ANDREA RICCIO
démolis ainsi que le génie au masque de Riccio (tombeau des délia Torre).
En i5o6, Riccio, qui comptait alors trente-six ans, fut chargé de fondre poulie « Santo » deux bas-reliefs, faisant suite à ceux de Vellano, la Translation de V Arche, et V Histoire de Judith. Il y créa des pages riches et brillantes, mais aussi dénuées de sincérité que de fermeté.
J’en viens à la plus populaire des créations de Riccio, le fimeux candélabre du « Santo». Commencée en i5op, cette œuvre gigantesque (elle mesure, sans le piédestal, .^‘“,92 de haut et i"’, 1 2 de large dans son plus grand développement) fut achevée en i5i6 seulement (elle fut payée à l’artiste 600 ducats d’or; environ 3oooo francs).
Un connaisseur éminent,
Eugène Piot, n’hésitait pas à la ranger « parmi les monuments les plus illustres de l’art italien, entre les portes de Ghiberti et les fonts baptismaux de la cathédrale de Sienne ». Assurément, l’ensemble séduit par son extrême richesse, et l’on ne saurait nier que les détails ne soient très habilement agencés.
Mais quel travestissement, quelle mascarade, j’allais dire quelle indécence, dans un sanctuaire chrétien, sur le maître-autel d’une basilique visitée chaque année par des milliers et des milliers de pèlerins, que cette apothéose du paganisme envisagé dans ses inventions les plus profanes ! A côté des personnifications de la Musique, de V Histoire, de la Renommée, de V Envie, de la Haine, des Ouatre Vertus cardinales, à côté de V Adoration des Masses, du Sacrifice de l'Agneau pascal, de la Mise au tombeau, de la Descente aux limbes (avec des démons qui se ressentent du voisinage de l’Allemagne), voici des motifs tels que Jupiter foudroyant des monstres, du haut d’un char qui est traîné par deux jeunes femmes, dont l’une tient deux vases, l’autre une couronne et une branche de laurier, la Déesse Hygie, puis des Sphinx, des Têtes de béliers et des Têtes de
I1IST(MRE dp: L'AR'!’ PENDANT EA RENAISSANCi:.
Jupiter Auwwn, des Satyres enchaînés, des Centaures, des Sirènes, des Griffons, des Scé)ies de sacrifice, bref un arsenal de formules banales à force d’avoir été ressassées et en tout cas privées de signification dans un tel lieu. Un conflit ne pouvait manquer de se produire entre l’inspiration et une mémoire chargée à ce point; tout ce qui ‘s’appelle émotion et sincérité devait sombrer dans un tel déluge d’érudition. Il ne faut pas que l’habileté du praticien nous fasse oublier la pauvreté d’imagination de l’artiste, cette pauvreté qui se dissimule sous la profusion des emprunts hétérogènes.
Dans sa ville natale, l’artiste padouan se signala en outre par l’exécution du tombeau C Antonio Tronibetta (j- i5i8), au « Santo «, avec le buste en bronze du défunt (i52i-i52q).
A ^’érone (p. 296), Riccio éleva, dans l’église San Fermo Maggiore, le
fltmeux tombeau des Délia lorre (l’ensemble gravé p. 346; deux des basreliefs, p. 120, 121). Si la donnée architecturale trappe par son originalité, presque par sa bizarrerie (colonnes renflées dans le bas, sarcophage isolé reposant sur quatre sphinx , etc.), la conception des sujets traduits dans les bas-reliefs surprend bien davantage. Transportant dans une atmosphère idéale Marc Antonio délia Torre,
Buste en bronze d'Andrea Loredano, par Andrea Riccio. ,
(.Musée Correr à Venise.) qu il représente presque
toujours nu, .à la façon des héros de l’antiquité (c’est ainsi que Canova encore a représenté Napoléon F'' dans sa fameuse statue du palais de Brera), l’artiste déroule devant nous une série de scènes sans réalité aucune. Le travestissement des personnages, tous aflublés de costumes antiques, nous choque autant que nous glace le manque complet de sincérité, d’énergie, de précision. Même dans la Lamentation autour du cadavre de délia Torre, il n’y a que de la déclamation. Quelle différence avec les scènes analogues de Donatello!
Riccio s’essa}va également dans l’architecture : on lui attribue, mais sans preuves suffisantes, les plans de l’église Santa Giustina à Padoue.
Cet artiste spirituel et frivole mourut âgé de soixante-deux ans, le H juillet i532'.
1 . Outre de nombreuses plaquettes, que l’on trouvera décrites dans l’ouvrage de M. Molinier
LES SCEEPTEERS VIEEXTAIS.
Conséquente avec elle-même, l’École de Padoue passa de l’iniitation à la contrefltçon. Le médailleur Giovanni Cavino (né vers i5oo, mort en i^po) excellait à reproduire, à restituer ou à contrefaire les médailles antiques; il se fit une réputation peu enviable comme faussaire. Ces pastiches, pour employer
Le Christ entre saint François d’.\ssise et saint Bernardin de Sienne. Sculpture de l'Kcole vicentine. (Église San Lorenzo à^'icence.)
un euphémisme, ne portaient pas uniquement sur les médailles ; M. Courajod
{les Bron\es de la Renaissance'), je citerai dans nos collections parisiennes le superbe bas-reliel en bronze représentant la Mise an Tombeau (collection Gustave Dreyfus ; gravé p. 8.3), un Cavalier antique {coWccûon Spitzer; une réplique dans la collection Lichtenstein a Vienne), V Adoration des Mages, bas-relief en bronze (collection Davillier, au Musée du Louvre), la statuette à’Arion, dans une attitude à la fois pleine de liberté et pleine de poésie, et le buste de Riccio (même collection), une statuette en bronze de Moïse (drapé à l’antique, la tête munie de cornes semblables à celles de Jupiter Ammon, la main droite étendue; collection de Mme Édouard André). — A Venise, le musée Correr possède un superbe buste en bronze d'Andrea Loredano (|i4QQ), exécuté par Riccio en 14QI (gravé ci-dessus).
a retrouvé une longue série de statuettes, de bas-reliefs et d’objets de petite dimension, d’ordinaire en bronze, auxquels leurs auteurs s’efforcaient de donner toutes les apparences de morceaux antiques, poussant parfois l’audace jusqu’à les mutiler pour mieux tromper les amateurs'.
Un bas-reliet en pierre légué au Louvre par Charles Timbal et un retable de l’église San Lorenzo de Vicence (exécuté en 1474), tous deux publiés par Courajod^, caractérisent la petite Ecole vicentine, dont les créations se ressentent à la fois de l’influence de Donatello et de celle de Mantegna, avec une certaine exagération dans l’expression et les gestes. Tous deux représentent le Christ mort soutenu par deux anges, dont l’un sanglote, la bouche grande ouverte (expression peut-être bien vraie, mais qui frise la grimace); à droite et à gauche un saint. Dans le tympan. Dieu le Père à mi-corps. Le retable de Vicence est complété par les acteurs de V Annonciation et par la Vierge entre saint François et saint Bernardin. L’ornementation appartient déjà complètement à l’art nouveau : elle se compose de palmettes, de denticules, d’oves, d’arabesques. Les deux ouvrages sont peints et dorés.
Séparées et comme coupées en deux par l’Ecole padouane, l’Ecole milanaise"' et l’Ecole vénitienne offrent cependant de nombreuses analogies : ce qui leur est commun, c’est la ftiblesse des études préparatoires : l’anatomie, les proportions, la physionomie, leur sont aussi peu fimilières que la connaissance même des modèles antiques; tour à tour lyriques et narratives, elles ignorent la puissance dramatique. Inféodées toutes deux, plus longtemps que n’importe quelle autre Ecole italienne au style gothique, elles parviennent, mais après des
1. L’Imitation et la Contrejaçon des Objets d'art antiques aux A't'" et A’T7“ siècles. Paris, 1889.
2. Quelques Sculptures vicentines. Paris, 1882. (Hxtr. de la Ga:(ette des Beaux-Arts.')
3. Bibl. : Perkins. — Le Cicerone. — Lübke. — Calvi, Notifie sulla vita e sulle opéré dei principali Architetti, Scultori e Piltori che Jiorirono in Milano durante il governo dei Visconti e degli Sfor^a, t. II. Milan, i865. — Rahn ; Repertoriiim fur Kunslwissenschajt, t. III, 1880, p. 386 et suiv. — La Renaissance au temps de Charles VIII, p. 252 et suiv.
La diffusion des sculpteurs lombards, déjà si marquée pendant la période précédente (t. I. p. 122, 191, 194-195; t. II, p. 4.58), continue à s’affirmer. Aux Gagini, à Andrea Bregno, à Ambrogio Barocci, à Caradosso et aux différents autres artistes mentionnés ci-dessus comme ayant travaillé au dehors, il faut ajouter les Lombard! de Venise (originaires de Carona, près de Lugano), Tommaso Malvito de Côme, le sculpteur de la crypte de la cathédrale de Naples et probablement aussi du retable de Saint- La'^^are à la Major de Marseille; Paolo de Garviis de Milan, le sculpteur de la cathédrale d’Atri (i5o3); l’orfèvre Ambrogio de Milan (le père d’Andrea Riccio), qui s’était fixé à Padoue; Cristoforo de Milan (i5ü9) et Bernardino de Milan (i52i), tous deux occupés à Ferrare; Cristoforo Solari, qui travailla pendant quelque temps à Venise et à Rome, etc. — A Gênes, on rencontre une série de sculpteurs originaires de Carona et de Bissone, près du lac de Lugano, puis Antonio délia Porta, de Milan, surnommé Tamagni (ifioq, i.5o9, etc.), Giacomo de Campione (i.5o6, etc.). — Sur d’autres sculpteurs lombards fixés au dehors, voir Bertolotti, Artisti lombardi a Roma, et Caffi : Archivio storico lombardo, i885, p. 65 et suiv. ; 1886, p. 879 et suiv.