CHANGEMENTS DANS LE STYLE
Le xvE siècle, en pleine possession de tous les secrets de l’art et pénétré du sentiment de sa force, veut au contraire faire grand : sculpter ou peindre des figures grandeur nature, mais c’est véritablement trop flicile à ses yeux; il lui finit le tour de force, le colossal. Dès le début, il affirme ses tendances dans une série de constructions, de statues ou de fresques destinées à frapper les siècles à venir par des dimensions inusitées et telles en effet qu’elles n’ont pu être surpassées ou éclipsées depuis : le David gigantesque de Michel-Ange, les fresques du même artiste à la Chapelle Sixtine, le nouveau Saint-Pierre de Rome, le temple le plus vaste de la chrétienté, et ce tombeau digne de Mausole, pour lequel Jules II voulait dépenser 200000 ducats d’or, 10 millions de francs! Puis le Mars et le Neptune de Sansovino, sur l’escalier des Géants, au palais des Doges, les colosses d’Ammanati et de Bandinelli sur la place de la Seigneurie, V Apennin de Jean Bologne à Pratolino. A Venise, à Florence, à Rome, on couvrit de fresques des façades entières.
Il était naturel que, pour remplir des tâches pareilles, les artistes se vissent contraints d’aller plus vite; l’exécution, puis le style, s’en ressentirent cruellement. La peinture devint de plus en plus expéditive : un Jules Romain, un Véronèse, un Tintoret, créèrent, en se jouant, des centaines de mètres carrés de fresques.
Le contre-coup ne pouvait manquer de se frire sentir : assurés de l’admiration de leurs concitoyens et d’autre part maîtres de tous les secrets techniques, et pleins de foi en leur étoile, les artistes éprouvent le besoin de dégager leur personnalité; il leur tarde de secouer le joug qui au moyen âge avait pesé uniformément sur tous, sans qu’un seul eût réussi à s’affranchir et à émerger. La matière longtemps rebelle, ils l’ont vaincue; ils en disposent avec une liberté entière, imprimant à leurs ouvrages leur caractère individuel, y incarnant leurs rêves audacieux, créant, qui le style raphaëlesque, qui le style titianesque, qui le style miche 1-angelesque, tandis qu’au moyen âge il n’y avait eu par siècle qu’un seul style au plus. Cette toute-puissance est le résultat du travail accumulé de beaucoup de générations, non moins que le résultat d’une confiance qui se sent soutenue par la sympathie universelle.
Mais aussi, au fur et à mesure que les artistes monteront en dignités et en honneurs, l’art se détachera davantage de la société contemporaine. Demander à un Raphaël, à un Michel-Ange, à un Titien, de peindre des coffres de mariage, des plateaux d’accouchées, des bières de morts ! Mais nous serions les premiers, à trois siècles et demi de distance, à maudire une telle profanation ! Et cependant l’art des quattrocentistes n’avait atteint à ce degré de vie et de sève que parce qu’il se rattachait par mille liens aux usages de la vie domestique, quelque humbles que ceux-ci eussent souvent été. Désormais il nous faut descendre de plusieurs échelons pour trouver des artistes qui consentent à accepter des tâches si modestes. Bien plus, les peintres s’en désintéressent de jour en jour, et abandonnent dédaigneusement ces commandes à leurs confrères les
orfèvres, les potiers (coupes d’accouchées : Molinier, Venise, p. ifo-ipS). Essa^'ons maintenant, en ce qui concerne l’interprétation des formes.
lu l’.'ilais du -\v" siècle. Le l’alais Spannocchi à Sienne.
d établir un parallèle entre les Primitirs et leurs successeurs du xvi'' siècle.
Dans 1 architecture , voici quelles sont les ''principales modifications qui se produisent sous l’influence des modèles romains et de Vitruve :
Le relief, la couleur, la richesse, se substituent aux formes si maigres et si
rHAXGEMENTS DANS LE STYLE.
grêles de la période précédente. Comme les profils sont encore simples, timides, on serait tenté de dire chastes, jusque dans les monuments appartenant à la seconde manière de Bramante, celle dont le chef-d’œuvre est le palais de la Chancellerie ! Bientôt ce qui domine, c’est l’expression de la vie et du mouvement. En attendant l’arrivée du Bernin et du Borromini, quelle profusion déjà de colonnes, quelle vigueur dans les saillies, frontons ou consoles, quelles oppositions puissantes! Une grande partie du xv*" siècle avait été consacrée aux discussions sur la coupole de Sainte Marie des Fleurs de Florence ; dorénavant on se joue de ces difficultés; des cent.iines de dômes prennent naissance, le cercle parfiiit remplaçant de plus en plus l’octogone, jusqu’au jour où Michel-
l'n Palais du xvi” siècle. Le Palais de Bramante et de Raphaël a Rome.
Ange créera la coupole par excellence, celle de Saint-Pierre de Rome. En même temps, le souci des lignes architecturales l’emporte de plus en plus, comme nous l’avons constaté plus haut, sur le souci de l’ornementation : celle-ci, empruntée presque tout entière à l’antiquité, perd cette saveur, ce goût du terroir qu’elle possédait à un si haut degré au xv' siècle ; elle devient de plus en plus impersonnelle et banale. Les bas-reliels disparaissent des façades ; celles-ci admettent tout au plus, de loin en loin, une statue dans une niche ou sur un piédestal. Puis, subitement, par une réaction febrile, une débauche de polychromie ; toute l’histoire romaine peinte en figures colossales sur un palais.
Dans la sculpture, la révolution fut tout aussi profonde. Assurément les statues de Donatello débordaient de vie et de passion; cependant le plus giand des sculpteurs de la Première Renaissance ne possédait pas, comme Michel-