaires du chapiteau des colonnes voisines. Il fallut du temps avant que l’on arrêtât ces admirables moulures du chapiteau d’ante des beaux siècles. Eh bien! le chapiteau d’ante du portique de Pæstum n’est qu’un tâtonnement. C’est l’art qui n’a pas encore trouvé sa formule. Nous avons également remarqué un tâtonnement d’un autre genre sur le chapiteau d’ante du temple de Jupiter Olympien à Sélinonte.
Le temple que l’on est accoutumé à attribuer à Gérés a six colonnes sur les façades, treize sur les côtés ;
c’est un temple hexastyle. Le plan est très-difficile à retrouver, parce que le péristyle est seul resté debout. Les pierres des murs, matériaux rectangulaires et propres à être employés dans les constructions, ont été enlevées par les modernes. Le plan imaginé par l'architecte Wilkins ne saurait être accepté. Il y a, en avant de la cella, un portique de quatre colonnes ; puis le pronaos, la cella fermée et l’opisthodome. Du reste, on est peu. tenté de s’attacher à résoudre ces problèmes, lorsqu’on sait que le plan est d’époque romaine. L’intérieur semble une disposition postérieure dq beaucoup à la construction primitive; la base ionique ou corinthienne qui est encore en place, sa disproportion avec les colonnes du péristyle, ses moulures d’un style mauvais, la mosaïque, non moins digue de critique, qui formait le parement du temple, tous les indices se réunissent pour annoncer l’époque romaine.
L’est que l’on retrouve, dans le temple de Cérès, la main de deux époques bien différentes. Le péristyle, avec ses chapiteaux et ses architraves, avec les degrés du soubassement, est de style grec, du même style que le portique que nous venons d’étudier. Au contraire, la frise, les corniches, le fronton, la décoration intérieure, ou du moins ses débris, sont d’une époque de décadence.
En effet, il y a au-dessus de l’architrave un bandeau qui la sépare de la frise et de ses triglyphes. Ce bandeau, sans exemple dans l’art grec, est orné d’oves dont la sculpture est peu satisfaisante, comme le ban-
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deau du Colysée. En outre, les gouttes des triglyphes ont été supprimées. Les triglyphes eux-mêmes sont rapportés et ils manquent sur les angles, précisément parce qu’on ne pouvait les y rapporter. Au théâtre de Marcellus, à Rome, on trouve des triglyphes adaptés de la même façon.
Les profils de l’entablement n’ont rien de grec ; ce sont des profils romains. Le dessous de la corniche n’est point orné de mutules, mais -de caissons. Les corniches rampantes des frontons sont également plafonnées avec des caissons. Il est donc très-naturel d’affirmer que, si le péristyle est d’époque grecque a archaïque, les parties hautes du temple et l’intérieur ont été refaits à une époque plus récente, à l’époque romaine.
Le péristyle et les architraves sont même d’un beau travail, précis, soigné et qui tient de près au travail du portique. Si l’on compare les deux monuments, on observera le même chapiteau, la même feuille dans la gorge du chapiteau. Ce qui varie, ce sont les proportions. Les colonnes ont 1 mèt. 25 cent, de diamètre sur 6 mèt. 01 cent, de hauteur. La proportion est donc de quatre diamètres 4/5 ; elle est de deux cinquièmes de diamètre plus haute qu’au portique. Mais nous sommes encore loin des proportions du siècle de Périclès qui atteindront cinq diamètres 1/2 et même six diamètres.
Le stylobate a 1 mètre 18 cent. : il est par conséquent conforme à la tradition dorique et peu accessible au pied des hommes.
Non-seulement le diamètre des colounes, mais la courbe du chapiteau offre une nuance sensible : elle est plus droite, plus ferme; les ornements sculptés ont été retirés. Tout indique un progrès et l’on voit à la fois, que le portique a servi de modèle, mais que le modèle a été amélioré. Il faut remarquer encore la différence des cannelures. Au sommet des colonnes du portique, elles se terminent comme des cannelures ioniques, par un contour arrondi, tandis qu’au temple de Cérès elles finissent par un filet tranchant qui annonce une tradition plus avancée et une difficulté mieux résolue.
Il est impossible de dire à quelle époque de la domination romaine le temple de Cérès a été achevé ou entouré. Quand Pæstum, municipe de la Lucanie, n’avait plus que ses jardins, ses grands monuments et le souvenir de son passé, elle attirait peu l’attention des historiens. Sur une de ses monnaies de bronze, je trouve représenté un temple vu de. côté, exhaussé sur un stylobate de trois degrés, et dont la couverture a une importance exagérée. Sur la face opposée, on lit les noms de Cnéius Cornélius et de Marcus Tuccius, patrons du municipe. Les lettres PATR, gravées à la suite de ces deux noms, avaient fait croire à Mionnet, bien à tort, que cette monnaie devait être classée parmi les coloniales autonomes de Patras (t. iv, Supplément, p. 135, n° 9il). Il résulte de ce petit monument que M. Tuccius et Cn. Cornélius, membres de deux grandes familles de Home, patrons du municipe, firent élever ou restaurer un temple à
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Pæstum ; restaurer plutôt, car le temple n’est point présenté de face avec son fronton ; il est pris de côté, avec une toiture exagérée, comme pour rappeler une réparation des parties hautes de l’édifice. Rien ne prouve d’ailleurs que le temple gravé sur la monnaie soit le temple de Cérès. Mais comme le temple de Cérès a été manifestement remanié à l’époque romaine, ce rapprochement m’a paru digne d’intérêt.
Il nous reste à étudier le grand temple, le plus beau et le plus célèbre, qui a été attribué à Neptune, bien que le temple de Neptune dût être plus ancien que tous les autres et ait disparu, selon toute vraisemblance.
Le temple a 58 mètres 01 cent, de long sur 26mèt. 25 cent, de large. Le péristyle a été conservé comme dans les autres édifices, parce que les tambours des colonnes ne pouvaient servir aux constructions modernes ; au contraire, une grande partie des matériaux rectangulaire^ qui formaient les murs a été enlevée. Cependant, à l’intérieur même du temple, subsistent des parties d’une importance extrême, notamment les deux colonnades superposées. Le plan est comme écrit sur le dallage encore conservé. Le sol correspond exactement à l'élévation du monument qui semble avoir été mis au carreau avant d être bâti. Non-seulement toutes les dalles sout d’une dimension calculée de telle sorte qu’elles se répartissent également sous les colonnes et dans les entrecolonnements; elles portent, en outre, des tracés qui attestent nü plan graphique. On reconnaît la place
des colonnes, les contours des cannelures à la base, les axes tracés par des lignes. Le dallage de Pæstum offre autant d’intérêt que celui des Propylées ou du Parthénon.
Je n’ai pas besoin de détailler les diverses parties du plan; tout le monde retrouvera le péristyle, le ' pronaos, l’escalier, la cella, l’opisthodome, le posticum. Les colonnes du péristyle ont à la base 1 mèt. 99, au sommet 1 mèt. 54, tandis que le tailloir mesure 2 mèt. 6& et surplombe, par conséquent, de 55 cent. La hauteur des colonnes est de 8 mèt. 87. Elles ont à peine 4 diamètres 1/2, proportion très-forte, que le stuc rendait plus pesante encore, en donnant au fût de la colonne plus d’épaisseur, sans que sa hauteur pût changer. L’entablement a 3 mèt. 85, le fronton 3 mèt. 18; de sorte que les parties hautes prennent 7 mèt. 03, près de la moitié de la hauteur totale du temple.
Le pronaos est remarquable par la disposition des antes, qui, au lieu d'être en ligne avec les colonnes, comme dans les anciens temples, se portent en avant de façon à donner au vestibule plus de profondeur, au plan plus de mouvement. C’est déjà la tradition du beau siècle. Les escaliers ménagés dans les murs qui séparent le pronaos de la cella n’existent plus , mais il en reste des traces et des débris qui en démontrent l’existence ancienne. L’escalier si admirablement conservé du temple de la Concorde, à Agrigente, avec ses paliers, ses rampes droites à retours, ses petites fenêtres rectangulaires, nous apprend comment les anciens se ménageaient un accès dans
les combles de l’édifice, prévoyant les incendies, les réparations, les besoins de chaque jour. Mais quoiqu’il y eût deux ordres de colonnes, il n’y avait point de galerie accessible au public ; même dans le Parthénon, nous J’avons vu jadis (. Acropole d'Athènes , t. h, ch. 1), la double colonnade n’est qu’une décoration.
Sur le seuil de la ceila, on remarque deux cavités circulaires de huit millimètres de profondeur, en avant, à droite et à gauche : une échancrure correspond dans le mur.
Les deux ordres superposés dans l’intérieur de la ceila partagent le sanctuaire en trois nefs inégales, celle du milieu étant de beaucoup plus grande. Les * colonnes ont un double but : elles servent de décoration, elles servent à supporter la toiture. Un seul ordre eût été trop fort de proportions, trop massif. En mettant deux ordres l’un sur l’autre et en les séparant par une simple architrave, on obtient autant de solidité et des supports plus convenables dans l'intérieur d’un édifice. On laisse plus d’air, plus d’espace, et la répétition des chapiteaux, des architraves, des corniches ajoute à la richesse du monument. Pæstum possède le seul temple qui montre encore debout ses deux ordres. Il y avait deux colonnades aussi au Parthénon, à Égine, à Olympie, à Agrigente : mais on n’a retrouvé que des fragments ou des traces sur le sol.
L’ordre inférieur a 1 m. 46 à la base sur 6 m. 03 de hauteur, un peu plus de quatre diamètres; l’ordre supérieur, 0 m. 86 à la base, 3 m. 40 de hauteur,
un peu moins de quatre diamètres. Les proportions sont plus courtes qu’au péristyle, pour donner plus de force aux supports. Le nombre des cannelures est également gradué , selon l’importance des ordres. Comme les architraves ne portent pas d’entailles, il est évident qu’on ne pouvait faire reposer sur leur sommet des dalles transversales et qu’il n’y avait, par conséquent, point de galerie. De la Gardetteapublié une pierre qui lui permettait de supposer une galerie : mais cette pierre est inadmissible, parce qu’elle est contraire aux principes les plus élémentaires de la construction grecque.
Le posticum est semblable au pronaos; sans porte, quoi qu’en dise de la Gardette. Comme le pronaos, il devait avoir deux antes et utie frise composée de sept triglyphes, les métopes ayant deux fois et demi la largeur des triglyphes.
En avant du temple, il y avait un autel. MM. Thomas et André, architectes de l’Académie de Rome, l’ont découvert en 1848. Cet autel est à 16 m. 29 c. en avant du temple. 11 a 8 m. 42 de long sur 2 m. 65 de large. Son importance, sa situation nous montrent le culte en plein air, la foule assemblée pour le sacrifice, tandis que la grande porte du temple reste ouverte et laisse voir la statue du dieu, qui reçoit dans son sanctuaire et de loin les adorations des mortels. Ainsi était situé l’autel du Parthénon; à Agrigente, en avant de l’autel de Junon Lacinienne, il y a même des gradins extérieurs pour que les personnages considérables pussent s’asseoir pendant le sacrifice.
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Le problème de l’éclairage du temple est demeuré non résolu. AI, II. Labrouste veut que le temple soit entièrement couvert, M. Thomas qu’il soit hypèthre. Il résulte de cette coutx’adiction que les architectes ne trouvent poiut de preuves matérielles (et il n’y en a point) et qu’ils sont réduits à des hypothèses. Ce que l’on peut dire en faveur de i’hypèthre, c’est que le pavement est brisé partout sous les portiques, où il y avait des plafonds qui se sont écroulés. L’intérieur de la cella n’est point enfoncé; on ne retrouve point de traces de la chute des parties hautes. N’existaient elles donc point? J’aurai l’occasion bientôt de reprendre, à un point de vue général, la question de l’éclairage des temples.
La pierre qui a servi à la construction du temple est poreuse, rongée; jadis le stuc couvrait ces inégalités et recevait les couleurs brillantes dont les temples grecs étaient peints, Sur la façade orientale, à droite, il y a du rouge sur le filet de la première métope. N’y a-t-il pas lieu de s’étonner qu'après viugt*cinq siècles il reste encore un seul vestige et des couleurs et du stuc?
Le caractère du temple de Pæstum a quelque chose de grandiose à la fois et d’archaïque, c’est-à-dire que le grandiose n’est point sans pesanteur. Les pro- • portions sont courtes, l’entablement un peu lourd. Les colonnes n’ont que 4 diamètres 4/2 de hauteur, tandis qu’elles en auront 5 1/2 dans les temples du beau siècle. Leur diminution les fait paraître à la fois plus larges à la base et plus étranglées au sommet. Le chapiteau a une saillie exagérée ; son galbe n’a pas
encore la fermeté, la tenue droite, le sentiment architectural qu’il aura sur les temples postérieurs. Aussi dois-je protester un peu contre l’admiration trop vive dont ces ruines sont parfois l’objet. Les voyageurs qui ne connaissent point la Grèce et qui rencontrent tout à coup en Italie, aux limites de l’art romain, cette grande apparition qui est comme l’avant-garde de l’art hellénique, sont tentés d’y voir l’expression la plus belle et la plus achevée de l’architecture grecque. Il n’en est rien, car nous savons quels défauts doivent encore disparaître, quelles courbes se redresser, quelle pesanteur s’alléger, quelle hauteur se prolonger, quelle dimension s’étendre pour que la perfection soit atteinte. J’irai plus loin. On admire les tons riches et ardents dont le temps a revêtu les ruines de Pæstum et particulièrement les ruines du grand temple : même pour un effet qui n’est que l’effet du hasard, il faut craindre l’exagération. La teinte est un peu foncée, plutôt brune que jaune; la pierre, qui est du travertin, est percée de trous naturels que le stuc ne cache plus, et paraît rongée ; de gorte que sa surface aussi bien que sa couleur ressemblent à la surface et à la couleur du liège. Assurément, quand le soleil jette sur tous les plans une lumière éclatante, quand les saillies se détachent en projetant des ombres vigoureuses, les teintes brunes s’animent et deviennent plus chaudes. Mais qu’il y a loin de là aux surfaces véritablement dorées des marbres blancs du Pentéliqüe à Athènes. Quelle finesse de tons, quel voile d’or et de lumière et combien le temps a été un grand artiste en peignant
HISTOIRE DE L’ART GREC
ainsi les édifices, à mesure que les couleurs appliquées par les hommes disparaissaient!
Je ne voudrais point être injuste envers les ruines de Pæstum. Je les ai admirées autant que personne; seulement, je les compare aux autres chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque et j’essaye de les mettre à leur place. Leur aspect imposant, leur style austère, leur force qui n’est point exempte de pesanteur, une simplicité grandiose, voilà des beautés de premier ordre, mais des beautés encore archaïques. Pour nous, qui ne connaissons que si peu de débris du monde ancien, Pæstum est l’expression la plus complète, la plus heureuse de l’architecture grecque au siècle de Pisistrate. Le temple de Pæstum est pour cette époque ce qu'est le Parthénon pour le siècle de Périclès. Seulement le Parthénon était une œuvre incomparable, aux yeux de l’antiquité elle-même, tandis que beaucoup de villes grecques possédaient des temples aussi beaux que celui de Pæstum, de la même époque, du même style; mais ils ont disparu, et le temple de Pæstum est resté debout.